‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 92 sur 223 · I. IZ vol. in- 12; Calmann-Lévy éditeur, Paris · texte numérisé non relu

I. IZ vol. in- 12; Calmann-Lévy éditeur, Paris

GEOFFROY (Julien-Louis)

Xé en 1743, à Rennes, Geoffroy commença ses études dans sa A'ille natale, chez les jésuites, et les acheva au collège Louis-le- Grand. Après avoir été maître de quartier au collège .Moutaigu, il débuta dans la littérature par une tragédie, la Mort de Caton, qui ne fut pas représentée. Professeur de rhétorique au collège de Navarre, puis au collège Mazarin, il se fit connaître, à partir de 177 Ij, par des articles de critique dans l'Année littéraire, où il succéda à Fréron qui venait de mourir. 11 collabora de 1781 à 178S au Journal de Monsieur et à ÏAmidu Roi, feuilles royalistes; devenu suspect, il se cacha dans un hameau, où il exerça la fonction de maître d'école. En 1800, il fut chargé de la critique dramatique dans le Journal des Déhats, alors Journal de l'Empire ; enfin il publia en 1808 un Convnentaire sur le théâtre de Racine.

Ses articles de critique dramatique ont été réunis en six volumes in-8o, sous le titre de Cours de littérature dramatique (181'J- 1820).

L'àpreté de sa critique lui fit de nombreux ennemis, qui l'accablèrent d'épigrammes. Une entre autres lui assignait pour demeure la rue Geotfroj'-l'Asuier.

Il répondit par le quatrain suivant :

Oui, je suis un ânier sans doute.

Et je le prouve à coups de fouet Uue j'applique à chaque baudet Que je rencontre sur ma route.

'<Il manquaitessentiellement de distinction, a dit Sainte-Beuve, mais il ne manquait ni d'esprit ni d'un certain sel. 11 a volontiers le style gros, l'expression grasse, mais en général juste et saine. »

Les extraits que nous empruntons au Commentaire sur Racine sont exempts de la violence que la polémique inspirait parfois au journaliste.

ANDROMAQL'E

L'apparition d'Androinaque est, dans l'histoire de l'art dramatique, un événement presque aussi fameux que la naissance

du Cid : notre théâtre acquit un modèle de plus. Ce premier chef-d'œuvre de Racine excita un enthousiasme presque aussi vif, souleva contre l'auteur presque autant d'ennemis, et fit éclore à peu près autant de critiques que le premier chefd'œuvre de Corneille. Cependant la vogue du Ci'l fut encore plus grande, parce que c'était le premier chef-d'œuvre non seulement du poète, mais de la poésie tragique; parce que la persécution du cardinal, premier ministre, donnait encore à l'ouvrage un plus grand éclat. Mais si Andfomaque ne peut s'honorer d'un ennemi aussi important, aussi illustre, elle fut peut-être encore plus persécutée que le Cid : elle eut à combattre une faction plus nombreuse et plus redoutable. Les adversaires de Corneille n'étaient que des auteurs esclaves de Richelieu et qui servaient moins leur propre jalousie que la passion du maître. Racine avait à lutter contre le fanatisme exclusif des adorateurs de Corneille, qui composaient alors une partie considérable de la cour et de la ville.

Lorsque Andromaque parut. Corneille vieilli n'en était pas moins encore l'objet unique de l'admiration et de l'enthousiasme : c'était un crime de penser que jamais personne pût s'élever à sa hauteur. « Croyez, disait M'"'^ de Sévigné à sa fdle*, que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. » Et, dans les sociétés, le suffrage de la mère et de la lille était du plus grand poids.

L'auteur de Cinna avait monté les têtes au sublime : il avait exalté les esprits par des sentiments et des vertus extraordinaires. Cette grandeur de Corneille avait tellement rempli les âmes, qu'il y restait peu de place pour l'élégance, la grâce et le pathétique de Racine. Lorsque l'auteur à'Andromaque se rapprocha de la nature et de la vérité, il parut humilier ses auditeurs : il les ht rougir, en quelque sorte, en leur apprenant qu'ils étaient hommes; Corneille, en les élevant au-dessus d'eux-mêmes, en avait presque fait des dieux. De là cette superstition enracinée, cette vieille habitude d'adorer le vieux

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