LE CID
La nouveauté du Cid consiste essentiellement en ceci que, de romanesque ou, si je puis ainsi parler, à' aventurière qu'elle avait été jusqu'alors, Corneille y a rendu la tragédie vraiment tragique pour la première fois. Comment cela? De trois manières, ou par trois moyens, qu'il nous faut essayer maintenant de préciser.
Et d'abord, si vous avez jamais la curiosité ou la patience, au prix de quelque ennui, d'examiner d"un peu près, je dis indifféremment, les tragi-comédies d'Alexandre Hardy', celles de Rotrou- ou de Scudéri"', vous discernerez aisément que, parmi quelques différences, elles ont toutes ensemble ce trait de commun, que, comme dans le roman, l'action y vient toujours du dehors. Dans toutes ces pièces, disposées au gré du caprice ou de la fantaisie du poète, — fantaisie généralement assez déraisonnable, caprice assez irrégulier, — ce sont les événements du dehors qui déterminent les caractères des personnages, les événements qui causent les péripéties successives de l'action, les événements toujours qui font le dénouement. Aussi ne puis-je m'empêcher d'observer en passant qu'il n'est pas étonnant qu'elles nous paraissent vides, puisqu'au fait on n'a rien mis dedans; et je suis fâché seulement que ce soit là ce que l'on a quelquefois appelé le caractère romantique. Mais, au contraire, ce qu'il y a de nouveau dans le Cid, c'est que, pour la première fois, et comme qui dirait par un « renversement du pour au contre », les causes
1. Haudy (IÔ60-1632), poète dramatique, auteur de près de six cents pièces dont la moins médiocre est Marinmne.
2. Rotrou (1609-lGoO) débuta de bonne heure dans l'art dramatique. Il s'inspira des tragiques grecs, du poète comique Piaule, mais ne sut pas échapper à l'influence espagnole. On a de lui 17 tragi-comédies, 7 tragédies et 12 comédies. Ses principales œuvres sont : Anti;/oiii> (1038), Iphir/i'iiie en AitlUk (1640), Vences- /(W(1647), Cosroi's (1640) ; parmiles comédies, les Deux Sosies, les Captifs {163S).
3. ScunÉRi (1601-1667). poète et romancier, quitta la carrière des armes pour embrasser celle des lettres. Ses tragi-comédies tombèrent vite dans un oubli mérité, et pour s'en venger, Scudéri attaqua le Ci'l de Corneille, en publiant ses Observations sur le Ci'l (1637). Une épopée de Scudéri, Alnric ou Home vaincue (165-î), est un chef-d'œuvre d'emphase et de ridicule.
de l'action et Taction même y sont transportées du dehors au dedans, et le drame, par conséquent, dans l'intérieur ou dans l'àmedes personnages. Il ne se passe plus rien ici de conscient, et déjà de voulu. Tout ce que sont les personnages de Corneille, ils le sont par eux-mêmes, indépendamment des événements ou au besoin contre les événements môme. En dépit de la mort du comte, Rodrigue aime toujours Chimène, etChimène, en demandant la tête de Rodrigue, ne continue pas moins de l'aimer. Pareillement, ce sont les résolutions intérieures des personnages qui font varier, s'engager et avancer l'action. Pas d'action si Rodrigue, penchant du côté de son amour, et croyant devoir plus à sa maîtresse qu'à son père, ne tuait pas le comte; pas d'action non plus si Chimène, obéissant aux intérêts de ce même amour, laissait à la puissance publique le soin de venger son père. De telle sorte qu'à vrai dire, si l'on retrouve dans le Cid quelque trace de cette action du dehors qui était avant lui comme la loi de la tragi-comédie, ce n'est que dans le dénouement, et la manière encore un peu artificielle dont il est procuré.
Ai-je besoin de vous montrer ici les conséquences presque infinies de celte transformation ou, pour mieux dire, de cette transposition de l'action? Grâce à elle, en effet, la curiosité se détache de ce que la représentation avait jusqu'alors de plus extérieur et de plus matériel, pour se ramasser toute comme en un point indivisible et moral. Ce qui n'était qu'un plaisir des yeux ou de l'oreille en devient un de l'imagination, presque purement intellectuel déjà. Et l'émotion même enfin s'accroît de tout ce que la connaissance du secret de l'àme des personnages ajoute nécessairement à la sympathie que leur situation nous inspire... Tel est le premier moyen dont Corneille a usé pour éliminer de la tragédie ce qu'elle contenait de trop romanesque encore , et, en la rendant à la conscience de sa propre nature, pour la mettre dans la voie de son véritable progrès.
En voici un second : c'est que, presque pour la première fois, dans le Cid, les personnages, au lieu d'être les produits de leurs propres actions, en deviennent vraiment les maîtres,
les vrais ouvriers de leur fortune, au lieu de n'en être que les esclaves ou les jouets. Exprimons-le, et tâchons de sentir toute l'importance de la transformation, en disant que Corneille, par la substitution du volontaire au hasard, a dégagé, du milieu des imitations ou des contrefaçons d'elle-même qui en déguisaient la véritable formule, une des lois essentielles du théâtre; — et permettez-moi d'insister sur ce point.
Il ne saurait s'agir ici, vous le pensez bien, de discuter sur le libre arbitre ; et, si nous ne sommes pas assemblés pour faire de l'érudition, encore moins le sommes-nous pour faire de la métaphysique. Cependant il faut bien que j'essaj'e de vous montrer là, dans l'idée même que l'on se fait de la liberté, la différence capitale du romanesque et du dramatique.
Tandis donc que les héros de roman, formés, pour ainsi dire, et comme façonnés par les circonstances extérieures, soumis à la pression du « milieu » ou du « moment •>■>, obéissent toujours à quelque fatalité, dont même il leur arrive parfois de n'être que le symbole, et sont agis, selon un barbarisme énergique, bien plutôt qu'ils n'agissent; au contraire, dans le drame, bien loin d'accepter la loi des circonstances, ce sont les personnages qui la leur font, jusqu'à en mourir, s'il le faut, plutôt que de ne pas la leur faire, et qui les accommodent aux exigences de leur volonté. Quand cela finit mal pour eux, dans la mort et dans le sang, c'est le drame ; quand cela finit mieux, dans le mariage par exemple, c'est la comédie; quand cela finit moins bien, mais aux dépens de leur amour-propre plutôt que de leur vie, c'est le vaudeville. Mais, drame ou comédie, c'est toujours et partout la condition, la formule et la loi de Faction dramatique.
Dans une de ses tragédies les moins connues et d'ailleurs les plus justement oubliées, Corneille a fait en beaux vers l'apologie de celte liberté qui est l'âme de son théâtre. C'est Thésée qui parle :
Quoi, la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices! Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions ' Au plus bizarre effet de ses prédictions?
L'àme est donc toute esclave; une loi souveraine Vers le mal ou le bien incessamment l'entraîne, Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette volonté qui n'a rien à choisir!... De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à vos dieux, toute la gloire est due 1 Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir!... D'un tel aveuglement daignez me dispenser'.
Voilà, en même temps que la pensée de Corneille, le secret de sa force dramatique ; et voici peut-être, dans une autre citation, le secret de la faiblesse d'Hugo :
Tu me crois, peut-être.
Un homme comme sont tous les autres; un être Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. Détrompe-toi. Je suis une force qui va; Agent aveugle et sourd de vujstères funèbres. Une âme de malheur faite avec des ténèbres. Où vais-je? Je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé. Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête 2.
Ne vous semble-t-il pas voir, dans ce contraste seul, une explication presque suftîsante de ce qu'il y a toujours de dramatique, en dépit de ses défauts, dans l'œuvre de Corneille, et de ce qu'au contraire, dans celle d'Hugo, quoi qu'il fasse, il y a toujours de plus lyrique — ainsi dans Hernani — ou de plus épique à proprement parler — comme dans les Biirgraves — que de véritablement dramatique ?
{Conférences de VUdéon : le Cid.)
LA rniLOSOPIIIE DE LA NATURE DANS MOLIÈRE
Rappelez-vous de quelles accusations de libertinage et d'impiété Molière a été l'objet pour son École des femmes, et rappelez-vous en quel temps du siècle nous sommes. C'est en 1662; les Pensées^ de Pascal n'ont pas encore paru, mais