LES
CRUAUTÉS DE UAMOUR
Au milieu d'une nuit d'hiver, froide et sans lune, un traîneau emporté par deux chevaux lancés à toute bride filait avec une rapidité vertigineuse à travers U plaine qui s'étend de Wologda à N...
Les patins rayaient la neige, dure et cassante, avec un sifflement continu, les sabots des chevaux la faisaient craquer. et en arrachaient des fragments qui s'éparpillaient en fine poussière à droite et à gauche.
Aucune lumière ne signalait le traîneau, il passait presque invisible dans la nuit obscure, éclairée cependant confusément par le reflet des blancheurs du sol.
En même temps, Pavel fit entrer le traîneau dans la cour.
— Ah I vous n*êtes pas seul > dit André en apercevant Clélia qui n'était pas descendue du traîneau.
— Chut, enfant ! chut ! ferme la porte ! répondit Pavel en aidant sa compagne à mettre pied à terre.
Ils entrèrent dans la maison. Ivan venait à la
rencontre de son ami. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent avec effusion, puis ce fut le tour de Catherine, la femme d'Ivan, que Pavel embrassa cordialement sur les deux joues.
— Entrons vite! dit-il, c'est là jeune comtesse que je vous amène.
— La comtesse, bon Dieu ! sans prévenir ! comment lui faire honneur et la bien recevoir? s'écria Catherine, tout ahurie.
— Ne vous effrayez pas tant, un peu de feu pour me réchauffer, c'est tout ce que je désire, dit Clélia en riant.
— Heureusement qu'à cette époque-ci le poêle brûle jour et nuit, dit Catherine. C'est égal, Pavel aurait dû nous écrire un mot.
Ils pénétrèrent dans une pièce dont le plafond et les murs étaient revêtus de planches de sapin,
agrémentées de découpures ; le parquet soigneusement gratté et savonné, avait Tair d'avoir été posé la veille, tant il était blanc ; entre deux fenêtres, sans rideaux, s'étendait un grand canapé de cuir vert ; une table, quelques escabeaux complétaient l'ameublement ; sur la muraille, un tableau représentant la Vierge et Tenfant Jésus, peint dans le style byzantin, jetait un éclat fauve. La robe et le voile de la Vierge étaient en or, découpés seulement à la place du visage et des mains qui laissaient voir leur carnation brune. Devant la sainte image une petite lampe pendait du plafond, elle n'était pas allumée, d'ailleurs il était visible qu'on n'habitait pas d'ordinaire cette pièce, une sorte de rectitude et de sécheresse trahissait l'isolement dans lequel on la laissait. C'était un parloir plutôt qu'un salon. Catherine qui précédait ses hôtes, une lampe à la main, ne fit que la traverser, elle pénétra dans une salle beaucoup plus riante, en même temps cuisine et lieu de réunion. La lampe éclaira d'abord une crédence qui occupait une encoignure et luisait toute chargée de vaisselle peinte, de vases en cuivre jaune et de quelques objets d'argent niellé; puis elle fit voir la large face blanche d'une horloge à gaine en chêne sculpté et quelques armes accrochées au mur.
Clélia s'assit sur un banc scellé dans la muraille
et qui occupait deux côtés de la salle sans s'interrompre, comme un divan, et elle s*accouda à la grande table qui s étendait devant ce banc.
— Ah I mon pauvre Pavel I dit-elle, tandis que Ivan jetait dès bûches dans le feu et que Catherine la regardait avec une naïve admiration, il me semble à présent avoir fait une folie en venant ici.
— Est-ce que Tendroit vous déplaît, barynia (i) >
— Non, Mais pourrai-je vivre ici et ne vais-je pas gêner horriblement ces braves gens ?
— Ah l par exemple, s*écria Pavel, en voilà une idée! je ne crains qu'une chose, c'est qu'ils perdent la tête quand ils sauront que vous voulez leur faire l'honneur d'habiter avec eux.
Catherine écoutait bouche béante sans comprendre. Elle s'était hâtivement accoutrée d'une jupe de laine rouge et d'une vieille touloupe de son mari. Quelques mèches de cheveux roux, s'échappaient de dessous son petit bonnet d'indienne ouaté et piqué. Elle avait une bonne et honnête figure de paysanne.
— Il faut nous expliquer, à la fin, Pavel, dit Clélia.
(i) Maîtresse.
LES CRUAXJTÉS DE I^'aMOUR
— Viens ici, Ivan, et écoute ce que Ton va te dire, dit Pavel Pétrovitch.
Ivan s'avança et se tint debout.
— Vous ne connaissez pas la jeune comtesse, mais je vous ai bien souvent parlé d'elle. Comme vous savez, ma pauvre défunte fut sa nourrice, et moi, il me semble l'avoir été un peu aussi ; c'est moi qui lui ait fait goûter la première bouillie lorsque nous l'avons sevrée ; il me semble la voir encore : elle faisait une grimace qui découvrit ses quelques jolies dents toutes neuves, puis elle mit sa main en plein dans la cuiller. Vous pensez combien je l'aime ! je ne l'ai jamais quittée. Depuis qu'elle est une belle et noble demoiselle je suis resté à son service, un service très-doux, allez.
^ Eh bien ! la pauvre chère Clélia, que nous avons tant gâtée, tant dorlotée, n'est pas heureuse. Sa mère est morte en la mettant au monde, comme vous savez, mais le comte était là et il adopait sa fille, malheureusement il est mort aussi, le cher barine (i), et Clélia fut confiée à un tuteur, ni bon ni méchant, tant qu'il fut seul, mais qui devint franchement mauvais dès qu'il se fût marié à une femme acariâtre et jalouse..*
(i) Maître, seigneur.
10 LES CRTIAUTéS DE L' AMOUR
■ «^»—»— Il ■■ Il I II 1 1 ii ■ ■■■ ..— — »— »— ^— — »
— Ah ! ne parle pas de Prascovia ! s'écria la jeune comtesse ; c'est une horreur cette femme-là, et j'espère ne jamais la revoir. Imaginez-vous, mes braves, — j'ai aujourd'hui dix-neuf ans, — que voilà trois ans que Prascovia a épousé Samaïlof, et que depuis ce temps-là on me traite chez moi, dans mon propre château, comme le dernier des moujiks. Prascovia trouve que ma jeunesse fait tort à son âge mûr, et s'en venge sur moi pafl: tous les petits moyens que peut employer une femme méchante. Moi qui étais habituée à commander et à faire toutes mes volontés, on peut deviner quel sang je me faisais; pourtant je prenais patience, ne sachant pas trop comment sortir de là. Mais voilà-t-il pas qu'à présent Prascovia veut me marier avec un vieillard à faire peur; conçois-tu cela, Catherine, un homme qui a trois fois mon âge, et moi qui trouve vieux un homme de vingtcinq ans !
Catherine poussa un soupir plein de commisération.
A ce moment, André entra dans la salle par une porte donnant sur la cour. Les chevaux étaient à l'écurie et le traîneau rangé sous un hangar.
— Mais asseyez-vous donc ! s'écria Clélia. Je ne pense à rien, je vous laisse là debout.
LES CRUAUTÉS DE l'AMOUB 1 1
Les paysans s'assirent sur des escabeaux, le jeune homme resta debout.
— Tu ne m'avais pas parlé de ce garçon-là, dit Clélia en regardant André avec curiosité. Et elle ajouta intérieurement : Quel dojnmage! un moujik avoir une telle mine, pendant que tant de seigneurs ressemblent à de vrais sapajous !
Le jeune homme, un peu embarrassé, alla allumer un samovar pour préparer du thé.
— Peut-être la barynia n'aimera pas le thé que nous buvons, dit Catherine.
-;- Je suis très-difficile en effet pour cette boisson, dit Clélia; mais j'ai dans ma valise du thé de Caravane. Ton fils s'appelle André ? dit-elle à Ivan.
— André Ivanovitch.
— Androwcha, dit-elle au jeune homme, vois donc derrière le traîneau, il y a une valise et une malle. Prends la valise.
André sortit et revint bientôt avec la valise qu'il posa sur la table. La jeune comtesse ôta d'un seul mouvement son gant fourré et secoua un peu ses doigts blancs comme du lait, dont l'un était orné de deux bagues, enchâssant l'une un diamant, l'autre une large turquoise. Elle prit une petite clef et ouvrit la valise.
Tandis qu'elle fouillait à travers mille objets qui
répandaient un parfum délicieux, André la considérait avec la surprise de quelqu'un qui rêve encore. N'ayant pas assisté au début delà conversation, il ne savait ni qui elle était ni ce qu'elle venait faire chez eux ; il pouvait du moins connaître son vidage. Il vit une peau d'une incomparable blancheur, des yeux noir bordés de cils énormes comme ceux des enfants, des cheveux qui ressemblaient au vermeil lorsqu'il est un peu pâli par l'usage, un nez fin dont
les narines semblaient transparentes, et une bouche de forme un peu indécise mais d'une grâce extrême cependant, le sourire la soulevait d'un seul côté et creusait une fossette dans la joue. Les sourcils, très-mobiles, donnaient par instant une expression grave à cette tête enfantine. Le regard était plein d'assurance et l'on devinait une énergie tenace sous cette beauté frêle et mondaine,
— Qui peut-elle être ? se demandait André.
Elle releva son joli visage vers lui et lui tendit le
paquet de thé enveloppé d'une feuille de plomb. Puis elle se débarrassa de sa pelisse de satin noir, doublée de renard bleu, et du capuchon qui couvrait sa tête. Les boucles d'or de ses cheveux roulèrent sur son dos. Une chaîne de Venise, qui tenait sa montre, s'était prise à une agrafe qu'elle arracha avec un mouvement d'impatience.
— Voyons, reprit-elle, je continue mon histoire.
Pour être brève, je vous dirai que je me suis sauvée. Je sais bien qu*on ne pouvait pas m'obliger à épouser ce vilain vieil komme, mais il me fallait tous les jours écouter les douceurs qu'il me débitait, voir sa laide £gure rouge et vulgaire; chaque matin, il me fallait jeter au feu ses bouquets et ses lettres; de piuQl, entendre les reproches continuels de mon tuteur et les insinuations vipérines de la chère Pras» covia. Je me sentais devenir folle. Alors, ^*allai trouver mon bon Pavel, qui souvent gémissait avec moi de cet état de choses, et je lui confiai ma résolution de quitter la maison. Je voulais aller en France, mais il me fit remarquer que je ne disposais pas de ma fortune et que je serais malheureuse en France; de plus, qu'il n'était pas convenable pour une jeune fille d'aller ainsi courir le monde, et il m'offrit de m'emmener chez des braves gens qui m'aimeraient comme leur fille, me feraient passer pour une de leurs parentes et garderaient le plus profond secret sur ma véritable condition. Eh bien, me voici chez ces braves gens. Voulez-vous de moi>
— Ah! sainte bonne Vierge ! s'écria Catherine, si nous voulons d'elle ! C'est comme si on demandait au petit agneau qui vient de naître s'il veut le lait de sa mère !
Ctélia sourit de cette étrange comparaison.
14 LBS CRUAUTÉS DE L*aMOUR
— Barynia, dit Ivan, vous trouverez en nous des serviteurs dévoués et fidèles qui n'oublieront jamais l'honneur que vous leur faites de choisir leur maison pour asile.
— Mais, pour ne pas donner Téveil, il faut que la chère demoiselle adopte la vie et le costume d'une paysanne, dit Pavel. Habituée au luxe comme elle l'est, je crains que ce ne soit bien dur pour elle.
— Que dis-tu, Palouwcha > s'écria la jeune fille ; pour être loin de Prascovia je consentirais à vivre dans les steppes de la Sibérie. Ici je serai trèsheureuse, cela m'amusera de vivre quelque temps en campagnarde ; j'aime beaucoup la vie libre et sauvage.
— Vous ne manquerez de rien ici, dit Ivan, et vos toilettes, pour être moins belles, n'eil seront ni moins chaudes ni moins commodes, et l'affection de ceux qui vous entoureront vous fera peut-être oublier le méchant cœur de Mme Prascovia.
— Merci, mes amis, dit Clélia; je vous aimerai bien aussi.
André avait apporté des verres, et l'on versa le thé.
— Ecoute, Androwchâ, dit Pavel, as-tu deux bons chevaux qui ne s'amusent pas en route ?
— J'ai deux trotteurs qui vous dévorent une vcrste comme j'avale un verre de thé.
— Vous avez bien un traîneau ?
— Il y en a plusieurs.
— Eh bien, prends le plus léger et attelles-y tes chevaux. Tu vas me reconduire jusqu'à la maison de ppste de L... Il y a loin, mais les nuits d'hiver sont longues. Tu seras de retour au petit jour.
— Pourquoi ne t'en vas-tu pas avec nos chevaux > dit Clélia.
— Ah! barynia, parce que j'ai songé à tout ce qu'il t'a plu d'oublier. Je veux laisser croire au château que tu es partie toute seule et il faut que l'équipage ne reparaisse pas. A la maison de poste, à de quelques roubles, j'ordonnerai aux palefreniers et aux serviteurs de dire, si on les questionne, qu'une dame a passé au milieu de la nuit, qu'elle a demandé un verre de thé, puis a continué sa course par la route qui mène à la station du chemin de fer et qu'elle doit avoir passé la frontière prussienne. Ensuite je rentrerai sans être vu au château et je serai bien étonné demain lorsque j'apprendrai votre disparition, on enverra aux renseignements et comme on vous croira hors de la Russie, on ne viendra pas vous chercher ici.
— Sais-tu que tu as de l'esprit, Pavel? Tu as, ma
l6 LES CRUAUTÉS DE L'AMOUR '^
foi, parfaitement raison. Vont-ils être furieux, mes chers persécuteurs I
— Ne craignez-vous pas, chère demoiselle, dit Ivan, qu'ils ne profitent de votre absence pour gaspiller votre fortune >
— Sois tranquille, Ivan, je serai là, dit PaveL Je suis rintendant du domaine et tout passe par mes mains. Je ne reste là-bas que pour veiller sur Tennemi : sans cela me séparerais-je de ma chère maîtresse? Non, Pavel Pétrovitch ne ferait pas cela; il ne quitterait pas celle qu*il a fait sauter sur ses genoux.
— Allons, ne sois pas triste, Palouwcha, dit la jeune fille, dans un an et demi je suis majeure, et alors tout changera à la maison.
— En attendant, je serai content de vous savoir heureuse, dit Pavel. Mais hâtons-nous, le temps passe, il faut arriver avant le jour.
André remit son bonnet fourré, serra satouloupe autour de lui et prenant sa lanterne retourna dehors.
Le traîneau fut bientôt attelé.
— Adieu! barynia, adieu 1 qui sait quand nous nous reverrons I dit Pavel, en baisant la robe de sa maîtresse; mais celle-ci lui tendit sa main qu*il porta à ses lèvres avec une respectueuse tendresse.
» I ■■ ■ ■ » ■ - - 1» . ■ Il I ■ il
— Viens me voir souvent, n'est-ce pas? ditelle.
— Quand je pourrai le faire sans danger, je viendrai.
II embrassa à plusieurs reprises ses vieux amis et s'en alla avec André IvanovitcH.
— Je vais te conduire à la chambre dans laquelle notre barine couche lorsqu'il vient à la chasse par ici, dit Catherine, c'est lui qui l'a fait meubler et c'est une belle chambre ; seulement remets ta pelisse jusqu'à ce que le feu soit bien allumé, tu pourrais recevoir un froid.
Catherine guida la jeune comtesse vers le premier étage. On y accédait par un escalier de bois qui craquait sous les pieds comme s'il eût voulu se rompre.
Clélia fut enchantée de la chambre; elle était propre et même coquette, des rideaux de Perse à grandes fleurs cachaient les fenêtres; une peau d'ours couvrait le plancher de sapin devant le lit et une grande glace très-pure se penchait au-dessus d'une toilette garnie d'une housse pareille aux rideaux.
Le poêle ronfla bientôt et Catherine ayant mis des draps au lit, la jeune fille commença à se déshabiller.
^ — Aide-moi, dit Clélia à la paysanne.
iS LES CRUAUTÉS DE L'AMOUR
Catherine fit de son mieux, mais elle s'embrouilla dans les agrafes, dans les cordons, à la grande hilarité de la jeune comtesse, qui finit pourtant par se coucher et s'endormit bientôt.
Elle rêva que Prascovia avait découvert sa ' retraite, mais qu'André l'avait enfermée dans l'horloge de la cuisine et mise hors d'état de nuire.
Le lendemain, Clélia s'éveilla tard. Catherine était entrée plusieurs fois dans la chambre pour raviver le feu ; la jeune fille n'avait rien entendu. Vers midi, elle ouvrit enfin les yeux, s'assit sur son lit et regarda autour d'elle.
Un pâle rayon de soleil glissait entre les rideaux. Clélia vit que l'on avait posé sa malle sur deux chaises près de la fenêtre et que sa valise était là aussi.
— Comment vais-je faire pour me passer de femme de chambre? se dit-elle en se souvenant des maladresses de Catherine. Bah! ajouta-t-elle^ je m'y habituerai bien vite.
Elle posa ses petits pieds sur la peau d'ours et alla ouvrir sa malle. Après avoir jeté tout ce qu'elle
contenait sur le plancher, elle trouva enfin une robe de chambre de velours bleu garnie d*hermine et s'en revêtit; puis elle releva un peu ses cheveux, jeta sur sa tête un fichu en point d'Angleterre -et descendit.
Toute la famille était réunie dans la salle commune et attendait le réveil de la barynia. Lorsqu'elle pajut au bas de l'escalier, des cris de joie éclatèrent et Catherine vint baiser la robe de la jeune fille.
— Je me lève bien tard, n'est-ce pas, Katia, et vous m'attendiez pour le dîner?
— Oh! il n'est que midi, s'écria la paysanne en levant les yeux sur l'horloge.
Il y avait là deux personnes que Clélia n'avait pas vues la veille.
— Daignez souffrir que je vous présente ma fille et mon gendre, dit Ivan. Elle se nomme Mâcha et lui Fedor Alexandrovitch. Croîriez-vous qu'ils n'ont rien entendu cette nuit ? Ils se levaient ce matin comme André revenait avec ses chevaux. 11 leur
a tout conté.
Mâcha et Fedor contemplaient avec une muette stupéfaction la nouvelle venue qui leur semblait une reine ou une sainte.
— A table! à table! s'écria Catherine, la
demoîselle doit avoir faim. Pourvu que notre pauvre cuisine ne lui déplaise pas trop !
— Je suis sûre qu*elle est excellente, ta cuisine, Katia, à en juger par le parfum qu'elle répand.
— J'ai fait de mon mieux, dit la paysanne.
On avait couvert la table d'une belle nappe bien blanche, bordée d'une bande de serge rouge et d'une guipure grossière, la plus belle vaisselle avait été tirée des armoires et un couvert en argent niellé brillait à la place de Clélia.
La jeune fille s'assit à table, et tandis que Catherine allait chercher le chitchi (i), elle considéra ses hôtes l'un après l'autre.
Ivan avait une figure régulière un peu colorée ; sa barbe large et sa chevelure séparée par une raie médiane, selon la mode des moujiks, étaient blondes et mêlées de poils blancs; ses traits exprimaient la résignation et une sorte de dignité douce.
Mâcha ressemblait à son père. C'était une belle fille grande et solide, aux cheveux abondants, aux lèvres rouges, aux yeux clairs, francs et gais, laissant lire jusqu'au fond de son esprit simple et de son bon cœur. Un enfant de cinq ou six ans la te-
(i) Soupe faite de légumes et de viandes.
22 LES CRUAUTÉS DE L'AlCOim
nait par sa jupe et se mettant les doig^ts dans sa bouche il regardait la dame d'un air ahuri.
Uépoux de Mâcha avait un visage honnête mais assez vulgaire, sa barbe lui montait jusqu*au mi-* lieu des joues et ses cheveux, d'un châtain clair, descendaient sur son front bas, presque jusqu'aux sourcils. Clélia considéra plus longueinent André qui, assis à l'extrémité du banc, tailladait machinalement un morceau de bois. Il était plus jeune de quelques années que Mâcha, c'était à peine si un duvet léger ombrageait sa bouche sérieuse. Grand et large d'épaules, il semblait d'une force peu commune. Ses cheveux, d'un blond foncé, pleins de reflets fauves, étaient très-bien plantés sur son front large, plus blanc que le reste du visage ; son nez était droit, un peu court, sa bouche admirablement dessinée, son menton d'un contour pur et solide. Il tenait les yeux baissés. Clélia lui parla pour les lui faire lever. Elle avait déjà remarqué leur éclat singulier. Us étaient d'un bleu étrange, très-clair, transparent, rappelant un reflet de ciel sur les glaces polaires. Audacieux et sauvage, son regard semblait jaillir comme une lueur d'acier. Ce jeune homme réalisait le type le plus parfait de la beautédu Nord; il faisait songer aux races anciennes, aux héros fabuleux de l'Edda, aux fils d'Odin, vainqueurs des dragons et des gnomes.
LES CItUAUTÉS DE L'AMOUR 2^
— Quel dommage, un moujik l se dit encore Clélia avec un léger haussement d'épaules.
Tout en faisant honneur au repas, qui peut-être à cause de la nouveauté lui sembla délicieux, elle fit causer un peu ses hôtes. i
— Votre maître, quel homme est-ce ? demandat-^Ue; est-il jeune?
— Le barine? il n'a pas trente ans, dît Ivan, cest un jeune homme très-dissipé, égoïste cependant et plein de méchants caprices.
— Tu n as pas Tair de l'aimer beaucoup.
— C*èst le barine, dit Ivan.
— Comment rappelle-t-on ? habite-t-il loin d'ici >
— C'est Alexis Alexandrovitch Penoutchkine; sa maison seigneuriale est à vingt verstes d'ici, mais il y est rarement, il habite Pi ter (i), et ne revient chez lui que lorsqu'il n'a plus un rouble en poche.
— Est-il riche ?
Il possède ce village qui est d'un millier d'âmes et les champs d'ici jusqu'à chez lui, mais il gaspille tout et je suis certes plus riche que lui.
— Tu es riche, toï?
— J'ai de l'argent.
(i) SaiQt-Pétersbourg.
— Alors tu as acheté cette maison >
— Pas si bête, pour qu'un beau matin le barine vende ma maison à un autre et me fasse mettre dehors; c'est le seigneur,, il le pourrait. Je lui paye une redevance et j'exploite la ferme à mon compte.
— Pourquoi ne pas te racheter ?
— Ahl pourquoi? le barine n'a jamais voulu y consentir, je lui ai offert d'argent plus' que je ne vaux. Celui-là est libre, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule d'André, il était encore tout enfant lorsqu'un jour le barine vînt ici de fort méchante
* humeur ; je devinai qu'il avait besoin d'argent, mais je n'eus l'air de rien; tout en le servant je lui racontai que mon fils était malade et que je craignais de le perdre.
— Va-t-en au diable, me dit-il, je me moque pas mal de ton jSls !
— Qu'a donc le barine >dis-je. Pourquoi daignet-il se mettre en colère ?
— J'ai perdu cinq cents roubles au jeu et ma bourse est vide. Qu'est-ce que ça te fait >
— Cinq cents roubles! m'écriai-je; mais il faut tout une vie pour amasser cela! Moi, qui suis déjà vieux, je n'ai pas pu en réunir davantage. Cependant, si mon fîls n'était pas si près de la mort, je les donnerais volontiers pour le racheter.
— Eh ! il ne mourra pas ton fils I s*écria le barine, va vite chercher l'argent.
Au fond,ilcroyaîtqu'Androwcha ne vivrait pas; mais lorsqu'il voit aujourd'hui quel gaillard ça fait, il grommelle et soupire ; mais ce qui est fait est fait.
— Et que fais-tu de ta liberté, André? dit Clélia.
•— Je chasse, dit le jeune homme.
— Il ne dit pas tout, reprit Ivan; il a été dans les écoles, il sait lire, écrire, il est savant,
— Vraiment, dit Clélia, tu es un savant?
— C'est mon père qui le dît, répondit André. J'en sais assez, pour voir que je ne sais rien.
— Comment! comment! s*écria Catherine, ne Técoutez pas.
— Que comptes-tu faire >
— Je ne sais, ma joie est de courir au grand air à la poursuite d'une proie; la chasse me donne largement de quoi vivre, je ne demande rien de plus.
— Quelles bêtes chasses-tu >
— Le loup, l'hyène, l'ours aussi.
Le jeune homme sortit un instant et revint avec une pelisse doublée d'ours noir.
— Tenez I dit-ilj voici le dernier que j'ai tué.
'^ Sais-tu que cette fourrure est magnifique. Un
seigneur serait heureux de Tavoir ; tu n*as donc pas trouvé à la vendre ?
— Oh ! si, bien souvent, mais je n'ai pas voulu m*en séparer, la bête m'avait donné trop de mal.
— Il a failli être tué, dit Ivan.
— Comment cela est-il arrivé ? demanda Qélia curieusement.
— C'est très-simple, dit André, ma carabine ayant raté, je fus obligé d'attaquer Tours avec mon couteau de chasse, Tanimal s'est défendu vigoureusement, c'était son droit. Voilà tout.
— Grand Dieu! dit Clélia, si je voyais un ours, je mourrais de peur.
— Ils ne viennent pas jusqu'ici, soyez tranquille, dit André en souriant.
Le chien aboya, quelqu'un entrait dans la cour.
— Seigneur! si c'était Prascovia ! s'écria la jeune fille en pâlissant.
— Ne craignez rien, dit André, c'est quelque voisin; mais ne vous laissez pas voir dans. cette toilette.
Il sortit pour retenir un instant le visiteur et donner le temps à Clélia de gagner sa chambre. Elle grimpa l'escalier en courant, puis^elle s'arrêta pour prêter l'oreille, craignant de reconnaître la voix de son tuteur ou de Prascovia» mais elle entendît de
Il ■ I I I I I ■■■!■■ Il 11 I I
bonnes voix rustiques qui souhaitaient le bonjour bruyamment.
Catherine rejoignit bientôt la jeune comtesse.
— Cestune baba (i), dit-elle, avec sa bru et son fils ; ils viennent pour savoir ce qui s'est passé cette nuit; ils ont entendu les chiens crier et notre porte cochère s'ouvrir. On est en train de leur raconter que vous êtes une nièce à nous au service d'une grande dame qui vous envoie ici pendant le temps que durera un voyage qu'elle fait à l'étranger. Il faut pourtant que tu daignes changer d'habits, et encore tu n'auras jamais l'air d'une paysanne.
— Bah! bah! Katia, les moujiks n'ont pas l'esprit si délié, et sous ces habits communs ils ne verront pas autre chose qu'une fille du peuple.
— Il ne faut pas s'y fier, ils sont très-fins lorsqu'il s'agit de deviner ce qui ne les regarde pas.
— Tu diras que j'imite les manières de ma maîtresse. Mais voyons, quels habits vais-je mettre ?
— Mâcha te prêtera ses vêtements de fête; ils seront trop grands pour toi, mais nous leur ferons des plis en attendant, et puis, pour dimanche, on t'aura un beau costume à ta taille.
(i) Femme, commère.
Machà accourut avec un paquet, et elles entrèrent dans la chambre.
— Hélas! s*écria Catherine, tu as bien voulu jeter toutes tes robes à terre. Ah 1 que c'est beau tout cela, on voit bien que ce sont des vêtements de grande dame. /
Elle se mit à rangrer la malle, poussant des cris d*admiration à chaque moment, j Mâcha défit le paquet et la toilette de Clélia commença ; elle dura longtemps, car lorsque la jeune fille redescendit, transformée en paysanne, dans la salle commune, il faisait nuit. Le costume lui allait fort bien, il lui semblait être déguisée pour jouer la comédie dans une réunion d*ainis.
Ivan était seul avec son petit-fils Fédia, qu'il, faisait sauter sur ses genoux. On apporta de la lumière. Catherine et Mâcha s'installèrent et se mirent à coudre. Mais à chaque instant l'une d'elles se levait et allait surveiller le souper.
— Où donc est André, dit Clélia, est-ce qu'il chasse >
Ivan sourit finement.
— Je ne crois pas, dît-il; il doit être cKez le vieux Antonovitch, un fermier du pays. 11 a une jolie fille qui pourrait bien plaire à notre André.
— Akoulina, dit Mâcha en souriant aussi.
^— Ah ! dit Clélia avec une sorte de dépit, est-ce qu*ils sont fiancés >
— Us n'en sont pas encore là! s'écria Catherine en courant vers les fourneaux.
Dans le salon de son tuteur, le plus grand plaisir de Clélia était d'attirer à elle les adorateurs de Prascovia. Cela lui était facile : avec un regard et un sourire elle faisait déserter Tangle du salon où se tenait sa rivale et réunissait autour d'elle tous les préférés de Prascovia. Rien ne lui était plus doux que la colère impuissante de celle qu'elle détestait Quelquefois même elle avait agi avec beaucoup de légèreté, et sans aucune pitié avait tourné la tête à plus d'un amoureux sincère auquel elle ne faisait plus la moindre attention quand son caprice était passé. Elle eut un instant l'idée de traiter Akoulina comme elle traitait Prascovia, mais cette pensée lui fit hausser les épaules.
Cependant, lorsque André revint, elle ne put s'empêcher de lui dire avec un sourire malicieux :
— Eh bieni as-tu vu un loup aujourd'hui?
— Je ne suis pas sorti du village, répondit André.
— Tu as été voir Akoulina ?
Ancjré regarda la jeune fîUe avec surprise.
•— Je l'ai vue, dit-il.
— C'est une belle fille, hein? Tu me la feras
connaître. A propos, contînua-t-elle, en sautant sans aucun à-propos d une idée à une autre, j'ai un projet. Je vais écrire à mon tuteur.
— Mais, dit Catherine en posant son ouvrage, le timbre de la poste lui fera savoir où vous êtes.
— Non, non, tu vas voir : J'ai valsé Thiver dernier avec un jeune seigneur attaché à notre ambassade à Paris, je lui enverrai ma lettre en le priant de la mettre à la poste ; de cette façon, on me croira à Paris.
— En voilà une bonne idée! s'écria Mâcha.
— Va vite chercher ma valise.
Mâcha sortit et revint bientôt.
La valise qu'elle posa sur la table était un de ces chefs-d'œuvre compliqués de nos fabricants modernes. Elle était en maroquin rouge avec des coins de cuivre doré et un chiffre en lettres russes relevées en bosse au milieu ; l'intérieur, tapissé de moire bleue de ciel, se divisait en toutes sortes de compartiments. L'un contenait des albums, un chevalet en miniature et tout ce qu'il faut pour dessiner et peindre ; l'autre un nécessaire de toilette, l'autre un bureau complet.
Le petit Fédia s'était approché et considérait avec admiration toutes les belles choses que Clélia tirait de sa valise. Sa jolie tête aux joues roses.
LES cRUAxrrÉs DE l'amour 31
aux cheveux couleur de chanvre, arrivait juste à la hauteur de la table. Il tenait un de ses doigts dans sa bouche, selon son habitude. Tout à coup, il retira ce doigt et le posa résolument sur la petite couronne de comtesse qui ornait la feuille blanche sur laquelle Clélia se préparait à écrire.
— C'est une bête, ça ? dit-il en levant ses grands yeux bleus sur la jeune fille.
Mâcha fit la grosse voix et fronça les sourcils. Clélia abandonna en . riant la feuille tachée à Tenfant, en prit une autre et se mit à écrire avec rapidité.
Son écriture était si fine, si peu accentuée, qu'André, de sa place, ne voyait sur le papier que des lignes presque droites et croyait que la jeune fille s'amusait à rayer le papier. Lorsque la double lettre fut terminée, elle la cacheta et mit l'adresse.
— Voilà r dit-elle ; Androwcha, tu la mettras à la poste.
André prit la lettre et i'egarda un instant l'adresse.
— Barynia, dit-il après un moment d'hésitation, cette écriture est bien trop mignonne pour que nos employés de village puissent la déchiffrer, pour moi je lis ou plutôt je devine : Monsieur j mais je ne puis aller plus loin. De plus on, verra tout de suite que ce n'est pas un moujik qui a tracé ces lettres
plus fines que les cheveux de la Vierge. Cela donnerait à penser. Dans un petit endroit tout est remarqué.
— Comment, mon écriture n'est pas lisible!
s'écria Clélia, mais tout le monde la comprend.
— Nous sommes des paysans, dit André.
— C'est juste. Eh bien, écris toi-même l'adresse, dit-elle en faisant glisser une autre enveloppe ju»* qu'à André; c Monsieur le vicomte de P..., à l'ambassade de Russie, Paris. >
L'écriture d'André était franche, large, un peu lourde, mais parfaitement lisible.
— Le courrier est parti, dit-il; j'expédierai la lettre demain matin.
Le mari de Mâcha rentra sans bruit ; il ôta son bonnet de peau de mouton, et salua en se signant les saintes images dont le fond d'or brillait sur la muraille. Puis il vint s'asseoir au bout du banc.
— Comme la journée a passé vite ! dit Clélia en écoutant sonner sept heures à l'horloge. Je n'ai pas même eu le temps de visiter la ferme ni le village.
— Vous les verrez toujours assez tôt, ce n'est pas si beau, allez, dit le vieil Ivan ; Dieu veuille que vous ne vous ennuyez pas chez nous.
— Que faites-vous d'ordinaire ici >
— Ahl l'hiver, pas grand'chose. Que pourraiton faire lorsque la neige couvre tout ! Les vaches
LES CRUAUTÉS DE l'AMÛUH 5|
■ Il I II ■ .1 I ■ ■ ■ ' I ■ I .— .— ■ III ■
sont» dans les étables bien closes, avec les moutons, les pourceaux, les volailles ; les garçons de ferme suffisent à tout. On va chercher du bois dans les environs, on transporte du fourrage dans quelque village voisin. André chasse.
' — Et le soir, on raconte des histoires et des légendes, dit André, pendant qu*au dehors des loups hurlent tristement.
— Us viennent donc si près d*ici >
— Quelquefois, la nuit, ils traversent le village, dit André. On voit la trace de leurs pas, le lendemain, sur la neige. On raconte même que, pendant uii hiver très-rude, un loup se glissa dans la cuisine d*une chaumière, et alla d'un air timide s'asseoir près du poêle.
— C'était chez Vacia, le charpentier, dit Fédor en soulevant ses sourcils, celui qui habite de lautre côté de Tétang.
— A la vue de cet hôte inattendu, tout le monde demeura immobile de peur, continua André ; il était là, assis, la queue ramenée sur les pattes, ses poils roux tout hérissés de froid, lesyçux flamboyants et ne bougeant pas. Les enfants se rassurèrent les premiers et eurent l'idée de pousser vers lui Técuelle aux chiens. Le loup se recula d'abord craintivement, puis il revint et nettoya l'écuelle d'une seule lampée. Le lendemain, dès que l'on
34 I^ CRUAUTâS DE l'aMOUR
ouvrit la porte, il s'en alla; mais il revint le soir, et ainsi chaque jour jusqu'au printemps.
— C'était un brave loup, dit Fédor, il n'a jamais fait de mal aux enfants qui jouaient tout près de lui ; seulement, il ne se laissait pas toucher. Quaijid on approchait , il reculait. Il me semble le voir encore avec son museau pointu et ses yeux de braise*
— ^ Ecoutez donc comme les chiens grondent, dit André ; les loups entendent sans doute qu'on parle d'eux, ils rôdent sur la lisière du bois.
En disant cela, le jeune homme s'était levé et avait décroché son fusil.
— André! André! n'y va pas, s'écria Clélia, tu me ferais rêver de loups toute la nuit.
— Est-ce que tu vas chasser à une pareille heure? s'écria Catherine toute tremblante; deviens-tu fou > aller ainsi, quand on n'y voit rien du tout, pour se faire dévorer par ces vilaines bêtes-là!
^- Bah ! bah! dit André en haussant les épaules. Mais il n'insista pas et posa son fusil contre la muraille»
Clélia eut de la peine à s'endormir cette nùit-là ; elle éprouvait une sensation étrange dans ce milieu nouveau pour elle. Après l'animation de l'existence mondaine à laquelle elle était accoutumée, il lui semblait que la vie s'était soudainement figée, comme l'ondulation de l'eau sous l'étreinte de la glace. Ce village silencieux et désert, qu'elle n'avait fait qu'entrevoir sous son manteau de neige, lui paraissait fantastique ; elle se croyait arrivée aux confins des régions polaires, et n'eût pas été étonnée de voir au bout de la plaine des banquises et des ours blancs. Involontairement^ elle prêtait l'oreille pour écouter si les loups ne hurlaient pas« Elle n'était pas loin d'avoir peur et de regretter le château de Wologda , entouré de bonnes mu-
36 LES XUiUAUTÉS DE L'aMOUR
raillesi derrière lesquelles on était à Tabri xie tout danger. Cependant le souvenir de ce beau jeune homme aux yeux fîers, prêt à la défendre contre une bande de carnassiers, la rassurra un peu, et elle $*endormit.
Le lendemain elle demanda à visiter le village,. André fit atteler un léger traîneau.
— Vous plait-il que je vous conduise ? demanda* t-il à la jeune comtesse,
— Certes, dit-elle en s'installant dans Tétroit véhicule.
André lui jeta sur les jambes sa pelisse doublée d*ours noir, puis 8*assit à côté d'elle, tandis que le garçon de ferme ouvrait la porte cochère à deux battants.
Le traîneau partit aii grand galop.
Le ciel était d'un bleu léger semé de quelques nuages d'or, la neige étincelait au soleil, il faisait froid, mais il n'y avait pas un soufQe de vent. Le traîneau enfila la principale rue du village. Elle était bordée à*tsbas (i) pour la plupart assez misérables, mais que la neige lumineuse ou frappée d'ombres bleues et froides rendait charmantes. Quelques visages de femmes apparaissiaient derrière les
(i) Cabanes de paysans.
LES CRUACTÉS DE l'aMOUB 37
doubles carreaux des fenêtres, elles regardaient passer le traîneau avec une vive curiosité.
André retint ses chevaux en passant devant l'église, qui dressait ses cinq clochetons surmontés de coupoles bulbeuses et brillantes de givre.
^- Qu'elle est petite I dit Clélia.
Un moujik s'était arrêté au coin de la place.
— Ah I André Ivanovitch î s'écria-t-il, c'est là ta cousine > Est-^lle blanche! est-elle jolie 1 On voit bien qu'elle n'est pas d'ici.
— Comme tout se sait vite au village, dit André. Ce vieux-là n'est pourtant pas curieux.
Un instant après ils se croisèrent avec une jeune fille, qui cria :
— Bonjour, Androwcha!
— C'est Akoulina, dit le jeune homme.
Clélia se retourna vivement.
— Tu la trouves jolie?
— C'est la plus jolie fille du village, dit André.
— Je l'ai mal vue; n'a-t-elle pas les yeux gris>
— Non, ils sont noirs comme les vôtres.
— Est-ce qu'elle me ressemble par hasard)
— Oh! non, dit André sans regarder Qéîia; vous êtes plus belle.
Un sourire creusa dans la joue de Clélia cette Jolie fossette qui lui allait si bien; et elle regarda
38 LES CRUAVTéS DE L' AMOUR
André avec une expression qui troubla le jeune homme.
— Elle se moque de moi, se dit-il.
Us avaient dépassé les dernières maisons du village.
— Vous plaît-il de rentrer? dit André. Vous avez vu tout ce qu'il y a à voir.
— Ohl non, courons encore un peu, allons droit devant nous, dit ,Clélia.
André frappa ses chevaux avec les rênes repliées; ils secouèrent leurs grelots et partirent ventre à terre. Le traîneau glissa dans la plaine, franchit une rivière, marquée seulement par une ondulation de la neige, traversa un étang gelé, puis entra bientôt dans la forêt de pins.
Rien n'était plus magnifique que cette forêt blanche éclairée obliquement par le soleil qui se couchait pareil à une braise. Des rayons couleur de sang et d or jaillissaient entre les rangées d'arbres et faisaient de longues traînées sur la neige. Les lourdes branches des pins formaient d'admirables perspectives d'arceaux déchiquetés, de guirlandes d'argent en fusion, frappées de reflets d'un azur intense, et dans les facettes du givre le soleil faisait pétiller des milliers d'étincelles.
— Que c'est beau! s'écria CléUa, et que c'est bon de courir ainsi comme des fous sur cette
neige intacte! Encore! encore! plus loin, plus vite! >
— Vous n*avez donc plus peur des loups? dit André en souriant. Ne voyez-vous pas que le soir vient?
— Mon Dieu ! les loups I dit-elle, en se serrant contre son compagnon. Je n'y songeais plus. Je t'en supplie, André, rentrons, cette forêt m'épouvante à présent.
— Ne craignez rien, je parlais pour plaisanter ; cependant, il ne serait pas prudent de s'avancer plus avant dans le bois.
André fit tourner ses chevaux et regagna la ferme. En descendant du traîneau, il soutint Clélia par le coude et elle le remercia par un charmant sourire.
— Vraiment, se dit-elle le soir en posant sa joue sur son oreiller, cela m'amuse de faire tourner la tête à ce paysan.
Dans le village on ne parlait que de la nièce d'Ivan Ivanovîtch et de son arrivée soudaine. Les commentaires, les conjectures se succédaient à riniîni. Chacun se posait mille questions pour lesquelles on n'avait aucune réponse. Pourquoi Ivan n'avait-il jamais parlé de cette nièce? Pourquoi était-elle arrivée la nuit et sans être attendue? Pourquoi était-elle si blanche?... A toutes ces' questions, on s'entre-répondait invariablement: Oui, pourquoi ?
Le dimanche était impatiemment attendu. On la verrait au moins à la sortie de l'église, cette mystérieuse personne; on pourrait lui parler et apprendre quelque chose.
Le dimanche vi^t et la petite église aux cinq clochetons couverts de givre s'emplit de tous les
habitants du village. Il ne resta dans les isbas que les malades et les infirmes.
La famille d'Ivan Ivanovitch arriva la dernière ; la faute en était à Clélia qui avait consacré de longues heures à sa toilette, d'ailleurs charmante. La jeune comtesse avait adopté le costume national porté encore les jours de fêtes dans les campagnes et, tout surchargé de pierreries et d'or, aux bals de gala à la cour. C'était une tunique à taille trèscourte, en damas bleu de ciel ouaté et piqué, bordée d'un large galon d'or et retombant sur une jupe de drap fin. Au-dessus du front s'arrondissait le />ovoi'nik^ cette coiffure qui a la forme d'un large diadème. Il était en velours bleu clair brodé de palmettes d'or. Les cheveux d'un blond si doux de Clélia, réunis en une sçule tresse, lui tombaient jusqu'aux jarrets.
Elle ne parut nullement embarrassée de voir tous les regards toui'nés vers elle. Elle s'avança tranquillement avec un demi-sourire un peu méprisant. Il était trop facile de triompher au milieu de ces femmes empaquetées dans une sorte de redingote informe, la tête couverte d'un simple mouchoir noué sous le menton.
Akoulina seule portait, comme Clélia, le costume national.
La paysanne était peut-être plus régulièrement belle que la jeune comtesse, mais il lui manquait
cette grâce des gestes, cette finesse de la peau, cette expression séduisante et fine du regard. Âkoulina se sentait vaincue, sans doute, par la nouvelle venue, car elle avait pâli à son entrée et la dévisageait avec une attention jalouse. Clélia, pendant ce temps, regardait en souriant la mesquine décoration deTéglise, les saints bruns, grossièrement peints sur fond d'or, la grille, dédorée et rouillée par places, de Tlconostase.
Ivan et Catherine paraissaient tous fiers et heureux; André Ivanovitch, au contraire, avait une expression de visage soucieuse et triste : les regards fixés à terre, il semblait réfléchir profondément et oubliait de prier. Il ne tourna pas une seule fois la tête du côté d'Akoulina.
A la sortie de Téglise, la foule chuchotante et bourdonnante stationna sur la place, piétinant la neige, mais Clélia se déroba à la curiosité en montant avec Catherine, Mâcha et le petit Fedia dans une troïka (i) conduite par André, et qui partit au galop, tandis qu'Ivan et Fedor revenaient à pied tout en causant avec ceux qui s'empressaient autour d'eux.
La déception fut grande; il y eut presque une petite émeute.
(i) Traîneau à quatre places.
LES CRUiLUTÉS DE l'AMOUR 4$
— C'est donc une dame, qu'elle ne peut faire dix pas à pied? s'écria Akoulina qui, avec son instinct féminin, soupçonnait quelque mystère.
Cependant, on ne se tint pas pour battu. C'était dimanche; on avait le temps de flâner. Les plus curieux allèrent à la ferme et manifestèrent franchement leur désir de faire un peu connaissance avec la nièce d'Ivan Ivanovitch.
CléHa fut charmante avec les visiteurs. Ivan leur offrit du cognac qu'elle leur servît elle-même. Elle leur disait de l'air le plus sérieux du monde qu'elle était bien heureuse d'être parmi eux, et que son plus grand désir était de rester toujours au village.
L'inquiétude et la sourde colère qui agitaient André devant les familiarités, très-naturelles entre égaux, que prenaient avec elle les moujiks, la divertissaient beaucoup.
Un jeune gars, tout ébahi de sa beauté, se mît à lui faire gauchement la cour, avec des mines et des tours de phrases si bizarres que Clélia rit aux larmes, ce qui flatta énormément le jeune paysan, qui s'en alla très-épris et plein d'espoir. .
Ce fut au point que le lendemain, il envoya son père demander à Ivan la main de sa nièce.
Lorsque André vit arriver le vieux Piotr, père du prétendant, qui rarement quittait la petite auberge qu'il dirigeait, il devina le but de sa visite.
■ ■ Il I I !■ ■ I I
Tandis qulvan faisait asseoir son hôte près du poêle et lui versait un verre de thé, André gagna la chambre de Clélia et heurta à la porte.
— Qui est là } dit la jeune fille.
— C'est moi, dit André. Me permettez-vous de vous dire un mot >
— Entre, entre.
Le jeune homme ouvrit la porte, mais resta sur le seuil.
-— Eh bien ! dit Clélia, viens donc. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Barinya, dit André, vous avez dû déjà vous apercevoir que votre rôle de paysanne vous expose à entendre des propos peu faits pour vos oreilles.
Hier, un paysan a osé vous parler d'amour.
— Ah I le moujik à la barbe jaune! s'écria Clélia en éclatant de rire au souvenir de son nouvel amoureux.
— Vous vous êtes moquée de lui, bien qu'il fût dans son droit en courtisant une paysanne, mais les moujiks ont l'esprit borné et celui-là n'a pas cru vous déplaire.
— Vraiment.
— Son père est en bas qui demande votre main à mon père.
— Est-ce possible ? s'écria la jeune fille en se remettant à rire.
— »— » Il I I ii-^»^— ^■— — ^1 < I— — ^.^ ^— ^— i— ^-»^— ~— — — ^^-^-^— ^i— ^^— ■ I ■ ■
— Vous ne rirez peut-être plus si ce fait se renouvelle souvent, dit André, et c'est ce qui arrivera. Ces braves gens vous offenseront sans le vouloir en vous poursuivant de leurs protestations sincères mais un peu rudes et campagnardes, ils vous ennuieront et vous irriteront.
— Tu as raison, Androwcha, mais comment empêcher que ces gars aient envie de m'épouser>
— Il y a un moyen...
— Lequel? dis donc.
André hésita un instant.
— C*est de me permettre de dire que vous êtes ma fiancée, reprit-il enfin d'une voix un peu tremblante.
— C'est cela ! c'est parfait ! tu seras mon bouclier, s'écria Clélia ; viens, descendons sans bruit ; je suis très-curieuse ; allons écouter ce qu'ils disent.
Ils arrivèrent en bas sans être entendus et entrebâillèrent la porte.
— Comme cela il s'est décidé en un instant, votre fils } disait Ivan en se balançant sur sa chaise.
— Tout à coup, reprit Piotr ; je lui ai fait observer que c'était peut-être un peu trop prompt, qu'il fallait réfléchir ; mais il m'a objecté qu'un autre pourrait le devancer et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Eh bien ! qu'en dites-vous >
— Je dis... je dis que c'est impossible.
46 LES CRUAUTÉS DB l'AMOUR
— Comment I impossible! et pourquoi cela> Est-ce que vous nous méprisez ? s'écria Piotr en se levant.
— Te mépriser! Qu'est-ce que tu chantes > Tu perds la tête, balbutia Ivan qui ne savait trop que dire.
En voyant l'embarras de son père, André entra.
— Je ne vous dérange pas, j'espère ? dit-il.
— Non, non, dit Ivan, pas du tout ; voilà Piotr qui me demandait la main de ta cousine.
— Eh bien ! tu lui as dit qu'elle était ma fiancée, et que nul n'a le droit de lever les yeux sur elle ?
— J'allais le lui dire lorsque tu as ouvert la porte, s'écria Ivan tout heureux d'être tiré d'embarras.
Catherine et Mâcha, qui tenait son fils dans ses brajs, entrèrent dans la salle. Clélia les suivait.
— Ça va bien, Piotr > dit Catherine en frappant sur l'épaule du vieillard.
— Bien ! bien I merci. Ainsi, vous êtes fiancés > dit-il en regardant les jeunes gens.
— Mais oui, dit Clélia qui baissa les yeux.
— Eh bien, et Akoulina >
— Akoulina, s'écria Clélia en bondissant vers André, qu'est-ce que cela veut dire ? est-ce que pendant mon absence tu as aimé une autre femme >
— Rassure-toi, dit André; j'avais de Tamitié pour cette jeune fille, mais je ne lui ai jamais parlé d'amour.
— Allons, dit Piotr, je vois que je n'ai plus rien à dire. Je vais tâcher de consoler mon fils.
Lorsque le vieillard fut parti, Clélia s'assit sur le banc auprès d'André rêveur.
— J'ai un regret, à présent, dit-elle; j'ai peur d'avoir compromis ton avenir.
— Comment cela ? dit André.
— Mais cette jeune fille dont nous parlions ne te pardonnera pas de l'avoir délaissée ainsi pour une autre. Elle se mariera peut-être avant qu'on ait pu lui faire connaître la vérité, et, si tu l'aimes, tu seras malheureux.
— Ne vous inquiétez pas de cela, dit le jeune homme avec une sorte d'accablement; si j'ai aimé Akoulina, je ne m'en souviens plus.
Quelques jours plus tard Pavel Petrovitch vint à la ferme, il avait pu quitter le château sans éveiller de soupçons et apportait des nouvelles.
Lorsqu'elle le vit, Clélia lui sauta au cou.
— Bonjour, père ! s'écria-t-elle, quelle bonne idée tu as eue de m'amener ici !
— Vous êtes contente, barynia, dit Pavel, tant mieux ; au château c'est autre chose.
— Ah ! Prascovia est bien furieuse ?
— Madame Prascovia est plutôt satisfaite de votre départ, elle donne des bals et des fêtes dans lesquels elle peut briller tout à son aise. C'est votre tuteur qui n'en revient pas ; le premier jour il est entré dans une telle colère que l'on a craint un coup de sang ; il a fini par se calmer un peu et, à ma
grande surprise, n'a ordonné aucune recherche ; il a dit partout que vous étiez malade, puis une lettre est arrivée de Paris, je ne sais ce qu'elle contenait, mais le seigneur a eu un nouvel accès de rage. Quelques jours après il a annoncé votre départ pour Nice où le médecin vous conseillait d*aller passer l'hiver.
— Alors il prend son parti de ma fuite ?
— Nullement, il veut la tenir secrète ; il compte aller à Paris et vous ramener.
— Qu'il y aille. J'y consens, dit Clélia qui se prit à rire.
— Il paraît que vous avez renversé un de ses plus chers projets en refusant le mari de son choix» dit Pavel.
— Il voulait relever sa fortune aux dépens de la mienne, en me faisant épouser son associé ; et j*ai été fort sage en me dérobant brusquement à leurs combinaisons. Mais ne parlons pas davantage de ces vilaines choses-là. Vois comme je suis 'bien, transformée en paysanne.
— Vous êtes jolie comme un ange dans ce costume, comme sous vos atours de grande dame, dit Pavel.
— Vraiment, dit* Clélia, c'est donc pour cela que j'ai tourné la tête à plusieurs moujiks. Pour
me débarrasser d*eux, je me suis fiancée à André Ivanovitch.
— Un brave et beau fiancé que vous avez là, dit Pavel, où donc est-il >
— Je ne sais, ditClélia, je neTai pas vu aujourd'hui.
— Il est allé à la ville je ne sais trop pour quoi faire, dit Ivan, qui jetait d'énormes bûches dans le poêle.
Pavel passa quelques heures encore à la ferme, puis il s'en retourna.
André rentra peu après.
11 trouva Clélia seule dans la salle commune ; elle tenait un ouvrage à la main, mais ne travaillait pas. Assise près de la fenêtre, elle regardait dans la cour à travers les doubles vitres.
— D'où donc viens-tu, André ? dit-elle en se retournant vers le jeune homme; je m'ennuie quand tu n'es pas là. Le devoir d'un fiancé n'est-il pas de rester auprès de son amie >
— Je crains de vous obséder, barynia. Je ne suis qu'un fiancé pour rire et je ne dois jouer mon rôle que devant les étrangers, sinon je vous deviendrai aussi insupportable que ceux dont j'ai voulu vous délivrer.
— Ne crois pas cela, tu es le seul avec qui je puis un peu causer ici. En ton absence, je m'en-
LES cKUAirrés de l'amour 51
nuîe vraiment. Voyons, pourquoi es-tu resté aussi longtemps dehors ?
— Si je vous le dis vous vous moquerez de moi.
— Qui sait?
— Je suis allé à la ville...
— Eh bien ?
— Voici, barynia : vous avez été obligée d'ôter de vos doigts vos belles bagues pleines de diamants, qui ne convenaient pas à une paysanne ; mais une fiancée doit porter un anneau. J'ai été vous en ^ chercher un.
— Ah ! c'est pour cela que tu es allé à la ville, dit Clélia en penchant la tête d'un air rêveur.
— Est-ce que cela vous fâche > -' JT'.^s.
— Voyons cet anneau. / r ''!'■ :> André lui montra un petit anneau d'or finemenj
ciselé. V ^
Tous deux dans l'embrasure de la croisée inclinaient la tête et fixaient leurs regards sur le frêle bijou, symbole de tendresse éternelle. Us demeurèrent un instant silencieux.
— Le voulez-vous > dit enfin André d'une voix qui, malgré lui, tremblait.
— Mets-le toi-même à mon doigt, dit Clélia en lui tendant sa main blanche et fine.
Le jeune homme eut un tressaillement. Il leva
son regard clair sur Clélia et lui passa lentement Tanneau en effleurant à peine son doigt.
Clélia fut vaguement effrayée en recevant ce gage d'amour. Elle sentait bien qu'en dépit de lui-même peut-être le jeune homme venait de lui donner toute son ânue, et qu'il serait victime du jeu cruel auquel elle se plaisait. Un instant elle avait éprouvé, elle aussi, une émotion singulière, toute nouvelle et qui la plongea dans une rêverie profonde.
Elle s'éloigna bientôt sans dire un seul mot et se sauva dans sa chambre.
Un matin il se fit un bruit inaccoutumé à la porte delà ferme. C'était des aboiements de chiens, des tintements de grelots, des voix criant d'ouvrir.
Clélia qui venait de se lever courut à la fenêtre de sa chambre et regarda à travers les vitres.
On ouvrait à deux battants la porte cochère, et elle vit un jeune homme en costume de chasse descendre d'un élégant traîneau, puis empoigner par la peau du cou un magnifique chien de chasse qu'il mit à terre. Un autre chien s'élança d'entre les jambes du cocher et se mit à gambader sur la neige en aboyant gaiement, tandis que son compagnon secouait ses oreilles.
— Allons! paix, Endymion ! cria le jeune homme. A bas, Phœbé I tenez-vous tranquilles.
Ivan accourut, Téchine courbée, et baisa la manche du seigneur. Au même moment Catherine entra comme un coup de vent dans la chambre de Xlélia.
— Le barine I cria-t-elle, le barine qui arrive sans avoir prévenu !
— Eh bien, qu'est-ce que cela fait ? dit Clélia.
— Quand il vient ce n'est jamais rien de bon, dit Catherine, et puis qu'allons-nous lui dire > tu lui fais rhonneur d'habiter sa chambre.
— Ne t'effraie pas pour si peu de chose, on transportera mes bagages dans une autre pièce et il ne saura rien.
— Il faut que j'aille le saluer, dit Catherine. Et elle sortit comme elle était entrée.
Clélia termina sa toilette et, poussée par la curiosité, descendit aussi.
On avait ouvert la porte de cette salle où l'on n'entrait jamais, et qu'elle avait traversée la nuit de son arrivée. Le nouveau venu était assis sur le divan de maroquin vert, il caressait la tête de Phœbé posée sur ses genoux, tout en parlant à Ivan qui se tenait debout devant lui.
Clélia le considéra de loin par la baie de la porte. Il paraissait trente ans environ. Grand, mince, un peu maigre même, le sang à fleur de peau, ce qui rendait son visage plus foncé de ton que ses che-
▼eux un peu clair-semés sur le sommet du crâne et que sa moustache couleur de paille. Ses yeux étaient d*un bleu mat et ses arcades sourcilièrcs proéminentes, dénuées de sourcils.
— Je sais que ton fils n'a pas son pareil à la chasse et que nul mieux que lui ne sait trouver la trace d'un loup, disait-il à Ivan sans le regarder, c'est pourquoi j'ai devancé mes amis, qui viendront me prendre dans quelques heures, pour lui dire d'aller faire une battue dans la forêt et de diriger notre chasse.
— Le malheur veut qu'Androwcha ne soit pas à la maison en ce moment; il est allé aux étuves, mais il ne peut tarder à rentrer.
— Ah! c'est ennuyeux, je suis pressé, dit le jeune homme d'une voix brève, en soulevant par une grimace la peau de son front.
— Je vais envoyer Fedor à sa recherche, dit Ivan, qui s'éloigna en trottinant.
Le barine se leva et se mit à se promener dans la salle. Il demanda du feu à Catherine qui apportait le samovar, et alluma un cigare.
Tout à coup il aperçut Clélia.
— Qui est celle-là ? dit-il vivement.
— C'est ma nièce, une bien gentille enfant, allez, dit Catherine; elle est venue nous voir, la chère petite.
— Mais elle est charmante, vraiment! Allons donc, approche!
Clélia s*avança d*un air gauche et timide en roulant entre ses doigts le bord de sa tunique.
— Quels yeux! quels cheveux d'or! s'écria le jeune homme. D'où diable sort-elle? Eh bien, sers moi le thé.
La jeune fille obéit.
-— Comment t'appelles-tu, hein >
— Clélia.
— Sais-tu que tu me plais !
— C'est bien de l'honneur pour moi, murmurat-elle avec un imperceptible sourire.
— C'est incroyable comme tu es jolie. Si tu veux, je t'emmène avec moi. Qu'en dis-tu >
— Mais, seigneur... balbutia Clélia.
Il lui avait pris les deux mains et la tenait debout devant lui.
— C'est convenu, tu viendras avec moi, repritil; mais d'abord, embrasse-moi.
Et il la saisit brusquement dans ses bras.
Clélia poussa un cri et essaya de se dégager.
— Est-ce pour voir cela que l'on m'a envoyé chercher? s'écria tout à coup André qui entra impétueusement dans la salle et repoussa le seigneur
— Eh! qu'est-ce qui te prend, à toi ! dit celui-ci en devenant pourpre; ne sais-tu pas qui je suis!
— S*il touchait à ma fiancée , notre czar luimême ne serait qu'un homme au bout de mon poing, dit André en dardant sur le barine son regard d'une fierté sauvage.
— Ah! elle est ta fiancée > C'est fâcheux : je vais l'emmener. *
— Si vous persistez dans ce projet, — il adviendra de .moi ce qu'il plaira à Dieu, — mais vous ne sortirez pas vivant d'ici, dit André en saisissant brusquement un escabeau.
— Ah çà, il veut m'assommer celui-là! s'écna le seigneur qui cette fois-ci pâlit.
- — André! André! es-tu fou? hurlait Catherine qui s'était jetée à genoux et faisait des signes de croix précipités.
— Le barine ! menacer le barine ! murmurait Ivan glacé d'épouvante.
Clélia s'était jetée sur la poitrine d'André, elle lui abaissa le bras doucement.
— Calme-toi, lion farouche, je me charge de tout arranger, dit-elle en lui effleurant presque la joue de ses lèvres.
En sentant cette haleine tiède courir sur son visage, André sembla devenir aussi faible qu'un enfant ; il chancela et alla s'adosser tout pâle contre la muraille.
Clélia se retourna vers le barine :
LES CRUAOTlte DB L'AMOUR
— Tu es gentilhomme, n'est-ce pas, et capable de tenir un serment? lui dit-elle en français.
— Si je suis gentilhomme, on ne s'en douterait guère à voir de quelle façon on me traite ici, dit le jeune homme encore tout tremblant de rage. Mais on s'en apercevra à la manière dont je me vengérai.
— Tu pardonneras à ce garçon, quand tu connaîtras les motifs qui Tout fait agir.
— Ah çà! qui es-tu, toi, pour me parler sur ce ton ? Est-ce que tu te crois mon égale, parce que tu as appris le français ayec quelque femme de chambre de ta maîtresse?
— Je suis ton égale, en eflFet, dit Clélia, et nous avons dû nous rencontrer souvent dans le monde. Mais, puisque tu ne me reconnais pas, je ne' te dirai mon nom que si tu me jures de ne révéler à personne que je suis ici.
— Il me semble en eflFet connaître votre visage, dit le jeune homme en considérant plus attentivement Clélia. Mais... parfaitement! vous êtes la comtesse Grégorowna. Il est impossible de vous oublier lorsqu'on vous a vue une fois.
— Vraiment > dit Clélia avec un sourire moqueur, eh bien, me jurez-vous de ne4^uiiàis dire que je me suis réfugiée dans cette ferme >
— Je le jure sur ma vie. Mais par le ciel, quel malheur vous a frappée > que faites-vous ici >
— Je me suis enfuie de chez moi parce que Ton voulait me marier contre mon gré, voilà tout. Je tiens à disposer de moi-même.
— Vous avez mille fois raison et vous pouvez être sûre de ma discrétion, d'ailleurs vous êtes sur mes terres ; vous trahir serait manquer à tous les devoirs de Thospitalité, mais pourquoi cet insolent moujik vous nomme-t-il sa fiancée >
— Il a pris ce prétexte pour pouvoir me défendre, dit Clélia. Je vous prie, pardonnez-lui sa vivacité,
' — Si ce n'était pas une telle bouche qui demande sa grâce, je le ferais envoyer et pour longtemps eii Sibérie, dit le barine en reprenant l'idiome russe, mais voué avez sur moi un pouvoir dont vous ne vous doutez pas : depuis que je vous ai aperçue dans le monde, vous êtes pour moi l'étoile inaccessible qui brille à l'horizon. — Je dis cela tout franchement comme je le pense. — Aussi je consens à tout oublier pour vous prouver que je suis votre esclave.
Un sourire méprisant effleura les lèvres de la jeune fille.
— Tu entends ; André > je te pardonne, continua Pénoutchkine en frappant sur l'épaule du jeune
homme. Tu as voulu me tuer, je daigne Toublier au point que je te demande de nous mettre sur la piste de quelque loup, moi et les compagnons qui vont me rejoindre. Ça va-t-il >
— Oui, dit André qui avait consulté Qélia du regard, vous me retrouverez sur la .lisière du bois. • , ^
Il aUa prendre sa carabine et sortit aussitôt.'
Catherine se précipita aux pieds du barine et l^î -* embrassa les genoux.
• — Ah ! que tu es bon ! disait-elle, ah ! que tu es bon !
— Ce n*est pas moi qu*il faut remercier, c*est la comtesse Clélia Grégorowna, dit Pénoutchkine en repoussant la paysanne.
Catherine se traîna jusqu'à Clélia, qui la releva et Tembrassa.
— Essuie tes yeux, voyons ! dit-elle. Tu ressembles à ma chère nourrice, et quand je la voyais pleurer, je pleurais aussi.
Bientôt les amis de Pénoutchkine arrivèrent, ils ne descendirent pas de voiture et appelèrent de la porte.
— Hâte^toi, Alexandrovitch, disaient-ils, la matinée est déjà avancée, nous serons pris par la nuit.
— Ne vous montrez pas à eux, dit le jeune sei-
LES CKUAUTéS DE l'aMOUR 6x
lll'l' - ■ 1^1 ■ " ■ I I I M .-I.I 111^ llll ■ I ■■
gneur à Clélîa, vous êtes bien trop belle pour une paysanne.
— Vous vous y êtes trompé, cependant, ditelle.
— J*ai été ébloui, aveuglé, mais mon cœur, lui, ne se trompait pas.
Pénoutchkine appela ses chiens, baisa la main de la jeune comtesse, puis sortit en lui jetant un , regard humble et languissant.
André revint tard dans la soirée. Clélia avait ^oulu qu'on l'attendît pour le souper.
— Le repas est triste lorsqu'il manque un convive, disait-elle.
Catherine était inquiète et soupirait à chaque instant, elle ne pouvait croire que le barine eût sincèrement pardonné à André.
— A la chasse, une balle perdue, c'est si facile, disait-elle.
Clélia, par moment, partageait ses craintes, mais André revint tout couvert de neige et un peu las.
— Que saint Serge et la bonne Sainte-Vierge soient loués ! s'écria Catherine en le voyant.
— Eh bien! chère mère, croyais-tu que le
LES CRUAUTÉS DB L'aMOUR 6$
loup m*avait croquée dit le jeune homme en riant.
— Le loup, non pas... grommela Catherine qui n'acheva pas sa pensée et servit le souper.
— Voyons, raconte-nous ta chasse, André, dit Clélia, qui avait ressenti un singulier mouvement de joie en voyant revenir le jeune homme sain et sauf.
Un sourire dédaigneux plissa les lèvres d'André.
— Ils se sont mis à cinq pour tuer une malheureuse louve,, dit-il, et encore ils Tout manquée, et elle s'est retournée contre eux. Le seigneur Pénoutchkine Ta échappé belle.
— Ah! comment est-ce arrivé? dis-nous cela, s'écria Mâcha.
— Voici, répondit André. Us avaient tiré leurs cinq coups de carabine: trois balles allèrent couper quelques brindilles aux sapins; deux seulement portèrent. La bête était atteinte à l'épaule et avait une oreille emportée. Les chasseurs étaient si sûrs de l'avoir tuée, qu'ils coururent à elle; mais la louve se releva furieuse et s'élança sur eux. Tous s'enfuirent, à l'exception de Pénoutchkine, qui fut renversé et se mit à pousser des hurlements affreux. Je n'étais pas loin ; j'accours. Les cris du seigneur dominaient les aboiements des chiens, qui, mieux avisés que les hommes, se tenaient à
LE» CRUAUTE DE L'aMOUR