‹ Les cruautés de l'amourChapitre 3 sur 9 · MM · texte numérisé non relu

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distance. Le banne est, en effet, dans une position fâcheuse, me dis-je, éprouvant malgré moi une invincible envie de rire. Je ne pouvais tirer de peur d*atteindre Thomme, mais les loups et moi nous sommes de vieilles connaissances, je bondi» sur la bête et je lui enfonce dans le crâne mon couteau de chasse avec tant de force qu*il s*est cassé dans la blessure, mais Tanimal est mort sur le coup.

— Quelle audace! Sais-tu que tu es admirable I s'écria Clélia. Ainsi tu lui as sauvé la vie à ce Pénoutchkine, tu es dégagé envers lui maintenant.

— Il ne m'a même pas remercié et il me déteste plus que jamais; cela m*i9iporte peu. C'est autre chose qui m*inquiéte ; vous lui avez avoué ce matin qui vous étiez. Etes-vous . sûre qu'il gardera le secret ?

— Androwcha, tu oublies ceci: je suis une riche héritière qui n*a pas encore fait choix d*un mari, dit Clélia avec un sourire amer.

André leva sur elle son beau regard lumineux.

— Tu ne comprends pas, continua-t-elle ; c'est juste, ton cœur est simple et honnête. Eh bien, Pénoutchkine, qui a gaspillé sa fortune, ne serait pas fâché d'épouser la mienne ; il sera discret.

— Moi, qui ai plus vécu qu'André, j'ai deviné la pensée du barine quand il a pardonné si vite, di)

Ivan ; certainement, il songe à épouser la demoiselle.

— C'est un seigneur, dit André avec un imperceptible froncement de sourcils, il peut penser à elle sans ToSenser.

— Ce n'est pas à moi qu'il pense, c'est à mon argent, dit Clélia; mais qu'importe! cela nous rend certains de sa discrétion ; c'est tout ce qu'il faut.

Il était tard, on se sépara bientôt.

André, malgré la fatigue qu'il éprouvait, ne put dormir cette nuit-là. Il cherchait à se rendre compte de l'état singulier dans lequel était plongé son esprit depuis quelque temps. Il constatait qu'une seule pensée l'occupait, qu'un seul nom était sur ses lèvres, qu'un être qu'il ne connaissait pas quelques mois auparavant était devenu l'unique intérêt de sa vie et avait jeté comme un voile sur ses affections anciennes. Il se demandait comment il avait pu en arriver là et pourquoi il ne s'était pas mieux défendu de cet amour insensé dont il avait dès le premier jour deviné le danger.

Il s'était imaginé trouver un refuge auprès d'Akoulina, pour laquelle il croyait avoir dt l'amour; mais, à côté d'elle, il s'était ennuyé et avân songé à Clélia. D'ailleurs, il ne pouvait plus retouiner dans la maison d'Antonowitch depuis qu'il

était ostensiblement le fiancé de sa prétendue cousine. Ces fiançailles simulées avaient achevé de porter le trouble dans son âme en précisant ses sentiments : il était amoureux d'une femme aussi inaccessible pour lui que pour le phalène obscur la lune resplendissante vers laquelle il s'efforce de monter dans la nuit. Le mouvement de folle rage qui s'était emparé de lui lorsqu'il avait vu Pénoutchkine entourer de ses bras la taille de Clélia l'avait éclairé définitivement sur l'état de son cœur: ce n'était pas l'irritation de voir insulter devant lui une noble demoiselle prise pour une paysanne, mais bien un sentiment de jalousie, douloureux et violent, qui l'avait animé.

Mais, dans cette journée si agitée, il y avait eu un moment plein dé douceur dont André ne voulait pas se souvenir et auquel, malgré lui, il revenait saiis cesse : un instant la jeune fille s'était appuyée sur sa. poitrine, il avait respiré le parfum de ses cheveux et senti près de ses lèvres voltiger un souffle léger. Toute sa vie s'effaçait devant cette minute d'ivresse. Cependant, il se répéta cent fois que tout cela était de la folie, qu'il fallait chasser de son esprit ces pensées coupables, et, le lendemain, lorsqu'il se leva, après une nuit d'insomnie, il était résolu à dompter son cœur et à revenir à la raison.

Il prit son meilleur cheval et passa toute la journée dehors; il tua quelques corbeaux qu'il ne ramassa pas et un renard qu'il rapporta à la ferme.

Clélia s'était mortellement ennuyée et impatientée pendant cette journée. Catherine avait eu à souffrir de sa maussaderie, Mâcha avait été rudoyée, puis la jeune fille s'était excusée, prétextant un grand mal de nerfs. Les deux femmes étaient tout attristées de la voir ainsi.

Lorsque André revint, Clélia lui dit brusquement, moitié riant, moitié fâchée:

— Tu sais, je n'entends pas avoir un fiancé qui sorte ainsi sans ma permission.

— Labarynia daigne semoquerdemoi,dit André.

— Je veux être la maîtresse au logis et il faudra que mon mari m'obéisse, continua-t-elle.

André la regarda un instant.

— Les paysans ne sont pas ce que vous croyez, dit-i! avec une singulière expression, ils battent leurs femmes et ce sont eux qui commandent.

— Est-ce vrai, cela, Katia> s'écria la jeune coçitesse.

— Ivan ne me bat pas, dit Catherine, mais cela est cause que l'on se moque quelquefois de lui au village.

Aussitôt après le souper, André, prétextant une grande fatigue, se retira dans sa chambre.

68 LES cRUAtmfcs DE l'ahour

Le lendemain il allait repartir comme la veille pour passer la journée loin de la ferme lorsque sa mère l'arrêta comme il se mettait en selle.

— Reste, André, lui dit-elle, la demoiselle était toute soucieuse hier, j'ai peur qu'elle ne soit souffrante, elle a besoin de sortir un peu, tu attelleras le traîneau.

— Fedor le fera et promènera la demoiselle.

— Mais peut-être aime-t-elle mieux que ce soit toi.

— Pourquoi donc, ma mère> s'écria André; Fédor sait conduire les chevaux aussi bien que moi.

Et il lâcha la bride à son cheval qui partit au galop. En s'éloignant, le jeune homme éprouva un affreux serrement de cœur; il fut sur le point de revenir en arrière; mais il triompha de cette faiblesse et s'enfonça dans le bois.

Le soir, Clélia ne lui parla pas. Elle avait refusé de sortir et semblait triste. André se sentit une sorte de remords. Le lendemain, il resta.

— Voulez-vous faire un tour en traîneau > dit-il à la jeune fille après le premier repas.

— Je devrais te refuser, dit-elle, mais j'ai envie de voir la neige. Allons!

Ils partirent.

André s'aperçut que les deux jours qui venaient

de s*écouler et pendant lesquels il avait lutté contre lui-même n'avaient eu pour résultat que de rendre son amour plus ardent. Il craignait de ne pouvoir dominer l'émotion qui le gagnait en se retrouvant si près de celle qu'il voulait fuir, et il lui fallait toute son énergie pour se souvenir que ce n'était pas vraiment sa jeune fiancée qu'il emportait ainsi à travers les steppes de neige, mais bien une grande dame qui se jouait de lui.

Par instant, un mouvement de colère faisait bondir son sang.

— Dans ce désert, où elle est seule avec moi, elle n'éprouve pas la moindre inquiétude, se disaitil, elle me méprise trop pour me craindre.

Et il jeta sur elle quelques regards que, par bonheur, elle ne comprit pas.

Lorsqu'il rentra, il était mécontent de lui-même; il s'en voulait d'avoir consenti à cette promenade, d avoir été sans énergie et sans volonté.

— Bientôt je deviendrai lâche, se disait-il; les nuits sans sommeil m'épuiseront et un enfant aura raison de moi. Il faut que je trouve un moyen de sortir de cet état.

Quelques jours plus tard, il s'habilla pour la chasse et partit de grand matin. Avant de monter à cheval, il embrassa sa mère.

— Je tuerai un loup aujourd'hui, lui dit-il avec un rire éclatant.

Catherine rentra dans la maison toute troublée, elle n'aurait pu dire pourquoi, mais son cœur de mère, qui s'alarmait souvent pour peu de chose, avait reçu une secousse douloureuse en voyant partir son fils. Elle n'avait pas osé essayer de le retenir, elle savait bien que cela eût été inutile. Elle demeura un instant comme pétrifiée sur le seuil de la porte, puis rentra, les yeux pleins de larmes, et, s'agenouillant sur le banc de bois scellé à la muraille, elle fit une longue prière devant l'image de saint Serge.

Son intention était de garder pour elle seule son inquiétude, mais au milieu du déjeuner elle poussa tout à coup un grand cri.

En levant par hasard les yeux, elle venait de voir sur la muraille les armes d'André accrochées en croix comme à l'ordinaire.

— Seigneur! il n'a pas pris sa carabine, s'écriat-elle. Je savais bien qu'il méditait quelque folie!

Clélia pâlit et regarda Catherine avec angoisse.

— Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce que tu as ? dit Ivan en posant violemment son verre sur la table.

— André a oublié son fusil, dit-elle; tiens, regarde, toutes ses armes sont là.

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Ivan se retourna :

— Eh bien! dit-il, c'est qu'il aura pris celles de Fédor.

— Oh ! non, dit Fédor, pas possible. Mon fusil ne vaut rien et André le sait.

— Il aura trouvé en route un ami qui lui en aura prêté un; d'ailleurs, s'il n'a pas pris ses armes c'est qu'il n'en avait pas besoin.

— Il m'a dit qu'il tuerait un loup.

— Allons! allons! tu es folle. Ne vas-tu pas pleurnicher à présent? Tu t'imagines que ton fils a toujours trois ans et qu'il ne peut faire un pas ans toi.

— Hélas I un malheur est si vite arrivé ! dit Mâcha.

— Bon I voilà l'autre ! s'écria Ivan en frappant du poing sur la table. Finirez-vous, enfin >

En entendant son grand-père faire la grosse voix, le petit Fedia se mit à pleurer.

— Ah! vous me faites peur à la fin! s'écria Clélia qui s'enfuit en pleurant aussi.

Elle se sauva dans sa chambre et s'assit au bord de son lit toute surprise de se sentir si (vivement émue.

— Suis-je folle ? se dit-elle. Qu'est-ce donc que 'ai } Il me semble que s'il arrive malheur à ce garçon, c'est moi qui en serai cause.

Catherine vint la rejoindre dans sa chambre.

— Que tu es bonne, lui dit-elle, tu partages même nos peines.

— Voyons, dis-moi la vérité I s'écria la jeune fille, pourquoi es-tu inquiète comme cela ?

— Je ne sais, un pressentiment ; une mère s'effraie si vite ! Il m'a semblé qu'André était singulier ce matin : ses yeux brillaient plus encore que de coutume. Il m'a embrassée, puis a poussé un éclat de rire qui m'a fait mal.

Clélia baissa la tête.

— Mais que crains-tu, enfin, dit-elle d'une voix presque timide, a-t-il donc quelque raison pour mourir?

— Mourir I que dis-tu là ? mon fils croit en Dieu, et il n'est pas fou, s*écria Catherine, rien ne lui manque ici, il est heureux.

— Alors que crains-tu ?

— Que sais-je, un malheur, une imprudence, il est si audacieux.

-^ Mais il est adroit aussi, et fort, il ne lui arrivera rien, dit Clélia, qui reprit toute sa tranquil^ lité.

Catherine aussi se calma un peu et vaqua aux soins du ménage; mais la journée fut triste. Au dehors il faisait sombre, une tourmente s'était

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élevée et soulevait la neige, qui bientôt tomba à gros flocons.

Clélia, à travers les vitres, la regardait tomber. Ainsi secouée par le vent, la neige semblait sale, couleur de cendre, elle tourbillonnait, fuyait, puis revenait dans un tumulte silencieux ; par moment elle paraissait remonter, puis Toeil fatigué ne savait plus distinguer si elle montait, descendait ou oscillait seulement en restant stationnaire. A une trouée, brusquement creusée par la bourrasque, Tillusion se dissipait.

Le soir vint ; après avoir longtemps attendu 01/ se mit à table sans André.

Ivan, à son tour, baissait la tête, mais il ne parlait pas et cachait son inquiétude. A chaque instant Mâcha se signait et Catherine allait entre-bâillerla porte et prêtait Toreille.

— Il neige toujours, disait-elle en revenant. Clélîa, ejle aussi, prêtait Toreille au moindre

bruit; ses remords lui revenaient, elle se sentait coupable et eût donné la moitié de sa fortune pour voir le jeune homme apparaître dans Tencadrement de la porte.

Tout ^ coup, elle tressaillit.

— J'entends quelque chose I dit-elle»

Tous retinrent leur souffle.

Le bruit, amorti par la neige, du galop d'un

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cheval, s'affirma bientôt. Catherine courut à la porte.

— Cestluil c'est lui! Il revient! sécria-t-elle. Etions-nous bêtes !

Peu après, André entra dans la salle.

En le voya.nt, Clélia ne put retenir un cri d'eflEroi et d'admiration.

Le jeune homme était couvert de sang, tête nue, les chdVeux en désordre et pleins de neige. Une expression étrange de sauvagerie joyeuse et héroïque illuminait son visage. Ses yeux clairs étincelaient. Il portait sur l'épaule le cadavre d'un loup de grande taille.

— Est-ce que je vous fais peur, barynia ? dit-il à la jeune fille; la bête est morte, ne craignez rien.

— Tu ne peux t'imaginer combien tu es beau et terrible ! dit-elle..

— Pourquoi me dites-vous cela > murmura André.

— Je le dis parce que c'est vrai. Si un peintre était ici, il me comprendrait.

— Certainement il est beau, mon fils! s'écria Catherine qui se.haussa pour l'embrasser.

André laissa glisser l'animal à terre.

— Mais le sang va couler sur le plancher, dit Ivan»

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— Celui-là n'a pas perdu une goutte de sang, dît André; on ne trouvera sur sa fourure ni le trou d*une balle ni celui d'un poignard, je l'ai étranglé avec les deux mains que voilà.

— Mon Dieu ! il est fou 1 s'écria Catherine, il ne chasse plus, il se bat avec les bêtes fauves, c'est donc exprès qu'il n'avait pas emporté ses armes l Eh ! bien ! et tout ce sang qui est sur toi ?

— C'est le mien. L'animal ne s'est pas laissé tuer comme cela sans rien dire, il s'est bien défendu. J'avais cette idée d'attaquer la proie avec les seules armes que Dieu m'a données.

— Pourquoi as-tu fait cela, enfant ? dit Ivan avec jgravité.

— Je me sentais devenir lâche, et je croyais n'avoir plus de force. J'ai voulu voir, répondit le jeune homme.' '

— Tu as bien fait, dit Ivan.

Catherine se signa et cracha par terre en entendant une pareille chose ; puis elle alla chercher le souper d'André qu'elle avait tenu au chaud.

Le jeune homme s'assit à table et but avidement, mais mangea peu ; et, comme pris de paresse et de somnolence, il mit sa tête dans ses mains et demeura immobile, répondant à peine aux questions dont on l'accablait.

Bientôt, les paysans allèrent se coucher. Clélia

76 LES cRUAxrrÉs de Camouk

resta seule en face d* André quî ne la voyait pas. *

Elle posa la main sur le bras du jeune homme.

— Pardon, dit-il en relevant vivement la tête, je suis impoli... La tempête brutale m*a soufflé au visage pendant de longues heures, la chaleur de la chambre m*engourdissait.

— André, dit'Clélia doucement, qu'est-ce que tu as? dis-le-moi.

— Je crois que j'ai la fièvre, dit-il en essayant de dégager son bras*

— Tu feins de ne pas me comprendre, mais je vois bien que depuis quelques jours il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire. Ouvre-moi ton cœur, je t'en prie.

— Vous ouvçir mon cœur, que demandez-vous làl s'écria le jeune homme d'une voix qui effraya Clélia. Vous voulez que je déchaîne la bête fauve que j'enferme en moi et qui me ronge; vous voulez l'entendre hurler, la voir se débattre dev^-iit vous. N'en avez-vouspas peur? Ouil c'est vous quî l'avez fait naître et grandir; vous croyiez que c'était un agneau; c'est un lion sauvage; ne jouez pas avec lui.

— Tu es vraiment très-bien ainsi : l'éclat de tes yeux #6t incomparable, dit Clélia, qui, la tête ap*

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puyée sur sa main, reg^dait André avec une admiration insolente.

— Ne riez pas, madame, dit-il; vous n'avez pas le droit de me mépriser. Je suis loin de vous, mais j'ai le cœur plus haut que beaucoup de vos égaux : ceux-là consentent à être l'esclave et le jouet d'une femme coquette; je me croirais méprisable si je faisais comme eux. Ici, nous sommes simples et rudes, nous ne savons pas mettre dans notre voix cette inflexion caressante qui vous prend comme dans un lacet, nous n'entendons rien à ces regards si doux qui vous entrent dans le cœur et qui pourtant ne veulent rien dire. Par désœuvrement, par habitude, je ne sais pourquoi, vous m'avez regardé avec ces regards-là! protégée par votre orgrueil, vous avez daigné m'éblouir avec la tranquillité du soleil, qui sait bien qu'on ne peut pas l'atteindre. Eh bien! je ferme les yeux, je ne veux pas devenir fou. Ah! vous voulez le savoir? Oui! c'est pour vous firir que je cours dans les bois et que je recherche la compagnie des bêtes sauvages, c'est pour faire taire mon sang que je me bats corps à corps avec les loups, je veux tuer cet amour outrageant pourvous, mortel pour moi. Je sais bien que je vous prive d'un passetemps qui vous plaisait, mais c'est avec ma vie que vous jouez.

— Tu es méchant, André, on ne m'a jamais

parlé ainsi, dit délia; je quitterai ta demeure puisque ma présence t'irrite.

André devint pâle et regarda Clélia avec épouvante.

— Vous voulez partir d'ici, s'écria-t-il après un instant de silence, et c'est moi qui vous chasserai! Je deviens fou, voyez-vous, j'ai élevé la voix, je me. suis plaint de vous. Un moujik vops parler de la sorte I c'est que j'ai la fièvre, je vous l'ai dit, j'ai senti aujourd'hui les dents d'un loup m'entrer dans" la gorge, j'ai perdu beaucoup de sang, je ne suis pas comme d'ordinaire, pardonnez-moi, dites-nioi que vous ne partirez pas.

— Je resterai, mais, je t'en prie, calme-toi, dit Clélia. Qu'as-tu donc pour être si pâle? ton front brûle, tu es malade. Mais mon Dieu! s'écria-t-elle, son sang coule encore, il va s'évanouir.

— Ne craignez rien ; tout à l'heure, quand vous avez dit que vous partiriez, j'ai cru que j'allais mourir, maintenant c'est passé. Tout ce que j'ai dit, oubliez-le et pardonnez-moi. Je serai votre esclave, votre fiancé puisque vous le voulez, jusqu'au jour où vous retournerez chez vous; alors, nous verrons.

. — Tais-toi, enfant, tu es dans une étrange exaltation ce soir, dit Clélia en comprimant avec son mouchoir la blessure qu'André av^t au cou.

Vous êtes étonnants, ici, vous ne faites attention à rien; un seigneur, dans Tétat où tu es, serait entouré de médecins et gémirait dans son lit.

— Bahl ce n'est rien, un peu de sang de moins cela fait du bien.

— Et c'est à cause de moi que tu te fais dévorer parles loups, reprit la jeune fille; si tu avais été tué je n'aurais plus pu vivre tranquille; tu crois peut-être que je n'ai pas de cœur et que tu m'es indifférent, tu te trompes; je te jure que si tu étais mon égal je t'aimerais de toute mon âme.

Quelques brises tièdes commençaient à courir dans Tatmosphère, les rivières brisaient leur fourreau de glace, la neige s*amollissait aux rayons plus chauds du soleil. C'était la fin de Thiver et le printemps préparait sa venue. Il s'annonça d'abord par un abominable gâchis de boue et de neige mêlées, les rues du village devinrent des fondrières infranchissables par-dessus lesquelles on jetait des ponts. Dans les champs, la neige, qui tenait encore par places, ressemblait à un vieux drap troué; le tracé des routes et des sentiers reparaissait; au loin les pins s'enveloppaient d'un brouillzird violet; plus près, ils reprenaient leur couleur sombre et laissaient tomber de leurs branches les derniers lambeaux de givre.

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Bientôt tout vestige de neige disparut et les travaux des champs commencèrent.

La ferme s'anima: les volailles reprirent position dans la cour; les pigeons roucoulèrent sur le toit; on donna de l'air aux étables, on ouvrit les greniers, on descendit de blé pour les semailles.

Le matin, deux paires de bœufs partaient attelés aux charrues et les hommes restaient dehors toute la journée.

D'ordinaire André, bien qu'il fût chasseur, prenait plaisir aux travaux des champs, mais cette année^ là il ne sembla pas s'apercevoir que le printemps fût venu. Quand [Clélia dormait encore ou .était à sa toilette, il passait des heures entières absorbé, ne disant rien, n'écoutant rien.

— André! André! tu rêvasses trop, lui dit un jour son père en le voyant accoudé à la table les regards fixés sur le plancher, ne viendras-tu pas aux champs >

André fit signe que non.

Le paysan haussa les épaules.

— Il faut marier ce garçon-là ! grommela-t-il en s'en allant.

Dans l'après-midi André courait avec Clélia à travers la campagne. Ils allaient voir les premières feuilles ouvertes, le premier buisson en fleur. La jeune fille s'émerveillait de tout, elle demandait le

nom de chaque arbuste, de chaque plante. Une grenouille effrayée, plongeant brusquement dans^ une flaque d'eau, la faisait rire comme une enfant, elle criait de peur quand un insecte traversait le sentier, ou bien elle s'arrêtait, un doigt sur les lèvres, pour regarder un oiseau qui sautillait près d'eux de branche en branche.

André lui disait le non de l'insecte, lui racontait les mœurs de l'oiseau.

— Comme tu es savant ! disait Clélia.

Ils rencontraient souvent des paysans qui lessaluaient de loin et leur criaient :

— Eh bien, à quand donc la noce >

Ou bien l'on disait gaiement à André, en lui fçappant sur l'épaule :

— Est-il heureux, ce gaillard-là !

— Pauvre garçon ! murmurait Clélia, comme tu supportes patiemment tous ces ennuis I

— Quoi donc > disait André, n'a-t-il pas raison? Je vous vois à toute heure, votre bras s'appuie sur le mien, vous ne vous irritez pas si mon regard s'arrête, sans pouvoir s'en arracher, sur votre beau visage. Je suis parfaitement heureux.

Un bruit singulier commençait à se répandre dans le village : on disait que la nièce d'Ivan Ivanovitch n'était pas sa nièce, mais bien une dame du monde qui avait commis un crime et que la police

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recherchait. Elle avait promis une somme considérable à Ivan s'il réussissait à la dérober aux poursuites, ses fiançailles avec André n'étaient qu'une tromperie de plus. C'était Akoulina qui avait mis cette histoire en circulation. Elle assurait que lors-* qu'il ne se savait pas observé, André pariait à la dame comme on parle à un supérieur. Ce bruit commençait à - prendre de la consistance. André en fut informé et s'en inquiéta assez vivement à cause de la portion de vérité* qu'il contenait^

Un jour, il faisait chaud déjà, Clélia s'était étendue à l'ombre d'un taillis ; André était près d'elle. Ils ne parlaient pas, La lumière dorée du soleil se' glissait en minces fils par les entre-croisements des branches et sautillait à la pointe des herbes. Un rossignol chantait dang un arbre voisin. André regardait la jeune fille qui, par instant, le regardait aussi tout en mordillant une fleur.

Tout à coup, avec son oreille de chasseur, André . distingua un iiïiperceptible froissement dans les buissons.

— ' Il y a quelqu'un là, se dit-il.

Et il se pencha vivement vers Clélia.

— Reprenez votre rôle de paysanne, lui dit-il, nous sommes épiés... Ahl ma douce chérie! continua-t-il à haute voix, il n'arrivera jamais ton père, ni le jour dç notre mariage non plus !

84 LES CRUAUTÉS DE l'aMOUK.

— Mais tu saîs bien que mon père Voyage et que son retour dépend du caprice des maîtres, dit Clélia.

•— Tu prends cela bien tranquillement, toi» Tu ne vois donc pas comme je suis malheureux ? Si tu m*aimais autant que je t'aime, tu partagerais ma peine.

— Voudrais-tu dire que je ne t'aime pas ?

— Oui, je le dis, et cela est certain.

— Que faudrait-il faire pour te prouver le contraire ?

— Eh bien, si tu m'aimes, embrasse-moi, s'écria André en passant son bras autour de la taille de Clélia.

— Je t'embrasserais très-volontiers, dit-elle» mais cela ne serait pas bien,

— Qui t'a appris cela> Quel mal y a-t-il à donner un baiser à l'homme avec lequel on passera toute sa vie >

— S'il n'y a pas de mal, je le fais de tout mon cœur, dit Clélia en effleurant de ses lèvres, le front du jeune homme; es-tu content, maintenant?

— Oui, dit André d'une voix très-basse.

Quelques instants après un homme sortait du

taillis; il feignit d'apercevoir les jeunes gens pour la première fois et s'approcha d'eux. C'était un ami

d'André. Il avait voulu voir si les méchants propos qm couraient étaient fondés.

— Ah! Ivanovitch! s'écria-t-il, justement je te cherchais.

— Puis-je t'être bon à quelque chose? dit André.

— Voici: je voulais te demander si tu consens à ce que je sois le parrain de to;i premier-né.

— C'est convenu, dit le jeune homme en serrant fortement la main de son ami.

Un soir que Clélia rentrait à la ferme avec André, Catherine lui tendit une lettre.

— Mon Dieu ! c'est de Pavel, dit-elle en brisant vivement le cachet.

Puis elle lut à haute voix :

« Chère et respectée demoiselle, c Votre tuteur est mort subitement hier dans la matinée. Le pauvre barine a eu un coup de sang et a quitté le monde sans avoir repris connaissance. Que Dieu reçoive son âme dans le paradis ! « Maintenant vous voilà libre et maîtresse de votre fortune. Vous pouvez rentrer chez vous et ne plus craindre les contrariétés. Mme Prascovia quittera le château aussitôt votre arrivée, à moins que vous n'en décidiez autrement. J'aurai l'hon-

neur de venir vous chercher après-demain matin, lorsque toutes les cérémonies dea funérailles seront terminées.

€ Je baise respectueusement le bord de votre robe.

€ Votre père nourricier, bien heureux de vous

revoir, et qui peut se dire le plus dévoué de vos

serviteurs.

« PAVEL pÉTRovrrcfl. »

Après la lecture de cette lettre, Clélîa leva les yeux sur André. Il s était laissé tomber sur le banc, pâle comme un mourant, et la regardait d'un air égaré.

— Comme cela, il est mort tout d'un coup, le pauvre homme, disait Catherine; qui aurait pu s'attendre à cela>... Qu'est-ce que tu as donc, André ? ajouta-t-elle en voyant la pâleur de son fils, tu es tout blanc.

— Ce. n'est rien, ma mère, c'est la joie d'apprendre que la barynia est enfin délivrée de ses ennuis.

Après avoir dit ces mots, d'une voix étranglée, André sortit de la salle précipitamment. Il s'enfuit dans une grange et, se jetant sur un monceau d'herbes coupées, pour la première fois de sa vie, il se mit à pleurer comme un fou.

Le surlendemain, vers le milieu du jour, toute la famille divan Ivanovitch était réunie devant la porte de la ferme, autour d'une légère calèche attelée de deux chevaux noirs. Pavel était sur le siège, et un jeune serviteur qu'il avait amené avec lui l'aidait à placer les bagages.

Plusieurs moujiks s'étaient arrêtés au bord du chemin et contemplaient d'un air indolent ces préparatifs de départ.

Tout était prêt. Clélia, qui avait repris son costume véritable, embrassa Catherine, qui pleurait à chaudes larmes, puis Mâcha, qui pleurait aussi; elle embrassa Ivan, Fedor et le petit Fedia, puis elle monta en voiture.

88 LES cRUAxrrÉs de l'amqur

André était à cheval, il voulait escorter la jeune fille l'espace d'une verste ou deux.

— Ah ! j*ai le cœur gros en partant d'ici, dit-elle en jetant un regard sur la ferme, sur la fenêtre ouverte de la chambre qu'elle avait habitée, sur tous ces braves gens désolés.

— Nous étions si bien accoutumés à vous, dit Catherine à travers ses larmes ; comme la maison va nous sembler vide ! comme nous serons tristes, à présent !

— Soyez sûrs que je n'oublierai jamais les jours que j'ai passés près de vous, dit Clélia, ils seront peut-être les meilleurs de ma vie. Voyons, ne pleurez pas ainsi... pour un rien, je pleurerais aussi.

— Allons! allons! s'écria Pavel, soyez donc raisonnables, mes bons amis, ne dirait-on pas que nous portons quelqu'un en terre ? Parbleu ! on se reverra, nous n'allons pas si loin, nous ne partons pas pour toujours.

— Il a raison, dit Clélia, nous nous reverrons souvent, vous viendrez passer quelques mois au château. Au revoir, mes chers amis, et merci de votre bonne hospitalité.

— Que le ciel vous protège, barynia ! dit Ivan en agitant son bonnet.

— Adieu I adieu I chère demoiselle, soyez heureuse ! dit Catherine en essuyant ses yeux.

La voiture partit au galop. Clélia se retourna et fît encore de la main un signe d'adieu aux paysans, puis la route tourna et elle ne les vit plus.

André galopait à côté de la voiture. Livide, les dents serrées, les yeux cernés d'un cercle bleu, il regardait droit devant lui ; par instant un frisson de fièvre le secouait.

— Celui-là qui ne dit rien est le plus désolé de tous, grommelait Pavel en le regardant à la dérobée.

Clélia n'osait pas parler au jeune homme. Qu'aurait-elle pu lui dire> Elle sentait bien que cette douleur était trop profonde pour être calmée par des paroles banales, elle en ressentait d'ailleurs le contre-coup et une inquiétude indéfinissable lui serrait le cœur.

La journée était chaude, le ciel pur, la poussière, soulevée par les roues de la calèche, s'en allait en nuages d'or sous les rayons du soleil, une alouette chantait en s'élevant très-haut dans Tair. Au bord de la route, les cigales, sans discontinuer, faisaient entendre leur bruit de crécelle.

Arrivé au pied d une petite côte, André s'arrêta brusquement.

— Il faut en finir, dît-il, je n'irai pas plus loin.

Pavel retint ses chevaux.

— Adieu, cher André, adieu ! dit Clélia, ne m'oublie pas. Je penserai souvent à toi.

— Voyez donc , quel temps radieux , dit-il ; l'air sent bon, le soleil brûle ; on dirait un jour de fête. N'est-ce pas un bon présage pour le départ ?

— Que veulent dire ces paroles incohérentes > perds-tu l'esprit, André ? s'écria Clélia.

Le jeune homme sourit.

— Ah I si j'étais fou ! dit-il.

— Mais, qu'as-tu > Ton regard est effrayant...

— Adieu I cria-t-il. Adieu, ma belle fiancée I

Et il s'enfuit à travers champs.

— Que saint Serge nous protège! murmura Pavel, le malheureux a pris son rôle au sérieux !

Clélia, penchée hors de la voiture, suivait du regard le jeune homme dont le cheval semblait emporté.

Tout à coup elle vit tomber André et entendit ua coup de feu.

Un cri d'horreur s'échappa de ses lèvres.

. — Il s'est tué! crîa-t-elle. Misérable folle que je suis, je Taimais !

Pavel, sans hésiter, lança son attelage à travers les plantations, dans la direction qu'avait prise André; il se tenait debout sur le siège et explorait des yeux un large espace, tout en dirigeant ses chevaux un peu effrayés par les tressautements de la voiture et les épis de blé qui leur fouettaient le poitrail. Il cherchait déjà depuis quelques instants sans rien découvrir, lorsqu'une des roues de la voiture heurta brusquement un çbstacle qu'elle franchit.

Pavel sauta vivement à terre,

—, C'est la carabine d'André, dit-il, elle est déchargée, en effet,

Clélia s'était caché le visage dans ses mains, ne voulant rien voir ; elle découvrit pourtant ses yeux comme malgré elle.

— Et lui où est-il } dit-elle avec angoisse.

: — Je ne le vois pas, dit Pavel, son cheval l'aura ti'aîné Dieu sait où.

' Il se pencha cependant.

— Ah! du sang! s'écria-t-il, je croyais voir un coquelicot.

Clélia se précipita hors de la voiture.

. — Mon Dieu ! mon Dieu ! mais qu'est-il devenu ?

s'écria-t-cUe, en regEirdant avec désespoir l'impénétrable multitude des blés déjà hauts.

— Tenez, de ce côté, des gouttelettes de sang se sont éparpillées sur les épis, ils sont légèrement inclinés, suivons cette trace.

Clélia s'élança dans la direction indiquée. Pave! marcha derrière elle. Quelques tiges brisées, un faible sillon courbant la tête des épis, les gui^ daient.

Tout à coup, la jeune fille poussa un cri et tomba à genoux.

— Il est là, sans mouvement... ahl Pavel, il est mort! s'écria-t-elle en fondant en larmes.

Pavel s'agenouilla auprès du fils de son ami.

— 11 n'est pas mort, mais c'est tout comme, ditil, il râle. Ahl mon pauvre André, est-ce bien possible !

— André! André! parle-moi! je t'en conjure^ dis un mot; dis-moi que tu me pardonnes! s'écria Clélia. Tu vois bien qu'il est mort, ajouta-t-elle, puisqu'il ne s'éveille pas à ma voix. Mon Dieu! j'ai été coupable, mais la punition est trop cruelle,

— Si beau! si jeune! si brave! Mourir comme

cela! murmurait Pavel.

— Non, ce n'est pas possible! il ne mourra pas, je le sauverai! s'écria la jeune fille avec une exaltation fébrile, que deviendrai-je sans lui> Car je

LES QRUAUTéS DE L'AMOUR 93

Taime! entends-tu > J*ai au doigt son anneau de fiançailles, et je l'épouserai, JQ le jure ici. * Pavel regarda sa maîtresse avec effroi.

— Viens, emportons-le, continua-t-elle, conduisons-le au château, ne perdons pas un instant.

-«- Emportons-le, dit Pavel, mais je crains bien qu'avant notre arrivée il ne soit plus qu'un cadavre.

— Tais-toi, Pavel, tu ne crois pas en Dieu, dit Clélia.

— Ahl que dites-vous là> s'écria-t-il en se signant.

On fit approcher la voiture et Pavel, aidé de son compagnon qui était resté près des chevaux, souleva le blessé avec précaution. Au premier mouvement, un flot de sang jaillit jusque sur la robe de Clélia; la jeune fille faillit s'évanouir, mais elle maîtnsa sa douleur et aida à placer André sur les coussins, puis elle s'assit à côté de lui.

Pavel guida les chevaux par la bride jusqu'à la route ; là, il remonta sur le siège et les lança au galop.

Le voyage fut un long supplice pour Clélia; elle soutenait du mieux qu'elle pouvait le mourant dont elle sentait la tête inerte rebondir sur son épaule. Au moindre cahot, elle tressaillait et s'efforçait d'en éviter le contrecoup au blessé*

94 I^ atUAUTâS DE L'i^OOR

Hii II

— Tu veux donc le tuer, Pavcl? criait-elle; modère tes chevaux.

A d'autres moments, au contraire, elle trouvait qu'on n'avançait pas.

— Plus vite! plus vite! disait-elle alprs. Son sang ruisselle de toutes parts. Encore quelques minutes et il ne lui en restera plus une goutte dans les veines.

On atteignit enfin Wologda, on franchit la porte du château. Encore quelques instants et un tnédecin serait près du blessé.

Tous les serviteurs et toutes les servantes s'empressaient autour du perron pour saluer la maîtresse. Prascovia, en grand deuil, s'avançait aussi d'un air dolent. Elle faillit tomber à la renverse en voyant la jeune fille inondée de sang, le visage bouleversé, les yeux pleins de larmes.

— Seigneur I Seigneur! quelle catastrophe!

s'écria-t-elle.

— Ouvrez les portes! apportez Jcs li ige:, d^ l'eau froide I cria Clélia en pénétrant dans le vestibule.

Puis elle monta en courant le grand escalier,

— Dans quelle chambre faut-il porter le blessé) demanda une femme de chambre ; dans celle du seigneur qui vient de mourir >

LSS CRUAUTÉS DE l'AMOUR 95

— Non! non! dit vivement Clélia, portez-le dans la chambre de mon père.

— Dans la chambre de son père! mnrmura Prascovia. Cette chambre qu'elle n'a jamais laissé habiter par personne et qu'elle vénère comme si c'était une chapelle !... Ce mourant qu'elle nous apporte, est-ce donc un grand dignitaire > demandat-cllè* à un serviteur.

— C'est un moujik, madame.

"— Un moujik ! 4a pauvre fille est devenue folle ! s'écria Prascovia.

Et curieuse, elk monta derrière les hommes qui portaient le blessé.

André fut enfin étendu sur un Ut et Clélia se pencha vers lui pour écouter s'il respirait encore.

— Mon Dieu I il ne viendra donc pas, ce médecin ! s'écria-t-elle avec désespoir.

— Le voici, mademoiselle, dit une voix que Clélia reconnut aussitôt.

— Ah! mon cher OvnikofI venez! venez!

Le docteur entra dans la chambre et remit son chapeau et sa canne à un domestique.

— Du calme! du calme! dit-il, qu'arrive-t-il , donc ? comme vous voilà faite !

• Cléha l'entraîna vers le lit.

—• Ah! ahl dit-il, un accident!

Il tira son mouchoir de sa poche et s^essuya le

96 LES cRuXirris de l'amour

front; puis il prît dans son portefeuille une paire de ciseaux et coupa rapidement Thabit du blessé.

— Donnez-moi de Teau, dit-il.

La blessure apparut un peu au-dessous du sein gauche. Le docteur la palpa longtemps.

— C'est étrange , dit-il , la balle a pénétré de bas en haut. Comment Taccident est-il arrivé }

— Le jeune homme était à cheval, sa carabine s'est déchargée, dit Cléha.

— C'est incompréhensible! Mais qu'importe.

Aide-moi à le soulever, dit-il à Pavel, qui se tenait immobile près du lit.

— C'est bien cela, reprit-il, la balk est ressortie au dessous de l'épaule.

Le blessé eut un spasme convulsif, une écume sanglante lui vint aux lèvres.

— Mon Dieu! mon Dieu! vous l'achevez, docteur, s'écria Clélia; voyez donc, il râle.

— Non, il étouffe, dit Ovnikof; mais, éloignezvous, chère enfant, ce spectacle douloureux vous impressionne trop.

— Non , non , dit vivement Clélia , je reste. Regardez, il ouvre les yeux.

André promena sur les assistants un regard

sans pensée, puis de nouveau il perdit connaissance.

— Ah! Seigneur, comme c'est horrible I dit la jeune fille en cachant son visage dans ses mains.

Le docteur pansa les plaies sans arracher un tressaillement au blessé. On eût pu le croire mort sans le soulèvement pénible et profond de sa poitrine.

— Y a-t-il quelque espoir? dit Cléliacn regardant Ovnikof avec angoisse.

— Je ne puis rien dire encore, répondit le docteur en soulevant ses épaules; la blessure est très-grave, une côte a fait dévier la balle qui, sans cela, allait droit au cœur. Le poumon est traversé, je ne puis répondre de rien.

— Ahl docteur, si vous aimez un peu Tenfant que vous avez vu naître, vous le sauverez! dit Clélia.

— Parbleu! si je vous aime! chère petite; mais vous tenez donc bien à lui?

— Oui, beaucoup, dit-elle en rougissant un peu,

— C'est, ma foi, le plus beau jeune homme que j'aie jamais vu, dit Ovnikof, qui est-ce?

— Le fils d'un paysan; il m'a rendu de grands services. Ahl Pavell s'écria-t-elle, et sa mère! et;

IvanI que vont-ils dire? comment leur apprendre ce malheur >

— Pauvre Katia! pauvres chers amis! dit Pavel en pleurant; ce n'est pas moi qui leur porterai la nouvelle.

— Envoie quelqu'un , faisrleur dire qu'il est arrivé un accident, qu'André est tombé de cheval et que nous l'avons emporté ici pour le mieux soigner. Dis-leur aussi que nous espérons le sauver.... N'est-ce pas, docteur, vous l'espérez?

— Il est jeune, il est fort, peut-être le sauveronsnous, dit-il.

— Je ferai comme vous l'ordonnez, dit Pavel en s'éloigrnant.

Prascovia le suivit pour l'interroger.

— Voyons, enfant, reprit Ovnikof lorsqu'il fut seul avec Clélia, qu'avez-vous ? qu'est-il arrivé?

Clélia baissa les yeux.

— Je crois deviner la vérité, continua le docteur; la blessure de ce garçon n'est explicable que par une tentative de suicide; il a voulu se tuer, et c'est peut-être à cause de vous.

— Oui, c'est la vérité, dit la jeune fille avec résolution et, s'il meurt, c'est dans un couvent que j'irai porter mes remords.

— Allons 1 allons! pas tant d'exaltation, dit Ovnikof, je vous jure de faire tout ce qui est en

mon pouvoir pour le tirer de là; Mais je vous en prie, calmez-vous, votre tête brûle, vous avez la fièvre. Allez quitter cette robe sanglante et vous reposer un peu. Ne craignez rien, je m'installe auprès du blessé et je ne le quitte plus.

Clélia serra la main du docteur avec effusion; puis elle s'éloigna après avoir jeté un long regard sur André.

Prascovîa vint rejoindre la jeune fille dans sa chambre; ,elle s'avança et reprit l'air dolent qu'elle avait préparé pour recevoir son ex-pupille. Lea femmes de chambre déshabillaient Clélia et lui baignaient le front d'eau fraîche. Elle était .à demi couchée sur une chaise longue.

— Chère demoiselle, votre tuteur est mort, dit Prascovia, mon pauvre mari, le compagnon de ma jeunesse.

Et elle se mit à pleurer.

— Oui, oui, je sais, dit Clélia.

— Quel affreux malheur! on l'a enterré hier, je crois que je ne lui survivrai pas.

— Il faut se faire une raison, dit Clélia, vous êtes jeune encore, vous vous remarierez.

— Parler de cela quand la tombe de mon pauvre défunt est encore toute fraîche ! s'écria Prascovia en levant les bras au ciel.

IQO LES CRUAUTÉS DE l'AMOUR

— Excusez-moi, ma tête est bouleversée, dit la jeune fille.

— Peut-être ma présence au château vous déplaît-elle, reprit Prascovia; s'il en était ainsi je partirais à Tinstant.

— Non I non ! reste, je t'en supplie, que veux-tu que je devienne dans l'état où je suis? je ne puis m'occuper de rien,

— La mort de mon pauvre Samaïlof me laisse presque sans ressources; il s'était ruiné... Âh! voici Âlexandra qui me fait signe.

Prascovia alla parler à une servante, et revint bientôt.

— Une visite, mon enfant, dit-elle; on sait déjà que vous êtes arrivée.

— Dites que je suis malade.

— Mais c'est le gouverneur du district avec sa femme, ils viennent nous faire leurs compliments de condoléances.

— Ehl quand ce serait le grand TurcI s'écria Clélia, il s'agit bien de recevoir des visites!

Et elle quitta sa chambre pour retourner auprès du blessé.

— Décidément, il y a un roman là-dessous, se dit Prascovia en descendant au salon. Donner la chambre de son père, retenir le médecin, envoyer promener le gouverneur I Tout cela pour un moujik ?

LES CRUAUTÉS DE VkMOV^ IOI

Pas possible I Ce paysan est un prince déguisé.

— Mon Dieu! docteur, est-ce qu'il est plus mal? dit Clélia en voyant Ovnikof penché vers le blessé, lorsqu'elle rentra dans la chambre.

— Il peut à peine respirer; le sang ne coule plus de la blessure. Je crains une hémorragie interne, dit-il. Voyez donc à ce que mon cocher monte dès qu'il reviendra de la pharmacie.

Clélia descendit elle-même et s'avança sous le péristyle.

L'équipage du gouverneur attendait au bas des marches, les chevaux grattaient le sable de leur fin sabot, tandis que le valet de pied dégustait un verre de kwas.

— Est-ce là le drojky d'Ovnikof? demanda la jeune fille.

— Non, barynia, répondit un serviteur; tenez, le voici qui revient.

Clélia ne laissa pas au cocher le temps de descendre; elle prit le paquet de médicaments et se retourna vers la maison.

A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et, au milieu d'un cliquetis de voix, le gouverneur, son épouse et son fils, suivis de Prascovia, s'avancèrent dans le vestibule. Clélia passa en courant au milieu d'eux et manqua faire perdre l'équilibre au fils du

visiteur, ^eune homme maigre et long comme une perchée.

— Comment I c'est Clélia Alexandrowna ! Elle n'est donc pas malade > s'écria le gouverneur.

— Mon Dieu, on ne peut rien vous cacher... dit Prascovia d'un air mystérieux.

— Vraiment > est-ce que la jeune personne a l'esprit détraqué >. . .

— Vous n'y êtes pas.

Et elle se pencha vers l'oreille du gouverneur.

— Je crois que le czarevitch est ici.

— Le czarevitch I

— Chut I gardez-moi le secret, dit-elle, un doigt sur les lèvres: un accident de chasse, Clélia a ramené le blessé dans sa voiture.

Le gouverneur s'en alla tout abasourdi;

Vers le milieu de la nuit seulement, André recouvra un faible et confus sentiment de la vie. Il promena autour de la chambre ce regard vague et qui semble rêver, particulier à ceux qui sortent d*un long évanouissement. Il vit des tentures de satin pourpre luire sur les murailles, sur le sol un tapis épais plein de roses larges et sombres, au plafond des cygnes et des enfants nus se jouant parmi des nuées bleues.

En fa,ce de lui un homme, qu'il ne connaissait pas, sommeillait dans un fauteuil, la tête dans sa main. Il était légèrement chauve, ses sourcils touffus et ses favoris grisonnaient. André regardait sans comprendre, il lui était impossible de penser ; il lui semblait seulement qu'un poids énorme l'écrasait.

Une chose surtout retenait le regard du blessé, c'était deux grosses lampes allumées sur la cheminée et reflétées par la glacb ; les globes de verre dépolis lui semblaient deux perles ; à Tentour, toutes sortes d'objets dorés brillaient.

Il essaya de se soulever, machinalement, pour mieux voir, mais éprouva alors une horrible douleur et poussa un gémissement.

Clélia qui s'était assoupie dans un fauteuil au chevet du lit se dressa sur ses pieds.

— Docteur I docteur I cria-t-elle.

Ovnikof s'était levé aussi, il versa une potion dans un verre.

— - Vous allez m'aider, dit-il.

André était retombé sur l'oreiller et avait fermé les yeux. La jeune fille lui souleva un peu la tête.

— Ah I dit-elle, cette écume sanglante lui revient encore aux lèvres.

— N'importe ! dit Ovnikof, il a crié, donc il sen^ son mal ; j'aime mieux cela. Tenez ! il boit avec avidité.

Le jeune homme rouvrit les yeux. Il vit Clélia penchée vers lui, en peignoir blanc, les cheveux à demi dénoués; il essaya de sourire.

— Ah! il me reconnaît, dit-elle, il est sauvé !

— Clélîa !... dit André lentement, où donc sommes-nous ?

Sa voix avait un timbre étrange, sourd et semblait venir de très-loin.

— Chut! chuti dit Ovnikof, taisez-vous, bavard, je vous défends de parler.

André regarda le docteur, puis reporta ses yeux sur Clélia.

— Il faut lui obéir, dit-elle.

— Partons d'ici, dit-il plus bas, l'air manque.

— Comme il souffre ! comme sa respiration est douloureuse ! murmura Clélia.

— J'espère qu'il va s'assoupir, taisons-nous, dit le docteur,

Clélia se rassit au chevet du lit, mais le blessé, avec un regard plein d'inquiétude, essay de tourner la tête pour la voir encore. Elle se rapprocha et lui prit la main.

— Voyez-vous, il va faire l'enfant gâté, dit Ovnikof, laissez-lui votre main et il dormira.

Le docteur s'assoupit de nouveau et bientôt André ferma les yeux. Clélia seule veilla.

Elle repassa dans son esprit toutes les phases de sa vie, pendant les six mois qu'elle avait habité au village, entourée d'affections sincères et profondes ; elle se demandait comment elle avait pu partir

avec tant de tranquillité et être à ce point aveugle sur ses propres seritiments. Elle, la capricieuse qui méprisait souvent ce qu'elle aimait la veille, qui au milieu des fêtes, du luxe et des triomphes, trouvait la vie monotone et vide; elle avait pu vivre de longs mois dans une ferme, privée de ses parures, de son bien-être accoutumé, sans éprouver un seul instant d*ennui ! et elle n*avait pas compris d'où venait un tel miracle, elle n^avait pas su lire dans son propre cœur; il Avait fallu un événement terrible pour arracher à ses lèvres l'aveu dç son amour.

— Oui, se disait-elle, sans cet acte de désespoir, je le laissais s'éloigner, je revenais ici seule, insouciante. Eh bien î qu'aurais-jefait> Quel est le cœur plein de tendresse qui aurait répondu au mien> Aurais-je pu vivre maintenant au milieu de ces indifférences polies, de ses protestations fausses ou intéressées ? Quel est l'homme qui m'aimerait assez pour préférer la mort à mon absence) Où trouverais-je un cœur comparable à celui-ci, un esprit plus loyal et plus noble, un dévouement plus complet ? Et j'ai été sur le point de dédaigner un trésor si rare ! J'ai peur que Dieu me punisse en m'enlevant le seul être qui me soit cher aujourd'hui dans ce monde.

Et elle regardait la belle tête d'André, pâlie et

LES CRUAUTÉS DE l'aMOUR IO7

contractée par la sonfifrance, elle suivait des yeux le. soulèvement pénible de sa poitrine, alors des larmes lui troublaient la vue et elle éprouvait une sorte de honte à sentir Tair circuler librement dans ses poumons.

— Ah! s*il vit, continua-t-elle, comme je l'aimerai, comme je saurai lui faire oublier ce qu'il a souffert à cause de moi ! Par bonheur, je suis libre, maîtresse absolue de mes actions et je puis faire, sans rencontrer d'obstacles, la folie qui me procurera le bonheur! Quelle joie de découvrir le mondé à cette âme vierge qui n'a admiré encore que la nature de Dieu, de voir ses surprises, ses enivrements, de retrouver près de lui des sensations anciennes que la satiété a effacées; oui, je veux te rendre cette hospitalité que tu m'as donnée de si grand cœur; tu avais fait de moi une paysanne, je ferai de toi un grand seigneur!

Clélia, surexcitée par cette journée terrible et cette nuit d'insomnie, ne pouvait retenir ses larmes. Elle appuya son front brûlant sur la main d'André qu'elle tenait toujours.

Le jeune homme s'éveilla.

Dans les arbres du jardin, les rossignols chantaient à plein gosier; le jour commençait à poindre.

— Clélia !... murmura André.

io8

IBS CRUAVTÉS DE L*AMÛUR

L a jeune fille releva la tête.

— Ah! cher André! s*écria-t-elle, tu vivras, n'est-ce pas> Tu ne me laisseras pas seule dans ce monde. Tu m'aimes trop pour partir sans moi.

— Ah! ça! si vous continuez ainsi, je vous interdis rentrée de cette chambre, s'écria le docteur qui s'éveilla en sursaut. Je suis le maître pour l'instant. Vous agitez mon malade, la fièvre va le prendre bientôt... que diable, laissez-le tranquille! Tenez, ajouta-t-il avec une sorte d'attendrissement en voyant André froncer le sourcil, il est encore aux trois quarts dans l'autre monde et il veut déjà vous défendre.

— Pauvre ami ! dit la jeune fille.

— C'est pour ton bien, va, que je gronde, reprit Ovnikof en préparant une nouvelle potion.

Après avoir vu André se rendormir, Clélia consentit à aller se reposer un peu.

Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures plus tard, la tête lourde et brisée de fatigue, on vint lui annoncer que le notaire et plusieurs autres personnes l'attendaient depuis longtemps.

— Allez prendre des nouvelles du blessé, répondit-elle.

La fMnme de chambre obéit.

— Il n'y a pas de changement, dit-elle en revenant. Il repose toujours.

~ Habillez-moi, voyons, dit Clélia en se laissant glisser hors de son lit. Qu*est-ce 'qu*il me veut, ce notaire )

— Comment, chère enfant, ce qu'il vous veut > s'écria Prascovia qui entrait dans la chambre, mais vous rendre les comptes de tutelle, vous mettre au courant de vos affaires et en possession de votre fortune.

— Ah ! il m'ennuie ! dit Clélia avec humeur.

— Voyons, enfant, soyez raisonnable, dit la veuve de Samaîlof en baisant Clélia sur le front.

— Qu*a-t-elle donc à être si aimable > pensa la jeune fille.

— A propos, et le cher malade, comment vat-il ?

— Hélas ! toujours de même ; cependant il m'a reconnue et a dit quelques mots, peut-être le sauverons-nous.

— Ah ! Dieu soit loué I s'écria Prascovia avec enthousiasme.

— Qu'est-ce qui lui prend ? se dit Clélia en la regardant en dessous. Ah! pourquoi en noir?

ajouta-t-elle en voyant la robe qu'on lui préparait.

— Ne portercz-vous pas 'le deuil quelques jours «tu moins? dit Prascovia, vous devez bien cela à la mémoire de Thomme qui vous a servi de père.

— C'est juste, dit Clélia en bâillant.

— D'ailleurs, vous êtes charmante ainsi, vos cheveux d'or, roulant sur cette étoile sombre, sont encore plus magnifiques.

La réunion avait lieu dans la bibliothèque située au rez-de-chaussée; toutes sortes de personnages que Clélia ne connaissait pas y étaient assemblés : régisseurs, fermiers, intendants. Le notaire, assisté de ses clercs, était assis devant une table; il se leva quand la jeune fille entra.

— Pardon! je vous ai fait attendre, dit-elle en s'asseyant dans le fauteuil préparé pour elle.

Prascovia s'assit aussi, mais elle était dans une agitation extraordinaire, elle rougissait, puis pâlissait et poussait de profonds soupirs, de temps à autre elle jetait sur Clélia des regards moitié haineux, moitié suppliants.

La jeune fiUo, d'ailleurs, n'y prenait pas garde, sa pensée était auprès d'André. Le menton dans la main, les regards fixés à terre, elle semblait avoir parfaitement oublié les assistants.

Le notaire remua plusieurs cahiers disposés

' LSi CRÛAXJTÂS DE l'AMOUR III

âevdtit lui, mit ses lunettes sur son nez et se moucha bruyamment.

— Si vous le permettez, dit-il, }e vais, au nom de Mme Prascovia Samallowna, ici présente, vous rendre un compte exact de Tétat de vos biens^ régis jusqu*à ce jour par le regretté seigneur Samailof.

Et il commença à lire très-attentivement les cahiers amassés devant lui.

Il énuméra les villages, les champs, les métairies, les moujiks appartenant à la jeune allé; il donna le chiffre de la redevance que payait tel ou tel fermier, il établit la moyenne des récoltes, dit le nombre des serfs morts ou malades et donna le total des naissances ; puis il en vint aux sommes liquides, énonça les différents modes de placement, les gains et les pertes.

Cette voix monotone finit par endormir Clélia^ et le notaire s*aperçut que sa cliente ne Técoutait pas du tout.

— Si la demoiselle dort, dit-il, nous ne pouvons continuer.

— Elle est si lasse, dit Prascovia.

— N'importe; il y a certaines choses qu'elle doit entendre.

Ils se turent un instant. Clélia s'éveilla aussitôt.

— Est-ce fini ? dit-elle.

112 LES CRUAUTÉS DB L'aMOUR

— Bientôt, mademoiselle, dit le notaire un peu froissé. Je dois vous apprendre, continua-t-il, que, votre tuteur avait cru pouvoir disposer d une somme de cinquante mille roubles, vous appartenant, et la risquer dans une entreprise ayant pour but de

relever sa propre fortune. Par malheur, TafFaire n'a pas réussi et la somme est perdue.

Prascovia était au supplice.

— Il me reste quelque argent, dit-elle d^une voix étranglée, et dussé-je aller mendier sur les chemins, je restituerai la somme perdue.

— Bah ! garde ton argent, dit Clélia, cinquante mille roubles, qu'est-ce que cela? Pourquoi' me parle-t-on de cette misère?

— Ahl quel cœur généreux tu as! s'écria Prascovia en se jetant dans les bras de la jeune fille.

— Puis-je m'en aller? dit Clélia en regardant le notaire.

— Mais... pas encore; à moins que vous ne donniez vos pleins pouvoirs à quelqu'un.

— Je le veux bien, à qui donc? aul à Pavell s'écria-t-elle en apercevant le vieillard.

— Comment I à un serf!

— Pâvel! un serfl

— Barynia, dit-il en s'avançant, votrç jôug^ est si léger que je n'ai jamais songé à vous demander ma liberté.

LES CRUAUTÉS DE L'aMOUR II3

— Mais, je te la donne; tu vas me remplacer, tu t*y entends beaucoup mieux que moi. Il a toute ma confiance, entendez-vous; j'approuve tout ce qu'il fera.

Et après avoir adressé un léger salut aux assistants, elle s'enfuit.

— Quelle tête folle! murmura le notaire. En voilà une fortune qui sera bien administrée!

Clélia courut à la chambre d'André; mais auparavant elle avait mis une rose rouge à son corsage pour rompre un peu Taspect funèbre de sa robe de deuil.

— Eh bien, docteur > dit-elle en entrant doucement.

— Eh bien, la fièvre est venue; il a le délire. Tout à l'heure, il croyait se batttre avec un ours ; j'ai dû employer toute ma force pour le faire rester tranquille.

— Pardon, monsieur. J'ai été brutal, dit le blessé, de cette voix sourde qui faisait mal à entendre. Je vous prenais en effet pour un ours.

— Va, mon garçon, dit Ovnikof, le jour où tu seras en état de me rouer de coups, je serai enchanté. Â propos, ajouta-t-il en se tournant vers Clélia, ses parents sont arrivés. Faut-il les faire monter?

— Ah ! mon Dieu 1 il me semble que je ne pour-

1X4 L^ CRUAUTÉS DB L'AICOUE

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