Œdipe, III
ii. Hernani, III, 4.
3. Les Pensées de Pascal furent publiées pour la première fois après la mort de leur auteur, en 1670, pur Port-Royal, avec des atténuations et des suppressions.
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il n'y a pas plus de cinq ans que les Provinciales faisaient fureur, et c'est l'époque triomphante el glorieuse de la prédication et de la propagande jansénistes. Or, qu'est-ce qu'ils enseignent, ces hommes de Port-Royal? Précisément l'inverse de Molière : que la nature humaine e^t corrompue dans son fonds; que nos plus dangereux ennemis, nous les portons en nous, et que ce sont nos instincts ; qu'en suivant leur impulsion nous marchons vers la damnation éternelle ; et, conséquemment, qu'il n'y a espoir de salut qu'à les tenir en bride; que la vie de ce monde nous est donnée pour ne pas en user, et la nature pour être une occasion de combat, de lutte et de victoire sur elle-même. Quelle que soit votre opinion, Messieurs, sur ces deux conceptions de la vie, quelle que soit la mienne, je ne crois pas rabaisser Molière en en parlant de la sorte, c'est-à-dire en lui faisant dans l'histoire des idées de son temps une part presque égale à celle de Pascal ou de Descartes eux-mêmes. C'est sa gloire, en effet, que d'avoir joué un tel rôle, quoi que l'on puisse penser de l'utilité de ce rôle ; il ne serait pas l'auteur dramatique qu'il est s'il n'avait été autre chose; et je trouve cette manière d'en parler plus glorieuse pour lui, plus honorable peut-être pour nous, que d'en faire un ennemi oblique et honteux de la religion de son temps'. Il faut en prendre notre parti : Molière est de la famille de Rabelais et de Voltaire, libre d'esprit comme eux,, comme eux indépendant d'humeur, païen comme eux, si vous voulez, — et comme eux serviteur du culte de la nature et de l'humanité.
Pour achever de vous en convaincre, cherchez plutôt où sont ses ennemis et oii sont ses victimes. Qui est-ce qui l'attaque? et qui, lui-même, a-t-il attaqué? Ce sont les précieuses, Ca- Ihos, Madelon, Philaminte; ce sont les pédants, Oronte, Trissotin, Vadius, M. Lysidas-; ce sont encore les prudes, celles dont l'Arsinoé du Misanthrope est demeurée le modèle; et
1. Allusioa à ceus qui ont cru voir dans le Tartuffe une attaque contre la religion.
2. Dans les Précieuses ridicules figurent Cathos et Madelon ; dans les Femmes savantes, Philaminte ; dans le Misanthrope, Ouonte ; en6n Tuissotin et Vadius. dans les Femmes savantes, et Lysidas dans la Critique de l'École des femmes.
ce sonl les marquis, ce sont les coquettes, ce sont les barbons amoureux, ce sont les hypocrites, ce sont tous ceux enfin dont on peut dire que le ridicule ou l'odieux consiste essentiellement à farder, à déguiser, à masquer ou à dénaturer la nature. Qu'est-ce en eflet qu'une précieuse et qu'est" ôe qu'un pédant? Beaucoup d'autres choses sans doute; mais avant tout et par-dessus tout, ce sont des gens qui superposent en eux une nature artificielle, si je puis ainsi dire, à la vraie, à la bonne, à la seule, à celle dont les impulsions, selon la philosophie de Molière, ne sauraient jamais nous tromper. Et les prudes? Et les hypocrites? Que font-ils, en suivant eux-mêmes la nature, et en allant pour eux jusqu'au bout de leurs instincts, que font-ils — comme s'ils voulaient se réserver pour eux le monopole du plaisir — que d'en prêcher aux autres le dégoût et l'horreur? Mais au contraire, ceux qui suivent la bonne nature, ces excellentes pâtes de bourgeois et de domestiques, les Martine •, les Dorine^, la Nicole du Bourgeois (jentilhomme, et M"^*^ Jourdain, et Chrysale, et les Agnès, les Henriette, les Angélique^, sentez-vous avec quelle sympathie Molière les a traités, comme ce sont là ses gens, ceux qu'il aime, ceux qui sont pour lui dans la vraie vérité? Où il y a de la gêne il n'y a point de plaisir, dit le proverbe vulgaire ; mais Molière va plus loin encore, et si nous l'écoutons nous parler par la bouche d'Agnès : « Il n'y a point de péché, nous dit-il, là où il y a du bon plaisir. » Vous le voyez, dans sa naïveté hardie, c'est la philosophie de la nature, et c'est bien la philosophie de Molière.
Elle lui tient tellement à cœur que je ne croirais pas exagérer si je disais qu'elle est le principe de ses attaques contre les médecins, et que vous la retrouverez, après VÈcole rfes femmes, dans le Malade imaginaire, dans la dernière en dalc des grandes comédies, après l'avoir reconnue dans la première. Car enfin, eux aussi, les médecins, que font-ils que
1. Martine, nom de la servante dans la comédie des Femmes savantes.
-. DoRiNE, suivante dans la comédie du Tartuffe.
3. Chrysale, dans la comédie des Femmes savantes; Acxiîs, dans VEcole des femmes; HeiNuieïte, dans les Femmes savantes; enfin A.mjélioue, dans Geonjo Dandin.
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de vouloir contrarier en nous l'opération de la nature? Ils prétendent la réparer quand elle s'aflaiblit; nous rendre, avec des remèdes, nos forces qui s'en vont, et, selon l'expression de Lucrèce', dont Molière est l'élève-, cette matière que la nature n'a fait que nous prêter, qu'elle nous redemande pour <rautres usages, les médecins ont la prétention de la fixer, pour ainsi dire, de la faire durer et de l'éterniser en nous. Rappelez-vous, à ce propos, le mot de Molière à Louis XIV, comme le roi lui demandait ce qu'il faisait de son médecin : « Sire, nous causons, il m'ordonne des remèdes, je ne les fais point, et je guéris. » C'est l'idée qu'il se fait de la puissance de la nature et de l'impuissance de l'homme à lutter contre la nature qui a rendu Molière sceptique en médecine. Il ne croit pas plus au pouvoir des docteurs qu'à celui des confesseurs, et ses ironies contre les médecins procèdent, comme vous le voyez, du même principe que ses attaques à la religion. Joignez-y la leçon que nous donne le malade imaginaire lui-même, ce malade sans maladie qui fait souffrir autour de lui tous les siens et qui détruit, à force de remèdes, le peu de santé qui lui reste. OIi! le benêt, oh! le malpropre et vilain personnage, à qui la peur de la mort fait perdre jusqu'aux raisons de vivre, qui, parmi les remèdes qu'il fait, oublie de jouir de l'existence, c'est-à-dire de la nature, et qui n'en mourra pas moins, si même il n'en meurt plus tôt.
[Conférence faite au théâtre de l'Odêon, sur l'École des femmes, le 22 novembre 1888.)