‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 36 sur 223 · LES APPARITIONS AU THEATRE · texte numérisé non relu

LES APPARITIONS AU THEATRE

Voltaire, en artiste infatigable, voulut tenter une autre voie*. Je suis persuadé qu'il songeait aux spectres du théâtre anglais en essayant le terrible sujet à'Èrypfdle, le même que celui à^Oreste et celui d'Hamlet; mais l'imitation est déguisée, lointaine. Évidemment, le poète français, s'il prenait à VHamlet de Shakespeare quelques impressions de terreur mélancolique, croyait avoir besoin de les relever, de les ennoblir par le merveilleux mythologique et la pompe des traditions grecques. A ce prix il osait se passer d'amour, en demandant grîice pour celte innovation dans un ingénieux prologue.

Énjphile a été abandonnépar l'auteur lui-même. lia traité cette oîuvre comme un monument mal bâti, dont les ornements et les matériaux seraient enlevés pour servir à une construction nouvelle. Mais soit Éryphile, soit Sémiramis, il est curieux de voir comment le poète classique est tombé dans une faute que Shakespeare n'avait pas faite.

Vous avez en souvenir (car cela ne s'oublie pas) l'exposition de la tragédie (ÏHamlet, cette heure de minuit, cette plage déserte, ces sentinelles qui causent et se font peur du revenant, qui apparaît enfm ; puis, à cette vue, la prière, la conjuration d'Hamlet effaré :

Anges, et ministres de grâce, défendez-nous. Que tu sois un esprit de salut ou quelque démon damné; que tu apportes avec toi un souffle du ciel ou une vapeur d'enfer; que ton vouloir soit malfaisant ou charitable, tu viens sous un si étrange aspect que je veux te parler. Je t'appelle par ton nom, Hamlet, mon roi, mon père, roi de Danemark. Ah ! réponds-moi : ne laisse pas mon àme se briser dans l'ignorance : dis-moi pourquoi tes os, ensevelis en terre sainte, ont forcé le cercueil... Que signifie cela, que toi, cadavre, revêtu d'une armure, tu viennes revoir les pâles lueurs de la lune et, rendant la nuit plus hideuse, secouer si horriblement nos esprits, à nous pauvres fous, par des pensées au delà des forces de notre âme? Parle; qu'y a-t-ii? pourquoi? que devons-nous faire?

1. Que celle dans laquelle il s'était engage en composant la tragédie de Brutus.

Alors, loin des regards, sur la cime nue du rocher, entre le ciel et la mer, commence cette révélation formidable du père au fils.

Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un temps à errer la nuit, ■et confiné pendant le jour dans les feux expiatoires, jusqu'à ce que les •crimes et les souillures de ma vie soient consumés.

Je ne sais, mais ce langage chrétien donne à toute la vision «ne vérité terrible. Hamlet apprend le crime secret de sa mère; mais la mission qu'il reçoit n'est pas impitoyable comme celle d'Oreste.

Quoi que tu fasses pour venger cette action, lui dit l'ombre, ne souille pas ton àme ; ne permets pas à ton esprit de rien projeter contre ta mère : abandonne-la au Ciel et à ses remords.

Certes, Messieurs, quand cela fut joué devant les spectateurs pieux et crédules du xvi° siècle, l'illusion de la terreur dut être portée bien loin ; et nos imaginations sceptiques même doivent en sentir la force. Qu'a fait Voltaire de cette apparition merveilleuse aidée par la terreur delà nuit et de la solitude? Une scène à grand spectacle : Éryphile, dès longtemps coupable du meurtre de son époux, conduit en pompe à l'autel ■son fils Alcméon, qu'elle ne connaît pas, et qu'elle veut épouser. Tout à coup l'ombre d'Amphiaraus apparaît devant le peuple, à la porte du temple :

l'ombre.

Arrête, malheureux !

ÉRYPHILI3.

Amphiaraus lui-même ! Où suis-je ?

ALCMÉON

<)mbre fatale, Quel dieu te fait sortir de la nuit infernale? ■Quel est ce sang qui coule, et quel es-tu ?...

l'ombre.

Ton roi ; Si tu prétonds régner, arrête, obéis-moi.

ALCMlioN.

Eh bien ! mon bras est prêt ; parle : que faut-il faire ? H. et .M. — Extraits des critiques. 5

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