‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 23 sur 223 · DES OUVRAGES D IMAGINATION · texte numérisé non relu

DES OUVRAGES D IMAGINATION

11 faut éviter de faire de la tragédie un drame ; et pour se préserver de ce défaut, on doit chercher à se rendre compte de la différence de ces deux genres. Cette difTéreiice ne consiste pas, je le crois, uniquement dans le rang des personnages que l'on représente, mais dans la grandeur des caractères et la force des passions que l'on sait peindre.

Plusieurs tentatives ont été faites pour adapter à la scène française des beautés du génie anglais, des effets du théâtre allemand; et si l'on en excepte un très petit nombre i, ces essais ont obtenu des succès momentanés, et nulle réputation durable. C'est que l'attendrissement dans les tragédies, comme le rire dans les comédies, n'est qu'une impression passagère. Si vous n'avez pas acquis une idée de plus par la cause même de votre impression, si la tragédie qui vous a fait pleurer ne laisse après elle ni le souvenir d'une observation morale, ni celui d'une situation nouvelle tirée du mouvement même des passions, l'émotion qu'elle excite en vous est un plaisir plus innocent que le combat des gladiateurs ; mais cette émotion n'agrandit pas davantage la pensée et le sentiment.

Il y a dans un ouvrage allemand une observation qui me paraît parfaitement juste : c'est que les belles tragédies doivent rendre l'ànie plus forte après l'avoir déchirée. En effet, la véritable grandeur du caractère, dans quelque situation douloureuse qu'on la représente, inspire aux spectateurs un mouvement d'admiration qui les rend plus capables de braver l'adversité. Le principe de l'utilité se retrouve dans ce genre comme dans tous les autres. Ce qui est vraiment beau,

1. Dccrs, (hins quelques scènes de presque toutes ses pièces; Chéxier, dans le quatrième acte de Charles JX ; Ar.nal-i.t dans le cinquième acte des Vénitiens, ont introduit sur la scène française un nouveau genre d'effet très remarquable et qui appartient plus au génie des poètes du Nord qu'à celui des poètes français.

c'est ce qui rend l'honime meilleur; et, sans étudier les règles du goût, si l'on sent qu'une pièce de théâtre agit sur notre propre caractère en le perfectionnant, on est assuré qu'elle contient de véritables traits de génie. Ce ne sont pas des maximes de morale, c'est le développement des caractères et la combinaison des événements naturels qui produisent un semblable effet au théâtre ; et c'est en prenant celte opinion pour guide qu'on pourrait juger quelles sont les pièces étrangères dont nous pouvons nous enrichir.

Une suffit pas de remuer l'âme, il faut l'éclairer; et tous les effets qui frappent seulement les yeux, les tombeaux, les supplices, les ombres, les combats, on ne peut se les permettre que s'ils servent directement à la peinture philosophique d'un grand caractère ou d'un sentiment profond. Toutes les affections des hommes pensants tendent vers un but raisonnable. Un écrivain ne mérite de gloire véritable que lorsqu'il fait servir l'émotion à quelques grandes vérités morales.

Les circonstances de la vie privée suffisent à l'effet du drame, tandis qu'il faut, en général, que les intérêts des nations soient compromis dans un événement pour qu'il puisse devenir le sujet d'une tragédie. Néanmoins, c'est bien plutôt dans la hauteur des idées et la profondeur des sentiments que dans les souvenirs et les allusions historiques, que l'on doit chercher la dignité tragique.

Vauvenargues a dit que « les grandes pensées viennent du cœur». La tragédie met en action celte sublime vérité. La pièce de Fénelon est fondée sur un fait qui est entièrement du genre du drame : cependant il suffit du rôle et du souvenir de ce grand homme pour faire de celle pièce une tragédie. Le nom de M. de Malesherbes, sa noble et terrible destinée, seraient le sujet de la tragédie du monde la plus touchante. Une haute vertu, un génie vaste, voilà les dignités nouvelles qui doivent caractériser la tragédie, et plus que tout encore le sentiment du malheur, tel que nous avons appris à l'éprouver.

Il ne me parait pas douteux que la nature morale esl plus énergique dans ses impressions que nos tragiques français,

les plus admirables d'ailleurs, ne lont encore exprimé. Toutes les splendeurs qui dérivent des rangs suprêmes introduisent dans les sujets tragiques une sorte de respect qui ne permet pas à l'homme de lutter corps à corps avec l'homme; ce respect doit jeter quelquefois du vague dans la manière de caractériser les mouvements de l'àme. Les expressions voilées, les sentiments contenus, les convenances ménagées, supposent un genre de talent très remarquable ; mais les passions ne peuvent être peintes, au milieu de toutes ces difficultés, avec l'énergie déchirante, la pénétration intime que la plus complète indépendance doit inspirer.

(De la littérature, cb. v.)

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