‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 85 sur 243 · BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS

L'œuvre dramatique de Beaumarchais se compose uniquement de deux pièces, le Barbier et le Mariage de Figaro^ ; le reste est si fort au-dessous de lui qu'il n'en faudrait même point parler pour son honneur. Je vais en venir au Mariage de Figaro ; mais, disons-le tout d'abord, il ne faut point de raisonnement pour expliquer la vogue et le succès de Beaumarchais. On avait assez des pièces connues, et très connues ; il y avait longtemps qu'il n'y avait point eu de nouveauté d*un vrai comique. En voilà une qui se présente ; une veine franche y jaillit, elle frappe, elle monte, elle amuse; l'esprit moderne y prend une nouvelle forme, bien piquante, bien folle et bien frondeuse, bien à propos. Tout le monde applaudit ; Beaumarchais récidive, et l'on applaudit encore.

En récidivant il abuse, il généralise, il a du système ; il fait un monde à l'envers d'un bout à l'autre, un monde que son Figaro règle, régente et mène. Malgré tout, il y a eu là une infusion d'idées, de hardiesses, de folies et d'observations bien frappées, sur lesquelles on vivra cinquante ans et plus. Il a créé des personnages qui ont vécu leur vie de nature et de société : u Mais qui sait combien cela durera? dit-il plaisamment, dans sa préface du Barbier, Je ne voudrais pas jurer qu'il en fût seulement question dans cinq ou six siècles, tant notre nation est inconstante et légère ! »

u Qui dit auteur dit oseur, » c'est un mot de Beaumarchais; et nul n'a plus justifié que lui cette définition. En mêlant au vieil esprit gaulois les goûts du moment, un peu de Rabelais et du Voltaire, en y jetant un léger déguisement espagnol et quelques rayons du soleil de l'Andalousie, il a su être le plus réjouissant et le plus remuant Parisien de son temps, le G il Blas^ de l'époque encyclopédique à la veille de l'époque

1. Le Barbier de Séville fut représenté en 1775, et le Mariage de Figaro en

2. GiL Blas, personnage entreprenant et sans scrupules, quelque peu parent du Figaro de Beaumarchais, et qui donne son nom au roman de récrivain Levage (1668-1747).

révolutionnaire ; il a redonné cours à toutes sortes de vieilles vérités d'expérience ou de vieilles satires en les rajeunissant. Il a refrappé bon nombre de proverbes qui étaient près de s'user. En fait d'esprit, il a été un grand rajeunisseur, ce qui est le plus aimable bienfait dont sache gré cette vieille société qui ne craint rien tant que l'ennui, et qui y préfère même les périls et les imprudences.

Beaumarchais est le littérateur qui s'est avisé le plus de choses modernes, bonnes ou mauvaises, mais industrieuses à coup sûr et neuves. En matière de publicité et de théâtre, il est maître passé, il a perfectionné l'art de l'affiche, de la réclame*, de la préface, l'art des lectures de société qui forcent la main au pouvoir et l'obligent d'accorder tôt ou tard la représentation publique; l'art de préparer ces représentations par des répétitions déjà publiques à demi et où déjà la claque est permise ; l'art de soutenir et de stimuler l'attention, même au milieu d'un succès immense, moyennant de petits obstacles imprévus ou par des actes de bruyante bienfaisance qui rompent à temps la monotonie et font accident...

{Causeries du lundi, t. VI 2.)

l'amour de l'antique

C'est dans la jeunesse qu'il faut apprendre à lire les Anciens. Alors la page de l'esprit est toute blanche, et la mémoire boit avidement tout ce qu'on y verse. Plus tard, la place est occupée ; les afiaires, les soucis, les soins de chaque jour, la remplissent, et il n'y a plus guère moyen qu'avec un trop grand effort de repousser la vie présente qui nous envahit de tous côtés et qui nous déborde, pour aller se reporter en idée à trois mille ans en arrière. Et encore, pour y revenir, quand on sait les chemins, quelle préparation est néces-

1. Il s'entendit d'ailleurs à faire sa fortune : il s'enrichit dans la guerre de Tindépendance des États-Unis, en approvisionnant les Américains d'armes et de munitions ; il prit part à l'établissement de la caisse d'escompte, et à plusieurs autres spéculations du même genre. — Le portrait tracé par Sainte-Beuve peint admirablement cet homme de talent et de savoir-faire.

Page 1