‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 9 sur 223 · M. F. BuUNKTltuE · texte numérisé non relu

M. F. BuUNKTltuE

voir. Il en est d'autres qui rapportent tout à l'utilité, particulière ou générale, et pour qui la vertu n'est autre chose que l'intérêt bien entendu. Les uns veulent qu'on s'occupe d'améliorer l'individu; ils attendent de l'écrivain qu'il nous aide à nous réformer nous-mêmes, à lutter contre nos mauvais penchants, à vaincre nos passions, à corriger nos vices. Les autres veulent que les lettres travaillent à améliorer la société, qu'elles aident à la réforme des abus, au perfectionnement des lois et des coutumes.

La critique historique n'est pas moins variée. Les uns considèrent de préférence, dans les auteurs, l'intluence de la race et- du climat; les autres, l'influence des idées et du mouvement intellectuel. Celui-ci s'occupe surtout de l'action qu'exercent sur l'écrivain les institutions, les événements politiques, et rattache son œuvre aux autres éléments de la vie sociale; celui-là étudie, avant toute chose, la biographie de l'auteur; et le caractère de l'œuvre lui semble surtout déterminé par les habitudes de l'homme, par ses goûts, par ses mœurs, par ses relations, par sa vie privée et quotidienne.

Enlin, la critique psychologique vise tantôt à retrouver dans les ouvrages littéraires ce qui fait le fond constant et universel de l'humanité, tantôt ce qui constitue le caractère propre de l'individu, ce qui le distingue de ses semblables. Tantôt elle étudie dans l'homme ce qui est l'œuvre de sa volonté, l'empire qu'il peut exercer sur la nature et sur la fortune; tantôt ce qu'il reçoit des causes extérieures, ce qui dépend des circonstances qui viennent faii-e échec à sa volonté. Tantôt elle interprète l'œuvre en respectant religieusement l'esprit dans lequel elle a été conçue, le caractère que lui a imprimé l'auteur, selon les idées de son temps, au risque de la faire paraître surannée aux amateurs de nouveauté; tantôt elle se plaît à la présenter sous des traits modernes, cherchant à retrouver dans le passé ce qui peut offrir quelque analogie avec les choses du jour ^ Mais ce rajeunissement a ses périls, et, pour peu qu'il soit forcé, il incline vers la parodie. Tantôt enfin, la critique psychologique veut qu'on analyse minutieusement le cœur de l'homme, qu'on en sonde les plus secrets replis, qu'on l'étudié dans ses moindres détails; tantôt elle demande qu'on subordonne les éléments multiples dont il se

i. M. Sarcey, Conférence sur Athalie, à l'Odéon, 1S8S.

compose à un élément dominant, qa'on résume l'œuvre dans un caractère unique, essentiel, et l'écrivain lui-même dans une faculté maîtresse.

Essayons de déterminer le rôle qui convient à chacune de ces formes de la critique.

La critique purement littéraire, que nous avons nommée critique esthétique, considère les œuvres en elles-mêmes, sans rechercher ce qu'a été l'auteur, comment il a vécu, en quel temps il a écrit. N'est-ce pas dans ses ouvrages qu'un auteur découvre le mieux sa pensée, ses sentiments, l'état de son àme? Et n'est-ce pas à l'œuvre qu'on connaît l'arlisan? Si elle est mauvaise, ce que nous apprendrons de l'auteur la rendra-t-il bonne? Chaque genre est assujetti à certaines conditions essentielles qui doivent être le fondement de la critique littéraire. Elle juge d'une manière absolue, parce qu'elle juge au nom d'une régie. Elle propose certains ouvrages pour modèles parce qu'ils ont suivi cette règle; elle condamne les autres parce qu'ils s'en sont écartés.

Assurément, la critique esthétique a raison de dire que tout art et toute forme de l'art doit observer certaines conditions, qui sont les lois mêmes de l'esprit humain. Elle ne se trompe pas, en affirmant que ces conditions se trouvent réalisées dans les chefs-d'œuvre qui excitent l'admiration des hommes; elle nous otfre ainsi le moyen de discerner plus sûrement les bons ouvrages des mauvais, et nous aide à comprendre les raisons cachées de ce que nous admirons dans les uns, de ce que nous condamnons dans les autres. Aussi les écrivains supérieurs trouvent-ils en elle, quoi qu'on en dise, un appui plutôt qu'une entrave, lorsque ses préceptes et ses jugements sont conformes aux véritables principes de l'art. Racine et Molière n'ont vu dans Boileau qu'un soutien. Corneille lui-même, qu'on dit avoir été gêné par les règles, proteste contre ceux qui prétendent qu'Aristote « a fait des règles pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des Français». — a Je serais, dit-il, le premier qui condamnerait le Cid, s'il péchait contre les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe K )>

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