Lecène et Oudin éditeurs, Paris
EMILE F.VGUET 343
àme qui monte, sans gravir, du plus bas degré au plus élevé de l'échelle du beau.
Il semble, à le lire, que le laid et le mal n'existent point. L'ne seule fois dans tous ses ouvrages la question de l'existance du mal sur la terre s'est posée {Dése?'poir, Méditations, 1). Il est d'ordinaire si inhabile à les peindre qu'il semble incapable de les concevoir. La Chute d'un ange est bien remarquable à cet égard. Le sujet même voulait qu'il nous fit le tableau d'un monde abominable, digne du déluge. Mais l'instinct l'emporte. Il s'attarde à nous peindre une société qui n'est ni bonne ni mauvaise, oîi les sentiments tendres et purs, amour loyal et fidèle, amour maternel, etc., occupent même la plus grande place ; oiî jusqu'aux mauvais instincts ne sont que les nécessités d'existence de la petite société primitive, de- la tribu errante, en péril et toujours sur la défensive. Ainsi vi le poème jusqu'aux deux tiers. Puis, la loi du sujet s'imposant, le poète nous jette en pleine horreur, mais avec une exagération fantastique qui révèle l'impuissance, et des traces de néghgence qui marquent le dégoût, et l'ouvrage devient proprement exécrable.
C'est la notion même du bas et du laid qui lui manque. Là est sa borne, et ce n'est pas seulement pour l'en louer que je signale celte tournure d'esprit. Au point de vue philosophique, elle ne lui permet pas d'avoir une vue complète, large par conséquent et puissante, des choses. Au point de vue de l'art, elle lui ôle la ressource des grands contrastes. Il n'aurait pas pu opposer un Tartare à un Elysée. Il est Élyséen de naissance, et il « siège toujours au plafond ».
A la vérité, il y est admirablement à l'aise. Jamais ses élévations ne sentent la fatigue. De la monotonie sans doute, je viens de dire pourquoi, de l'etfort jamais. Il traduit Platon en homme qui est du pays {Mort de Socrate). Sa poésie philosophique {Mort de Socrate; Harmonies; Earold, passim ; Chute d'un anr/e, huilième vision; Jocdyn, passim) n'a ni la sécheresse de J.-B. Rousseau, ni l'haleine un peu courte de Vigny, ni la tension violente d'Hugo. Elle a d'autres défauts, mais non ceux-là. Elle est souvent nuageuse et inconsistante, mais
elle est aisée, libre et à pleines voiles. Plus savant, plus pénétrant, plus curieux de l'être, ou plus soucieux de se montrer tel, ce grand nonchalant de la pensée eût été notre plus grand poète philosophe.
Tel qu'il est, c'est avec charme qu'on le voit se mouvoir d'une allure un peu molle, mais à larges ailes, dans l'air pur de toutes les hauteurs. En ces régions sereines on ne s'étonne pas qu'il n'ait point le sentiment des petitesses : il ne les aperçoit pas. La matière vue de si haut est comme le ciel vu d'en bas; elle se teint d'azur. Voici même qu'il ne la voit plus. N'est-ce point une illusion, je ne sais quelle épreuve d'un jour, mauvais rêve qui va s'évanouir?
La mntière, où la mort germe dans la souffrance, ls"e fut plus à ses yeux qu'une vainc apparence.
Et le sage comprit que le mal n'était pas,
Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas '.
Ce vêtement de lumière, il l'a jeté sur tout ce qu'a touché sa main, sur la nature, sur l'histoire, sur la politique, sur ses propres sentiments, sur ses amours qui sont des contemplations attendries, sur ses mélancolies qui sont comme des rêves d'ange exilé, sur ses souffrances qui ne s'expriment point par des cris, mais par d'harmonieux soupirs et des murmures qui chantent.
[Études lUtévaires sur le dix-huitième siècle, Lamartine-.)