‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 95 sur 223 · GEOFFROY UT · texte numérisé non relu

GEOFFROY UT

aulanl d'art dans la peinture de cet affranchi, que dans celle de Burrhus; mais l'un intéresse vivement, et l'autre n'inspire que de l'horreur. Il y a tant de scélérats dans la société, et surtout dans les cours, qu'il est difficile de peindre une cour, et une cour corrompue, sans qu'un pareil monstre y joue un grand rôle. La pièce présente donc quatre caractères, dont un seul suffirait pour donner du prix à une tragédie. L'innocence, la naïveté, la jeunesse des deux amants, font ressortir la profondeur et la force des autres personnages. Racine, qui semble avoir emprunté le pinceau de Michel-Ange et de Raphaël pour tracer ces quatre premières figures, a répandu sur Junie et sur Britannicus les grâces et le coloris du Corrège. L'intrigue n'est pas aussi vive et aussi compliquée que dans les tragédies romanesques ; il en est de la tragédie historique comme de la comédie de caractère; le Miscmthrope, où tout est caractère et peinture de mœurs, n'a pas besoin d'être intrigué comme les pièces qui n'ont d'autre mérite que de piquer la curiosité par la singularité des incidents. Après Alhallc, qu'il faut toujours excepter, aucun ouvrage n'approche plus de cette perfection, qui consiste dans le naturel et la vérité ; aucun n'a une marche plus sage et plus régulière, une plus grande sévérité de raisonnements et de pensée, plus de simplicité et de noblesse. Pour composer un auditoire digne de cette tragédie, il faudrait le remplir de princes, de sénateurs, de magistrats, d'hommes d'Etat et de gens de lettres.

UNITÉ DE LA TRAGÉDIE d'hORACE

Voltaire a découvert dans //orace jusqu'à trois tragédies absolument distinctes : la victoire d'Horace, la mort de Camille et le procès d'Horace. 11 en prend droit de reprocher à Corneille d'imiter en quelque façon le défaut qu'on reproche à la scène anglaise et espagnole.

La tragédie d'Horace ne viole point les règles essentielles et Jondamentales, et, malgré l'apparence de duplicité, le grand principe d'unité s'y trouve ; c'est toujours un objet intéressant que Corneille nous présente ; c'est Tintérieur d'une

de ces anciennes familles de Rome, dont les mœurs simples eL vertueuses, les passions vives et fortes, les sentiments nobles et fiers, sont extrêmement dramatiques.

Le poète nous montre l'influence des affaires publiques sur le sort particulier des membres de cette famille, leurs intérêts divers en opposition avec l'intérêt général, et le patriotisme produisant presque dans cette maison les eti'els d'une guerre civile; voisins contre voisins, amis contre amis, parents conti'e parents, combattent, non pas pour le chois des tyrans, mais pour assuier l'empire à leur patrie. Les vainqueurs achètent la gloire nationale aux dépens des plus grands malheurs domestiques : le vieil Horace perd ses deux lils et sa fille ; son fils Horace perd ses deux frères, ses trois beaux-frères, et, pour comble de maux, il tue sa sœur. Sabine, femme d'Horace, pleure la victoire de son mari qui lui enlève ses trois frères et sa belle-sœur. Voltaire trouve que tout cela n'est pas tragique, et que celte maison n'est pas assez infortunée pour avoir droit de se produire au théâtre. Il me semble qu'il y a au contraire dans ce désastre d'une famille honnête et courageuse, victime des devoirs sacrés de la religion patriotique, plus d'importance, plus d'intérêt et de vérité que dans les absurdes ficlions, les folies amoureuses et les déclamations philosophiques de nos ci-devant tragédies à la mode.

Le sort de Rome est décidé sans doute au troisième acte; mais est-ce donc le sort de Rome qui nous a uniquement et principalement intéressés dans la pièce? N'est-ce pas le sort de celle famille obligée de se sacrifiera l'ambition de Rome? Quand le jeune héros qui vient d'immoler à sa patrie les victimes les plus chères, souille lui-même son triomphe dans un mouvement de colère, et flétrit ses lauriers en les arrosant du sang de sa propre sœur, cesse-t-il d'être intéressant parce qu'il devient malheureux et criminel? parce qu'au lieu d'un char de triomphe, on lui prépare un échafaud ? Le vieil Horace a-t-il perdu ses droits à notre pitié parce qu'il est prêt à perdre l'honneur et l'appui de sa maison? L'unité d'intérêt subsiste avec le danger des personnages qui nous ont

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atlacliés dans le cours de la pièce. Le danger d'Horace est moins illustre que celui qu'il a couru dans le combat ; mais il n'en est que plus propre à nous émouvoir. Un général vainqueur qui commettrait involontairement un crime capital, et se verrait traduit du champ de la victoire à un tribunal criminel, n'exciterait-il pas notre pitié .^Personne ne s'est avisé de craindre qu'Horace fût tué en combattant pour son pays; mais on craint qu'il soit conduit au supplice. Voltaire est persuadé qu'on ne peut pas le craindre, que le danger d'Horace n'est pas réel : cependant Horace fut condamné par les décemvirs; l'arrêt de mort était rendu; déjà le licteur s'avançait pour saisir le coupable; il commençait à lui lier les mains. Pourquoi donc un danger si réel dans l'histoire serait-il un danger illusoire sur la scène? Un homme que la loi condamne à mort n'est-il pas toujours dans un danger évident, puisqu'il ne peut vivre que par grâce?

La tragédie d'Horace n'est donc véritablement finie ni à la victoire d'Horace ni au meurtre de Camille; elle n'est finie que par le jugement du procès, qui décide du sort des principaux personnages. La victoire, le meurtre, le procès, ne sont point trois tragédies; ces trois incidents ne forment qu'une seule et même tragédie, parce qu'ils procèdent l'un de l'autre d'une manière si intime, qu'on ne peut les séparer. C'est un tableau parfait des terribles catastrophes que la guerre produit dans la famille; et le dénouement naturel do ces catastrophes, c'est le jugement qui arrache à l'ignominie du supplice le vainqueur des Curiaces '.

1. Cnws (le littérature dramatique, 2» éjit.; Pierre Blanchart , 1823, t. I", p. 2li, 28-30, passim.

PLANCHE (Jean-Baptiste-Gustave)

C'est à Paris, le 16 février 1808, que naquit Gustave Planche. Après d'excelleutes études au collège Bourbon, il se voua à la littérature et aux beaux-arts, contre la volonté de son père, qui eût voulu faire de lui un médecin, ou tout au moins un pharmacien comme lui, et qui ne lui pardonna pas d'avoir suivi sa vocation, même lorsqu'il fut devenu célèbre. 11 publia d'abord des traductions de Thomas Moore dans le Globe. Ses premiers essais critiques parurent dans Y Artiste, où il écrivit une série d'articles remarquables sur le Salon de 1831 : ces articles commencèrent sa réputation. Alfred de Vigny l'introduisit à la Revue des Deux Mondes. Les critiques d'art et de littérature qu'il y a publiées peuvent être considérées comme des modèles d'analyse lumineuse, de jugement solide, de savoir précis.

De juillet à novembre 1832, Planche écrivit au Journal des Débats, et se lia vers cette môme époque avec George Sand; dont il admirait profondément le talent. En 1836, Balzac, qui venait de fonder la Chronique de Paris, s'attacha Planche comme collaborateur. Deux ans plus tard, Planche, ayant hérité d'une somme assez importante, alla passer huit années en Italie, pour y étudier les chefs-d'œuvre de l'art antique. Lorsqu'il revint en France, en 1846, après avoir dépensé son héritage, il rentra à la Revue des Deux Mondes, à laquelle il ne cessa plus de collaborer. L'empereur lui offrit la direction des Beaux-Arts, mais il refusa ce poste pour ne pas aliéner sa liberté. 11 mourut en 18j7.

Ses travaux ont été réunis en volumes, dont les plus importants sont : Portraits littéraires (4 volumes in-18, 1846-1849), Poitrails d'artistes (2 volumes in-18, 1833), Nouveaux Portraits littéraires (in-18, 1854), Études sur l'École française de IS.ll à /.s'o^(2 volumes in-18, 1855), Études sur les arts (in-18, 1855), des Notices remarquables en tète d'une édition d'Adolphe de Benjamin Constant (1853) et de Mation Lescaut (1855).

On a pu lui reprocher une sévérité excessive, qui l'avait fait surnommer par Alphonse Kai'r Gustave le Cruel: mais on ne peut que louer l'indépendance et la sincérité absolue de ses jugements, la pureté de son goût, l'étendue et la solidité de ses connaissances, enfin la précision et la clarté de sou style.

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LES FEMMES SAVAXTES

Les Femmes savantes sont, à mon avis, le chef-d'œuvre de Molière. Je les préfère au Misanthrope et au Tartuffe. J'y trouve plus de gaieté, plus de véritable comédie que dans le Misanthrope, et en même temps moins de tirades sentencieuses, moins de couplets officiels que dans le Tartuffe. 11 n'y a dans cette préférence rien de capricieux ; elle peut, sans doute, n'être pas acceptée généralement, mais je ne crois pas qu'elle ait à craindre une réfutation sérieuse. Le Misanthrope et Tartuffe renferment d'éternelles beautés, et seront toujours des monuments d'une haute philosophie ; les Femmes savantes allient à la même sagesse une vivacité singulière, une élégance et un mouvement qui, à mes yeux, en font une comédie unique.

Armande et Henriette sont dessinées avec une précision qui ne permet pas un seul instant de les confondre. Armande représente à merveille une liseuse de romans, entichée des subtilités du bel esprit, nourrie des doctrines de l'hôtel de Hambouillet, pleine de mépris pour la bourgeoisie, récitant d'une voix emphatique tous les' grands mots des livres qu'elle a parcourus, comme si chaque syllabe devait élargir la gloire de son nom. Elle a pris de la science le côté orgueilleux, égoïste, insociable. Du haut de sa pitié, elle fronde à toute heure du jour les misères du ménage et jusqu'aux mouvements les plus généreux de la passion. Je suis loin de blâmer la crudité des expressions que Molière a placées dans la bouche d'Armande. C'est mal connaître le pédanlisrae, et surtout le pédantisme féminin, que d'accuser d'exagération le dialogue d'Armande et d'Henriette au premier acte. Le plus grand malheur de la science officielle chez les femmes, ce n'est pas de les rendre ennuyeuses, de leur ûter la grâce et la coquetterie qu'elles ne devraient jamais oublier ; c'est l'efTacement graduel, et très souvent la perte irrévocable de la pudeur. Dès qu'une femme a fait vœu de ne rien ignorer, elle n'a iilus de raison pour ménager ses paroles. Du moment

i:j2 extraits des principaux critiques

qu'elle sait toul, ou veut tout savoir, pourquoi se tiendraitelle sur la réserve? Rien n'est honteux, rien ne doit être caché pour la science. L'amour n'a plus de mystères, le cœur plus de secrets pour le philosophe. Une femme qui n'a pas d'autre dieu que la vérité n'est plus une femme, c'est un homme manqué, qui raille la faiblesse de ses compagnes et singe la force de ceux qu'elle veut égaler. C'est pourquoi le personnage d'Armande est parfaitement vrai. Elle est tout à la fois sans pudeur et sans effronterie ; elle ne peut rougir, et pourtant elle échappe au reproche de dévergondage ; car, du point de vue où elle s'est placée, elle ne peut rien souiller parla hardiesse de sa parole.

Henriette est une charmante fille qui ne chicane pas Dieu sur la destinée qu'il lui prépare ; elle est belle et jeune, et ne prévoit pas pour sa beauté une plus digne récompense qu'un mari attentif et dévoué; elle ignore bien des choses et se trouve heureuse de son ignorance; elle comprend que son rôle dans la société lui prescrit l'obéissance ; elle n'a pas rêvé l'asservissement de celui qui l'aimera, car elle pressent instinctivement le châtiment réservé à cette tentative insensée. Elle ne poursuivra pas l'indépendance absolue ; car, sans avoir mesuré les forces de l'ennemi qu'elle aurait à combattre, elle entrevoit dans la lutte des tortures mortelles. Son amour du repos et de la sérénité ne va pas jusqu'à mépriser la passion. Loin de là, elle ne conçoit pas de bonheur sans le partage et l'échange des pensées ; mais, pour elle, la passion se réduit à la fidélité; elle ne veut pas la vie sans roman, mais elle ne souhaite pour sa vie qu'un roman unique, commencé dans l'espérance et continué dans la soumission. Henriette, je le sais, paraît à plusieurs prosaïque et vulgaire; il semble aux génies lyriques de notre temps qu'un tel personnage, réduit aux mesquines proportions d'une bonne ménagère, n'a pas droit de cité dans l'empire poétique, et qu'elle devrait tout au plus figurer dans une famille de province. N'en déplaise à ces messieurs, je crois qu'ils sont coupables d'ignorance, lorsqu'ils excommunient Henriette comme indigne de l'alexandrin. Le cœur d'une femme soumise et

dévouée n'est pas moins poétique et moins beau que celui d'une femme condamnée par la mobilité de son imagination à de perpétuelles tentatives, suivies d'infaillibles désappointements. Les sentiments qui se renouvellent ont à peine le temps de s'ébaucher, et s'arrêtent d'ordinaire au seuil de la poésie. La permanence des affections n'exclut ni la grandeur ni la vivacité. Deux cœurs qui se savent bien peuvent s'aimer profondément sans rencontrer la monotonie et l'ennui. Henriette résume admirablement le bonheur dans la crédulité.

Bélise et Philaminte présentent deux variétés de pédantisme, finement étudiées et reproduites avec une rare délicatesse de pinceau. Bélise, qui au premier aspect semble une caricature par trop chargée, devient, ens'expliquant, un profil joyeux et bouffon, et finit par atteindre la vraisemblance. Son ridicule entêtement à soutenir qu'elle se sait aimée et qu'elle pardonne l'aveu d'une passion qu'elle encourage, n'est pas sans exemple parmi les femmes de son âge. Et puis il faut se i\appeler, pour juger Bélise, qu'elle est vieille fille, qu'elle n'a pas eu pour se distraire de sa folie les inquiétudes du ménage ; que la vanité primitive de son caractère, au lieu d'être contrariée et refoulée sur elle-même par la pratique de la vie, s'est librement développée. Les femmes qui ont vieilli sans amour, et qui sentent les rides se multiplier, ne liardent ' pas sur les avances. Au moindre sourire qu'elles surprennent sur les lèvres d'un homme, elles se mettent en frais de remerciements, et commencent la campagne avant que les hostilités soient dénoncées. Les dénégations les plus positives sont souvent inutiles et ne réussissent pas à les détromper. Un non bien décidé n'est pas pour elles une réfutation suffisante, et leur vanité ne quitte la partie qu'après plusieurs défaites. Cette heure venue, elles deviennent ennemies irréconciliables de celui qui les a humiliées. Mais jusque-là elles s'acharnent àla poursuite de leur amant imaginaire. Or, ce ridicule compose tout le caractère de Bélise.

Philaminte, coiffée delà science comme Armande et Bélise,

i. Lidrder, regarder ù un liard pour la dépense, être avare.

détourne au profit de sa domination les maximes de sagesse qu'elle croit avoir puisées dans les livres. Armande dédaigne l'amour de Glitandre ; Bélise accepte un présent qui ne lui est pas offert; Philaminte use de son autorité de mère et condamne l'entraînement d'Henriette au nom de ses études. Elle ne veut pas d'un gendre mondain et frivole ; elle souhaite pour sa iîlle un homme cousu de grec et de latin, dont les doctes entretiens nourrissent dans la famille le goût des hautes spéculations. Le choix d'Henriette et de Chrysale révolte Philaminte comme une insulte à la science, personnifiée dans Trissotin, et toute sa conduite n'est que la manifestation de sa colère. La composition de ce personnage ne soulève pas les mêmes objections que Bélise ; et en etfet le type de Philaminte a souvent passé devant nos yeux. Seulement il déplaît à quelques-uns par son égoïsme ; mais ce reproche n'est pas fondé; car lorsqu'une mère met la gloire du bel esprit au-dessus de toutes choses, elle doit traiter lestement le bonheur de sa fille.

{Portraits littéraires, t. II, Molière K)

LE ROI s'amuse

Pour le maniement de la langue, M. Hugo n'a pas de rival ; il fait de notre idiome ce qu'il veut; il le forge et le rend solide, âpre et rude comme le fer ; il le trempe comme l'acier, le fond comme le bronze, le cisèle comme l'argent ou le marbre.

Mais ce constant amour de la langue et de la poésie pour elle-même, cette fidèle prédilection pour la description de la nature extérieure, ou le déroulement des pensées personnelles, répugne, on le conçoit sans peine, au récit des aventures, à l'expression intime et simple de la passion. Dans le roman, elle multiplie les paysages au point d'absorber et d'éteindre les personnages, comme dans les compositions

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