Exemplaires, qui sont dignes do servir d'exemple
révolutionnaire ; il a redonné cours à toutes sortes de vieilles vérités d'expérience ou de vieilles satires en les rajeunissant. Il a refrappé bon nombre de proverbes qui étaient près de s'user. En fait d'esprit, il a été un grand rajeunisseur, ce qui est le plus aimable bienfait dont sache gré cette vieille société qui ne craint rien tant que l'ennui, et qui y préfère même les périls et les imprudences.
Beaumarchais est le littérateur qui s'est avisé le plus de choses modernes, bonnes ou mauvaises, mais industrieuses à coup sûr et neuves. En matière de publicité et de théâtre, il est maître passé, il a perfectionné l'art de l'affiche, de la réclame*, de la préface, l'art des lectures de société qui forcent la main au pouvoir et l'obligent d'accorder tôt ou tard la représentation publique; l'art de préparer ces représentations par des répétitions déjà publiques à demi et où déjà la claque est permise ; l'art de soutenir et de stimuler l'attention, même au milieu d'un succès immense, moyennant de petits obstacles imprévus ou par des actes de bruyante bienfaisance qui rompent à temps la monotonie et font accident...
{Causeries du lundi, t. VI 2.)
l'amour de l'antique
C'est dans la jeunesse qu'il faut apprendre à lire les Anciens. Alors la page de l'esprit est toute blanche, et la mémoire boit avidement tout ce qu'on y verse. Plus tard, la place est occupée ; les affaires, les soucis, les soins de chaque jour, la remplissent, et il n'y a plus guère moyen qu'avec un trop grand effort de repousser la vie présente qui nous envahit de tous côtés et qui nous déborde, pour aller se reporter en idée à trois mille ans en arrière. Et encore, pour y revenir, quand on sait les chemins, quelle préparation est néces-
1. 11 s'entendit d'ailleurs à faire sa fortune: il s'enrichit dans la guerre de Tindépendance des États-Unis, en approvisionnant les Américains d'armes et de munitions; il prit part à l'établissement de la caisse d'escompte, et à plusieurs autres spéculations du même genre. — Le portrait tracé par Sainte-Beuve peint admirablement cet homme de talent et de savoir-faire.
i. 15 vol. in-12; Garnier éditeur, Paris.
saire ! Que de conditions pour arriver à goûter de nouveau ce qu'on a senti une fois 1 Après quelques années d'interruption, essayez un peu, et vous verrez la difficulté. Il est besoin auparavant de se recueillir, de s'isoler de la vie qui fait bruit et de lui fermer la porte, de faire comme on faisait autrefois quand on voulait s'approcher des mystères*, de prendre toute une semaine de retraite, de demi-ombre et de silence, de mettre son esprit au régime des ablutions et de le sevrer de la nourriture moderne. Soyez sobre, soyez à jeun; n'allez pas lire tous les journaux dès le matin.
Dans le tourbillon accéléré qui entraîne le monde et les sociétés modernes, tout change, tout s'agrandit incessamment. Des formes nouvelles de talents se produisent chaque jour; toutes les règles d'après lesquelles on s'était accoutumé à juger les choses mêmes de l'esprit sont déjouées : l'étonnementest devenu une habitude; nous marchons de monstres en monstres 2. Le vrai d'hier, déjà incomplet ce matin, sera demain tout à fait dépassé et laissé derrière. Les moules, fixés à peine, deviennent trop étroits et insuffisants. Aussi, j'y ai souvent pensé : de môme qu'autour d'un vaisseau menacé d'être pris par les glaces, on est occupé incessamment à briser le cercle rigide qui menace de l'emprisonner, de même chacun, à chaque instant, devrait être occupé à briser dans son esprit le moule qui est près de prendre et de se former. Ne nous figeons pas; tenons nos esprits vivants et fluides"*.
Mais aussi, que le présent, que l'avenir le plus prochain ne nous possèdent point tout entiers; que Torgueil et Tabondance de la vie ne nous enivrent pas; que le passé, là où il a ofiert de parfaits modèles et exemplaires S ne cesse d'être considéré de nous et compris. C'est par les yeux, c'est par les arts encore, c'est par les débris des monuments qui ont
1. Des mystères d'Eleusis, près d'Athènes, en l'honneur de Déméter ou Cérès, ou des mystères de la Bonne-Déesse, à Rome. — Il existait, en efTet, dans l'antiquité, des initiations mystérieuses, auxquelles on n'était admis qu'après une longue préparation.