‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 51 sur 243 · vol. in-i8, Paris, librairie Firmin-Didot · texte numérisé non relu

vol. in-i8, Paris, librairie Firmin-Didot

2. Complaisante pour le lecteur, à cause de sa clarté ; sans pitié pour récrivain, à cause de sa difficulté.

Si nous ne les voyions pas dans le lointain poindre devant nous comme des lueurs qui nous attirent invinciblement et nous dérobent la longueur du chemin, qui donc entreprendrait un si rude labeur*? Quelques-unes naissent spontanément et tout exprimées ; c*est la facile conquête de ceux qui sont nés sous une constellation heureuse ; mais combien d'autres qui sont le fruit d'une poursuite ingrate; qu'il faut remanier sans cesse; qui, après avoir contenté un moment l'écrivain, le rebutent"; qui ne paraissent jamais qu'une image imparfaite du vrai, mais non le vrai lui-même I

Faut-il parler de la défiance que doit avoir l'écrivain de cette demi-clarté trompeuse, qui peut lui suffire, mais qui laisse le lecteur dans les ténèbres ? Le plaisir même que donne à l'inventeur une vérité trouvée ne lui est permis que le jour où tout le monde la voit comme lui ; jusque-là, c'est peutôtre un piège. Malheur à qui se contente trop facilement ! Molière la dit, c'est une marque de médiocrité d'esprit. Les joies de l'art sont rares et austères : ce n'est que le plus noble de tous les travaux imposés à la race d'Adam. L'écrivain qui jouit tout seul de son esprit ne mérite guère plus d'estime qu'un oisif, dans une société où tout le monde travaille.

De même, avant d'être précis, que de fois n'est-on pas vague ! Combien de termes qui n'appartiennent pas à la langue du sujet, et qui s'y introduisent par le relâchement de l'attention, par la mémoire, par l'imitation I Combien d'autres dont s'est emparé l'usage ou plutôt la mode du jour, et dont le sens est étendu à tant de choses, qu'il ne désigne plus rien de distinct 1 Que de tours languissants et embarrassés se présentent avant le vrai tour, le seul qui donne à la pensée sa physionomie et son mouvement ! Que d'expressions qui ne déterminent pas les choses, et dont nous sommes si prompts à nous contenter, soit mollesse de conception, soit fatigue ou paresse ! Que dire des inexactitudes qui se glissent dans

I. Saint-Marc Girardin a dit : « Mon idée brillait devant moi comme un éclair et pénétrait mon intelligence d'une vive clarté; mais mon expression était lente et tardive. » (Voir, dans ce volume, le passage de Saint-Marc Girardin intitulé Sur l'idéal.

Teffort même que nous faisons pour être exacts, et de nos illusions dans l'emploi de ce que nous appelons les nuances *, lesquelles, au lieu d'être des aspects différents de la pensée, ne sont souvent que de vaines images qui nous la cachent !

Les figures, les métaphores, sont des pièges du même genre, et dont il n*est guère plus facile de se garder. A qui n'en vient-il pas dans l'esprit par cette porte hanale de la mémoire, toujours ouverte à ce qui est imitation et mode ? Notre langue ne souffre point ces ombres qui se placent entre notre pensée et nous ; c'est le premier devoir de l'écrivain de s'en défier, ou plutôt de les chasser courageusement comme Énée* dissipait les ombres avec son épée. Ces images sont le plus souvent des effets du sang, des fumées qui montent au cerveau. Les littératures les plus riches en images sont les plus pauvres d'idées. Certains écrivains sont pleins d'images ; tout reluit, tout brille, tout étincelle ; mettez tout cela au creuset: pour quelques parcelles d'or, que de cendres! L'image ne doit être que le dernier degré d'exactitude, ou plutôt elle ne doit être que la pensée elle-même exprimée en perfection; mais pour une qui remplit cet office, combien qui ne sont que des apparences de la pensée 1

Enfin, quel esprit cultivé ne sera pas d'accord avec moi sêt ce qu'il en coûte, dans notre langue, pour lier le discours et n'y employer que les termes propres? Pour la propriété ce n'est pas assez d'être bien doué ; il faut savoir sa langue et avoir pesé dans les écrits des modèles ce que valent les mots dont nous nous servirons à notre tour. Il faut que l'étude les place dans la mémoire de l'écrivain, qui les y garde, comme de l'argent qui dort, jusqu'au jour où l'inspiration les en tire, les anime de sa propre vie, en sorte que, tout en ayant le même sens, ils lui appartiennent néanmoins par l'emploi qu'il en fait. Il doit donc réunir deux qualités qui semblent s'exclure : il doit être savant et inspiré. S'il n'est que savant, il répétera froidement et sans effet ce qui a été mieux dit par

1. Nuances, distinctions délicates entre les différents aspects de la pensée.

2. Allusion ù un passage de Virgile {Enéide, ch. VI), dans lequel Ënée, pér nétrant aux Enfers, écarte les ombres avec son épée.

d'aulres ; s'il n'est qu'inspiré, il risquera de parler dans une langue qui ne sera comprise que de lui.

Quant à la liaison, à celte suite et à cette jointure des idées dont Horace a admiré la puissance* en homme qui en avait senti la difficulté, que d'efforts d'attention n'y faul-il pas! Que de fois la force d'esprit qui doit tenir toutes ces pièces rangées ne fléchit-elle point! Quels soins pour disposer dans Tordre naturel tant de pensées qui se présentent isolément et avant leur tour, pour reconnaître les points par où elles se touchent, pour faire un tissu indestructible de tous ces fils dispersés !

La réunion de ces diverses conditions, une certaine facilité apparente qui cache au lecteur jusqu'à la trace des efforts qu'elle a coûtés, voilà ce qui constitue un bon écrit, ou plutôt une chose écrite en français ; car je ne donne pas ici le secret du génie. Ai-je ce secret? et qui peut se vanter de l'avoir? J'indique ce que veut la langue française de quiconque prend la plume; et ces réflexions sur les lois du discours regardent non ceux qui ont le don du discours, mais les esprits, en grand nombre, qui peuvent se perfectionner par la culture, et tirer du travail des ressources qui les sauvent du ridicule de mal écrire. Le ridicule, est-ce assez dire? Il n'y va pas seulement de notre vanité; notre vie même peut y être engagée ; car celui qui s'est fait écrivain et qui ne sait ni ne pratique les lois du discours, combien n'est-il pas à la merci des hommes et des choses !

(Histoire de la littérature française^ y tome I", ch. i.)

l'influence personnelle de louis XIV

SUR les lettres

Son influence s'est marquée plus particulièrement sur deux genres, le poème dramatique et l'éloquence religieuse, le théâtre et la chaire : le théâtre pendant la plus glorieuse époque de son règne ; la chaire presque constamment, depuis la fm

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