Toute chose, ça coule
il. — {( Rien ne dure I prêchait le Bouddha, sa vie durant, Rien ne dure ! dit-il encore, et expira ».
Constatons à ce propos que la conversion au monothéisme des Israélites polythéistes est indiquée dans les Livres Sacrés des juifs et des chrétiens par l'emploi simultané de la double expression Elohim ou les Dieux et Yahvé, le Dieu. Les multiples Elohim se fondirent en Yahvé, l'Unique. Les Elohim entreprenaient quelque chose, Yahvé la terminait. Les Elohim apostrophaient quelqu'un, il répondait à Yahvé. Là aussi, le verbe dont les Elohim sont le sujet est mis au singulier. Ainsi, les Elohim « il dit «, et Yahvé, « il fit ». Les Elohim (f il se leva », et Yahvé, « il marcha ». Autant qu'on en peut juger, le Seigneur Adonaï entra comme simple associé dans la maison Elohim et C'®. Ses afi'aires prospérant, il se retourna contre ses partenaires, élimina les premiers, éjecta violemment les derniers, resta seul maître sous le nom de Yahvé. De même Odhin rejeta dans l'ombre ses frères Vili et Vé, puis, ses compagnons, les Ases. Les républiques italiennes se laissaient absorber par leurs podestats. A Venise, au temps des doges et du Conseil des Dix, maint pêcheur du Lido laissa tomber sans doute une phrase comme celle-ci : les Dix, il a jugé bon, et le Doge, il a ordonné. C'est, l'habitude aux dictateurs et stathouders de passer souverains en serrant les rênes des administrations que la République ou la Confédération leur avait confiées. La tradition constante a été pour les Présidents d'accaparer les pouvoirs royaux au nom de l'intérêt public, et aux Empereurs de saisir le sceptre au nom du peuple, duquel ils se prétendaient les délégués.
La tête qui raisonne étant lente à se clarifier, disions-nous, les notions de l'Esprit, comme agrégat des âmes, et de la Matière, agrégat des corps, prirent longtemps à se formu-
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1er. On ne les énonça avec quelque netteté qu'après d'innombrables rêvasseries ; il fallut force méditations embrouillées et discussions inutiles — ainsi des malheureux vaguant dans les broussailles, tâtonnant par une nuit obscure — avant qu'on ne parvînt à se débrouiller dans la fantasmagorie des fantômes, avant d'y démêler l'action récurrente d'esprits spéciaux, d'esprits élémentaires, d'éléments proprement dits. Sans doute, les fortes intelligences pensèrent que les cadavres, en se décomposant, pénétraient la terre de leur substance, la douaient de propriétés nouvelles, la préparaient à la vie, la façonnaient en matière plastique, idoine aux assimilations successives. On avait observé comment les poussières et molécules, après avoir été mélangées et fortement remuées en un liquide, ne manquaient pas de s'y élager suivant leurs densités respectives. Par analogie, on se figura que, dans le Tartare, les âmes étaient emportées par la tempête, balayées par des vents furieux, roulées de remous en remous. Mises en contact, elles se groupaient suivant leurs affinités et ressemblances, se distribuaient suivant leurs qualités et leurs
énergies.
Aristote, le représentant par excellence de la science grecque, considérait la Terre et l'Eau, l'Air et le Feu, comme étant les éléments qui entraient dans la composition de tous objets animés ou inanimés. Il admettait l'existence de quatre corps simples, tandis que nos modernes en reconnaissent une soixantaine, La proportion suivant laquelle ces éléments entraient dans l'organisme humain, expliquait la différence des tempéraments, que les anciens distinguaient tantôt en froids ou chauds, en secs ou humides, tantôt en bilieux ou sanguins, en lymphatiques ou mélancoliques. Antérieurement à nos chimistes qui affirment que l'hydrogène, le plus Reclus i8
léger des corps, doit être considéré comme le radical des autres, Heraclite, puis les Stoïciens supposaient que les quatre éléments provenaient d'une substance unique, le feu, disaient-ils; mais Thaïes croyait qtf^ ce fut le liquide. Certains avançaient que la terre et les roches se liquéfiaient en eau, laquelle se vaporisait en nuages et vents, pendant que l'air se raréfiait en éther. Et combien sont nombreux les penseurs, tant illustres qu'ignorés, et même ignorants, qui réinventèrent, chacun à sa façon, la théorie qu'exposait déjà la ïaittirya Oupanischad :
« De l'Athman, où l'âme universelle, naquit l'éther. De l'éther, l'air. De l'air, le feu. Du feu, les eaux. Des eaux, la terre. De la terre, la plante. De la plante, la nourriture. De la nourriture, la semence. Et de la semence, l'homme ; car l'homme provient du suc de la nourriture, d
Les anciens ignoraient notre matière radiante ; maix eux aussi considéraient l'éther comme étant l'élément incorruptible, lequel aurait constitué le ciel et les étoiles. Ils étaient loin de se douter que cette matière impondérable fût capable d'entrer en vibrations, les vibrations se propageant en ondes lumineuses dans l'espace.
Autrefois comme aujourd'hui, les théories raonistes étaient rares et clairsemées, tandis que les systèmes dualistes abondaient. Le plus fréquent n'était point celui de l'opposition du Bien et du Mal, comprise comme irréconciliable, mais celui du principe mâle et du principe femelle, envisagés comme se complétant l'un l'autre. Le principe femelle était représenté par la Terre, la Mère universelle, que fécondaient incessamment le Grand Esprit et les esprits secondaires. Paracelse, célèbre adepte de cette théorie, donnait aux Esprits des Eléments les noms de Sylphes et Salamandres,
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Gnomes, Ondlns et Ondines, selon qu'ils se mouvaient dans l'air ou le feu, la terre et l'eau.
Les conceptions grotesques et les fantastiques abondent dans les cosmogonies primitives. Les plus enfantines racontent que le monde a été fait de rien ou de presque rien; quelques unes attribuent au monde l'éternité et le font évoluer à perpétuité. Avec ces dernières, il n'y a rien qui ne s'arrange, au moins en théorie, dans l'infini des temps. — Si vous en doutez, allez-y voir ! — La Terre, pensait-on, possède le pouvoir de se régénérer sans cesse et de se reproduire éternellement. Elle se dépense, mais se reconstitue, à l'instar de la mer faisant les fleuves et des fleuves faisant la mer. Elle enfante des fils qui, après l'avoir fécondée, seront par elle résorbés, puis régénérés dans ses entrailles, mûris pour une éclosion nouvelle. Après avoir émané les vies individuelles, elle les résorbe pour les faire éclore à nouveau. Si la Matière ne demanda qu'à être imprégnée par l'Esprit, de <5on côté l'Esprit soupira après son éternelle amante. Les âmes dégagées de leur enveloppe matérielle ne demandent qu'à la reprendre ; les âmes errantes dans les sombres espaces de l'Hadès se consument en regrets et désirs, regrettent le manteau de chair, de chair veinée de sang, maillée de nerfs, sous lequel elles baignaient en un sang voluptueusement tiède ; elles ont la mélancolie de cette argile idéale que caressait l'heureux soleil, lui mettant de sa chaleur au cœur, et de sa lumière aux yeux. — Car il n'y avait rien de mécanique dans ce processus indéfini ; ces éternels recommencements étaient ceux de la vie et du sentiment. La Matière avait juste assez de sensibilité pour sentir son néant en dehors de l'Esprit, pour désirer son approche et solliciter sesembrassements. De son côté, l'Esprit n'était pas tellement éternel, tellement au-dessus de l'espace et du temps, qu'il n'eût délice à s'unir avec la Matière. En devenant poussière, le corps restituait à l'air ou l'éther leurs pré-
cieuses molécules ; la terre glaise était retrempée, malaxée, pétrie pour une configuration nouvelle, tandis que l'âme, envolée dans l'atmosphère, se baignait dans la rosée tombant des étoiles et dans les rayons venus des astres lointains.
Cette théorie, professée par les Stoïciens de la belle époque, pensait marier la théorie de l'Evolution avec le système des éternels recommencements. On aimait à croire qu'à chaque existence, la matière devenait plus apte à l'esprit et l'esprit plus apte à la matière, que les individus se perfectionnaient, et les races aussi.
Donc, la terre des antiques cosmogonies était dite la mère de tous vivants passés, présents et futurs, et en même temps la conjointe de tous les dieux. — « Fils et époux de sa mère, » tel est le titre constant, quasiment officiel, que l'Egypte donnait aux grands personnages de son Panthéon.
Les modernes désapprouvent cette phraséologie. Déjà les premiers apologètes et controversistes chrétiens avaient conspué les dieux et déesses de l'Olympe, flétri leurs incestes et perpétuels débordements ; il semblait que la religion nouvelle eût inventé la décence et la moralité — et de fait, nos historiens officiels n'ont pas cessé de broder agréablement sur ce thème. En réalité, les prêtres de Memphis, les mages de Babylone, les sacerdotes de Ninive ne parlaient pas un langage très différent de celui qu'emploient nos savants et praticiens d'aujourd'hui, lesquels ne réprouvent point les multiples unions de l'oxygène avec l'azote, le carbone et l'hydrogène, ne se voilent pas la face aux effervescences de l'acide carbonique, ne protestent point contre les embrasements soudains des gaz sur l'éponge de platine.
Et si les philosophes des temps jadis racontaient les premières manifestations de la vie et les activités naissantes de la matière, comme si elles fussent les amours des dieux.
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c'est qu'en effet, il s'agissait alors de choses saintes ; et ils prenaient garde de n'en parler qu'avec le respect dû à despersonnages sacrés et à des puissances augustes.
Fin