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Homère raconte qu'Lljsse visitant les Enfers y trouva l'Ombre d'Hercule. Cependant Hercule lui-même habitait l'Olympe, où il avait épousé Hébé. — Lucien, le malin critique du Dialogue des Morts, fait rencontrer l'Ombre de Diogène le Cynique par l'Ombre d'Hercule, qui lui explique, sans grand succès, comment lui, Hercule, est en deux endroits à la fois. — Homère et le peuple grec croyaient en une âme double. Elle leur expliquait les phénomènes dualistes en l'homme : rêves, somnambulisme, mémoire latente, etc. On avait donc autant d'Esprits à son service que l'intelligence avait de facultés, que le corps avait d'organes. Le Laotien s'attribue trente âmes, les Battas et les Karèns sept. Autres exemples. Déductions que les anthropophages tiraient de cette idée, — Ces âmes se suppléent mutuellement. On peut raccommoder celles qui sont endommagées, tandis que les autres font le service : on peut cacher la plus précieuse, — De ces âmes multiples les plus extérieures passaient pour les plus matérielles. — Les âmes de l'Egyptien : Ka, Ba, Chou. — Les Foun des Chinois, Sang, Kok et Lin, Ces triades se résolvent dans le dualisme de la Chair et de l'Esprit. — Et l'àme charnelle — celle d'Hercule, par exemple, — va dans l'Hadès expier ses fautes et péchés, tandis que l'impeccable Esprit va dans l'Olympe jouir du bonheur des Dieux.
En son voyage de découverte aux Enfers, Ulysse rencontra la V Force d'Hercule ». Rongée d'ennui, elle dardait de sombres regards, eût trouvé querelle volontiers. Pourtant, ce n'était là qu'une ombre vaine. Ulysse n'ignorait point
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que, du véritable Hercule, le moi habitait l'Olympe, où jouissant du bonheur des Immortels, il se délectait avec une épouse charmante, Hébé ou l'éternel printemps.
L'histoire du demi-dieu nous est familière. Nous savons ses prodigieux travaux, son courage, sa sincérité, son étonnante modestie. Mais nous savons aussi ses faiblesses. Sans parler de ses lâches amours avec la voluptueuse reine de Lydie, cette Omphale, qui s'amusait à faire le pauvre héros 5e vautrer dans le ridicule. Le goinfre se rendit coupable de toutes les intempérances. Même sans l'excuse de potations excessives, il partait en abominables colères ; ses fureurs aboutissaient au meurtre, au meurtre même des siens. Le malheureux assassina Mégara, sa fidèle épouse, égorgea ses deux neveux, fils d'Iphiclès, massacra Lychas et Iphitus, ses amis et compagnons. Trop d'argile entrait en la chair du héros, trop d'éléments grossiers. Tel quel, comment n'eûtil pas déparé le séjour des bienheureux ? Donc, les Moires ne firent que justice en lui imposant un purgatoire, en l'envoyant dans l'Hadès expier ses fautes et ses crimes.
Lucien, le caustique auteur des Dialogues des Morts, narre comment l'Hercule Pénitent fut rencontré aux enfers par Diogène le Cynique, qui tout aussitôt le gouailla :
— « Ainsi, s'écria-t-il, tu es l'Ombre d'un Dieu.'* Mais comment fais-tu pour être la moitié d'un Dieu et la moitié d'un mort? Pourquoi Eaque, sévère mais juste, ne t'a-t-ilpas voulu tout entier? — Dis, je te prie, où est Hercule, le vrai. Serait-ce ici ? — Alors qu'aurait-elle de toi, cette chère Hébé ? >»
Et le naïf garçon d'expliquer au mauvais plaisant comment il se trouvait être l'enfant de deux pères. Amphitryon de Tirynthe ayant procréé l'Hercule qui se trouvait aux Enfers, ta^ndis que l'Hercule olympien était sorti de Jupiter. Il était tiré à hue et à dia, par l'âme mortelle et par l'esprit immortel.
Reclus i4
2l0 LES CROYANCES POPULAIRES
Et Diogène n'y voulant rien comprendre, lui demande : (( Ne serais-tu pas une manière de Centaure, homme et dieu tout à la fois, deux natures en une seule ? »
Avec un malin tel que Lucien, le brave Hercule ne se sentait pas de force ; brusquant la conversation et plus renfrogné que jamais, il manœuvra vers un coin obscur et disparut derrière un pli de terrain.
Si elle n'eût visé que la mythologie d'Homère, l'ironie eût passé pour exquise dans nos cours de littérature. Malheureusement pour Lucien, on savait qu'il était l'ami du médecin Gelsus, lequel écrivit la Parole de Vérité, une réfutation du christianisme, que les chrétiens contre-réfutèrent, mais que, pour plus de sûreté, ils firent disparaître quand ils en eurent les moyens. Tant valait l'ironie du rhéteur contre le fils d'Alcmène et d'Amphitryon, tant valait-elle contre le fils de Marie et de Joseph le charpentier.
Mais ces libres-penseurs de Diogène et de Lucien ignoraient-ils donc que le cas d'Hercule n'était point unique? Mainte sorcière de l'Epire ou de la Thessalie eût pu leur expliquer que tout homme possède plusieurs âmes ; à preuve que, de temps à autre, elle allait se promener chez les morts sans que son corps bougeât de la cabane. Notre rhéteur luimême n'ignorait peut-être que saint Paul, le fondateur du christianisme, racontait les luttes entre l'âme et l'esprit, entre l'esprit de sainteté et la chair de péché... et c'était précisément ce que le pauvre Hercule n'avait pas su dire.
Même en nos temps et en nos pays, il est de science vulgaire que notre âme, ou l'une de nos âmes, peut quitter son corps pour aller vaguer au dehors; elle s'attarde et s'égare parfois, et retourne pour trouver le logis fermé. Rappelezvous ces histoires de télépathie toujours actuelles ; des nouvelles communiquées instantanément à travers de longues distances, — âmes de mère ou d'amante allant à la décou-
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verte du bien-aimé pour lui dire adieu, lui faire quelque recommandation, lui confier un secret. Cette âme que le sauvage se figure être en majeure partie composée d'une ombre et d'un reflet, d'une âme passionnelle et d'un esprit ralioibnel, pouvait se dédoubler.
Ce qui dans la phraséologie courante s'appelle facultés primaires ou secondaires, le primitif et tous novices en psychologie le prennent pour autant d'âmes, pour une troupe do serviteurs fonctionnant aux ordres du maître qui s'appelle le Moi. Jadis, la multiplicité des esprits expliquait la diversité des fonctions. — Puisque voir est autre chose qu'entendre, il faut un esprit pour regarder, et un autre pourécoitter. Un troisième flaire les odeurs, un quatrième goûte les aliments, un cinquième loge dans la peau. Encore est-il vrai que les yeux n'ont qu'un seul démon ? On pourrait croire qu'ils sont une ribambelle, puisqu'ils changent si souvent d'expression. En tout cas, il en est de malins et de mutins, de gais et de tristes. Pensez donc à leur vie, à leur flamme, à leur langage I Impérieux et dominateurs, ou timides et craintifs, haineux, féroces, ou caressants, suaves et rayonnant la tendresse, joyeux ou tristes ; diamants noirs, opales, gris d'acier, bleus de pervenche ou de myosotis, chargés de ténèbres ou s'ouvrant comme une aurore...
— Et les voix ? Il y a celles de l'amour, celles delà fureur et de la colère. Voix hargneuses et rancunières, voix grinçantes ou grondantes, voix aiguës et acides, ou voix pleines, franches et sonores ; voix lugubres et craintives ; les unes vibrent la terreur et la couardise, les autres la bravoure et la joie. Les Talmudistes connaissaient les « Filles delà Voix », qu'on pouvait définir des voix sans corps.
— Quant aux cheveux, — qui ne sait que l'amour se gagne
à plonger la main dans la fonlaine d'électricité que sont les boucles foisonnant sur les jeunes têtes ? Naguère, les docleurs chrétiens prescrivaient, avant d'interroger la sorcière, de lui raser la tête, surtout quand elle était dans la fleur de l'àgc ; mais, combien d'autres démons nichaient en nuque, seins et épaules, jusque dans la fossette du coude !
Anlant le corps contient d'organes, autant imaginait-on de démons, agissant isolément ou en troupe, pour les faire fonctionner. Même les modernes ont conservé dans le langage courant des expressions comme celles-ci, le démon de ia soif, le démon de la faim, le démon qui bâille dans l'estomac, et le tiraille. Combien de malédictions sont proférées contre le « démon delà boisson », contre les insatiables démons du brandy, du schnaps, du whisky ! Des génies spéciaux opéraient, qui au cœur, qui aux poumons, qui dans le foie, qui dans la rate. Les plus puissants, les plus formidables étaient ceux du sexe, auxquels on attribua souvent une vie presque indépendante, et qu'on put croire, non pas les serviteurs de l'individu, mais ses maîtres et tyrans.
Et combien plus nombreux, les démons qui s'affairaient aux fonctions de l'être intellectuel et moral !
En Allemagne, il n'y a pas que les paysans pour croire que certains démons se plaisent à parler des langues étrangères, — et le prouvent par des exemples, dont le suivant a été reconnu authentique. Nous ne le citons que de mémoire : — Une jeune campagnarde, ignorante et même sotte, s'était lo^iée comme domestique chez un pasteur luthérien. Plus d'une fois elle balayait le vestibule, tandis que le patron, porte fermée, déclamait des tragédies dans son cabinet. Quel ne fut pas l'élonnement, quand, un long temps après, la cuisinière, tonibje dange|reusement malade, se mit à expectorer des ti rade j d'Eschyle, de Sophocle, de Sénèque le tra-
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gique ! — Des naïfs rappelaient à ce propos que le don des langues existait dans la primitive Eglise, dont les fidèles parlaient des langues étrangères qu'ils n'entendaient pas, et que parfois personne ne comprenait autour d'eux.
Autres exemples de polypsychie :
Au plus fort de son jeu, quand la passion l'entraîne, il faut au grand tragédien moduler la voix et le geste en des nuances dignes du violon de Paganini ; comparer les effets déjà produits à ceux qu'on tient en réserve, établir des calculs étonnamment compliqués, mais qui devront être résolus avant qu'on en ait eu conscience.
Et l'orateur ? l'orateur de génie ? Le voici qui aborde la prosopopée, il est dans le feu de ce qu'on appelle l'improvisation. A ce moment, si on pouvait lui ouvrir le cerveau, regarder comme il fonctionne, on y verrait une activité de fourmilière, une nuée de diablotins allant et venant, faisant fonction d'éclaireurs, de messagers, de rapporteurs. Les uns passent en revue les assistants, prennent note des poses et altitudes, des regards, du mouvement imperceptible des lèvres, des colorations au front et aux joues. D'autres s'occupent du discours, comparent les arguments déjà produits avec ceux qu'on tient en réserve ; ils décident que tel mot ne sera pas prononcé — notez que c'est le plus important — , par contre, tel autre sera accompagné d'un roulement de tambours. Par instants surgissent des problèmes, compliqués, certes, et qu'il faut résoudre en même temps qu'ils se posent. Un beau discours s'étudie comme un phénomène de la Nature ; un grand orateur s'appelle Légion, il est possesseur d'une âme multiple.
Celte bizarre polypsychi3 — ou croyance en la multiplicité des âmes en un seul individu — régnait au temps du poly-
théisme. Sous l'influence du monothéisme elle fut mise au rancart, et le système du monisme fait loi aujourd'hui. Mais il y aurait illusion à prétendre que nous possédons les formules définitives en psychologie — en psychologie surtout, la plus importante et peut-être la plus arriérée des sciences.
Avoir une âme — rien qu'une — , maigre portion pour le Laotien. Il s'en attribue trente : cinq pour les sens, quatre pour les bras et jambes, quatre pour les pouces et orteils ; les dixsept autres président aux fonctions organiques. De ces Kouan ainsi nommés, le plus important estcelui du cœur ou de la vie générale, sur lequel se règlent les autres. Fut-il bon et généreux ? Après la mort il monte au ciel avec ses compagnons. Mais rarement ces âmes sont-elles irréprochables. L'œil avide ou coutumier des regards adultères ira se faire nettoyer en enfer.
Quant au Karèn de l'Indo-Ghine, il se contente de sept esprils, comme fait aussi le Batta de Sumatra. De leur septuple activité bien réglée, de leur concorde, dépendent la santé, le bonheur et la prospérité de l'individu. Peut-être fusionnent-ils au moment de la mort. On attribue les maladies, les revers de fortune, les contrariétés graves ou légères, les mauvaises chances quelconques, au mécontentement de l'un ou de l'autre. Si les sept détalaient à la fois, ce serait la fin du Karèn, la mort du Batta. En cas d'indisposition ou d'autre contrariété, on ne sait pas toujours lequel des génies a faussé compagnie aux six autres. On voudrait l'apaiser par un sacrifice, le réconcilier par quelque aimable flatterie ; mais oii le trouver ? A bout d'expédients, on expose l'offrande aux portes de la ville, aux plus prochains carrefours de la campagne. Peut-être le volage court-il les grands chemins, s'attarde-t-il aux mûres et aux fraises ? Certes, on ne lui en veut pas, à ce cher enfant, il
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aura bonbons et confitures ; mais qu'il rentre au logis attristé par son absence, qu'il rentre seulement.
Déjà nous voyons poindre l'adoration du Génie. Le Moi s'adresse à lui-même vœux et prières, adore sa propre essence. Encore quelques développements, et la doctrine aboutira aux Fravashis des Perses, au Démon de Socrate, aux Génies de Rome et de César.
Les peuplades indo-nésiennes s'attribuent une âme multiple, des ani mules en nombre variable, siégeant dans la tête, le ventre et la poitrine ; celle du cœur ayant pris forme d'araigne. Sans doute, elles comparaient la grosse poche du cœur à l'abdomen capace de l'araignée, assimilaient aux longues pattes, s'amincissant en fils, les vaisseaux sanguins, les veines et artères finissant en artérioles et veinules capillaires. Selon leur habitude, ces animettes s'éparpillent, elles s'absentent en rêves, désertent pendant les maladies, vont jusqu'à prendre domicile en animal, arbre ou plante. On voit des malheureux, préoccupés, inquiets et dolents, crier aux échos d'alentour : Reviens, chérie, je ne puis vivre sans toi !
Des Maoris et autres Grand-Océaniens, l'âme principale réside en l'œil gauche. Aussi les cannibales ne manquaientils pas d'en faire leur première bouchée. Tel missionnaire anglican fut mangé de la sorte, non par gourmandise, certes, ni par cruauté. Mais il disait et répétait avoir apporté une Révélation divine. S'étant vainement efibrcés à la comprendre, les pauvres gens s'imaginèrent que l'œil du Révérend leur en donnerait l'intelligence, éclairerait leur obscure cervelle.
Cette doctrine de la multiplicité des âmes, nous la retrouvons chez plusieurs populations américaines, lesquelles professent toujours la doctrine énoncée ci-dessus que tous membres, ainsi que les organes essentiels, ont chacun son esprit
particulier. Toute pulsation des artères en décelait un, prétendaient les Caraïbes. Le chef de leur troupe siégeait au cœur et non point dans la tête. Ces Indiens étaient des impulsifs plutôt que des intellectuels. A cette Ame cardiaque, il& offraient des sacrifices ; donnaient à celle du cacique défunt l'escorte d'épouses et de serviteurs immolés. Des organes secondaires les esprits, ou maboyas, allaient, après décès, se loger dans la brousse ou les fourrés des bois, soit à la mer, oïl elles agitaient les vagues, soufflaient brises et tempêtes.
« Le Huron, lisait-on déjà en une Relation de i636, possède deux âmes maîtresses qui se disjoignent à la mort. L'une adhère aux ossements, n'en bouge que pour se réincarner en quelque nouvel Huronneau. La seconde loge au « Village des Ames », en sort de temps à autre pour visiter les amis et connaissances, ne voudrait pas manquer la Fête 'des Morts.
Les trois âmes du Dacota ont semblance humaine. L'une adhère au squelette ; la seconde se rend au pays du perpétuel hiver, et la dernière en la contrée oii l'été ne finit point. '
D'autres Peaux-Rouges, dit- on, jouissent d'une âme quadruple, se disjoignant à la mort, et allant vivre, la première fraction avec les ancêtres, la seconde dans les airs, la troisième dans l'ossuaire tribal, tandis que la quatrième va et vient parmi les vivants.
Les multiples âmes des morts peuvent entrer dans l'âme multiple d'un vivant, s'adjoindre à elle en tout ou partie, former combinaisons nouvelles. Des deux côtés, on peut en prendre et laisser ; rien de plus commode. Mais pour une qui arrive, deux peuvent quitter, une bonne peut être remplacée par une mauvaise.
Les Dayéris d'Australie prétendent qu'il leur suffit de faire un signe, de siffler une note d'encouragement pour que tel inguaq ou farfadet qui s'ennuyait sur sa branche et piau-
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lait tristement, leur entre au corps ; il se ragaillardira en organisme humain, prendra du bon temps, s'en ira quand il voudra. Les « Petites Ames » courent le monde, dit le Sicilien, lequel ne fait sottise, auquel il n'arrive accident, sans qu'il ne les en rende responsables.
De l'homme qui avait été tué en combat singulier, puis mangé, l'âme allait habiter le corps du vainqueur, s'ajoutait à celles qu'il possédait déjà, apportait du renfort, ajoutait de la variété. Tel héros était le chef d'une joyeuse bande. Tel anthropophage, dont nous vitupérons les sanglants exploits, se congratulait, lui, d'être un grand dévoreur d'âmes, le successeur et le représentant de tous les vaillants que digérait son estomac ; il qualifiait de « sépulture honorable » ce que nous dénommons « cannibalisme ». A tous les individus auxquels il fit mordre la poussière, il n'avait pas fait l'honneur de se les assimiler. Evidemment la pratique dégénéra en abus et dut être discontinuée. Mais on la regretta longtemps. Combien de fois les partisans du Bon Vieux Temps geignirent : — « Oh, les novateurs stupides ! Alors que les illustres Casseurs de Têtes mangeaient l'ennemi, son âme s'adjoignait à la leur, devenait un auxiliaire. Mais aujourd'hui, qu'on la laisse vaguer après le coup fatal, elle s'enfuit en hurlant et gémissant, garde sa rancune et rumine sa haine, se met en quête d'alliés qui épouseront sa cause contre nous ! »
La légende germanique raconte que Dietrich von Bern, alias Didier de Vérone, venait d'abattre le géant Ecke, dont le frère Vasolt accourut, flambant d'ire. Chose étonnante parmi les gaillards de celte espèce, Dietrich refusa le combat singulier, alléguant qu'Ecke étant entré en Vasolt,
il ne tenait pas à lutter un contre deux. Et Vasolt de lui répliquer: Mais toi-même, Dietrich, n'estu pas doublé de ton frère Dicter, qui passa en loi, sitôt après avoir été tué par Wittich ?
La résistance et la matérialité de ces âmes, ancien modèle, nous stupéfie, nous autres modernes, façonnés que nous sommes par vingt siècles de Spiritualisme renforcé. C'est à croire que plusieurs d'entre elles ont la dureté du bois, la raideur du cuir. On les accroche à murailles ou poteaux, on les martèle comme métal, tantôt on les fait fondre au feu, tantôt on les y durcit ou lés affine.
Parmi ces âmes nombreuses, et de mécanisme encore imparfait, toutes ne coopéraient pas simultanément au même acte. Par contre, elles pouvaient se suppléer et répondre l'une pour l'autre. Telle — la plus précieuse — ne se défendait pas ; dans les moments de péril le grand souci était de la mettre en sûreté. Mille histoires, surtout de l'Asie et de l'Eu- Bope septentrionales, racontent comment l'âme la plus précieuse était, par mesure de précaution, mussée en tronc creux, dissimulée sous un rocher du désert ou bien en ténébreuse caverne. Après quoi, l'homme intuable allait provoquer gaiement tous ceux qui avaient une vie à perdre ; le fier à bras houspillait le monde, égorgeait le tiers, assommait le quart, se saoulait de sang et de carnage. De même, aux Jacques dépenaillés, aux paysans souabes ou bavarois du « Bund -Schuh », n'ayant pour se défendre que bâtons et aiguillons, faulx mal-emmanchées et les pierres du chemin, couraient sus les escadrons des fer-vêtus, et de nobles chevaliers faisant blanc de leur épée. «Mort aux vilains! »
Ainsi Tranche-Montagne s'était débarrassé du viscère qui palpile dans la poitrine du commun des mortels. D'abord, cela lui paraissait étrange et singulier d'avoir les muscles pectoraux comme glacés...
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— Mais il faut se faire une raison. Et après tout, pour ce qu'il en avait jamais fait, de son cœur I Sitôt qu'il en fut allégé, plus rien ne lui fut difficile, il se moqua de tout et du reste. — La conscience ? Affaire aux scrupuleux et délicats, aux idéalistes et vertueux, qui ne savent pas les délices du crime, les voluptés de la vengeance ! Point ne s'encombrent de futilités pareilles les forts qui rejettent tous fardeaux sur les épaules des faibles, ni les ambitieux qui commandent à la multitude, ni les avides qui l'exploitent. Que faut-il de conscience aux vainqueurs et conquérants, aux favoris du peuple et de l'histoire (aux hommes d'Etat, ministres, grands-juges, puissants industriels, habiles commerçants, formidables manieurs d'argent) ? A cette question un huissier répondra, à Paris, expert instrumenteur, lequel prononça naguère la mémorable parole : « Ne pensez pas vous mettre à la tête de votre profession, si vous n'êtes pas il rosse » du matin au soir ! — Et cela même ne suffirait pas, ajoutait-il mélancoliquement, il faut encore être rosse du soir au matin ! »
Mais revenons aux malotrus et malandrins qui se débarrassaient de leur propre cœur, afin d'être en meilleure posture pour crever celui des autres. Tel, avant de courir les aventures, avait caché son cœur dans le corps d'un serpent, logis approprié. — Qvamuritz Khami, ou Front Etoile, le héros de la Mingrélie, avait plus nobles instincts ; il insuffla son âme en une hirondelle, mais l'hirondelle n'avait-elle pas à redouter le faucon ? — Raisonnant mieux son affaire, tel Ogre serra sa vie en une boîte, laquelle boîte il enveloppa de mousse, et glissa en un trou que le pivert avait foré sous certaine branche de certain chêne en un recoin déterminé de la Forêt Hercynienne... — « Prince Charmant, vaillant fils de roi, tu as juré la mort du mangeur d'enfants, massacreur de filles aux yeux bleus, aux boucles blondes ?
Prince Charmant, provoque-le donc à pied ou à cheval, attaque-le d'estoc ou de taille ! Mais si tu es sage, Prince Charmant, découvre d'abord le recoin de la Foret Hercynienne où le chêne porte la branche que le pivert a trouée, avise la boîte où le scélérat recela, en un flocon de laine, la punaise ou l'asticot qu'il a pour âme maudite. »
De ces âmes multiples, quand on fut assez avancé pour distinguer les éléments, les parties extérieures passèrent pour grossières et les intérieures pour délicates. On supposa qu'elles allaient en se raffinant du dehors au dedans, que les chairs se quintessenciaient en fluides, les fluides en rayons. Le dégrossissement n'allait pourtant pas jusqu'à dépouiller l'âme de toute matérialité ; brillât-elle dans l'empyrée, elle restait matière, sauf que cette matière passait à l'état radiant, dirait un moderne.
Toutes de densité différente, les âmes de l'Egyptien devaient servir de support au corps glorifié ; mais la difficulté était de garder intacts cette matière, ce brouillard, ces rayons, pendant une longue série de siècles.
Pour la préservation des parties essentielles, — la peau et le squelette, — le Rituel Funéraire inventa la Science des Tombeaux. Car le fidèle de Hathor et d'Osiris croyait à la Résurrection de la chair ; il y croyait avant le chrétien, et n'y croyait pas du bout des lèvres seulement. Cette chair, comment empêcher qu'elle ne pérît par les injures du temps, ne fût anéantie par les haineuses violences des hommes ? La précieuse enveloppe ne pouvait renaître ; une fois détruite, elle s'évanouissait dans les ténèbres de la seconde mort. Il fallait embaumer les cadavres avec un soin minutieux, prendre de savantes, même d'extraordinaires précautions pour que pardurât la fleur de lotus. Ici l'on enfouis-
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sait la dépouille royale au milieu d'une pyramide, colline de moellons. Là ou mussait la momie en un puits dissimulé dans le labyrinthe creusé aux entrailles d'une montagne. On déposait les potentats en des cuves, lourdes pierres apportées à grands frais deSyène à Memphis. Suivant les inscriptions dictées par les prêtres, ils s'étaient fait construire des Demeures d'Eternité. Peu prévoyaient-ils que des barbares tard venus, feraient un jour éclater les rochers, se fraieraient passage à travers rocs et moniagnes,emballeraient la demeure d'Eternité, la convoieraient, à travers les mers, en contrées inconnues, en énormes villes, encore inexistantes, par delà les limites du monde ! "
Après avoir profité du bois et de la jâerre, du goudron et des parfums pour tout ce qu'ils pouvaient donneJr, on demanda des formules à la magie contre les violateurs de sépultures, des imprécations contre les sacrilèges, des carminés pour les frapper de mort ou de folie.
Au-dessus delà momie s'élevait l'Image qu'habitait l'Ombre. Du vivant même de l'individu, l'on préparait sa statue, tout au moins son mannequin, ou son portrait, afin de conserver les traits et la physionomie à travers les âges. Ce fut de ces effigies que dériva l'art de la sculpture. L'Ombre dénommée Ka, dite aussi Seit ou Kébi, habitait cette semblance, le Nom l'animait. Pour plus de précautions, on fabriquait des figurines, — chacune un autre Moi, — on les vivifiait en leur donnant l'appellation du mort, et on leur imposait la fonction de Shebtis, à'Ouashhitis ou Répondants.
— Rdipondanls. . . — à qui répondent-ils ? à quoi ?
— Le Nom, pensait-on, donne à l'individu sa personnalité parmi les hommes et lui survit. Ce Ka, l'Ombre-Nom,
ne peulautre chose que répondre, s'il s'entend appeler. Quand on l'évoque, il tressaille, se précipite et s'écrie : Me voici. Que veux-tu ? — Le nombre de ces poupées ajoutait à la sécurité de l'original, lui faisait cour et cortège.
Même que nos contemporains de la vallée du Nil ne doutent point que le Ka ne continue à veiller dans la tombe. Convaincus qu'il pourrait les tuer ou les frapper de folie, les détrousseurs cherchent à tromper sa surveillance, à l'endormir par des mots irrésistibles ; puis, ilsl'attaquent résolument, le mutilent, et quand ils l'ont réduit à l'impuissance, volent et pillent à loisir.
L'Ombre n'était point claquemurée avec le cadavre ; il lui était loisible d'aller et.venir, de prendre le frais sous les sycomores, d'apparaître, bienveillante ou rhenaçante, suivant l'occurrence. A certains jours, elle recevait de la famille hommage et adorations, des fleurs, de la victuaille aussi. Car le fantôme, privé de tout aliment, n'eût pas manqué de périr, — danger à redouter, malgré testaments, malgré fondations sacro-saintes. Pour parer à cette éventualité redoutable, intervenait la Magie, inépuisable en ressources. Puisque la vie de l'individa persistait en l'Ombre, l'Ombre dans le Nom, et le Nom dans l'Image, — hé bien I l'on réagirait par l'Image elle-même. L'Image affamée se nourrirait d'images, — oui, d'images ; — elle se repaîtrait aux basreliefs sculptés dans la muraille, humerait la silhouette des plats figurés, absorberait l'essence visuelle des aliments substantiels. Restaurez-vous, Seigneurs Pétésis et Ti-Phtah- Hotep ! et vous, dame Nési-Khonsou, allez-y de bon coeur ! Voici pains amoncelés, oies grasses, cuissots de chevreuil, cruches d'eau, flacons de vin, corbeilles de figues et raisins, bouquets de lotus égayant la table... Ouvrez les grands yeux, absorbez le spectacle, et bien vous fasse !
Toutefois Ka trouve bien longue la nuit de trente siècles
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pendant laquelle il faut attendre qu'Osiris renaisse sous forme d^Horus. Dans ses promenades nocturnes de la pyramide de Chéfren à la statue du Sphinx, et de la statue du Sphinx à la pyramide de Chéfren, Ka languit dans l'attente, s'ennuie, s'épuise à regarder s'il ne verra pas enfin poindre les premières lueurs de l'aube ? Les hiéroglyphes représentent le Ka sous la forme d'une figure humaine, surgissant du fond de l'Amenti, levant des yeux, des bras suppliants, vers le Soleil encore invisible.
Passons au Ba ou sentiment, l'âme des passions bonnes et mauvaises, l'ensemble des Esprits Vitaux ou Animaux, ainsi qu'on disait au moyen âge, et comme on dit encore aujourd'hui. Ka mangeait et buvait, nourrissait l'organisme, Ba était l'amour et la haine. Il fonctionnait comme intermédiaire entre Ka et Khou ou Chou, lequel Chou, substance éthérée, lumineux rayon, se confondait avec la Raison et l'Intelligence, le Nous ou Pneuma des Grecs. Du corps sortait Ka, de Ka surgissait Ba et de Ba l'impeccable Chou.
L'âme du Chinois est double ou décuple, comme on voudra, triple suivant la définition la plus répandue.
La Sang Foun du groupement trinaire réside au ventre. Terrestre, rien que terrestre, elle est l'âme végétative, commune aux plantes et à tous animaux. Après la mort, elle adhère au cadavre, tant qu'il conserve une parcelle de muscle, et que la dernière fibre n'est pas tombée en pourriture. Puis elle s'échappe dans l'atmosphère, y voltige quelque temps, rentre tôt ou tard en un organisme de plante ou d'animal ; elle fonctionne végétativement.
Kok Foun, l'âme animale, appartient à tous animaux doués de circulation sanguine. Se nourrissant de passion, l'aspirant et la respirant, elle l'infuse dans l'être. D'elle dérivent l'amour et la haine, la colère et la pitié, l'admiration et la moquerie. Elle ne bouge du tombeau tant qu'un os y
subsiste encore, et que tout débris du squelette n'est pas entré en combinaison nouvelle. Tant Kok Foun que San» Foun, sont du sexe féminin.
L'homme est le seul animal à posséder Lin Foun. De sexe masculin. Lin constitue le Moi, figure le Verbe et la Raison, pense la pensée. Il habitait la tête, mais après la mort se retire dans les tablettes ancestrales, oii il reçoit les adorations et les ofifrandes prescrites. Il est divin, il est dieu.
Comparons les trois Foun à une pêche — on sait la prédilection de la littérature chinoise pour ce fruit — ; la pulpe juteuse représente Sang, le noyau Kok, et Lin l'amande, dont le germe d'immortelle vie se transmet de fruit en arbre et d'aabre en fruit à travers les âges.
En y regardant bien, cette trilogie se résout en dualisme, celui du masculin et du féminin. Sang et Kok constituent V Anima humaine en tant qu'opposée à Lin, VAnimus ou Pneuma divin. Après décès, le corps et l'âme charnelle, principes féminins de la vie physiologique, retourneront à la Terre, tandis que le Pneuma, élément mâle, fait retour aux souffles célestes et lumières astrales. Etincelles du même empyrée, les génies des Ancêtres sont des dieux, tous et chacun ; leur ensemble constitue la divinité : — « Mon esprit est le souffle des ancêtres, ils revivent en moi », disait Chou Hé.
— Mais l'âme que certains Chinois disent décuple ?
Grosso modo, les dix âmes sont diverses combinaisons du Yang et du Ying, du principe femelle sous forme septuple, et du principe mâle sous forme triple. Elles ont été différenciées les unes des autres avec une subtilité digne de nos Scolastiques. En somme, le* écoles de l'Extrême-Orient profes-
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sent que l'individu est constitué par un corps, une âme et un esprit. Quand ces trois éléments se disjoignent, c'est ]a mort ; s'ils se réunissent à nouveau, c'est In résurrection.
Aux impériales funères, aux enterrements à grand orchestre, trois acteurs personnifient les Foun :
Vêtu en femme, des fleurs dans la chevelure, Sang porte une robe brodée en feuilles, corolles, fruits et tous animaux; il représente l'âme matérielle.
Habillé en mandarin des enfers, Kok symbolise l'âme passionnelle, à laquelle il faudra, ci-après, régler compte avec le Grand Juge. Qui n'aurait péché parmi les fils et les filles de la femme .'*
Et ce casque panaché de plumes altières, ce guerrier victorieux, c'est Lin Foun. l'esprit héroïque. La vie accomplie, il se retirera dans la paisible majesié du sanctuaire domestique, habitera l'autel devant lequel ses descendants feront fumer l'encens de leurs prières.
Quand des termes tels que Houen, Kouan et Foun, Sang, Kok et Lin, Ka, Ba et Chou, ont cessé d'étonner nosoreilles par leur résonnance exotique, on s'aperçoit que les idées qu'ils représentent nous ont toujours été familières. On nous éleva dans la doctrine de l'opposition entre le corps et l'esprit, dont la dualité persiste dans la triade de l'âme matérielle, passionnelle et intellectuelle. Du corps, prison de l'Esprit, on fit une matière trop abjecte pour être responsable. Psy ché, l'intermédiaire, fut chargée de tous les torts, déclarée responsable de tous les manquements, passa pour coupable et pécheresse, tandis que Pneuma et ses augustes congénères allaient droit au séjour de félicité, entraient dans le divin cortège, prenaient rang après la charmante Hébé elle triom- Reclus i5
phant Hercule, dont l'Ombre attristée expiait dans l'Hadès. Ainsi qu'A.dam rejeta son péché sur Eve qui l'avait tenté, ainsi l'Esprit s'est toujours disculpé aux dépens de la chair.
Parmi les accusateurs de la chair figure le Fils de Dieu lui-même : L'Esprit a bonne volonté, disait-il, mais la chair est faible. Prenez donc garde ! — Les moralistes de l'Empire du Milieu ne tiennent pas la chair en haute estime, mais comme ils sontindulgents, si on les compare à nos docteurs et théologiens ! Thomistes et scotistes, jansénistes, calvinistes et presbytériens, ne s'accordent que sur un point : malmener la chair, la fouailler et maltraiter ; il faut la haïr, celte chair vendue au péché, toujours adultère et concupiscente, il faut la tuer afin de faire vivre l'esprit.
Cette prédilection pour la raison divine, ce mépris pour rame entachée de sensualité, est peut-être le legs lointain que nous ont fait les yoguis antiques du bouddhisme et du brahmanisme. Il y a vingt-trois siècles que Platon, le maître-philosophe de l'Occident, enseignait, à l'instar des Chinois, que l'immortelle Raison est logée en la tête et que notre âme mortelle se dédouble en âme cardiaque ou passionnelle, en âme concupiscente ou abdominale. Ces trois âmes, Aristote, à son tour, les infusa dans le corps, leur donnant les noms de nutritive, animale, rationnelle. Ces doctrines se ressemblaient assez pour qu'Aristotéliciens et Platoniciens se disputassent à cœur-joie, jusqu'à ce que fût éliminée l'âme végétative, jugée indigne, depuis François Bacon, de figurer à côté des deux autres. A partir de ce moment, la pluralité des âmes fut combattue au nom de l'unité de conscience. Fut déclaré vrai tout ce qui favorisait cette unité, passa pour faux ce qui lui paraissait contraire. L' « idéalisme transcendantal « de Fichte, et 1' u Absolu »
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de Hegel, marquèrent l'apogée dans la conception monarchique du Moi.
Le système ayant été poussé jusqu'à ses dernières limites, la réaction commence à se dessiner. Aujourd'hui, les naturalistes s'occupent à transformer en républiques et confédérations la monarchie du Moi. En étudiant les mouvements réflexes, ils ont découvert que les renflements échelonnés dans la substance grise de la moelle épinière constituent autant de cerveaux secondaires. — L'étude si curieuse des colonies animales, dans lesquelles l'animal collectif est formé par le groupement d'animaux individuels, — l'observation de consciences disloquées, — certains faits d'hypnotisme, ont fait penser qu'après tout, le Moi n'est peut-être pas formé par un seul atome, mais par plusieurs groupés en une molécule chimique... Cela pourrait ressembler à de la polypsychie.
Et Lucien de Samosate, dialoguant dans l'Hadès avec Claude Bernard lui dirait aujourd'hui : Vous me faites comprendre le cas du brave Hercule. Notre Moi n'est pas une flûte, mais une syringe de nerfs et organes dont joue la Psyché, avec le Nous ou la Raison pour première lyre du grand orchestre.
Les Primitifs se figuraient le Moi comme une agrégation d'âmes employées aux diverses fonctions organiques et mentales. Donc leur Moi était une confédération plutôt qu'une monarchie. — Survivance de cette notion : Cœurs, cerveaux, etc., légués en souvenir. — La Polypsychio dans ses raj)ports avec la faune et avec les phénomènes d'hypnotisme. — Les esprits immanents. Le génie de la langue française. — La théorie polypsychique faisait loi, quand naquirent la plupart des religions. Elle explique maint dogme et quantité de miracles qui, sans elle, seraient parfaitement absurdes. Le chien de Yudhisthira — La Polypsychie dans ses rapports avec les polygamies divines, — Le courrier bigame, Don Juan de Tenorlo. — Krichna et les Pastoures. — Les religieuses, épouses du Christ. — L'âme triple de saint François-Xavier. — La théorie polypsychique diminue l'étrangelé des bi-locations et multi-locations. Dont exemples. — Les multi-locations delà Vierge Marie et, tout particulièrement, de N.-D. de Lourdes.— En fin de compte, la polypsychie vulgaire verse dansl'Uchronie, — pour ne pas dire dans l'absurdité.
Les Primitifs, disions-nous, ss faisaient du Moi une idée assez différente de celle qu'on se fait aujourd'hui. Au lieu de se le représenter comme un indivisible atome, ils se le figuraient un agrégat plus ou moins confus de multiples âmes. L'individu se subdivisait en organes et facultés, a^ant conservé une certaine indépendance ; il passait pour une république composée, comme la Suisse et autres Confédérations, de cantons virtuellement autonomes ; il y avait l'âme qui voyait, l'âme qui entendait, peut-être y en avait-il deux pour regarder et deux pour entendre. Si l'une oreille n'entendait pas, c'est que son préposé dormait ou flânait par
ailleurs; peut-être s'était-il égaré sur (|uelque route, ou avaitil eu quelque accident. Sur la peau les âmes sensitives abondiient, il y en avait autant que de papilles tactiles. L'homme alors pouvait être comparé à un rucher, dont les innombrables abeilles, nées en même temps, doivent, sauf exception, mourir ensemble. Leur multitude mange la même nourriture, exécute les même travaux, se gars des mêmes ennemis. Cependant, l'une vole à droite, et l'autre à gauche ; les ailes sont plus ou moins robustes, les trompes plus ou moins longues, chacune a sa part de risques et accidents particuliers... De même, le Moi humain passait pour posséder et tenir à sa dévotion tout un groupe de serviteurs, qui en prenaient avec le patron d'autant plus à leur aise que leurs attributions étaient mal définies. Le Moi exerçait, non la dictature, mais une primauté souvent contredite, souvent combattue.
La croyance, encore persistante, que plusieurs âmes ont trouvé à se loger dans les diverses parties du corps, motive Textraction de certaines parties du cadavre pour être léguées ou données en souvenir. Ainsi le fameux peintre Wiertz fut enterré à Ixelles, mais fit réserver son cœur pour Dinant, sa patrie. — Les journaux racontaient naguère qu'une dame avait légué sa peau à l'astronome Flammarion, qui en fit relier un livre de poésies. La célèbre M^^ Blavatski ordonna qu'après crémation de son corps, les cendres fussent déposées en trois endroits : — à Londres en un vase de cuivre configuré en pagode, — à New- York pour être scellées dans une paroi de la Société théosophique, — à Madras en un temple. — Galéas Visconti, duc de Milan, donna ses os à la Chartreuse de Savoie, son coeur à la ville de Vienne en Dauphiné, et ses viscères à Saint-Jacques de Compos-
telle. — Avec quelque industrie, il serait facile de porter une longue liste d'exemples.
Mais la polypsychie ne comporte qu'un minimum de personnalité ; l'homme qui vit sous son régime est trop de monde pour être quelqii'un. Poussé par une nécessité intérieure, l'esprit tend à l'unité, son premier effort est pour se posséder, son dernier pour se garder ; il en fut de l'individu comme des tribus sauvages, qui, sous la pression des événements, se groupèrent en alliances défensives, mirent leurs contingents sous les ordu^s d'un général en chef, — lequel Dictateur, après s'être arrangé bien ou mal avec l'ennemi, ne manqua jamais de tourner ses forces contre les citoyens qu'il traitait en factieux, s'ils rechignaient à l'accepter pour Empereur et Dynaste. Semblablement, les dieux tribaux sagglomérèrent en dieux régionaux, comme nous verrons plus tard, et les dieux régionaux passèrent dieux nationaux ; le polythéisme devait aboutir au monothéisme. Car l'homme, en les sphères diverses de son activité, obéit aux lois fondamentales de son intelligence. Longtemps, les premiers philosophes eurent grosse besogne à distinguer les facultés entre elles, à les grouper suivant leurs analogies, à disposer les séries secondaires autour du fait décisif. Le groupe central fut investi de pouvoirs toujours plus étendus. De siècle en siècle, la centralisation du Moi fît d'insensibles, mais d'Irrésistibles progrès, trouva son expression la plus rigoureuse dans les modernes systèmes du transcendantalisme et de l'Absolu. Quand on sentit ne pouvoir aller plus loin en cette voie, il fallut bien s'arrêter, et il semble aujourd'hui qu'un mouvement de centralisation générale s'opère, en philosophie comme dans la société ambiante. Nos savants natura-
listes ne sont pas encore revenus de rétonnement que leur causa la découverte d'animaux formés par juxtaposition et agglomération d'autres animaux. Renonçant à la faculté de se mouvoir à leur gré, une bande d'individus se soude en un être unique, dont ils ne seront plus que des membres et des organes. Suivant les espèces, varie le libellé du Contrat Social ; une Division du Travail plus ou moins rigoureuse en a dicté les conditions. — Quelle poésie, quels enseignements se dégagent de cette histoire naturelle, et combien vous êtes heureux, vous autres jeunes, de plonger dans ces études, qui de fond en comble renouvelleront la science de l'homme !
En tant qu'il y a une psyché animale, les Salpes sont polypsy chiques. On les divise en solitaires et agrégées. Les solitaires engendrent des Salpules. lesquelles s'agrégeront, soit en couronne, soit en chaînes flottantes, incrovabiement longues, où les nageurs sont rangés sur deux rangs. La double file se contracte et se dilate, manœuvre avec une précision telle que les millions et milliards de rameurs semblent se mouvoir par un mécanisme unique.
— Autre exemple. — On en aurait par volumes !
Chez les Gorgones et Pennatules, nous dit-on, chaque polype a son propre organe digestif, lequel communique avec ceux des voisins. La préparation da liquide nourricier est individuelle, mais sa répartition est collective; dès qu'il a été suffisamment élaboré, il passe de chaque individu dans la masse, et celui de la masse repasse en chaque individu. Chacun mange pour tous et tous mangent pour chacun. A. voir comment la solidarité est organisée dans la république des coraux, — et comment nous la comprenons dans nos Etats embourgeoisés, — nous ne sommes pas tant fiers que ça de notre titre d'hommes !
Cette polypsy chie des polypes trouverait quelques analo-
gies en la psychologie humaine, s'il faut en croire les récentes expériences d'hypnotisation dont le monde savant a retenti dans les dernières années. Alors que la Raison de homme serait momentanément écartée, tandis que la maîtresse de maison serait endormie, l'on dirait à ses servantes : « Vous ferez ceci, vous ferez cela. A toi j'ordonne un vol qui sera suivi d'assassinat. Tu prendras ce couteau, tu joueras de ce revolver !
Discuter la portée et la signification de ces crimes, dits de laboratoire, n'est pas de notre compétence. Constatons seulement que les écoles de la Salpêtrière et de Nancy réinventent pour leur compte la polypsychie qui passait pour absurde, quand il n'y avait que les sauvages pour la mettre en avant. Le Primitif se figurait que le Moi recrutait à son service des Moi secondaires, lesquels devenaient ses esprits animaux ou vitaux. — Avait-on tué un homme en combat singulier ou autrement? De son âme, le vainqueur faisait son esclave, la logeait en tête, cœur ou ventre, en bras ou jambes, suivant les aptitudes particulières qu'elle avait marquées dans la vie. Comme faisait le guerrier, ainsi en agissait le sorcier, lequel se peuplait l'intellect d'âmes de choix qu'il évoquait pour se les assimiler. L'atmosphère alors était peuplée d'âmes errantes, affamées souvent, lesquelles cherchaient à se faire hospitaliser, — n'y réussissaient pas toujours, — demandaient à être embauchées ; à l'instar des Flamands et Luxembourgeois, Auvergnats, Ecossais et Gallegos, qui, sur la fin de l'automne, débarquent en nos grand' villes pour trouver à y vivre, et si le veut la chance, à faire fortune, ainsi telle gouge, robuste et biéii membrée, s'engage comme servante dans une maison dont elle deviendra la maîtresse.
Chez ces populations naïves, quand un personnage faisait
preuve de facultés exceptionnelles, on se figurait qu'il avait à son service un esprit de valeur et de qualité supérieures. Nous-mêmes, ne disons- nous pas dans cet ordre d'idées : « Perdre ou retrouver ses esprits? »
Parmi ces esprits, dits vitaux et immanents que l'on possédait souvent par groupes entiers, bons les uns, mauvais les autres, d'espèce variée, nous citerons, presque au hasard, ceux des Querelles, Rixes et Batteries, — lutins s'il en fût, — les démons des Cruautés et Vengeances — des industries, des trucs, des tours de mam — ceux de la Danse, de la Poésie et de l'Eloquence, ceux de la Flûte ou de la Lyre. Tantôt on les possédait, tantôt on en était possédé; on leur commandait ou ils vous commandaient ; tel avait en son incontestable, en son incontesté génie, un maître dur et cruel, un féroce tortionnaire.
Tout alors s'expliquait par des esprits, et l'on en mettait partout. Prenons, par exemple, ce que l'on appelle toujours le Génie des langues. Nous aurons le Génie du français. Mais le français comprend plusieurs patois — ainsi le picard, l'auvergnat, le limousin, le saintongeais, le béarnais, le provençal— autant de génies. Et les dialectes et sous-dialectes ! autant de sous-génies, ayant goûts et caractères différents, les uns éloquents et spirituels, d'autres secs et précis, et certains naïfs, facilement attendris. C'est une famille nombreuse. Tant qu'un Allemand en est à traduire son substantif germanique par un substantif français, son adjectif par un adjectif correspondant, son verbe et son adverbs par verbe et adverbe équivalents, il ne sait pas encore le français ; il ne le saura que lorsqu'une âme française, venue on ne sait d'où, sera entrée en sa cervelle pour y devenir l'interprète de ses pensées, interprèle indépendante, qui donnera aux pensées le tour qui lui conviendra, et qui même se permettra parfois de penser pour son propre
compte, car Ton ne parle français qu'avec des idées françaises, flamand qu'avec des idées flamandes. Pour parler wallon, il faut se faire, il faut être wallon pour le quart d'heure. — Â.utant vous parlez de langues, vous diront les Primitifs, autant vous possédez d'âmes.
La Polypsychie éclaire d'un jour inatendu les mythologies, qui, sans doute, se développèrent sous son influence. Les multiples apparences d'une divinité ont entre elles les mêmes relations que le Moi et ses énergies, qu'une langue et ses dialectes. Eappelons-nous que jadis le nom passait pour être une âme, que l'homme possédait autant d'âmes qu'il avait de noms. Chaque nom ajoutait quelque chose à la personnalité. Pour mieux défendre son âme contre les périls du dehors, l'Egyptien faisait accompagner sa momie de nombreuses figurines qui devaient répondre pour lui. Si nous étudions l'idée que personnifie Isis, la déesse dite Myrionyme, ses dix mille noms ne nous effraieront pas, pourvu que nous puissions les classer suivant leur signification plus ou moins exacte.
Le Moi divin ne fut jamais autre chose que la projection agrandie du Moi humain. Les premiers philosophes furent des théosophes, qui, le plus naïvement du monde, se décalquèrent en personnages divins. Ils imaginèrent des théodicées dualistes, trinitaires, quaternaires ou autres ; ce ne fut jamais que de la polypsychie plus ou moins inconsciente. Il ne nous est plus difficile d'expliquer le mystère de leurs personnes ou hypostases, de leurs épiphanies ou apparitions.
Autant d'âmes que de noms, disions-nous il y a un instant. Ajoutons : autant d'âmes que d'attributs et de fonctions. L'âme principale vaque à la fonction principale et les âmes subordonnées s'appliquent aux fonctions de moindre
impoilance, pour lesquelles remplir elles s'incarnent parfois en héros ou personnages prédestinés.
Ainsi l'Apollon des Hellènes est par essence une divinité solaire. En tant que Soleil, il lui faut éclairer le monde ; il ne peut, il ne veut autre chose. — Mais Apollon est un Myrionyme, lui aussi, de fonctions et d'attributions quasiment innombrables, dont chacune constitue un rayon de son auréole. Quelle variété dans ses énergies et sa puissance ! Combien nombreuses les divinités qui constituent sa déité ! Dieu de la Musique et de la Poésie, dieu de la Lyre, Musagète, prophète et devin. Maître de la Peste et des Epidémies, un massacreur d'hommes, un guérisseur aussi, préposé aux sources thermales. Bâtisseur et protecteur de villes, non moins que leur destructeur. On l'invoque comme Sauveur et Libérateur des hommes, comme chasseur, berger et bouvier. Tout ce que les anciens nous ont raconté d'Apollon serait un inextricable dédale, si l'on n'y mettait de la psychologie, si l'on ne faisait le départ entre ses fonctions principales et ses fonctions secondaires. Mais dès qu'on a distingué son âme maîtresse de celles qui ne sont que secondaires, on le comprend dans son unité : l'Apollon dorien est un Dorien idéal, l'Apollon grec est le génie de la nation grecque.
Les ApoUons dont nous venons de parler sont les Apollons officiels. Mais, grâce toujours à la polypsychie, l'Apollon officiel se dédoublait en Apollons extra-officiels, qui, incognito, allaient courir Daphné et Clytie. Ainsi de Jupiter. Il tirait sa révérence à son propre fantôme, auguste et hiératique, un tantinet figé sur son trône, par crainte qu'en fronçant le sourcil il ne fît trembler terre et cieux. 11 jetait un coup-d'œil narquois vers Junon, toujours majestueuse et tant soit peu renfrognée. Il s'esquivait avec le compagnon de ses fugues et fredaines, avec le complaisant Mercure, qui
avait toujours le mot pour rire ; et les voilà partis en chapeau de paille, et bâton de touriste : — Où irons-nous cette fois ? En Ethiopie ?... Il y fait bien chaud. — Tiens, allons flâner dans les frais vallons de l'Arcadie. Nous passerons la nuit chez Philémon et Baucis... les bons vieux, tu sais 1 » C'était encore une espèce de polypsychie quand Yahvé se ■dédoublait en Ange, et plus spécialement en Ange de la Face
— sa propre Face, bien entendu — et allait voir comment faisaient Abraham et Loth — allait tâter les reins et les biceps de Jacob — allait figurer en Melchisédek, Roi de justice.
La théorie polypsychique qui faisait loi quand naquirent la plupart des religions, explique maint dogme, interprète maint miracle, apporte le grain de sel, condiment si rare dans la cuisine des théologiens. Encore de la polypsychie, quand Brahma, le Maître des Mondes, va passer la nuit chez unebayadère. LeMaha Bharata raconte en un épisode, moins touchant que grandiose, comment Yudhisthira, après une vie dans laquelle il n'avait jamais péché, se présenta à la porte du ciel. Il était accompagné de son chien, ami courageux et fidèle, de son chien, qui lui non plus n'avait jamais failli aux lois de l'honneur et de la vertu, autant qu'un chien peut les comprendre. Les Dieux se présentèrent à la porte du Paradis, complimentèrent Yudhisthira, qu'ils se félicitaient déposséder enfin. Du chien, ils n'en voulaient décidément pas. Indra s'écrie : « Mon ciel n'est pas pour les chiens !
— Mais Yudhisthira tient bon : Ce chien est mon fidèle ami •et je suis son ami fidèle ! S'il n'entre pas, je n'entrerai pas non plus ! » Grave perplexité. On voyait poindre mauvaise affaire, quand le chien soudain prit apparence d'homme et figure de Dieu : « Je suis Yama, votre collègue Yama. Il m'avait plu de fraterniser avec Yudhisthira ! »
Les polygames trouvaient en la polypsychie des argumentsfavorables à leur instilulion. Qu'on ne crie pas au paradoxe, avant d'avoir écouté une historiette bien simple et naïve !
Au temps des diligences Lafitte et Gaillard, les voyages de- Paris à Strasbourg n'étaient pas mince affaire. Certain conducteur ne faisait que quatre voyages par mois, prenant toute une semaine pour le trajet, les commissions, les achats, les remises d'argent, et enfin le repos ; — il avait quelque loisir... « Marions-nous! dit notre homme. Nous prendrons celle qui nous voudra. » — A Strasbourg, il rôda autour d'une blonde sentimentale et charmante ; à Paris, il s'empressa autour d une brune, vive et gaillarde, non moins charmante que la blonde. — Combien lui fut-il agréable de voir ses avances accueillies par l'une et par l'autre ! — « Tu joueras de malheur, pensa-t-il, si l'une ou l'autre n'accepte pas ta demande en mariage. » — Et il fut agréé de part et d'autre. Laquelle choisir.'^ A laquelle fendre le cœur pour la remercier de sa bienveillante acceptation ? A laquelle dire qu'il lui avait menti ? — Menti ? non point, puisqu'il l'avait sincèrement adorée... Pour ne faire le désespoir d'aucune, bravement il épouse tant la brune que la blonde; — bravement, disons-nous, car il y allait du bagne, promis au bigame par l'étonnant Digeste qu'on appelle le Code JSapoléon. Un an ne s'était pas écoulé, qu'il était le père d'un petit Strasbourgeois, et d'une petite Parisienne. — Avait-il quitté Paris, il ne pensait plus qu'à sa famille de Strasbourg ; avait-il quitté Strasbourg, il ne pensait plus qu'à sa famille de Paris. De sa vie il avait fait deux parts, mais non pas de son âme ; car il se donnait tout entier à sa famille de Paris, tout entier à sa famille de Strasbourg.
Combien de temps dura l'aventure ? — Nous ne savons
trop ; mais un jour vint que l'homme deux fois heureux périt en accident de voiture. Arrivent à Vitry les deux mères avec leurs enfants, elles se rencontrèrent, vêtues de jioir et sanglotant ; devant le cercueil soudain se devinèrent : celte fillette avait le front, le garçonnet avait les yeux du père... Les épouses se prirent-elles aux cheveux, se jetèrent-elles l'insulte à la face ? — Les paroles d'outrage eussent rejailli contre celui qu'elles aimaient toujours ; — elles se jetèrent au cou l'une de l'autre, mêlant larmes et regrets. Elles comprirent que leur cher et tendre ami avait eu deux âmes ; chacune avait eu la sienne, et lui en restait reconnaissante.
Donc, notre brave conducteur avait eu deux épouses, aimées jusqu'au bout. Quant à Don Juan de Tenorio, il en eut raille et trois, à chacune desquelles il affirmait sous serment : Tu es ma préférée 1 Tu es la seule que j^aime. — Il protestait de sa sincérité, peut-être était-il sa propre dupe. Dans cette Espagne, qui était ardemment et même férocement catholique, l'amour divin et l'amour humain se calquaient l'un sur l'autre.
Qu'on se remémore les Pénitents d'Amour, lesquels dans la chevalerie transportaient les pratiques de la moinerie. Quand il se sentait féru d'amour, le paladin se rendait à la montagne pour se préparer aux joutes et aux tournois par des jeûnes et des vigiles. Renouvelant les pratiques des ascètes, il vivait sur un sac de croûtes, mangeait herbes et racines. L'été, il n'allait qu'en guenilles ; l'hiver, il se plaisait à se mettre nu, car il se réchauffait aux flammes de l'amour, qui du cœur irradiaient ses membres. Une barbe inculte, des cheveux broussailleux et vermineux faisaient apparaître ses mérites. Aux rochers et précipices il criait Amour ! Amour ! — se donnait les elrivières avant et après qu'il s'était plongé dans la méditation des tendres et ineffa-
APPUCATIONS DE LA POLYPSYCHIE 239
bles voluptés. — Enfin, sa retraite accomplie, il sortait de sa thébaïde, débordant de foi et d'enthousiasme ; il s'armait de pied en cap, enfourchait son destrier, inscrivait sur le pennon de sa lance les initiales du nom qu'il avait caché jusque-là, il prétendait forcer tous chevaliers, tant chrétiens qu'infidèles, à confesser que leur maîtresse ne valait pas la sienne. Preux saint Labre, il provoquait un quiconque, à pied, à cheval, à l'épée ou à la lance ; il n'était pas moins certain de la victoire que de la grâce et de la majesté de la Belle des Belles, l'incomparable Dulcinée de Toboso.
De même, les âmes dévotes apportaient au divin Epoux les fureurs et les extases que prodiguaient aux terrestres amants les héroïnes du drame et de la poésie. Du reste, la religieuse est une épouse du Christ, dont elle a pris l'anneau de fiançailles ; le rituel de la prise de voile est calqué sur la cérémonie du mariage ; la nonnain sait qu'en se laissant séduire par un autre amour, elle se rendrait coupable d'adultère. C'est un harem qu'un couvent de femmes, un harem mystique. Sainte Thérèse et Don Juan sont de même famille. Les Tenorio et les Marana prétendaient avoir des maîtresses, comme le Christ avait des saintes. Ce maigre Don Juan donnait au moins quarante-huit heures à chacune de ses maîtresses — consultez la liste dressée par Leporello. Mais songez donc à sainte Ursule, qui en un seul jour s'amena au Céleste Epoux avec onze mille vierges I
Mais ne discutons pas ce fat de Don Juan. Sa mauvaise réputation nuit à la thèse mise sous son nom. D'ailleurs, il n'était qu'un homme — et l'homme, autre éphémère, a mauvaise grâce à parler d'amour éternel. Il faudrait un Dieu pour avoir droit à l'affirmation que l'amour n'est pas moins infini dans la durée d'un éclair que dans celle d'une éternité.
La doctrine que les Occidentaux n*ont que timidement
énoncée par la bouche de leur Don Juan, le poète duMaha Bharala la posa avec puissance, quand il raconta comment Krichna, le jeune et beau dieu Krichna, fut l'amant de mille et dix mille pastoures. Autant y avait-il de bergères au rendez- vous, autant y avait-il de Krichnas. De chacune il était le Tout et l'Unique, à chacune disait-il : Je t'aime comme on ne saurait aimer davantage. Krichna disait vrai ; étant dieu, il était la vérité même. — Krichna fut la brillante idéalisation du thème dont le pauvre Don Juan ne fut peutêtre que le mensonge, et dont le petit conducteur de diligence fut la modeste réalisation.
— Thèse, entendons-nous dire, que pourraient discuter des amants au clair de lune ; ou qui pourrait, aux Jeux Floraux, concourir pour l'amaranle et la violette d'or de Clémence Isaure...
— Assurément, Ajoutons que cette mystique spéciale fut élaborée es couvents et monastères, méditée par confesseurs, pourpensée par directeurs de conscience, savamment développée par les enthousiastes de la Vie Dévote. Ces idées inspirèrent d'innombrables dissertations, créèrent une littérature, oubliée en de poudreux in-folios. Les théologiens ne se sont jamais privés du plaisir de faire valoir leurs théories de l'amour divin par des comparaisons avec les amours humaines ; toujours les poètes se sont complu à investir d'un caractère céleste les objets de leur adoration. Des platoniciens de toute catégorie ont embrouillé les deux amours ; innocemment, ou de parti pris. Dante, qui adorait Béatrix, ne la voulait pas distinguer de la Vierge Marie, ni de Dieu, ni du Paradis. Les uns se plaisaient à faire monter l'amour vers l'infini, les autres à le faire descendre en cœur mortel : toujours c'était l'Amour, ses parfums, ses extases, ses mystères, ses ravissements, ses joies et ses douleurs.
Tout comme les docteurs mystiques, les plus secs des
théologiens, les plus arides orthodoxes expliquent la présence en leur sacro-sainte Bible du Cantique des Cantiques, tout à côté des Psaumes, de Job et de VEcclésiaste, par l'affirmation qu'il détaille les rapports du Christ et de l'Eglise. Cette Sulamite, noire parce que le soleil l'a regardée, cette vierge qui défaille d'amour et veut s'enivrer d'amour, c'est l'Eglise, l'Eglise évidemment. Ce Fils de Roi qui a peuplé son harem de soixante reines, de quatre-vingts concubines et de filles sans nombre, ce héros déployant au vent la bannière de l'Amour, après laquelle courent les vierges en troupe — c'est, Jésus, n'eu doutez pas, c'est le Fils de Dieu.
Transportons-nous par la pensée aux couvents des nonnes ferventes, disons chez Thérèse d'Avila, Angéla de Foligno, Catherine de Sienne. Chacune de ces Philothées se tient pour l'épouse préférée du Sauveur, s'épanche avec lui en conversations intimes et brûlantes, lui confie ses secrets, en obtient des révélations, dont quelques-unes pour être communiquées au monde, et les autres pour rester un doux mystère avec la bien-aimée. A ces trois couvents illustres dans la chrétienté, adjoignez les pieux harems, béguineries, carméliteries, clarisseries et autres béateries. Quelle différence faire entre cette mirifique multitude de nonnains et les chœurs de pastoures, maîtresses de Krichna ? Chacune se dit, chacune se sent la préférée, chacune possède l'Epoux tout entier, Krichna l'assure et Jésus l'affirme. En douter serait crime et péché.
Autres aspects de la polypsychie.
Saint François-Xavier, racontent ses biographes, s'était par la contention si fort immergé dans le Seigneur Jésus, qu'il s'était pénétré de divinité. Il vivait si bien la vie de son Reclus i6
Maître, que lui-même ne distinguait guère entre Jésus et Xavier. A merveille^ — Nous apprenons en même temps qu'il avait plongé si avant dans l'humaine divinité et la divine humanité de la Vierge Marie, qu'il ne pensait plus que par elle et que pour elle. La bienheureuse Mère de Dieu respirait en lui. Ce miracle d'une triple vie, d'ingénieux Jésuites l'exprimèrent par une image que l'on admirait, au siècle dernier, dans leur collège de La Flèche. On s'y trouvait en présence d'une figure, qui de face représentait le Saint, tel qu'on le voyait dans sa figure de tous les jours, en apparence de mortel. Mais par le profil droit, cette figure était celle de Notre Seigneur Jésus-Christ, et par le profil gauche, celle de Notre Dame.
Alors, on criait au miracle. Mais aujourd'hui, le procédé a été vulgarisé — il ne s'agit que d'une illusion d'optique, truc fort appréciée des coitîeurs, qui ornent leur boutique, par exemple d'un Don Juan, qui s'évanouit tantôt dans une brune, tantôt dans une blonde.
Saint François-Xavier, d'amour éperdu pour Jésus-Christ en même temps que pour la Vierge Marie, est bien l'homme dont on s'étonnera le moins d'apprendre qu'un jour il se trouva présent en deux endroits à la fois — il: est célèbre pour avoir été vu simultanément — disons à Pampelune, en son château, et à Montmartre, avec son ami Ignace de Loyola.
Mais le phénomène de bilocation ne fut certes pas un privilège réservé à saint François-Xavier. Dans l'Eglise chrétienne, pour ne parler que de celle-là, quantité de Saints et de Saintes jouirent de cette distinction. A parcourir les vastes tomes des Bollandistes, que Renan aurait eu tant de plaisir à parcourir dans la prison de Mazas, on en trouverait
nombre d'exemples. Pour le moment nous ne saurions citer que le fameux saint Antoine de Padoue — puis la béate Marie d'Agrada, qui, tout en faisant des dévotions en un couvent d'Espagne, prêchait les mécréants du Mexique. — Ily aaussi l'admirable sainte Lidwine, qui, sans bouger de son lit, voyageait en Terre Sainte, sous la conduite et la protection de son ange gardien. — Et enfin, dans les temps très récents, la sainte Mère Agnès de Jésus allait de temps à autre conférer, à Saint-Sulpice de Paris, avec l'excellent curé M. Ollier, mais ne quittait pas son couvent de Laujac, près Saint-Estèphe de Gironde.
Les âmes dévotes qui vivent de foi et se repaissent de miracles, sont si bien familiarisées avec les histoires de bilocation, qu'à peine y prennent- elles garde ; mais ces contes nous stupéfient, preuve de notre ignorance en matières religieuses. A y regarder de près, la bilocation et la multilocation, phénomènes assez vulgaires, sont loin d être une spécialité des saints personnages. Ainsi telle sorcière était enfermée en un cachot du Saint-Office, cadenassée par la jambe à une pierre scellée dans la muraille. Gela ne l'empêchait pas d'aller toute la nuit danser avec les cent mille diables. Voulait-elle être portée au Sabbat ? Elle n'avait qu'à se coucher sur le côté gauche en invoquant un nom d'Enfer. Sitôt qu'elle était assoupie, une vapeur jaunâtre lui sortait de la bouche ; et cette vapeur allait par monts et par vaux, enjambait les forêts, abordait à la vaste lande, s'y trémoussait avec Belzébuth et Belphégor. communiait aux orgies de la messe noire, qu'éclairaient la lune de minait' et les yeux de braise flamboyant à la figure des démons. Pour lesquels crimes dûment constatés, les révérendissimes la faisaient ardre en bûchsr. Voire que l'infâme sorcière s'était peut-être en la même nuit esbaudie en plusieurs sabbats, puisqu'elle possédait autant d'âmes que de démons (
En efifet, sorciers et sorcières peuvent avoir en leur corps tout un régiment de démons. Les soldats vont et viennent, fourragent de-ci, fourragent de-là, mais restent en communication constante avec le quartier général ; une compagnie se colloque à Saint-Germain, l'autre à Pontoise. Que ce mot de régiment ne scandalise personne ! il traduit exactement a « légion » de nos Evangélistes, qui racontent en trois endroits — tant la chose leur paraissait importante — l'histoire de l'homme dans le corps duquel étaient entrés deux mille diables, que Jésus ayant fait déguerpir, ils allèrent se loger en autant de pourceaux, qu'ils firent se précipiter despentes escarpées dans le lac des Gadaréniens, où ils se noyèrent.
Des légendes chrétiennes voulurent renchérir sur ce miracle; il advint à Laon que saint Vaast délivra une malheureuse de diables noirs et puants, ayant forme de chauvessouris sans poils. Tant et tant en sortirent, que l'air en fut rempli sur une étendue de plusieurs lieues, et le ciel obscurci ; de là ils se répandirent sur toute l'Ile-de-France, l'Artois et le Boulonnais. On n'eût pu les compter, dit-on. Peut-être que si ! Gaspard de Neubeck, évêque de Vienne en Autriche, ayant exorcisé la jeune Anne Schlutterbauer, sans y épargner l'eau bénite ni les signes de croix, fut assez patient et assez habile pour nombrer les esprits impurs à mesure qu'il les faisait sortir : 12.652, pas un de plus, pas un de moins.
Parmi les fidèles, qui donc oserait nier que la Sainte Vierge n'habite simultanément les dix mille et les cent mille sanctuaires qui lui sont consacrés? Ses millions et dix millions d'images plus ou moins miraculeuses ? Qui en dirait le compte ? Grandes ou petites, maigres ou grasses, brunes, blondes ou marron, élégantes ou déguenillées, à votre choix. Le fidèle trouve, tout simple .que la cathédrale du Puy et cellc:^
-de Chartres possèdent chacune sa Vierge noire ; bien plus, Chartres se glorifie de deux vierges, l'une noire et l'autre blanche. -~
Dans un de ses derniers romans, Técrivain Huysmans nous fait la confidence d'un de ses états dame:
« J'ai cette impression que la Vierge, attirée, retenue par tant de zèle, ne fait que séjourner dans les autres églises, n'y va qu'en visite, tandis qu'elle est installée à demeure et réside réellement à Notre-Dame des Victoires... »
Le malade que Notre-Dame de la Salette n'aura pas guéri, implorera Notre-Dame de Lourdes. Le Breton approuve Notre-Dame de Port-Blanc d'aller en belle procession faire politesse à Notre-Dame de Clarté. Il s'agenouillera devant l'une et l'autre, tout comme l'astucieux Louis XI se signait devant les cinq ou six Notre-Dame en plomb, cousues à son bonnet ; il confiait à chacune des secrets, qu'il eût été marri si elles eussent été assez indiscrètes pour se les communiquer. Toute proportion gardée, ainsi Rama prenait une et chacune de ses quinze mille bergères par le menton, et lui disait en la regardant au fond des yeux : Garde-toi bien d'en rien dire à ta cousine !
Près Larnaka de Chypre, se trouvent deux couvents, l'un et l'autre dédiés à saint Georges, vainqueur du dragon. On ne sait pourquoi les deux saints Georges n'ont pas même taille: « Saint Georges le Long », disent les paysans, et « saint Georges le Courtaud » ! N'ayant plus souci du monstre, les deux champions de la chrétienté se sont cherché noise; depuis an et jour ils se détestent cordialement et se jouent de mauvais tours ; tantôt c'est le gros qui a l'avantage, tantôt c'est le maigre, et cela dure ainsi depuis des siècles.
Et puisque nous avons prononcé le nom de la Salette, — « ce monde d'imbécillités », forte expression que nous ne
nous fussions pas permise, mais que Sa Sainteté Pie IX, Pio Nono lui-même, prononça en un moment de mauvaise humeur, — disons que Notre-Dame, non contente de se frac^ tioniier en Notre-Dame de la Salette, en Notre-Dame de Mont Serrât, d'Einsiedeln, de Lima, de Guadalupe, toutes plus saintes et miraculeuses les unes que les autres, se multiplie en Notre-Dame de Lourdes ; nous disons de Lourdes, et non pas d'ailleurs. Elle a sa grotte de Lourdes à Vichy, et volontiers dans les stations balnéaires. Ont surgi des sanctuaires de Lourdes en mainte chrétienté d'Europe, des deux Amériques, même en Chine et au Japon. Un jour nous tomba sous les yeux un appel en faveur d'un Lourdes quelconque, à Huos de Saint-Bertrand, sur les bords de la Garonne. La réclame finissait sur cette parole qui nous laissa rêveur : « Gloire à Notre-Dame de Lourdes, dont notre grotte est la fille 1 »
Ainsi, pensai-je, ainsi des grottes procréent des grottes, et la grotte de Lourdes foisonne en grottes de Lourdes qui ne sont pas à Lourdes. De ces grottes, les unes s'enrichissent, les autres restent misérables. A la longue, telle caverne-fille supplantera la raère-c»verne ; entre tant de Lourdes, on finira par ne plus savoir la vraie. Lourdes chemine sur la carte des pays catholiques, comme font les planètes dans les espaces célestes.
Ainsi l'extraordinaire multiplicité des âmes expliquait la multilocation et aboutissait à l'ubiquité des êtres, tant divins que diaboliques. Fantaisistes et vagabondes, des âmes innombrables se plaisent à franchir toutes frontières, celles de l'espace comme celles du temps.
Nous avions déjà remarqué, à propos de la prière et de la foi, que les religions se mettent volontiers au-dessus du temps, n'accordent au fait accompli qu'une valeur relative.
Ainsi le bienheureux Antoine de Padoue vivait en plein
xiiie siècle, ce qui ne l'empêcha point d'obtenir la grâce de porter ou d'avoir porté le petit Jésus dans ses bras, partageant ainsi les tendres soins que Joseph et Marie prodiguaient au Divin enfant.
Le bienheureux Antoine de Padoue, auquel il est brûlé des cierges en l'église de la Sainte-Croix à Ixelles-les -Bruxelles, a la spécialité de retrouver les objets perdus, et d'assister les gens dans les cas difficiles. Mais si fort qu'il soit, saint Antoine de Padoue n'est qu'un petit garçon à côté de la Bienheureuse Vierge Marie. Oyez, peuple chrétien, le Miracle de l Ahbesse Grosse. Nous abrégeons le texte d'un long poème : il était aux Filles-Dieu une abbesse, laquelle trompée par les' artifices de Satanas, se laissa engrosser. Pauvre mère abbesse, grièvement apeurée de la rage des mal disants, ora la Bonne Vierge, à tant chaudes larmes, que du ciel descendit la Bonne Vierge, laquelle faisant office de ventrière la délivra sans peine ni trace, et l'enfant emporta. Toutefois rageaient des envieuses et maupiteuses, lesquelles sage-femme appelèrent, matrone experte, qui l'abbesse examina, et pucelle déclara.
« En vous servir. Vierge honnorée, A moult de joie et de déport ! »
Il n'y a pas à dire non ; depuis cinq cents ans, la conscience publique a fait des progrès. Figurons-nous cette affaire portée aujourd'hui devant le tribunal correctionnel. Le procureur général et M. le président de Chambre reviennent de la Sainte-Chapelle, où, vêtus d'une robe rouge fourrée d'hermine, ils ont ouï la messe du Saint-Esprit. Comme ils flétriront ces ignobles manœuvres, dûment et
congrûment qualifiées par le Gode pénal : dissimulation de part, infanticide, subordination de témoins et le reste. Gomme ils vous habilleront la fille-mère, la dame ventrière et la matrone experte ! Gomme ils vous logeront tout ce sale monde à Saint-Lazare, en attendant qu'il soit expédié en quelque maison centrale, Nîmes ou Poissy ! Fort bien î Et dans cinq cents ans d'ici, qu'aura-t-on jeté à bord de notre religion et de notre morale officielles ?
La polypsychie se dégageait trop facilement de toute responsabilité. Elle acceptait tout éloge, refusait tout blâme. L'individu avait-il mal agi ? Ge n'était jamais son vrai moi qui avait commis la faute, mais quelque âme subalterne, peut-être même une étrangère qui s'était glissée dans le for intérieur. Non contente de brouiller les notions élémentaires et indispensables, de multiplier l'utopie par l'uchronie, la théorie polypsychique en prenait trop à son aise avec la justice et la moralité. Ge qui ruina sa cause devant la raison et la conscience.
SoiOfAIRB
Le nombre des morts est tel, qu'ils rendraient le inonde inhahitable, si la matière organique n'était réemployée . La reconstitution des tourbières, des forêts, des végétaux et animaux. Les Fin» et les Recommencements. — Transmission de l'âme i l'héritier par l'aspiration du soùlTle vital, et cela de génération en génération. Le Génie de la famille. Le couteau de Jeannot. — Très grossière au début, l'âme primitive s'affine avec le temps. On distingue entre les âmes sensorielles et les âmes intellectuelles, entre les individuelles et les collectives. Surgit la notion de l'Humanité, comme une entité possible et réelle. — Le laboratoire de l'Hadès. — Mens agitai Molem. Activité de lEsprit, inertie de la matière. — L'esprit selon le dictionnaire Littré. Les esprits des processus chimiques. Pratiques des paysans bavarois . — Avec les esprits, le Sauvage explique tous phénomènes de physique et de chimie. Exemples. Les spiritualistes et les théologiens ont hérité de cette doctrine. — L'antithèse de l'Esprit et de la Matière ayant été manifestement exagérée, il a fallu reprendre le problème à nouveau.
Si, comme l'affirment les religions et maintes philosophies, la vie continue après le tombeau, les morts, on l'a déjà dit, doivent être en quantité innombrable. Une légende raconte qu'à certaine occasion, les morts d'un pays prirent la forme de moucherons et cirons, devinrent ces points diaphanes que l'on distingue quand il y en a nuées, dansant et tourbillonnant au soleil. Ces mites s'abattirent sur une forteresse, et, sous leur poids, s'écroulèrent tours et donjons, murs réputés inexpugnables.
D'âge en âge, de génération en génération, augmente le nombre des défunts. Sous les climats habitables, il n'est pouce de terrain qui ne contienne débris de cadavres. Si ces poussières n'entraient en organismes nouveaux, elles constitueraient des couches, profondes autant que dépôts géologiques. Les mousses et les gazons se fondent en tourbières qui s'épaississent lentement, leur substance nourrit autres gazons, autres mousses. Dans la forêt, les feuilles se convertissent en herbes et joncs, en terreau où les troncs poussent drus et robustes. On ne pouvait douter que la matière désagrégée ne se réagrégeât, que les débris organiques n'entrassent en corps nouveaux. Certains soupçonnèrent que la goutte de chair circule aussi bien que la goutte d^eau, qui s'engage en d'incessantes métamorphoses. De semblables spectacles, naquit le sentiment qui se développa en panthéisme.
Ouvrons une parenthèse. Si nous parlons théisme, panthéisme, etc., à propos de Papous, Kanaks ou Galibis,. n'oublions pas que ces braves gens sont les premiers à n'en rien savoir. Interprétant leur instinct, nous leur attribuons des intentions dont ils ne se doutent point, des formules qui leur seraient incompréhensibles. C'est qu'ils peuvent sentir nettement, et vouloir résolument, sans arriver jusqu'à l'idée. Nous qui ne pouvons manier que des idées, nous sommes obligés d'extraire l'idée de manifestations encore inconscientes, et nous interprétons.
La théorie que la sève passe de végétal en végétaux, et le sang, d'animal en animaux, est antérieure à l'histoire. Elle part d'un instinct très net, lequel pourtant ne s'élevait à l'idée que jamais ou rarement, Le sang faisait la chair ani-
maie, constituait le fond solide et résistant de l'individu^ la matière.
Mais l'individu se montrait autre chose que matière. Puisqu'il ne vivait qu'autant qu il respirait, la respiration parut la chose primordiale. On en fil « l'Atman », le Moi, le Souffle essentiel. le Vent vivifiant, h Anemos », « Animus ». Ne voulant pas admettre que, sitôt exhalé, le dernier soupir se confondît immédiatement avec l'atmosphère ambiante, on se plut à croire qu'il flottait dans l'espace, toujours luimême, quoique invisible ou parce quinvisiblo.
En Insulinde, le fils a pour devoir sacré d'aspirer le dernier souflle de son père en mélangeant ainsi leur deux âmes; il continue papa, prolonge sa pensée et sa volonté.
Chez les riverains de l'Adélaïde australe, les femmes recueillaient soigneusement la terre sur laquelle avait expiré un des leurs. Deux poignées de terre constituaient la demeure du défunt, la future habitation du souffle qui était censé aller et venir, libre comme l'air, distinct de l'atmosphère dans laquelle il disparaissait, invisible, mais ayant gardé sa forme réduite, haute comme l'ongle. De tous les tombeaux, la taupinière australienne est le plus humble ; sa modestie nous émeut si nous la comparons à la fastueuse pyramide que Chéops-Rhoufou se fit élever de son vivant.
Chéops avait édifié ce qu'il appelait sa « Maison d'Eternité ». Le pauvre Non-Non d'Australie, en son pilotis d'argile, bientôt recouvert de gazon, se doutait bien qu'à la longue le souffle qui le constituait ne pouvait manquer de sOi mélanger à l'atmosphère ambiante.
Dès que l'enfant voit la lune dans un seau, il veut qu'on la lui donne. Dès que Chéops comprit ou crut comprendre
le mot Immortalité, mot tout neuf encore, il voulut qu'on lui donnât la chose, et, pour en jouir, fit construire la monstrueuse pyramide. Dès que l'homme eut épelé les syllabes du mot « Eternité », il la voulut pour lui, oui pour lui, — Oh, le gourmand ! A cet enfant gâté, les Révélateurs apportèrent les Religions, — autant de lunes, autant de seaux, — et dirent aux peuples enfants : « Tiens, l'Eternité, la voilà, je te la donne. Dis merci, hein 1 » Et les enfants ■se le tinrent pour dit.
Quelques-uns, de génie pratique, s'essayèrent à tirer la lune du seau et point n'y réussirent. Quelques penseurs voulurent comprendre l'Eternité qu'on leur avait octroyée, mais n'en vinrent à bout, S'avisant que leur intelligence ne pouvait se faire une idée adéquate de l'infini, dans le temps pas plus que dans l'espace, ils conclurent : « Je ne suis pas éternel, je ne puis l'être, puisque je n'arrive pas même à concevoir l'éternité. )^ Ces modestes se sentaient plus rapprochés de l'humble Antichtone, taupinant en sa taupinière que de l'Auguste Khoufou, « Souverain de la Haute, de la Basse et de la Moyenne Egypte, Dieu des Temps, Seigneur de l'immortelle Vie ».
Mais les petites gens et les pauvres sauvages n'avaient pas si hautes prétentions, ne demandaient qu'à durer, durer encore, durer aussi longtemps que faire se pourrait, se doutant bien, les pauvres, qu'à la longue tout lasse, tout casse, tout passe.
^ Nous disions que mousses et gazons s'accumulaient en tourbières, se fondaient en détritus, nourrissant iris et roseaux, les herbes et les grands arbres. De vastes forêts furent emportées par les crues pluviales. Le courant saisit des troncs par
SPIKITiSME ET SPIRITUALISME 25?
milliers, les entraîna en estuaires où, pris par les courants maritimes, se heurtant, brisant et triturant les uns et les autres, ils se cassèrent et concassèrent. Des bois et sousbois, des halliers, sylves et bosquets, ce qui restait fut broyé, mis en pâle, en bouillie, en saumures gluantes et bitumeuses, enseveli sous grès, calcaires, argiles schisteuses, puis chauffé sous d'énormes pressions. Siècles après, l'homme s'aperçut que ce qui semblait pierre noire brûlait comme bois. S'en mêlant, la chimie découvrit que le bloc, tout autrement riche que l'or, contient un monde de choses précieuses. Elle en distilla naphte, bitume, benzine, aniline, parafine, gaz d'éclairage, toutes sortes d'huiles et d'acides, les plus brillantes couleurs, et quoi encore ? Cette pierre noire renferme des trésors de lumière et de chaleur. Sa substance avait été pénétrée des rayons solaires, les avait gardés dans les obscures profondeurs.
On s'avisa que semblable travail s'accomplissait sans doute dans les laboratoires souterrains du vaste Hadès. Les cadavres s'y amoncelaient, pourrissaient, se décomposaient. Le noir et répugnant amas se liquéfiait en magmas, en huiles essentielles. Quant aux âmes, on se rappela qu'elles sont de substance aérienne, mais non dépourvues de toute substance. Elles s'accumulaient, s'écrasaient par leur multitude. Tôt ou tard elles perdaient leur individualité propre, se résolvaient en leurs éléments. La décomposition était finie et parachevée. On appela « matière » l'ultime reliquat des corps, « esprit » le reliquat des âmes.
Virgile, un initié, résuma la doctrine alors enseignée dans les sanctuaires par la formule : « Mens agitât molem » . « L'intelligence met la matière en branle », formule que
nos spiritualistes n'ont cessé de commenter et de développer. La matière, expliquent-ils, peut emplir d'immenses espaces, mais par elle-même n'est quelque chose que si l'esprit la pénètre et la vivifie. Elle ne vaut que par l'esprit. S'il se retire, elle ne retombe pas dans le néant; mais ceux qui la confondent avec lui, ne se trompent qu'à demi.
La tradition biblique, écho des penseurs du temps jadis, rapporte que la terre, a informe et vide », fut animée par l'Esprit de Yahvé qui la féconda en battant des ailes au-dessus des eaux. Cette matière amorphe avait besoin qu'on lui donnât forme et Contour. Ainsi la vapeur mise en contact avec poussière ou fétu, avec telle ou telle solution saline, se précipite vers le brimborion passionnément, le saisit et l'entoure de ses molécules. La chair aussi, — de la matière la forme la plus élevée, — la chair se passionnerait pour l'Esprit, nous dit-on, voudrait unir sa fragilité à la persistance, marier sa*forme mortelle au principe immortel.
Une matière privée d'intelligence serait plus à plaindre qu'une intelligence privée de matière. Car l'intelligence se suffit à elle-même, — à preuve la divinité — ; tout au moins serait-elle quiddité quelconque, intention bombycinant dans l'espace, tandis que la matière telle quelle ne peut qu'être inerte, aveugle et sourde. Ce fut surtout dans les processus le moins compris, que les docteurs d'autrefois multiplièrent l'action des âmes humaines, exilées dans les éléments, en faune, en flore et en tous objets imaginables. On recourut à l'intervention des génies et des démons pour expliquer les phénomènes de la fermentation des pâtes, du jus de raisin, des fruits et des liqueurs. On nagea en pleine panpsychie.
Nous avons eu la curiosité d'interroger le dictionnaire sur les acceptions du mot « Esprit ». Littré énumère des polypsychies ou « esprits collectifs, esprit de parti, , —
€sprit de corps, — l'esprit d'une assemblée, — de la monarchie, — de la république. Esprit, la partie volatile des corps soumis à la distillation, ainsi l'esprit de vin. Liqueurs alcooliques ou spiritueux. Esprit volatil, nom que l'ancienne chimie donnait aux sous-carbonates d'ammoniaque provenant de la distillation des matières animales. »
La science d'autrefois enseignait que des esprits spéciaux donnent vertus à pomme et poire, au houblon et au raisin, à bière, cidre, poiré et eau-de-vie. Ce que nous appelons l'esprit de vin, le génie du Bourgogne, la gaîté du Champagne, les anciens le nommaient Bacchus ou Dionysos, Homa ou Soma.
Dans la campagne bavaroise, l'Evangile dit « des Quenouilles » institue que l'enfant de reins faibles, ou qui ne veut pas grandir, soit tenu au-dessus de la maie dans laquelle on fait lever le pain. L'esprit, qui s'agite dans la pâte, la fait s'étendre et augmenter en volume, passera dans le corps du garçon chétif, lui donnant vigueur et santé. Ce remède se trouve être mieux à la portée des pauvres paysannes que les bains de mer. Etant bien entendu, d'ailleurs, que pour les dites Quenouilles, bains salés ou pilules opèrent par l'intermédiaire des génies et farfadets y enclos.
En ce même pays de Haute-Bavière, quand meurt un père de famille, un paysan aimé de tous, et par ses égaux honoré, ses compagnons demandent que la pâte du gâteau des funérailles soit mise à lever sur le corps, promptement, avant que le bon chrétien ne soit refroidi. Une part du gâteau sera envoyée à tous ceux qui auront suivi le convoi. — Ils se partageront l'âme du mort? — Mieux que cela, ils l'absorberont tout entière. Car l'âme, une et indivisible, se
multiplie indéfiniment. « Un peu de levain fait lever toute la pâte », dit l'Evangile, Cette pratique veut imiter le sacrement de l'Eucharistie, rappelle Jésus se léguant aux apôtres : « Prenez, Ceci est mon corps ! » — Prenez, dit au frères et aux amis le campagnard bavarois, ceci est mon âme 1
La Pâque, triste et douloureux adieu, fut suivie par lé repas d'Emmaûs, que nous contèrent saint Luc et Rembrandt. Jésus ressuscita. Les disciples le prirent pour un voyageur allantpar le chemin. On entra dans une guinguette, on devisa. Emus par la douceur des paroles, la profondeur des sentiments^ une flamme inconnue leur réchauffait le cœur, et tout d'un coup il regardèrent et reconnurent leur ami à l'éclat des yeux ! — Eux aussi, les pauvres paysans illettrés du Wurm et du Chiem See ont une vague notion que les pèlerins sur cette terre se rejoindront au Paradis . — « Au revoir, frère et ami ! » pensent-ils en avalant chacun sa bouchée de gâteau, u Au revoir, brave Casperl ! On boira encore la chope à l'auberge d'Emmaiis I Nous inviterons saint Pierre. »
Les sauvages attribuent à tous les objets, même à ceux que les civilisés qualifient d'inanimés, une âme qui dort ou se recueille tant qu'il n'y a pas mouvement. Cette panpsychie leur explique tous faits ou accidents dont ils ignorent la raison prochaine. Les Esprits rendent compte de tout, suppriment les difficultés, toute incitation à la recherche. Tous et chacun pourraient dire : Je suis celui qui suis ! En tant que polypsychie, ou collectivité d'Esprits, les inexplicables divinités expliquent tout. Etant miracle, elles opèrent miracle, et pour parler nègre, « elles sont fétiche et font fétiche. )) ■ ■
Mille fois des vapeurs européens ont longé les côtes d'Afrique, abordé les ports. Ces immenses constructions en bois, en fer doublé de cuivre, à roues, à hélices, stupéfiaient les moricauds. Cent mille de ces nègres y montèrent comme passagers, porteurs et déchargeurs, les examinèrent en leurs coins et recoins. Ils opinaient : u Bateau de fer, bateau fétiche. Si bon nègre jette un morceau de fer à l'eau, le fer enfonce. Mais il nage, le grand bateau en fer de l'Anglais ; il crie, il siffle, il vomit nuages de noire fumée. Il a des bras en fer gros comme des arbres ; les bras rament le jour rament la nuit, avec la force de raille rameurs ; ils rament mille lieues et ne sont pas fatigués... »
Un griot écoulait, mi-prêtre, mi-baladin :
— Tu parles bien. Ou Ouachi ! Chez les Anglais, le Faiseur de Pluie a fait fétiche. Il a dit des mots, appelé des noms, fait venir des morts, des revenants. Des grisgris sont entrés dans le fer qui flotte ; des Djou-Djous rament la nuit, rament le jour, jamais ne disent assez ! Mais vienne un Egbo, un grand Egbo, qu'il vienne en nuit de Grande-Lune, qu'il dise le mot que le Blanc ne sait pas. Quand il dira le mot, fer qui flotte et fer qui rame, ça coulera bas, ça fera plouf plouf !
Et dans la négrerie tous les nègres rient d'un long rire sonore.
Les Oua Nika du missionnaire Krapf attribuent à tout cocotier un « Shatani Mougœ », lequel bon Satan fait pousser et fructifier l'arbre. S'il s'en va, le cocotier languit et meurt. Les étangs et les fontaines n'ont d'eau que si leur démon veut bien ne pas aller ailleurs.
Les Peaux-Rouges ont un manitou qui explique tout ce qui dépasse leur science, Les Dacotas ont semblables Oua Kan ; leur Tonnerrp est Oua Kingam, ou « la Voix de l'Incompréhensible ».
Reclus 17
Les Insulaires des Palaouan questionnaient Semper sur la provenance du Kalit qui faisait tic- tac dans sa montre. La voyageuse Caria Serena fit fuir les Mingréliens, en leur ouvrant le boîtier de son chronomètre ; elle n'avait pas voulu leur faire peur, mais seulement montrer la « petite bête qui était dedans ».
u Quand on a brisé une montre, où est allé le môuve. ment ? » demandait Stendhal, l'auteur de Rouge et Noir.
— Hé bien ! eussent répondu les ïongouses, « le Chéïtane qui faisait tourner les aiguilles est parti pour dans le pays des Chéïtanes ».
Combien souvent de braves sauvages prirent une lunette d'approche pour une bête de l'autre monde, une bête avec des yeux énormes 1
Quand hache ou couteau perdait le fîl, un Fidjien pensait que son âme était devenue paresseuse. Qu'une scie cassât, l'âme était rentrée chez les dieux. Tels se figuraient que des esprits logeaient dans le museau d'un chien, et d'autres en sa queue. Ils eussent cru facilement que de nobles esprits animaient la lyre, les cordes et le musicien. Ne nous a-t-on pas dit que l'âme de Stradivarius hante ses violons ! Les modes musicaux, les airs et les mouvements de danse, la pyrrhique, la cordace, — autant de génies.
Les peuples barbares ne sont pas les seuls à entretenir les doctrines du spiritisme.
Du bâton d'encre qu'il prenait en main, un empereur chinois vit sortir de petits prêtres taoïstes. Ils se prosternèrent, le saluèrent selon les règles : « Gracieuse Majesté, que votre vie soit éternelle ! L'arbre du Pin Noir nous envoie pour vous servir. Douze compagnons sont comme 'nous mis à la disposition des littérateurs doués de votre mérite ».
Le talmudiste Raba s'exprimait ainsi : « Des démons procède l'usure des vêtements que porte un docteur de la Loi. D'eux encore proviennent les genoux tremblants, les poitrines alanguies, l'énervement de la foule qui attend le fiancé et la fiancée. »
« Maudit soit le Satan I » s'écrie, l'Islamite dont le cheval se déferre ou fait un mauvais pas.
Des docteurs catholiques assurent qu'une ribambelle de diables se logea dans les manuscrits du notaire Photius, dont les violents démêlés avec le Pape Nicolas I envenimèrent la haine entre l'Eglise catholique et sa sœur l'EgHse orthodoxe.
Négligeons pour le moment les scélératesses et les perfidies du Prince des Enfers, — Thomas d'Aquin nous dira ses perfidies suffisamment. Voyons plutôt les petits côtés de la question. Le docteur Martin Luther, qui passe pour un réformateur, Luther enseigne, en ses Sermons comme en ses Propos de Table, u qu'il n'est brin de matière où démon ne soit logé.,. 11 n'y a pourriture sans diablotins ou farfadets... On ne se noie, on ne tombe d'une échelle, on ne meurt de peste, on n'est pris du haut mal, sans que le diable n'y ait mis la main... » Et encore : « L'abominable Satanas m'approche de plus près que ne pourrait Catherine, mon honnête femme. »
Le Diable, rapportent les BoUandistes, le Diable avait cassé les roues d'un chariot chargé de matériaux pour Giteaux. On appela saint Bernard, qui tança le Diable et le ficha dans l'essieu : n Tant pis pour toi ! Roule maintenant ! »
En son livre Sur les Ruses et les Embûches des Démons, le célèbre abbé Richeaume raconte qu'il ne pouvait s'enfoncer dans son fauteuil avec un livre dévotieux, sans que le Diable ne lui insufflât l'envie de dormir. Des diablotins, sous forme de puces, détournaient son attention des choses sain-
tes. Disait-il la messe ? Survenaient trente-six Bobelins et Gobelins. II chantait faux. Une quinte de toux le prenait à la gorge. Il avait mangé du bon, et bu du meilleur, quand survenait «Gueule de Bois «.Les malices sataniques faisaient gémir le pauvre homme. . ,
..^ Les Khasis de Tlnde en diraient autant ; les bons Tchèques ne parleraient pas autrement : ils attribuent aux cinq cent mille diables la bave des chiens enragés et les sucs des mauvais champignons. Les Mexicains aussi attribuent k des esprits quelconques tous bruits insolites, les formes vagues qui remuent dans les joncs, émergent de l'étang ou qui, au clair de lune, obscurément entrevues, disparaissent dans les ombres de la nuit. A Puebla, dans une auberge, un voyageur voit les enfants accourir épouvantés : « Madrecita, ça bouge ! Au fond du jardin, quelque chose de blanc ! » — « Du blanc ? Peuh ! Quelque fantôme ! »
Un avocat plaide la défense : « Mais réfléchissez donc ! Nul témoin n'a distingué les traits de l'assaillant. . . Quand je vous disais que c'est un ducnde !
On prétend que la chose était dite sans ironie.
Il n'y a pas que sauvages ignorants ou théologiens pour aCfirmer que les Esprits s'immiscent en nos affaires.
M. Jobard, — c'était un physicien et un ingénieur de mérite, dont Bruxelles a gardé un honorable souvenir, — M. Jobard écrivait, il y a peut-être une trentaine d'années :
« Ne croyez pas que les Esprits soient étrangers aux phénomènes météoriques et psychiques. Ce sont eux qui répandent ces terreurs paniques, lesquelles mettent des armées en déroute, eux qui sèment le choléra, la suette et la peste sur leur passage. Lés savante ne savent pas que ce qu'ils appellent
miasmes, typhus, épidémies, sont inventions d'Esprits barbares, sous la conduite de quelque Attila fluidique...
Feraient chorus mille sages de l'ancien temps, philosophes et naturalistes : — Vos bacilles et autres organismes minuscules n'existent que depuis l'invention du microscope. A dire vrai, nos démons, démonules et autre malengeance ne différaient guère de vos ferments, spores infectieux, etc., etc.. Vous avez vu et démontré ce que nous pressentions.
Toutes nos félicitations, chers confrères !
Nous concluons : Du Démonisme, conception grossière et barbare s'il en fut, sortit l'idée du Spiritisme. Le Spiritisme à son tour se développa en Spiritualisme.
PANPSYCHIE ET PANTHÉISME
Sommaire ^
Les morts sont si nombreux que fatalement ils sont voués à l'oubli, sauf rares exceptions, — Mais l'idée d'anéantissement est insupportable à l'instinct de conservation qui est en nous. Cet instinct proteste si haut, que les religions se sont constituées pour lui donner satisfaction. Parmi les religions, celles-là eurent le plus de succès qui affirmèrent le dogme de la persistance après la mort avec le plus d'autorité 'et de plausibilité. — Sans doute on pressentait la possibilité, même la probabilité d'une durée inconsciente. On eût voulu mieux . Pourtant l'idée que le corps retourne à la Terre et l'esprit au Grand Esprit était si plausible, qu'elle fut formulée de toutes parts, notamment dans l'Ancien Testament. — La distinction entre l'Esprit et la Matière fut le résultat de longues méditations. On ne trouva les noms collectifs qu'après s être fatigué à énumérer les individuels. Indigence des langues barbares en termes abstraits, — Quand les dialecticiens eurent trouvé le mécanisme logique, il furent si fiers d'avoir conquis l'Abstraction, qu'ils crurent avoir trouvé le secret de l'Univers. Saint Anselme et Hegel confondirent la logique avec la science suprême. Les Réalistes et les Nominalistes, — Peut-être l'idée de « la démonaille » se généralisa-t-elle en celle de l'Esprit. Les Eloliim et Yahvé. — Le premier dualisme n'est pas celui du Bien et du Mal, mais celui de l'Esprit et de la Matière, que l'on se représentait comme l'opposition des sexes qui se complètent plutôt qu'ils ne se combattent. C'est ainsi qu'on imagina la fécondation de la Matière par l'Esprit,
Les morts, combien vile on les oublie ! La figure de ceux avec lesquels on avait frayé autrefois, avec lesquels on avait conversé intimement, elle pâlit de jour en jour, les traits s'effacent peu à peu. Et cependant, on ne voudrait pas la perdre, cette figure ; de temps en temps on essuie la
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poussière, on lave la toile du portrait. Les grands-pères et les grand'mères se meuvent encore dislinctivement dans notre souvenir ; et parce qu'ils avaient été mêlés à notre enfance, leur mémoire vivra autant que nous. Et après ! Quoi de nos aïeu\ ? Pour ce que nous en savons, ils pourraient être contemporains des Pharamond et des Mérovée. Nous autres Occidentaux, si nous sortons du peuple et n'avons pas de famille mentionnée dans les annales de la patrie, que savons-nous de notre origine ? — Un ancêtre quelconque passe pour être venu de telle ou telle province, ou de quelque pays étranger. On nous a raconté sur son compte une aventure plus ou moins authentique ; nous la transmettrons peut-être à nos propres enfants, mais en nous défendant d'y croire.
Et "pourtant, de ces oubliés nous sommes la chair et le sang, les rejetons physiques^, intellectuels et moraux. S'ils n'eussent pas existé, nou§' 'n'existerions pas nous-mêmes, et s'ils eussent été autres qu'ils furent, nous serions autres que nous ne sommes, — moips bien, aimons-nous à croire. Que le proverbe avait donc raison, d'appeler le Temps un mangeur d'hommes !
Toutefois, à bien y réfléchir, que peut-on faire des vieux morts, sinon les oublier ? — Notre mémoire et notre intelligence ne se forment une idée distincte que d'un nombre d'individus restreint. Les mieux doués en ont quelques milliers dans la tête, les bien doués quelques centaines, les mal doués plusieurs douzaines. Dans la multitude des contemporains et des personnages qui ont marqué ici ou là, il faut effectuer un choix, meubler aussi rationnellement que faire se pourra les cases disponibles dans notre cervelle. Avec les facilités croissantes des communications de ville à ville, de pays à pays, augmente le nombre d'individus avec lesquels nous entrons en contact direct ; avec les pro-
grès de rhistoire foisonnent les illustres ou intéressantes personnalités qui sollicitent l'honneur de nous être présent^e& et d'attirer un instant notre bienveillante attention. L'antichambre de notre cerveau grouille de grands hommes, poètes, philosophes, héros et héroïnes. Des dieux, même des déesses, nous ont fait passer leur nom, et il nous faut répondre : « Désolés de ne pouvoir vous recevoir aujourd'hui ni demain. Pourtant nous eussions aimé à faire votre connaissance. Si vous vouliez bien repasser ? »
Des morts, il n'y a donc qu'une partie minime, infiniment petite qui pourra prétendre au privilège de ne point être oubliée. Quand les bourdons humains auront suffisamment bourdonné, quand les mouches de notre espèce auront volé et vire-volé, force leur sera de retomber dans l'oubli, dans le néant, gouffre noir et sans fond.
N'être plus... même dans le souvenir ! Cette parole est dure à entendre, si dure que la multitude n'a jamais voulu l'écouter, ne l'entend qu'avec répugnance. Les religions, dont l'histoire fait le sujet de nos études, les refigions fonctionnent pour affirmer avec pompe et solennité que l'être conscient persiste après la mort. Parmi les religions, celles qui firent les promesses les plus nettes et positives, eurent le plus de succès ; on les accueillit d'autant plus favorablement Qu'elles affirmaient le dogme avec plus d'autorité.
Qu'une vie inconsciente, rien qu'inconsciente, puisse et doive persister après le trépas, que nos éléments se perpétuent en d'autres combinaisons, la chose fut rarement discutée. En effet, l'affirmation était trop modeste pour soulever de grands espoirs ou de violentes contradictions. Sans colère, mais aussi sans grande sympathie, on entendait expo-
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ser la théorie qui n'a jamais manqué d'adhérents : — N'étant pas sortis de rien, nous ne reviendrons pas à rien. La matière de notre corps entrera en d'autres corps. En même temps nos esprits, étincelles du Grand-Esprit, retourneront au foyer des mondes, puis iront vivifier quelque autre argile. L'Esprit et la Matière, liés l'un à l'autre, jouissent dune éternité consubstantielle.
Mais on eût voulu mieux. — Tout on rien ! disaient ceux qui se croyaient dignes des Paradis. Quel prix la simple persistance, la persistance inconsciente, pouvait-elle avoir pour ceux qui réclament l'éternité consciente ! Ils remontrent, — et très justement, — qu'autre chose est la vie, autre chose la durée, et que la continuité du Moi ne peut pas se confondre avec l'indestructibilité d'atomes qui passent d'une combinaison à l'autre.
Ceux qui reconnaissent n'avoir en aucune façon mérité les béatitudes éternelles, répondent modestement que la durée, après tout, n'est pas chose à tant dédaigner, et qu'ils n'en font pas fi puisque, grâce à elle, on échappe à la destruction totale qui répugne à l'âme autant que le vide à la Nature. Faute de mieux, ils rentreront dans la circulation générale, vivront par fragments, puisqu'ils n'osent espérer la continuité du Moi. Tout au moins, comptent-ils renaître en un milieu humain ; ils aiment à penser que notre molécule se maintiendra dans l'espèce privilégiée. En tout cas, pensent-ils, ce qui fut chair ne cessera jamais de sentir et ce qui fut intelligence ne cessera pas de penser.
Telle est d'ailleurs la doctrine qu'enseigne l'Ancien Testament, au moins dans les Psaumes et dans VEcclésiaste, où il est affirmé à plusieurs reprises que « la chair retourne à la poussière, et l'esprit à Dieu qui l'a donné. La doctrine grecque dont nous parfions l'autre fois, Mens agitât molem, ou « l'esprit travaille la matière », n'est pas contredite
mais fortement corroborée par Salomon, le sage roi d'Orient, quand il dit que la vie est l'haleine que Dieu souffle dans l'argile. Cette argile pourra entrer en mainte chair nouvelle, et recevoir à plusieurs reprises l'insufllation de ce Yahvé, qui arrive, tantôt en flamme êe feu, et tantôt en vent frais et subtil.
Maints non civilisés pressentent les idées de Matière et d'Esprit, mais leur vocabulaire philosophique n'est pas encore assez développé pour en posséder les mots. Il savent fort bien," à leur manière s'entend, que rien ne se perd n'ignorant pas que les palmes renaissent en d'autres palmiers, et les dattes en nouveaux dattiers. Que de fois sous les chaudes latitudes, les riverains de la mer n'ont-ils pas vu les efflorescences salines couvrir comme d'une croûte blanche les sables du rivage ! — Au flux le sel était dissous et emporté, il disparaissait, mais au reflux suivant il renaissait dans les criques. Tout nègres ou négrites qu'ils étaient, comment n'auraient-ils pas compris que le sel de l'eau marine est prompt à se former, prompt à se dissoudre, prompt à se reformer. Que l'eau salée fait le sel, et le sel l'eau salée! Eux-mêmes, ou leurs voisins, n'incendiaiéntils pas les pâturages, afin de bâter et de fortifier l'éclosion des herbes nouvelles ? Aux gymnosophisles tatoués, aux métaphysiciens nus, il n'avait pas fallu un extraordinaire effort de génie pour découvrir que la mort décompose les organismes en leurs éléments premiers, qui rentrent tout aussitôt en des combinaisons nouvelles. L'adage que la mort se repaît de la vie et la vie de la mort, a été dit et redit sous mille formes différentes.
Aux logiciens et raisonneurs que nous sommes devenus, il semble qu'on eût dû passer sans longues hésitations de
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l'idée des fantômes et revenants à celle d'esprits plus ou moins puissants ; puis à un Dieu suprême. Mais des siècles pouvaient s'écouler sans qu'on formulât cette conclusion. De fait, les sauvages et les primitifs se sont attardés aux premiers termes du raisonnement que nos civilisés tiennent pour élémentaire.
Vous n'ignorez pas que les langues barbares, et mêmenos patois, se montrent d'une singulière indigence à l'endroit des termes abstraits et collectifs. Tel idiome, — supposons qu'il appartienne à des Toupis, — distinguera cinq cents espèces de palmiers, mais ne possédera aucun terme pour désigner la famille des palmiers, ne saura pas même comment exprimer la notion d'arbre ou de végétal. Ce ne fut pas une fois, ni dix seulement, qu'au voyageur bienveillant qui se mettait en peine d'instruire l'enfant de la nature, et lui vantait la commodité des termes botaniques et l'importance des familles végétales, un sauvage intelligent répondit comme suit, ou à peu près :
(( Rien de ce qui pousse dans la forêt ne nous est inconnu. Mais jamais personne de notre tribu, ni des tribus voisines, n'a vu le tronc, les branches etles feuilles que tu dis. Jamais nous n'avons rencontré ce que tu appelles un arbre, lequel arbre n'est aucun arbre, mais tous les arbres ensemble. S'il s'en trouve en notre pays, tu le montreras, et sitôt que nous l'aurons vu, nous lui trouverons un nom. En attendant, pourquoi veux-tu que nous embarrassions notre parler de paroles dépourvues de sens, et comprises seulement par les hommes d'outremer ? Nous autres, nous avons des mots pour tout ce qui existe. Cela nous suffit. Peu nous chaut de ce qui n'existe pas.
Par contre, les métaphysiciens, et notamment ceux de la
Scolastique, estimèrent que les jugements abstraits contenaient la quintessence des faits, la synthèse des phénomènes, révélaient le principe des choses et le motif de leur existence. Les lois qu'ils formulaient, ils les prétendaient inspirées par la raison éternelle et la sagesse infinie ; ils disaient qu'elles existaient par elles-mêmes, étaient antérieures à la création ou à la naissance de l'Univers. Les idées abstraites, pensèrent-ils, sont les idées divines, et d'autant mieux divines qu'elles sont plus abstraites. Les concevoir, c'est entrer dans le Plan de Dieu, c'est se rendre maître de la Sagesse universelle ; les formuler, c'est faire œuvre équivalente à celleduGréateur des mondes, savoir tout ce que l'homme peut savoir, et même maintes choses au delà — et ce sont ces dernières qui sont le plus curieuses, évidemment.
Et poursuivant cette pointe, les docteurs chrétiens du moyen âge prétendirent que la divinité étant l'essence première, la Vie au maximum d'intensité, les idées étaient d'autant plus vivantes, d'autant plus riches, qu'elles étaient plus abstraites. La conclusion faisait honneur à ces curieux équilibristes, qui s'évertuaient à faire tenir le monde sur la pointe d'une aiguille, et croyaient à n'en point douter que « la folie de la croix » est la quintessence de toute sagesse. Ces théologiens biscornus baptisèrent « réalistes » ceux qui tenaient leurs formules scolastiques pour les réalités suprêmes, précisément parce qu'elles n'étaient pas matérialisées en fait. Aussi prétendaient-ils que les choses qui existent matériellement, sont moins réelles et vraies que celles qui existent en Dieu, en esprit, par l'esprit et pas autrement. Ces chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit, ces paladins de l'Idée quintessentielle, comme ils le prenaient de haut avec leurs adversaires, les impurs et grossiers « nominalistes ». — Ces myopes deNbminalistes, ces esprits bornés, ne s'obstinaient-ils pas à prétendre que les noms sont des
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mots, rien que des mots, d'où leur sobriquet, — à soutenir que les raisonnements n'existent point par eux-mêmes ? — L'affirmation était dangereuse ; car, à la prouver, on risquait fort de se heurter à la doctrine du Logos, ou Logique Incarnée, et par contre-coup à nier le dogme de la Présence Réelle. Prenant pour point de départ l'affirmation que les Universaux sont la forme que revêt la pensée divine, les Réalistes — des Fantasmagoristes, dirions-nous aujourd'hui — les Réalistes, ainsi nommés, s'efforçaient dans les discussions à pousser leur adversaires sur le terrain glissant des hérésies.
Eux-mêmes se disaient les orthodoxes de la pure orthodoxie, prétendaient s'appuyer sur l'autorité, à la fois des plus grands docteurs de l'Eglise, et d'Aristote et de Platon, les plus fameux génies de l'antiquité.
L'un et l'autre généralisaient trop facilement, Platon surtout, et les Stoïciens n'avaient pas manqué de le leur reprocher. On eût pu croire que les docteurs chrétiens s'attacheraient plutôt au plus idéaliste des idéalistes ; — mais ce fut à Aristote qu'ils accordèrent leurs préférences, — parce que le Stagyrite avait légiféré sur la logique, les catégories et les entéléchies. Et ce fut au nom d'Aristote, un des plus grands observateurs qui aient jamais existé, que l'observation fuft proscrite.
En ceci, les dogmatistes qui avaient accaparé le gouvernement des intelligences faisaient acte prudent ; un instinct très sûr les avertissait que, si on laissait faire l'observation, elle ne manquerait pas de s'insurger contre la Révélation dont ils se disaient les détenteurs. Ils se géraient en docteurs de la loi, en dispensateurs du droit canon, en maîtres de la Vérité éternelle. Ils discutaient, argumentaient, comprouvaient, décrétaient leurs arrêts, sans trouver d'autre contradiction (que celle qu'eux-mêmes soulevèrent contre eux-mê-
mes^ quand il leur plut se scinder en Thomistes orthodoxes et en Scotistes non moins orthodoxes.
Après les docteurs de l'Eglise, les professeurs laïques à leur tour s'enivrèrent avec délices à la coupe de l'infaillibilité. Il n'y eut pas qu'Anselme de Canterbury et les fortes têtes de la théologie, il y eut aussi Hegel, et d'autres cabocères de la métaphysique, pour couronner leur chef des lauriers de la Toute Science, pour manier le sceptre de la transcendance et du syllogisme. La logique trouva son apogée dans les leçons du philosophe de Berlin sur la philosophie de la nature et la philosophie de l'histoire ; après lesquelles et par lesquelles, l'âme, la société, la divinité furent définitivement constituées. En effet, avant la découverte de l'Idée Pure, le Créateur des Mondes n'avait pas encore réussi à prendre pleine connaissance de lui-même. Depuis, il sait parfaitement qu'il existe, et même il se comprend assez.
Heureusement que tout à côté, de simples expérimentateurs et calculateurs, élevés à l'école du bon sens, travaillaient avec le compas et le scalpel, le ipicroscope et le télescope, la balance et les réactifs, S'interdisant les discussions en l'air, ne raisonnant que sur les faits et les expériences, ils fondèrent la science moderne. Ce n'est pas à dire que notre généralisation distingue imperturbablement les erreurs de la vérité, qu'elle ne confonde des généralisations hâtives avec des faits démontrés, ne prenne des hypothèses pour des lois, ne soit la dupe d'erreurs parfois monstrueuses, mais présentées sous des apparences scientifiques. (Nous pensons en ce moment aux lois dites d'airain, décrétées par l'Economique officielle pour consacrer l'injustice sociale et l'exploitation de l'homme par l'homme.)
Le passage de l'idée concrète à l'idée abstraite n'est donc
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pas si facile qu'il paraissait au premier abord. Il se peut que la plus grande diflërence entre l'intelligence des hommes et celle des animaux, consiste en ceci : l'animal ne dépasse pas l'idée concrète. Il s'ensuivrait que notre espèce s'attarda dans la phase animale, ou enfantine, tant qu'elle se montra incapable de porter des jugements abstraits, lesquels, à y regarder de près, sont obtenus au moyen d'une sorte d'algèbre.
Nous disions que la distinction rigoureuse entre l'Esprit et la Matière présuppose un travail intellectuel assez avancé, un tassement d'idées et une condensation de faits qui n'ont pas été à la disposition immédiate de tous les peuples. Quand l'intelligence a trouvé la solution d'un problème, elle le démontre à son aise, en procédant du simple au composé ; mais tant qu'elle est à la chercher, cette difficultueuse solution, force lui est d'errer dans l'obscurité, d'essayer de toutes les réponses, en commençant par les plus absurdes. Avant de se débrouiller dans la métaphysique dçs substances, il fallut aux générations ignorantes se débattre en de pénibles tâtonnements, errer en des labyrinthes non moins obscurs que ceux dans lesquels il avait fallu errer, alors qu'on cherchait à distinguer l'Esprit de la Matière. On usa force dieux avant de pressentir la divinité.
Peut-être la multitude des revenants se groupa-t-elle en collectivités démoniques, desquelles émergèrent peu à peu des personnalités divines, plus ou moins caractérisées.
L'intelligence du problème nous est facilitée, pensonsnous, par une particularité grammaticale familière aux lycéens : les pluriels neutres du grec et du latin peuvent avoir leur verbe au singulier. Exemple : la fameuse formule par laquelle Heraclite, dit l'Obscur, résumait sa doctrine : tt Pantarhei » (i), formule vaguement hindoue, semblerait-