‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 217 sur 223 · Lecèno et Oiuiin éiliteurs, Paris · texte numérisé non relu

Lecèno et Oiuiin éiliteurs, Paris

-18H. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles dans une note du Génie du christianisme, et Millevoye publia plusieurs fragments du poème l'Aveugle dans les noies de ses élégies.

Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1810. Mais il était inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur de Racine et de Boileau, les romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques et le père de tout le « classicisme » français. L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique, et même pour soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait, à l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un précurseur de la littérature moderne.

C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des imitations ; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le soupçon des sentiments, passions el états d'esprit qui seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après avoir longtemps dit sur Chénier des choses jiioins justes : « C'est notre plus grand classique en vers depuis Racine. »

11 n'a pas été cependant sans influence sur une certaine

partie de la littérature du xix° siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait, tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de son temps, avoir le piofond sentiment de la beauté antique et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le recommandait à son siècle. Et en efiet, après lui, et un peu d'après lui, il y a eu chez nous nombre de poètes distingués qui ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiments antiques, quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier, grâce à une information un peu plus complète. — C'est là toute une école, beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.

Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des Parnassiens, petite école un peu indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui procède un peiî d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse quelquefois à se donner la sensation de Tanlique à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier ; malgré un certain nombre, enfin, d'inQltrations de son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps comme au sien, reste un peu isolé. Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que prosaïque ; classique et connu seulement à l'époque romantique ; admiré par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, par

3i2 EXTRAITS DES PRINCIPAUX CRITIQUES

ce patronap^e, il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent mal classé.

{Le Di.x-JtidUùme Siècle, André ChénierK)

Lamartine est l'homme de France qui a été le plus aisément et le plus naturellement idéaliste. Le mot est vague, mais la doctrine, ou, si l'on veut, la tendance, lest aussi, et le fond dés sentiments de Lamartine l'est tout de même. On s'entend assez bien quand on parle de choses belles ou de choses laides. Mettons, pour ne pas trop raffiner, que l'idéaliste est un homme qui est beaucoup plus frappé des beautés de tout ordre que contient le monde, que de ses laideurs, et qui s'élève volontiers à la contemplation ou à l'hypothèse d'une persistance et d'un triomphe permanent du beau dans l'ensemble des choses. Lamartine a été cet homme-là plus que personne peut-être depuis Platon.

On peut presque dire qu'il a la faculté de ne point voir le laid, et qu'il vit dans l'illusion éternelle de la beauté. Il admire le beau en soi-même, en sa personne, en son esprit et en son cœur; il l'admire dans la nature, qui pour lui est invariablement gracieuse et charmante ; il l'admire dans l'humanité, dont il ne voit que les têtes glorieuses, qu'il entoure encore d'une gloire plus vive ; il l'adore en Dieu, qui pour lui est moins toute bonté ou toute justice que toute beauté. Le vieil argument des causes finales, de Dieu [prouvé par l'harmonie du monde, pour lui n'est pas un argument, c'est un sentiment. Toutes les llnfmonies sont, non pas des raisonnements, non pas des méditations, mais des élévations naturelles des beautés de la nature à la beauté suprême qui est Dieu. Ce sont les Harmonies de la nature mises en vers, cela est certain, mais sans le labeur patient d'argumentation ingénieuse de Bernardin de Saint-Pierre, ou même de Chateaubriand dans le Génie du christianisme ; c'est le mouvement instinclif d'une

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