vol. in-i-2 ; HacheUe et C'' éditeurs, Paris
2. Marivaux (168S-1763), romancier et surtout auteur comique. Ses principales comédies sont : les Jetuc del'amour et du hasard, les Fausses Confidences, le Legs. Son style souvent précieux et les sentiments un peu subtils qu'il prête à ses personnages ont fait donner le nom de marivaudage au genre qu'il a créé.
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Évidemment, il n'y a pas lieu ici de faire le moindre rapprochement. Cette faculté de plaisanter utilement, elle ne s'enseigne, ni ne s'emprunte, ni ne s'achète au marché. On l'a ou on ne l'a pas. Marivaux l'avait. Il est brillant sans doute, mais plutôt par la justesse que par l'abondance du trait et par une certaine volubilité de langue, à lui bien personnelle, plutôt encore que par l'éclat de la palette. D'ailleurs, tout à fait émancipé de Molière, il n'imite de lui ni l'espèce, ni par conséquent les ressorts de l'intrigue, ni surtout, et ce point est capital, les mobiles qui font agir ses personnages. Est-ce à dire qu'il soit tout à fait indépendant, mort sans successeur et né sans ancêtres? Non; mais tandis que tous les autres obéissent à l'impulsion de Molière, Marivaux y résiste d'abord, finit par se révolter, rompt ses liens et va se mettre à l'école de Racine. La comédie de Marivaux, c'est la tragédie de Racine transportée, d'un ordre de choses où les événements se dénouent par la trahison et la mort, dans un ordre de choses où les complications se dénouent par le mariage. Au fond, Andromaqw , n'est-ce pas une « double inconstance » : Pyrrhus infidèle à l'amour d'Hermione, comme Hermione est parjure à l'amour d'Oreste ? N'est-ce pas la tragédie, s'il en fut, des « fausses confidences » que Bujazet :
Avec quelle insolence et quelle cruauté
Ils se jouaient tous deux de ma crédulité!...
Mais Mithridate ou Phèdre, quels jeux et quels jeux sanglants « de l'amour et du hasard »! Déjà les contemporains de Marivaux, étendant à toutes ses comédies le titre de l'une ou plutôt de deux des meilleures d'entre elles, avaient remarqué qu'elles étaient toutes des surprises de l'amour. Placez seulement l'amour dans des circonstances qui l'élèvent à la dignité d'une passion tragique, ne sont-ce pas toutes aussi surprises, et terribles surprises de l'amour, que les tragédiesde Racine ?
[Études critiques sur l'histoire de la littérature française, 2e série, Marivaux K)
l. l vol. in-12; Hachette et C'* éditeurs, Paris.
LEMAITRE (Jules)
M. J. Lemaître est né le 21 avril 18"J3, à Vennecy, dans le Loiret. 11 commença ses études au petit séminaire d'Orléans, les continua à Paris au petit séminaire deNotre-Dame-des-Champs, et les acheva au lycée Charlemague. Élève ù FÉcole normale de 1812 à 1S75, professeur de rhétorique au Havre, puis professeur à l'école supérieure d'Alger, maître de conférences à la faculté des lettres de Besancon, enfin professeur à la faculté des lettres de Grenoble, après avoir consacré à l'Université la première partie de sa carrière , il quitta renseignement pour se donner tout entier aux lettres. Il entra en 1885 à la Revue Bleue, et un an après au Journal des Débats, où depuis cette époque il est chargé de la critique dramatique.
M. J. Lemaître commença par des essais poétiques en 1879, les Me'daillons;exi 1881, les Pehïe^ Orientales,^m?> Sérénus. En 1882, il donna une Étude sur- le théâtre de Dancourt. De 1884 à 1892, il publia un volume de Contes, quatre pièces de théâtre: Re'voltée,\e Député Leveau, le Mariage Liane , l'iipote ; un roman, les Rois; enfin, ce qui nous intéresse plus directement, une série d'études et de portraits littéraires, les Contemporains (5 volumes) et les Impressions de théâtre [}S volumes).
On répète volontiers que, dans les articles de critique de I\L J. Lemaître, ou ne trouve que « des impressions » et non de véritables jugements littéraires. Il entretient volontiers cette illusion par un excès de sincérité, qui lui fait proposer ses opinions avec une certaine défiance de lui-môme, au lieu de les imposer avec une raideur doctorale. On est surtout tenté de douter de son sens critique, quand il parle des œuvres de son temps en homme qui n'y cherche que des jouissances. C'est lui qui nous dit, dans les Contemporains (t. 1er) : „ Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m'arrive de frémir d'aise, d'être pénétré de plaisir jusqu'aux moelles, tant j'aime cette littérature de la seconde moitié du six" siècle, si intelligente, si inquiète, si folle, si morose, si détraquée, si subtile ; tant je l'aime jusque dans ses affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je seus le germe en moi, et que je fais miens tour à tour. » Ne le croyez pas, il juge ; il juge les écrivains et les œuvres avec justesse et avec sûreté. Et nous ne pouvons que souscrire à cette fine appréciation de .AI. Doumic {Revue Bleue) : « 11 a des doctrines. Il peut bien les appeler des préférences, si le mot lui semble moins pédantesque. Les deux termes sont synonymes...
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Voyons doue quelles sout les préférences de Jl. Jules Lemaître. Elles ue vont guère aux écrivains étrangers; et quoiqu'il ait parlé en lions termes de quelques-uns d'entre eux, et uotamineut d'Ibsen, il s'est tenu toujours eu garde contre nos mauies d'exotisme, de tolstoïsme et de wagnérisme. D'ordinaire bien disposé pour les jeunes, il fait exception pour les décadents, les symbolistes, les mallarmistes et les mœterlinkistes. Ceux-ci n'ont guère trouvé auprès de lui la même sympathie accueillante qu'ils rencontrent auprès de M. Brunetière. Il leur reproche d'être obscurs, ayant un besoin invincible de clarté. 11 en veut à V. Hugo pour ce qu'il y a dans son art d'excessif et de monstrueux... En général il a peu de goût pour ceux qui ne sont que des virtuoses de la forme, du style ou de la couleur. Il prise médiocrement ceux qui ne savent rendre des choses que l'extérieur. Il réserve toute sa tendresse pour ceux qui ont mis dans leur œuvre le plus de sentiment, le plus d'utiles réflexions sur le train du monde et sur le cours de la vie. »
Ajoutons un autre trait, non moins caractéristique : étrangère à la critique dilettante qui se joue, et à la critique scolastique qui classe et définit, la critique de M. J. Lemaître est presque toujours humaine ; en présence du bien et du mal, elle ne reste pas indifférente ; elle a souci de l'àme et de la conscience morale.
Faut-il croire les médisants qui prétendent que, depuis que M. J. Lemaître est devenu lui-même auteur dramatique justiciable de la critique, la fine plume du critique s'est émoussée?