‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 196 sur 223 · INTÉRÊT DE LA TRAGÉDIE GRECQUE · texte numérisé non relu

INTÉRÊT DE LA TRAGÉDIE GRECQUE

Quand Phèdre, écrasée de terreur, tombe sur ses genoux en criant : « Pardonne ! » c'est bien, si vous voulez, vers Minos qu'elle crie -, mais nous comprenons que c'est surtout vers le Dieu de Racine.

Là est l'intérêt profond de quelques-unes de nos tragédies classiques. Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antérieur'^ à la forme, elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et présentent simultanément, à des plans divers, l'image de plusieurs civilisations; Phèdre apeutl'tre quatre mille ans, de par le Minotaure et les exploits de Thésée; elle a vingt-quatre siècles par Euripide, elle en a dixliuit par Sénèque, elle en a deux par Racine, et enfin elle est d'hier par tout ce que Racine n'y a peut-être pas mis et que j'y ai senti tout de même. Elle est de toutes ces époques à la fois ; elle est éternelle, entendez contemporaine de notre race à toutes les périodes de son développement. Et voyez quelle irrandeur et quelle profondeur donne à l'œuvre la mythologie primitive dont elle est toute pénétrée. Quand Phèdre nomme son aïeul le Soleil, quand Aricie nomme son aïeule la Terre, nous nous rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil sont en effet nos aïeux, et que nous tenons à Cybèle par le fond mystérieux de nos êtres, et que nos passions ne sont en somme que la transformation dernière de forces éternelles et fatales et comme leur affleurement d'une minute à la surface de ce monde de phénomènes. Et ainsi (qui l'eût cru?| des impressions darwinistes finissent par se dégager de cette œuvre éminemment chrétienne.

\. Lecène et Oiulin éiiitcurs. l'aris.

-. Racine, Phiidre, acte IV, scène vi.

3. Anli-rieur, on ce sens que la légende dont elles s'inspirent remonte à la jjIiK haute antiquité.

Les tra!-'édies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment suggestives, et qu'elles fournissent d'admirables thèmes au rêve et au souvenir. Il est certain que les comédies et les drames qui nous mettent sous les yeux des mœurs ou des histoires d'aujourd'hui nous causent des plaisirs plus vifs ou des émotions plus fortes. Jamais vous ne pleurerez à une tragédie, ni n'en aurez envie, je pense. Mais votre esprit s'y occupera et s'y délectera de diverses manières. D'abord vous goûterez, d'une âme tranquille, la beauté un peu refroidie de la forme ; puis, si cela vous plaît, vous transposerez la fable, vous la « moderniserez », vous l'imaginerez se déroulant chez nous, vous prêterez aux personnages des corsages collants et des habits noirs \ et peut-être alors vous sentirezvous tout près d'être touchés. Ou bien, par un amusement inverse, après avoir approché la fable de vous, vous remonterez jusqu'à fies lointaines origines ; vous chercherez à reconnaître dans le drame les apports des siècles successifs , et vous aurez la joie de planer sur les âges à la façon d'un dieu. {Impi'essions de théâtre, !''« série 2.)

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