SCÈNE IV
Les mêmes, GENEVIÈVE, venant de ta cuisine, MARTIN et FÉLICIEN, venant du jardin.
MARTIN, entrant.
Armand... v’ià ton ami l’avocat!
ARMAND
Félicien !
FÉLICIEN, entrant.
Armand !.. (n accourt et lui serre la main.) Ah! chcr ami, que je suis aise de te revoir !
MARTIN, A part.
^ Je suis sûr qu’il n’aura pas eu le temps de parler à Méliè !..
Toi ici ! et depuis quand ?
FÉLICIEN
J’arrive ; et mon premier soin a été de venir salneÉ ta famille.
MARTIN
Soyez le bienvenu, jeune homme, les amis de mon fils sont les nôtres.
GENEVIÈVE
Et, quoique la maison no soit pas grande, il y aura toujours de la place pour eux.
FÉLICIEN
Mille remerciements. Madame. (Apercevant Amélie et la saluant.) Mademoiselle...
MARTIN
Salue donc, Melie. (Amélie fait la révérence.)
FÉLICIEN
■ J’ai eu déjà, je crois, le plaisir de me rencontrer avec vous ?
MARTIN
A Paris, précisément, dans votre maison de campagne, il y a un an... Comme le temps pas.se I
ACT n, SCÈNE IV,
GENEVIÈVE
Je l’ai trouvé bien long, moi!
MARTIN
Ah ! dame... c’est que le gâs n’a pas tenu la parole qu’il m’avait donnée de venir aux vacances... embrasser la maman...
FÉLICIEN
Les travaux, les examens... une thèse à préparer...'
MARTIN
Mais à présent c’est fini... le v’ià avocat, comme vous.
FÉLICIEN
Comme moi !.. oui... oui!..
MARTIN
' Donne-nous un verre de vin, la mère.
CENENIÈVE.
Et, à l’avenir, tu ne nous quitteras plu?; pas vrai, Armand?
(Elle et Amélie vont aa buffet chercher uae bouteille de madère et trois verres qu’elles apportent sur la table de gauche.)
ARMAND
Non, ma bonne mère, non... du moins, je l’espère.
MARTIN
Et moi, j’en suis sûr!.. C’est au Havre que t’es venu au monde, et que j’ai gagné, à la peine de mou corps, de quoi faire de toi un savant... C’est au Havre aussi que tu gagneras ta petite fortune. Et, pour que tout le monde sache bien que c’est au travail qu’elle est due, comme la mienne, je ferai mettre ton brevet d’avocat dans un beau cadre sous verre, et nous le placerons là, à côte de mes crochets, (ii les désigne à Félicien.) C’est par là que j’ai commencé, monsieur Félicien... et vous voyez que je n^en rougis pasl
FÉLICIEN
Comment, monsieur Martin, il serait possible!... vous avez , été...
MARTIN, s’asseyant et faisant asseoir Félicien.
Commissionnaire... sur le port du Havre!.. Ah! il a fallu en mouiller, des chemises, et s’en faire, des privations, pour élever c’t homme-là, et pour se donner, sur nos vieux jours, uji toit qui nous abrite et un jardin qui nous égaye. Quand on ga- .gnait trois sous, on n’en mangeait que deux, et le troisième allait faire des petits à la caisse d’épargne. Nous avons eu nos mauvais moments ; oui, c’tc brave femme a soufflé plus d’une fois dans ses doigts, pendant qu’assis tous deux sur mes crochets nous mangions not’ soupe à tous les vents. Mais bah! on se consolait en pensant que le gûs avait bien chaud chez sa nourrice. Le soir, quand on rentrait dans sa mansarde, en comptant son petit bénénce, on s’embrassait de bon cœur... et allez doncl à la grâce de Dieu 1^
FÉLICIEN
C’est superbe !.. une fortune bâtie par le travail, la patience et la probité ! voilà comme l’entendaient nos pères.
MARTIN
Et nos pères n’étaient pas si bêtes! à vot’ santé, monsieur Felicien. Allons, ^as, triiicjuc a\cc nous, ^iis prennent ch&cun un verre que Martin a rempli.) GoÙteZ-moi Ce petit jaiinet. Il V a vingt ans qu’il débarquait de Madère... je l’ai porté sur mes epaulesr.. et maintenant je le porte fit boit.) là-dedans... (Riant.) Ah! ah! ah ! c’est moins lourd!
FÉLICIEN, se levant. '
Parfait !., délicieux... Véfour n’en a pas de meilleur...
MARTIN
Véfour?.. qui ça, Véfour?
FÉLICIEN
Un magistrat de Paris... un célèbre magistrat qui donne souvent à dîner à ses jeunes confrères.
GENEVIÈVE
En parlant de dîner, j’espère que Monsieur ne refusera pas de manger le nôtre...
Martin.
Vous goûterez de mâchasse... un lapin superbe... que j’ai tué ce matin... sans fusil... dans ma basse-cour.
GENEVIÈVE
Allons, Mélie, va vite cueillir des fraises pour le dessert... Moi je cours à mes casseroles... (Amélie va au jardin.)
MARTIN
Et moi à la cave ! vous, jeunes gens, jasez à votre aise, restez ou sortez, si le cœur vous en dit, mais ne faites pas attendre le potage de la mère Martin, (a sa femme.) Geneviève!., soigne le lapin et ne ménage pas les petits oignons ! ° .
GENEVIÈVE
Sois donc tranquille... tiens, je vais au jardin cueillir de la
salade. (EUesorl par le jardin ei Martin par le cellier.)