‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 26 sur 223 · LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE

... Nous goûterons une volupté plus profitable à envisager les beautés sous leurs diverses faces, qu'à nous appesantir sur les défauts qui leur sont contraires. Eh ! ne nous y trompons pas, Messieurs, notre goiit se formera mieux aujourd'hui en apprenant à distinguer le beau et à l'admirer, qu'en nous exerçant à censurer sans relâche: l'envieuse impuissance de produire renouvela dans tous les âges dégénérés la pernicieuse manie de critiquer opiniâtrement. On glace tout, on anéantit la poésie par les raisonnements froids d'une métaphysique partiale et maligne. On se débat contre les talents, on flétrit les jouissances qu'ils donnent, on tue l'inspiration, on se rend incapable de la sentir. Je ne nierai pas que la décomposition attentive des poèmes ne soit utile aux progrès de l'art ; mais ne doit-elle avoir pour but que de les dissoudre après les avoir dépecés ? Ne cherche-t-eJle en eux que des ■causes de mortalité, et non des sources de vie ? Croit-on que la finesse de l'esprit ne se manifeste pas bien mieux à démêler un sentiment délicat, une fiction adroite, un trait saillant de l'imagination, à faire ressortir une sublimité d'invention ou d'harmonie? Le goût qui relève l'exquis est-il moins rare •que celui qui ne saisit que les fautes ? Autant la sécheresse de celui-ci vous lasse et vous rebute, autant la bienveillante pénétration de celui-là vous procure de fruit et de plaisir. Ne juge-t-on de beaux édifices que l'équerrc à la main, en comptant toutes les pierres qui les composent, en analysant le ciment qui les a jointes, en en découvrant pièce à pièce toute

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la charpente, de façon à les démolir de fond en comble ? Faisons entendre le fameux Addison à ma place : sa célébrité donnera plus de poids à son opinion qu'à la mienne, et la confiance qu'elle inspire entraînera mieux voire assentiment: « Un vrai critique, dit-il, s'arrête plutôt sur les beautés que sur les défauts ; il songe à découvrir le mérite caché d'un écrivain, et à communiquer au public les choses qui méritent de l'estime. Les mots les plus choisis et les plus beaux termes d'un auteur sont ceux mêmes qui fort souvent paraissent hasardés et défectueux à un homme qui manque de goût, et ce sont presque toujours ces endroits qu'un critique fâcheux et superficiel attaque avec le plus d'aigreur.

« Cicéron observe qu'il est fort aisé de censurer, ou de relever ce qu'il appelle vcrbian ardens (traduit en français par a une expression hardie », mais qui veut dire, littéralement, « expression enflammée »), et qu'il est facile de le tourner en ridicule par une froide et maligne critique : un petit esprit est également capable de condamner une beauté, et de faire un grand bruit sur une légère faute. Quoique ce procédé excite naturellement l'indignation d'un lecteur judicieux, il ne laisse pas de faire impression sur l'esprit du public, qui ne manque j amais de croire que tout ce qui est tourné en ridicule, avec quelque esprit, est absurde. »

[Cours de iiltératiire, 3<^ partie. Épopée.)

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