vol. in-l2; Calmann-Lévy éditeur, Paris
4. Dans ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence def. Romains.
belles paroles, et en avançant il en a de plus en plus accepté et comme épousé les bienfaits en tout ce qui est de la civilisation et de l'humanilé. Pourtant il a pour la nature romaine pure et antérieure à toute action chrétienne, pour la nature romaine stoïque, une prédilection qu'il ne dissimulera pas*. Les suicides des Caton, des Brutus, lui inspirent des réflexions où il entre peut-être quelque idolâtrie classique et quelque prestige : « Il est certain, s*écrie-t-il, que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises qu'ils n'étaient lorsque, par cette puissance qu'on prenait sur soi-même, on pouvait à tous les instants échapper à toute autre puissance. » Il le redira jusque dans VEsprit des lois, â propos de ce qu'on appelait vertu chez les anciens : « Lorsqu'elle y était dans sa force, on y faisait des choses que nous ne voyons plus aujourd'hui, et qui étonnent nos petites âmes. »
A côté de Montesquieu, j'ai voulu lire du Machiavel ^ : c'en est la vraie réfutation, ou du moins la vraie correction. Avec Machiavel on est toujours plus voisin de la corruption naturelle, de la cupidité première ; Machiavel se méfie, et Montesquieu ne se méfie pas. C'est Machiavel qui a dit qu'il y a toujours dans les hommes une disposition vicieuse cachée, qui n'attend que l'occasion pour sortir, et qu'il faut toutes les lois civiles armées de la force pour réprimer. Les hommes, selon lui, ne font le bien que quand ils ne peuvent faire autrement : « Mais dès qu'ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils ne manquent jamais de porter partout la confusion et le désordre. » Machiavel est très persuadé que les hommes ont beau avoir l'air de changer pendant des durées de régime, qu'au fond ils ne changent pas, et que, certaines occasions se reproduisant, on les re-
1. Le stoïcisme s'était introduit à Rome vers la fin de la République, et avait attiré, par la hauteur de ses doctrines, les plus nobles âmes.
2. Machiavel (i469-i5'27), célèbre écrivain politique et historien italien. Son ouvrage le plus connu est le Prince, où il dévoile la conduite artificieuse des tyrans, sous une forme telle que ce livre a pu sembler un recueil de préceptes pour gouverner. On a encore de lui une Histoire de Florence (1424-15i4) et des Discours sur Tite-Live.
trouve absolument les mêmes; Montesquieu n'est pas absolument convaincu de cette vérité. Au début de YEsprît des lois, il va jusqu'à dire que les premiers hommes supposés sauvages et purement naturels sont avant tout timides et ont besoin de la paix : comme si la cupidité physique, le besoin et la faim, ce sentiment aveugle que toute jeunesse a de sa force et aussi « cette rage de la domination qui est innée au cœur humain », ne devaient pas engendrer dès Tabord les rixes et les guerres. Cette critique est fondamentale et porte, selon moi, sur tout VEsp^nt des lois, Montesquieu accorde trop, non seulement en dehors, mais en secret et dans sa propre pensée, au décorum de la nature humaine. Le défaut de Montesquieu est infiniment honorable, mais n'en est pas moins très réel. Admirable explicateur et ordonnateur du passé et de ces choses accomplies qui ne tirent plus à conséquence, il est propre à induire en erreur ceux qui le prendraient au mot pour l'avenir. Né sous un gouvernement doux, vivant dans une société éclairée où le souvenir des factions était lointain et où le despotisme qui les avait réprimées n'était plus présent ou du moins sensible, il accommoda légèrement rhumanité à sou désir.
Il oublia ce qu'avaient su et ce qu'avaient eu à faire Richelieu ou Louis XIV au début. Il aurait eu besoin, je le répète, d'une révolution (ne fût-ce que d'une Fronde, comme en vil Pascal) pour lui rafraîchir l'idée de la réalité humaine, cette idée qui se recouvre * si aisément durant les temps calmes et civilisés.
Machiavel, au contraire (ne l'oublions pas dans la comparaison des deux génies), vivait dans un temps et dans un pays où il y avait par jour, pour les individus comme pour les cités, plus de trente manières d'être détruit et de périr. Un tel état de société est fait pour tenir en éveil et pour donner toute la prudence.
(Causeries du lundi, t. VII 2.)
1 . Qui se recouvre, n'est-à-dire qui s'obscurcit, parce que le raffinement de la civilisation contribue facilement, en ofTct, à nous dérober la vue exacte de la nature des choses.