‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 24 sur 223 · DES TRAGÉDIES GRECQUES · texte numérisé non relu

DES TRAGÉDIES GRECQUES

Les Grecs n'exigeaient point comme nous le jeu des situations, le contraste des caractères; leurs tragiques ne faisaient point ressortir les beautés par l'opposition des ombres. Leur art dramatique ressemblait à leur peinture, où toutes les couleurs sont vives, où tous les objets sont placés sur le même plan, sans que les lois de la perspective y soient observées.

Les tragiques grecs, fondant la plupart de leurs pièces sur l'action continuelle de la volonté des dieux, étaient dispensés d'un certain genre de vraisemblance, qui est la gradation des événements naturels ; ils produisaient de grands effets, sans les avoir amenés par des nuances progressives. L'esprit étant toujours préparé à la crainte par la religion, à l'extraordinaire par la foi, les Grecs n'étaient point astreints aux plus grandes difficultés de l'art dramatique ; ils ne dessinaient point les caractères avec cette vérité philosophique exigée dans les temps modernes. Le contraste des vices et des vertus, les combats intérieurs, le mélange et l'opposition des sentiments qu'il faut prendre pour intéresser le cœur humain, étaient à peine indiqués. 11 suffisait aux Grecs d'un oracle des dieux pour tout expliquer.

Oreste tue sa mère: Electre l'y encourage sans un moment d'incertitude ni de regrets; les remords d'Oreste après la mort de ClyLemnestre ne sont point préparés par les combats qu'il devait éprouver avant de la tuer : l'oracle d'Apollon avait commandé le meurtre ; alors qu'il est commis, les Euménides se saisissent du coupable. A peine aperçoit-on les sentiments de l'homme à travers ses actions; c'est dans les chœurs que sont reléguées les réflexions, les incertitudes, les délibérations et les craintes; les héros agissent toujours par l'ordre des dieux.

Racine, en imitant les Grecs dans quelques-unes de ses pièces, explique par des raisons tirées des passions humaines les forfaits commandés parles dieux; il place un développement moral à côté de la puissance du fatalisme : dans un pays où l'on ne croit point à la religion des païens, un tel développement est nécessaire ; mais chez les Grecs l'effet tragique était d'autant plus terrible qu'il avait pour fondement une cause surnaturelle. La foi que les Grecs avaient à de telles causes donnait nécessairement moins d'indépendance et de variété aux affections de l'àme. Il existait un dogme religieux pour décider de chaque sentiment, comme une divinité pour personnifier chaque fontaine. On ne pouvait refuser la pitié à qui se présentait avec une branche d'olivier ornée de bandelettes, ou tenait embrassé l'autel des dieux : tel est le sujet unique de la tragédie des Suppliantes. De semblables croyances donnent une élégance poétique à toutes les actions de la vie; mais elles bannissent habituellement ce qu'il y a d'irrégulier, d'imprévu, d'irrésistible dans les mouvements du cœur.

{De la littérature, ch. n.)

DES TRAGÉDIES DE SUAKESI'EARE

Shakespeare n'a point imité les anciens ; il ne s'est point nourri, comme Racine, des tragédies grecques. Il a fait une pièce sur un sujet grec, Trolde et Cresside, et les mœurs d'Ho-

mère n'y sont point observées. Il est bien plus admirable dans ses tragédies sur des sujets romains. Mais Thistoire, mais les Vies de Plutarqiie, que Shakespeare paraît avoir lues avec le plus grand soin, ne sont point une étude purement littéraire ; on peut y observer l'homme presque vivant. Lorsqu'on se pénètre uniquement des modèles de l'art dramatique dans l'antiquité, lorsqu'on imite l'imitation, on a moins d'originalité ; on n'a pas ce génie qui peint d'après nature, ce génie immédiat, si je puis m'exprimer ainsi, qui caractérise particulièrement Shakespeare. Depuis les Grecs jusqu'à lui, nous voyons toutes les littératures dériver les unes des autres, en partant de la même source. Shakespeare commence une littérature nouvelle : il est empreint, sans doute, de l'esprit et de la couleur générale des poésies du IVord; mais c'est lui qui a donné à la littérature des Anglais son impulsion, et à leur art dramatique son caractère.

Une nation devenue libre, dont les passions ont été fortement agitées par les horreurs des guerres civiles, est beaucoup plus susceptible de l'émotion excitée par Shakespeare que de celle causée par Racine. Le malheur, alors qu'il pèse longtemps sur les peuples, leur donne un caractère que la prospérité même qui succède ne peut point efTacer. Shakespeare, égalé quelquefois depuis par des auteurs anglais et allemands, est l'écrivain qui a peint le premier la douleur morale au plus haut degré ; l'amertume de soulTrance dont il donne l'idée pourrait presque passer pour une invention, si la nature ne s'y reconnaissait pas.

Les anciens croyaient au fatalisme qui frappe comme la foudre et renverse comme elle. Les modernes, et surtout Shakespeare, trouvent de plus profondes sources d'émotions dans la nécessité philosophique. Elle se compose du souvenir de tant de malheurs irréparables, de tant d'efforts inutiles, de tant d'espérances trompées ! Les anciens habitaient un monde trop nouveau, possédaient encore trop peu d'histoires, étaient trop avides d'avenir, pour que le malheur qu'ils peignaient fût jamais aussi déchirant que dans les pièces anglaises.

La terreur de la mort, sentiment dont les anciens, par religion ou par stoïcisme, ont rarement développé les effets, Shakespeare l'a représentée sous tous les aspects. Il fait sentir cette impression redoutable, ce frisson glacé qu'éprouve l'homme alors que, plein de vie, il apprend qu'il va périr. Dans les tragédies de Shakespeare, l'enfance et la vieillesse, le crime et la vertu, reçoivent la mort et expriment tous les mouvements naturels à cette situation. Quel attendrissement n"éprouve-t-on pas lorsqu'on entend les plaintes d'Arthur, jeune enfant dévoué à la mort par Tordre du roi Jean, ou lorsque l'assassin Tirrel vient raconter à Richard 111 le paisible sommeil des enfants d'Edouard ! Quand on peint un héros prêt à perdre l'existence, le souvenir de ce qu'il a fait, la grandeur de son caractère, captivent tout l'intérêt; mais lorsqu'on représente des hommes d'une àme faible et d'une destinée sans gloire, tels que Henri VI, Richard II, le roi Lear, condamnés à périr, le grand débat de la nature entre l'existence et le néant absorbe seul l'attention des spectateurs. Shakespeare a su peindre avec génie ce mélange de mouvements physiques et de réflexions morales qu'inspire l'approche de la mort, alors que des passions enivrantes n'enlèvent pas l'homme à lui-même.

Un sentiment aussi que Shakespeare seul a su rendre théâtral, c'est la pitié, sans aucun mélange d'admiration pour •celui qui souffre *, la pitié pour un être insignifiant- et quelquefois même méprisable ^. 11 faut un talent infini pour transporter ce sentiment de la vie au théâtre , en lui conservant toute sa force ; mais quand on y est parvenu, l'effet qu'il produit est d'une plus grande vérité que tout autre : ce n'est pas au grand homme, c'est à l'homme que l'on s'intéresse; l'on n'est point alors ému par des sentiments qui sont quelquefois de convention tragique, mais par une impression tellement rapprochée des impressions de la vie que l'illusion en est plus grande.

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