Dans la tragédie du Cid
ils n'ont pas, du moins, ce qui chez nous passe pour le signe de la tendresse, je veux dire cette faiblesse et cette agitation* que nous appelons sensibilité. Mais prenez ces grandes âmes dans les moments où elles ne se surveillent plus, dans ces moments où quelque coup inattendu ôte à Thomme l'empire qu'il a sur lui-même ; prenez le vieil Horace quand ses fils partent pour le combat 2.
Ah ! {dit-il) n'attendrissez point ici mes sentiments ;
Pour vous encourager, ma voix manque de termes,
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes ;
Moi-même, en cet adieu, j'ai les larmes aux yeux.
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux. (Acte II, se. viii.)
Voilà la tendresse comme doit la ressentir une grande âme qui se trouble et avoue son trouble. Ce vieillard, qui paraît impitoyable et dur, sait même consoler sa fille et sa bru, Camille et Sabine, et les consoler comme on console, c'està-dire en prenant part à leurs peines , en les ressentant. Ainsi, lorsque, en dépit des Horaces et des Curiaces, Rome et Albe ont paru vouloir chercher d'autres combattants :
Je ne le cèle^ point (di/-î7), j'ai joint mes vœux aux vôtres.
Si le Ciel pitoyable* eût écouté ma voix,
Albe serait réduite à faire un autre choix ;
Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces
Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces ,
Et de l'événement ^ d'un combat plus humain
Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain :
La prudence des dieux autrement en dispose. (Acte III, se. v.)
Ainsi, tout Romain qu'il est, il aurait mieux aimé pour ses fils moins de gloire et moins de dangers^, et il ne cache pas