I II
rai plus supporter leur regard bon et loyal,^ s'écriat*elle, moi qui suis la cause de leur malheur.
— Que dites-vous donc, barynia? murmura André, est-ce votre faute si j*ai été assez maladroit pour ne pas savoir tenir un fusil >
— Ah! docteur, entendez-vous ce qu'il dit> s'écria la jeune fille.
— 11 me plait infiniment ce garçon-là, dit Ovnikof à demi voix.
Ivan et Catherine entrèrent bientôt, ils osaient à peine marcher sur ces tapis profonds, il leur sem-^ blait que le plancher s'enfonçait, et par respect, ils retenaient leurs larmes.
Clélia courut à eux et les embrassa.
— Qui eût dit que nous nous reverrions si tôt> s!écria-t-elle en pleurant.
— Ah! Seigneur, qu'il est pâle! qu'il est changé I dit Catherine en apercevant son fifs.
— André! André! mon fils unique! balbutia Ivan en se cachant le visage dans ses mains.
— 11 n'y a pas de quoi pleurer, dit André, quel est l'homme à qui il n'est pas arrivé un malheur une fois dans sa vie? Il faut remercier Dieu au contraire qui a permis que l'on vînt à mon secours, et que je meure du moins au milieu de ceux que j'aime..
— Ah ! ne parle pas de mourir, André ! s'écria Clélia.
LES CRUAUTÉS DB L'aMOUR
— Pourquoi donc vivre! elle est partie! murmura le blessé repris par la fièvre. Elle m'a laissé là, sur le chemin, je voulais la suivre, mais je ne Tai pas pu, les roues de sa voiture m^avaient écrasé le cœur?
— Ah! mon Dieu! il bat la campagne! s'écria Catherine en fondant en larmes.
Ivan sanglotait tout bas.
— Si c'est pour nous faire entendre une pareille musique que vous êtes venus , allez-vous-en, dit Ovnikof avec 'humeur, vous fatiguez le malade. Je vous en prie, Clélia, emmenez-les, et défendez à qui que. ce soit de pénétrer ici.
La jeune fille obéit à regret. Tandis qu'elle refermait la porte en s'en allant, elle entei^dit la voix d'André qui répétait lentement:
— Elle est partie!... elle est partiel...
Quelques jours plus tard, Clélia était levée depuis une heure et tenait à la main un livre qu'elle ne lisait pas, lorsque Ovnikof frappa à la porte de sa chambre. En le voyant, la jeune fille pâlit; mais il lui sembla que le docteur avait une expression joyeuse sur le visage. Elle n'osait parler et l'interrogeait seulement d'un regard anxieux.
—• Chère enfant, dit-il, je réponds maintenant de notre malade; il guérira.
— Ah! docteur, s'écria-t-elle en se jetant dans les bras d'Ovnikof, jamais je n'ai éprouvé une joie comparable à celle-ci !
— Voyons, chère demoiselle, dit le docteur en faisant asseoir Clélia sur un divan et en s'asseyant près d'elle, raisonnons un peu. Je comprends très-
bien que devant ce mourant que vous aviez poussé vers le tombeau votre cœur se soit ému et qu'une pensée très-noble de dévouement ait germé dans votre esprit; mais voici que le mourant revient à la vie ; le crime que vous croyiez devoir vous reprocher ne pèsera donc plus sur votre conscience. Réfléchissez à ce que vous voulez faire; ne vous laissez pas entraîner par votre enthousiasme juvénile à commettre une folie que vous pourriez regretter plus tard.
— Une folie ,. est-ce donc une folie d'écouter son cœur et d'épouser l'homme que Ton aime! Que m'importe si le hasard ne l'a pas fait naître noble, est-ce qu'un titre ajouterait quelque chose à son âme > J'étais orgueilleuse, autrefois, et je n'aurais pas toujours parlé ainsi; mais un sentiment tout nouveau s'est éveillé en moi, et aujourd'hui, à la noblesse du nom, que l'on tient du hasard, je préfère la noblesse du cœur et de l'esprit que l'on tient de Dieu.
— L'on a toujours de bonnes raisons à donner lorsque l'on veut quelque chose, mais êtes-vous bien sûre de vouloir longtemps > Si je parlais d'après mon propre sentiment, je ne m'attacherais pas, outre mesure, à la question de mésalliance. Je vois des princes et je vois des hommes simples, ils sont égaux devant la douleur ; la nature, qui
Il8 LES CRUAUTÉS DE L'AMOUR
manque de savoir-vivre, traite le noble comme elle traite le paysan et même, je dois Tavouer, i*ai souvent trouvé Thomme du peuple plus fort, plus beau et meilleur; il est résigné et courageux tandis qu'il souffre et, une fois guéri, reconnaissant des soins qu'on lui a donnés; j'ai donc pour lui une préférence marquée. Si je suis appelé à la fois par un seigneur et par un moujik, je me rends d'abord au chevet du paysan; mais, à cause de cela, je passe pour un original assez dangereux; je ne veux imposer mes idées à personne. Je ne vois pas un seul être auprès de vous qui puisse vous donner un conseil désintéressé, c'est pourquoi je me permets de vous parler, j'ai quelques droits à votre estime et vous savez combien je vous aime; c'est à cela que je dois d'être écouté par vous, avec un peu d'impatience , avouons-le , mais avec attention , C'est moi, chère petite, qui vous ai reçue dans mes bras à votre entrée dans ce monde, je ne vous ai jamais perdue de vue, je ne suis donc pas un étranger pour voŒs et je puis me permettre devons aider à lire dans votre âme. Je vous connais, j'apprécie les grandes qualités de votre cœur et de votre esprit, mais je déplore aussi quelques défauts que, d'autres, peut-être, trouveront charmants et qui sont le fond de votre caractère ; ne vous fâchez pas : vous êtes capricieuse, volontaire, coquette, rageuse
LES CRUAUriS DE L'aMOUR 1 1 9
aussi et très-méprisante parfois. Si vous prenez pour époux un homme qui vous soit inférieur en éducation, il vous froissera souvent sans le vouloir, vous lui ferez alors cruellement sentir votre dédain, et s'il a quelque fierté dans le cœur votre intérieur deviendra un enfer. Je connais votre caractère indomptable, je sais que vous ne supporterez jamais une observation, quelque juste qu'elle soit.
— Ici, vous vous trompez, docteur. J'étais peut-être telle que vous me dépeignez, bien que le portrait soit un peu noir ; mais j'ai changé. Je suis maintenant très-capable de me laisser dominer par l'homme que j'aimerai et dont j'estimerai le caractère. Vous avouerai-jc que ce jeune homme que vous avez vu mourant, m'a quelquefois fait trembler; il y a en lui une énergie sauvage et une force d'âme qui me remplissent d'admiration et de respect. Lorsque vous le connaîtrez mieux, vous me comprendrez.
— J'admets très-volontiers qu'André, jeune comme il est, doué d'une élégance naturelle et d'un esprit très-ouvert, soit vite au courant des usages du monde; mais ses parents, ils resteront ce qu'ils sont, serez-vous très-flattée d'avoir une belle-mère qui ne sait pas lire I
— Je lui donnerai une lectrice qui lira pour elle, dit Clélia. Ma pauvre Katia I mais je l'aime de
I30 LES CRUAUtÉS DE L'AMOUR
tout moo cœur. Je n*ai jamais connu ma mère, vous le savez, la sœur de Katia fut ma nourrice, elle lui ressemble, et je crois retrouver près d'elle cette chère femme que j*ai tant aimée. D'ailleurs, ]*ai commencé déjà la transformation de ma future belle-mère, et, si je n'avais pas été aussi triste, ces jours-ci, j'aurais bien ri à la voir trébucher à chaque pas dans ses robes traînantes, et se retourner au bruissement de la soie comme si elle croyait avoir quelqu'un sur les talons... Eh bien, docteur, vous n'avez plus rien à dire >
— Non, chère enfant, je vois qu'il n'y a rien à faire; je m'avoue vaincu.
— Tenez! je vous en veux, dit-elle avec une petite moue charmante, le jour où vous venez m'annoncer que mon ami est sauvé, au lieu de me laisser voler près de lui, vous me faites un sermon. Vous voyez bien que je suis changée,puisque je vous ai écouté jusqu'au bout sans me mettre en colère.
A mesure que le blessé revenait à la vie, il tombait dans une mélancolie profonde. Ni la joie de sa mère, ni les douces gronderies de Clélia, qui feignait de ne pas deviner la cause de sa tristesse, ne pouvaient ramener le sourire sur ses lèvres. Le jour où il se leva pour la première fois, il eut envie de pleurer.
LES CRUAUTÉS D^ l'AICOUR I2X
— Allons, murmura-t-il, j'avais cru pouvoir échapper à la douleur ; mais elle me reprend dans ses griffes et ne veut pas me faire grâce.
Clélia, qui l'observait avec attention, se pencha vers Toreille du docteur.
— Vous voyez bien que le chagrin ne lui vaut rien, dit-elle, me permettez^vous de lui parler enfin et d'achever de le guérir en lui apprenant que je l'aime >
— Parlez-lui, mon enfant, dit Ovnikof.
André fit quelques pas dans la chambre.
— Je puis marcher, dit-il avec un sourire plein d'amertume.
— Alors je vais te conduire dans la serre, dit Clélia, nous serons très-bien là pour causer.
Le grand salon du rez-de-chaussée s'ouvrait sur cette serre dont parlait la jeune fille ; elle était haute, très-vaste et pleine d'arbres exotiques, de plantes aux feuillages énormes, de fleurs rares; on y respirait un parfum de terre humide et de pétales mûrs. Des oiseaux des îles gazouillaient dans une volière.
— Ahl que c'est joli ! s'écria André en entrant, est-il possible qu'il existe un pays où des plantes semblables à celles-ci croissent librement !
— Si tu veux, nous irons ensemble dans ce pays, dit CléKa.
— Ensemble 1
Elle le fit asseoir sur un fauteuil en jonc tressé et s*assit près de lui.
— André, dit-elle après un instant de silence, regarde dans mes yeux et dis-moi ce que tu y vois.
Le jeune homme leva les yeux vers elle.
— Je vois que dans votre bonté infinie vous êtes heureuse de ma guérison.
— Ne vois-tu rien de plus > dit-elle en lui prenant les mains. Moi, je sais mieux lire dans ton regard, j'y vois ton amour rayonner, j'y vois aussi depuis quelques jours une sombre tristesse, dont je connais bien la cause et que j'effacerai d'un mot. Ne le devines-tu pas, ce mot ? •
— Ah ! ne me regardez pas avec tant de douceur, ma raison m'échappe, épargnez-moi, murmura André en détournant la tête.
— Tu ne comprends donc pas que je t'aime!
s'écria la jeune fille.
— Vous m'aimez ?
— Oui, autant que tu m'aimes et je sais ce que vaut ton amour. Il n'en est pas de plus ardent, de plus dévoué, de plus pur. J'ai été cruelle, criminelle même, j'ai joué avec un cœur comme le tien, tu t'es vengé en voulant mourir, et j'ai souifert plus que toi peut-être ; mais je bénis ma souffrance, elle m'a
révélée à moi-même. Oui, je t*aime, André, et je t*aimerai toute ma vie.
— Je rêve, n*est-ce pas > balbutia André, je suis fou, j'ai le délire encore.
— Regarde, dit-elle, j'ai au doigt ton anneau de fiançaiUes ; ce gage, vois-tu, possède un mystérieux pouvoir. Depuis que tu me Tas donné, je suis liée à toi; c'est le premier anneau d'une chaîne éternelle, c'est le symbole d'un engagement sacré que je tiendrai. Je serai ta femme.
André secoua la tête tristement.
— Vous êtes bonne d'avoir gardé cet anneau, mais vous savez bien qu'il ne vous engageait pas, dit-il. Je devine quel sentiment plein de délicatesse et d'abnégation vous pousse à me parler comme vous venez de le faire, mais vous savez bien que je n'accepterai pas ce que vous venez de m'ofFrir. Voyez donc comme votre main est fine et blanche ; regardez-la auprès de ia mienne ; ne dirait-on pas un morceau de pain blanc à côté d'un morceau de pain bis > Ces deux pains-là ne peuvent pas se rencontrer sur la même table. Je vous aimerai toujours ; mais, ne craignez rien, je n'essaierai plus de me tuer.
— Ah! je n'avais pas prévu ceci! s'écria Clélia hors d'elle-même. Un paysan qui refuse d'épouser une comtesse ! C'est comme cela que tu m'aimes > Est-ce que l'amour raisonne > Est-ce que j'ai rai-
8onné, moi> Toute objection qui s*oppose au bonheur doit être rejetée comme une folie. Nous nous aimons, voilà une raison sans réplique. Privés l'un de Tautre, nous ne pouvons vivre : il est tout simple de nous lier à jamais. Que signifient de pareilles hésitations > Ne vas-tu pas dire aussi que je suis plus riche que toi >
— Songez donc à ce que je suis...
— Tu es rhomme que j'aime.^
— Oh ! ne dites pas cela ! Ces mots sont une dérision dans votre bouche. Je vous aime trop pour vouloir profiter d'un moment d'attendrissement qui vous égare. J'ai eu le douleureux bonheur de vous connaître, je dois en mourir, et je ne me plains pas de ma destinée.
— Alors, tu t'imagines que je ne t'aime pas ; que les larmes que j'ai versées ne sont pas de vraies larmes ; que le sentiment profond qui pour la première fois a fait battre mon cœur, n'est qu'un caprice passager ; que la douce joie qui m'enveloppe quand je suis près de toi n'est rien; que l'épouvante qui glace mon sang lorsque je crains de te perdre est une illusion ? Enfin, tu ne veux pas croire à mon amour ?
— Ah! Clélia! vous me tuez, murmura le jeune homme, pris de faiblesse, en se renversant tout pâle dans le fauteuil.
Ovnikof se promenait dans le jardin. Clélia rappela.
— Ce n*est rien, un évanouissement, dit-il en s*approchant d*Ândré ; Témotion a été trop forte.
— Ah! docteur, si vous saviez...
— Quoi donc > mon enfant; on dirait que vous avez des larmes dans vos beaux yeux.
— Il ne veut pas du bonheur que je lui offre ; il refuse de m*épouser.
— Vraiment ? il a fait celai s*écria Ovnikof avec un mouvement de joie ; je m*y attendais, je vous Tavoue ; je commence à connaître cette âme charmante.
— Vous semblez vous réjouir de ma douleur.
— Vous vous méprenez sur mes sentiments; je souhaite de toute mon âme que vous parveniez à vaincre ses scrupules. Cet homme est vraiment digne de vous.
— Âh I je triompherai de tous les obstacles, je vous le jure. J'y emploierai toute mon énergie, toute mon intelligence, il y va du bonheur de ma vie.
Les visites abondaient au château depuis le retour de la jeune comtesse, mais elle se faisait toujours excuser et ne recevait pas. Un jour cependant elle changea d'avis et fit annoncer à ses connaissances que son salon serait ouvert tous les soirs comme par le passé.
Une foule de soupirants s*empressa à ces réceptions ; Clélia fut accablée de bouquets, de déclarations, d*œillades brûlantes. Elle les supportait patiemment et semblait les faire servir à un projet connu d'elle seule.
Un soir André, qui avait repris des forces, put descendre au salon. Lorsqu'il entra une certaine émotion agita les visiteurs. Le bruit soufQé par Prascovia à l'oreille du gouverneur s'était promp-
LES GRUAtmto DE L'AMOVR ISJ
tement répandu dans la ville et Ton était persuadé que le blessé recueilli par Clélia ne pouvait être qu'un très-haut dignitaire. La bonne mine de Tinconnu, sa haute taille, son regard fier achevèrent de convaincre ceux qui doutaient. On se rangea sur son passage, en le saluant très-humblement. Dès qu'elle le vit, Clélia courut à lui et le fit asseoir dans Tangle du salon où elle se tenait ordinairement.
Le jeline homme, qui assistait pour la première fois à une réunion mondai|ie, regardait avec curiosité les toilettes, les allures, les physionomies. Ovnikof l'avait rejoint et lui nommait les personnages les plus importants.
— Tenez, cette petite tête ronde sur ce petit corps rond qui, en équilibre sur ses jambes, ressemble à une pomme dans laquelle on aurait planté deux allumettes, c'est le. gouverneur du district. Sa femme est longue comme une asperge, il l'a aimée, sans doute, à cause du contraste; le fils tient de la mère, il est tout jambes. Si vous voulez le voir, regardez près du paravent japonais ce grand garçon, à cheveux jaunes collés au cosmétique, il s'est mis au nombre des aspirants à la main de Clélia.
— Est-ce possible > dit André avec un sourire. Et cette dame qui se tient droite sur sa chaise, n^ parle pas et baisse les yeux, qui est-ce >
XaS LBS CRUAUTÉS DE L* AMOUR
I ^^tt^m^mm^ammmm i ■ i ■ ■ ■ n <— ^— —^^ ii n n ■ — — — ^— — ^— pi»
— Âhl derrière le piano à queue> Cest la dame de compagnie de Prascovia, un de ces êtres dont Texistence est parfaitement inutile, insignifiante et incolore, qui n'ont rien, n'aspirent à rien, ne pensent à rien; une comparse dans la vie, qui entre et sort sans avoir rien compris à la pièce qui se joue. Elle tient compagnie : cela consiste à s'asseoir ici ou là, un ouvrage de broderie à la main, et à ne rien dire pendant de longues heures. C'est quelque chose comme un meuble.
— Et celui qui s'accoude là-bas, au socle d*une statue de marbre > Clélia lui parle.
— Face cramoisie, plus large que haute; cou débordant sur le collet de l'habit, cheveux très-rareô sur un crâne énorme : c'est le fameux général de W...; défiez-vous de lui, Clélia le comble d'attentions, et il songe très-sérieusement à l'épouser.
— Est-ce donc ainsi, chez les seigneurs > dit André, une femme jeune et belle comme une fée pourrait épouser un vieillard ridicule, sans soulever l'indignation autour d'elle ?
— C'est comme cela, mon ami. Mais voyez donc, Mme Prascovia est hors d'elle-même, il paraît que la belle Clélia va sur ses brisées.
— Cette dame a-t-elle donc encore des prétentions >
— Je le crois bien, elle n'est pas mal, d'ailleurs.
LES CRUAUTÉS DB VaUOXJR I29
Ses cheveux ondulés, ses yeux noirs' sous ses énormes sourcils ne manquent pas de charme et, sans ce petit duvet rebelle qui ombrage sa lèvre supérieure, elle serait très-agréable.
— Elle -a Tair dur et sa physionomie manque de grâce, dit André.
— Elle sait prendre une expression très-douce lorsqu'elle le veut, mais j'avoue que dans ce moment ses yeux lancent des éclairs. Le noir ne la flatte pas d'ailleurs. Voyez donc au contraire combien notre chère Cléliaest ravissante dans ces flots de dentelles noires ; son teint semble dégager de la lumière; ses cheveux blonds resplendissent et l'étoile de diamants qui brille au-dessus de son front s*éteint dans ces rayons de soleil.
— Ohl oui, elle est bien belle! murmura André qui la contemplait avec une muette adoration, et lorsqu'on a levé les yeux sur elle, tout semble noir dans la vie comme lorsque l'on a regardé une lumière trop brillante.
Clélia s'aperçut qu'André et Ovnikof parlaient d'elle, elle quitta le général et s'avança vers eux.
— Ah ! mes amis, leur dit-elle à demi-voix, lorsque l'on n'a qu'une seule pensée dans l'esprit, que le cœur est envahi par un seul sentiment, grave et profond, qu'il est difficile et douloureux d'être
130 LES CRUAUTÉS DE l'AMOUX
aimable, de sourire, d*être coquette avec des gens qui vous sont parfaitement indifférents !
— Pourquoi faites-voUls cela > dit Ovnikof. Qui vous y force ?
— Puisque celui que j'aime me dédaigne, dit-cUe en jetant à André un regard plein de finesse et de douceur, je suis bien obligée d'essayer de me rattacher à quelque chose dans la vie. Ah ! voici Pénoutchkine, il faut que je vous quitte, ajouta-telle.
— C'est un de vos préférés, celui-là? dit Ovnikof.
— Oui, un de mes préférés, répondit-elle en esrrant la main du docteur d'une façon significative^
Et elle s'éloigna.
— Pénoutchkine! en voilà un seigneur plein d'orgueil et de suffisance, dit le docteur ; il ne se lasse jamais de parler de lui.
— Je le connais, dit André avec une imper^ ceptible expression de colère.
— Uavez-vous entendu raconter ses prouesses de chasseur > Il y a surtout l'histoire d'une lotte corps à corps avec un loup, sur laquelle il ne peut tarir. Il paraît qu'il a été héroïque (le seigneur, non pas le loup); il a brisé son poignard sur le crâne de l'animal; il peut faire voir la lame et, si l'on y tient» les traces des blessures qu'il a reçues. Le didblo^
m*emporte 8*^il n*a pas raconté vingt fois cette histoire devant moi.
— Je suis bien sûr qu'il se gardera de parier en ma présence de cette aventure, dit André qui ne put s'empêcher de sourire en se souvenant de la mine piteuse qu'avait le seigneur sous la grifFe du loup.
Depuis un instant, le gouverneur se dirigeait en louvoyant vers l'angle du salon où se trouvait André; ce prudent fonctionnaire tenait essentiellement à saluer le mystérieux inconnu qui cachait sa véritable condition, mais qui était sans aucun doute un personnage important»
II s'arrêta devant le jeune homme, les deux mains sur le cœur, laissant un de. ses pieds en arrière comme un danseur qui va conmiencer un pas, leva les yeux au plafond d'un air profondément attendri.
— Permettez-moi de vous exprimer la joie.., ineffable que nous avons éprouvée en apprenant votre guérison pour ainsi dire... miraculeuse, dit-il d'une voix pleine de suavité. Nous sommes des provinciaux, et cependant nous étions capables de ressentir le vide affreux que votre mort eût laissé dans le monde aussi bien que n'importe quel habitant de la capitale.
— Vous êtes mille fois bon, dit André qui se
leva et salua le gouverneur d*un air surpris que celuin:! trouva on ne peut plus digne et affable.
— Est-ce que ce monsieur a toute sa raison > demanda André à Ovnikof en regardant le gouverneur qui, par respect, s*éloigna aussitôt en jetant au jeune homme des regards chargés de reconnaissance.
— Il vous prend pour le grand Mogol, dit Ovnikof en mettant son mouchoir sur ses lèvres pour dissimuler un rire invincible... Ah ! voilà la baronne Karolowna qui va nous jouer quelque chose, ajouta-t-il. Aimez-vous la musique >
— Est-ce qu'il existe au monde un être humain qui ne soit pas charmé par la musique? s*écria le jeune homme.
— Venez, Clélia nous fait signe de nous approcher du piano.
La baronne joua avec beaucoup d*entrain l'ouverture dun opéra de Glinka, puis on pria Clélia de chanter.
Elle refusa d*abord, puis se ravisa tout à coup et se leva.
— C*est pour toi seul que je chante, dit-elle à voix basse à André en passant auprès de lui.
Elle s'assit au piano et chanta avec un singulier emportement un lied d*Asantchewski, jeune com<* positeur russe déjà célèbre. C'était un. cri de joie
LIS CRUAUTÉS DE l'aMOUR I55
iaeffable, exprimant d'une façon saisissante Tivresse de Têtre qui se sent aimé et croit le monde trop étroit pour contenir son bonheur :
« Il m*aime 1 il m*aime ! J*entends la voix des forêts le crier, le vent le dit aux nuages qu*il emporte, le fleuve roule cet aveu de vague en vague.
< Il m*aimel il m*aime! Sous les branches le gazouillement des oiseaux le redit, les clochettes d'argent du muguet le proclament dans la vallée.
< Il m*aim'e! il m'aime! une joie inconnue m'accable, une inquiétude douce et poignante fait frémir mon cœur. >
La voix de Clélia était fraîche et souple, un peu grêle peut-être, mais d'un timbre plein de charme. Elle sut, cette fois-là, lui donner une expression de violence et d'enthousiasme qui enleva son auditoire.
Tandis qu'on l'acclamait de tous côtés, elle regarda André et crut lire sur son visage, pâle d'émotion, dans ses yeux brillants de larmes, qu'il ne pouvait plus lutter, que son amour était plus fort que sa raison et que toutes ses résistances s*écroulai«it. Une faible rougeur de joie colora un instant les joues de la jeune fille.
I^ LES OlUAUTÉS DB L'AMOUK
On la pria de chanter encore, mais elle refusa et i}uitta le piano.
Elle alla s'asseoir auprès de Pénoutchkine.
— Ah! vous êtes divine, lui dit-il, en feignant d'essuyer une larme. Toute votre âme était dans votre voix; on dirait vraiment que Tamour a touché votre cœur et pourtant je sais bien qu'il n'en est rien.
— Etes-vous bien sûr de cela> dit-elle en lui jetant un malicieux regard.
— Eh ! oui,, vous ne connaissez pas ces tortures, ce doute, ces espérances, ce besoin de dévouement, tout ce que vous m'inspirez enfin...
— Comment, je vous fais éprouver tant de choses ?
— En doutez-vous } ne savez-vouspas lire dans mes yeux, n'y voyez-vous pas que je suis prêt à donner ma vie pour vous ?
— Donner votre vie pour moi, cela est bientôt dit, vous savez parfaitement que je ne vous la demanderai pas, qu'en ferais-je > S'il s'agissait de toute autre chose il est probable que vous ne parleriez pas ainsi.
— Ah! mettez-moi à l'épreuve! s'écria Pénoutchkine. Serai-je assez heureux pour que vous éaigniez me demander quelque chose)
-^ y si bien quelque chose à vous demander/
mais vous n*auriez qu*à me refuser... dit Cléiia en le regardant en dessous.
— Moi, lui refuser quelque chose I dit-il en levant les yeux au ciel.
— Eh bien, voici: je désire acquérir une de vos propriétés.
— N'est-ce que cela ! s'écria Penoutchkine. Elle est à vous. Laquelle est-ce ?
— La ferme où nous nous sommes rencontrés dernièrement. Consentez-vous à me la vendre?
— Sans aucun doute.
— Mais, avec la ferme, ceux qui l'habitent >
— Quel singulier caprice! dit Penoutchkine avec un léger mouvement de contrariéfé.
— Un caprice, en effet. Je veux que rien ne soit . changé dans cette demeure, que pas un meuble ne
soit dérangé, que les mêmes visages apparaissent sur le seuil. Peut-être est-ce pour retrouver plus tard, dans toute leur fraîcheur, des souvenirs qui me sont chers, ajouta-t-elle en lui jetant un séduisant regard.
— Ah ! vous êtes adorable, s'écria Penoutchkine qui saisit la main de Cléiia et la porta à ses lèvres.
— Alors, c'est convenu, nous signerons demain , l'acte de vente.
— Je suis votre esclave, dit Penoutchkine au comble du bonheur.
136 LIS CMVkXJTtS DE l'AMOUR
Clélia baissa la tête pour dissimuler le sourire moqueur qui voltigeait sur ses lèvres.
— Regardez donc le général de W..., dit-elle un instant après, il est dans une agitation extraordinaire et nous jette des regards furieux, il est capable d*avoir une attaque d'apoplexie, ce qui ferait un esclandjre. Permettez que j*aille lui parler.
Clélia s'approcha du général.
— • Alors, donc déjà, vous épousez ce monsieur? lui dit-il en roulant des yeux injectés de sang. — - Pourquoi cela >
— Voici une heure que vous causez très-tendrement avec lui.
— • Tendrement ? Nous parlions d'affaires. Mais il me semble que je m'excuse : est-ce que vous me feriez peur, guerrier farouche? Ce ne peut être que cela, car je ne me souviens pas que vous ayez jamais mérité les égards que j'ai pour vous.
— Par malheur, l'occasion de vous prouver mon amour ne s'est jamais présentée, mais qu'elle vienne et vous verrez...
— Voyons, de quoi seriez-vous capable ?
— Ah ! s'écria le général avec un soupir bruyant," .pour votre joli sourire, pour baiser le bout de vos
doigts blancs, je ferais l'impossible... absolument.
— Eh bien, voyons donc, je vais vous demander quelque chose de presque impossible.
LES CRUAUTÉS DE L'iUlOUR 157
— Demandez.
— Je veux que vous me remettiez un brevet d'officier.
— Un brevet d'officier >...
— Absolument ! dit délia, en faisant une révérence au général.
— Pour qui >
— Le nom doit être laissé en blanc,
— Mais que ferez-vous de ce brevet >
— Tout ce qu'il me plaira. J'y mettrai mon nom ou je le jetterai au feu.
— Je n'y comprends rien.
— Qu'est-ce que cela fait? Vous voyez bien que vous hésitez.
— Nullement. Vous n'épouserez pas Penoutchkine !
— Oh I je vous jure que non.
— Eh bien, demain, vous aurez votre brevet.
Un éclair de joie jaillit des yeux de la jeune
fille.
— Tenez, général, voici votre récompense, ditelle en lui tendant sa main qu'il baisa avec recueillement.
Lorsqu*après cette soirée André se retrouva seul dans sa chambre, il se laissa tomber dans un fauteuil et serra entre ses mains son front brûlant
— Je suis à bout de forces, murmura-t-il, je sens que ma volonté va ployer et que ma conscience est submergée par mon amour. Je ne puis combattre plus longtemps, c*est une torture trop affreuse de refuser le bonheur que Ton n*osait pas entrevoir, même en rêve. La lèvre brûlée par la soif ne peut pas repousser toujours la coupe rafraîchissante qui s*offre à elle; il le faudrait pourtant. Ma conscience me commande le sacrifice, mais je n*ai pas la force de lui obéir. Elle m*aime I Cette pensée m*emplit le cœur et chante
nuit et jour à mon oreille ; ma raison ne peut se faire entendre. Je Técouterai cependant, je ferai taire toutes les folies enivrantes qui m*obsèdent. Ai-je encore assez de force pour vouloir? Un paysan n'épouse pas une comtesse, cela ne s*est jamais vu. Clélia e&ayâe par Tac te de désespoir qui a failli me délivrer de la vie, croit m*aimer ; après la noce elle s'apercevrait qu'elle s'est trompée, et moi, j'aurais abusé de son erreur. C'est impossible, j'ai trop de fierté dans le cœur pour vouloir dérober quelques jours de bonheur au prix d'un crime odieux. Je fuirai la tentation. Je partirai.
André se leva et marcha avec agitation dans la chambre.
— Mes forces sont presque entièrement revenues, ma blessure est fermée, dit-il ; alors pourquoi suis-je ici > Est-ce donc fait pour moi, ce luxe qui m'entoure > On le dirait vraiment à voir avec quelle promptitude, je m'y suis accoutumé. Je ne m'étonne plus de ce lit d'ébène et de satin, de ces meubles moelleux qui semblent vous caresser, de ces tapis doux comme de la fourrure. Allons donc ! mes tapis à moi, c'est la mousse des forêts, la neige vierge de pas humains. C'est sur le tronc d'arbre renversé au bord du sentier que je dois m'asseoir. Qu'est-ce que je fais ici > Je suis une
bête des bois, on ne parviendra pas à m*apprivoiser.
Il s*approcha de la cheminée et se regarda dans le miroir.
— Cependant, j'étais bien près d'être dompté, continua-t-il ; est-ce là le chasseur insouciant et fort que je fus jadis > Le désespoir et la maladie ont effacé de mon visage les baisers du soleil et du vent, je suis aussi pâle qu'un seigneur, j'ai revêtu, sans y prendre garde, les habits que l'on a substitués aux miens, j'ai trouvé qu'ils m'allaient à merveille, mes mains deviennent blanches, ma voix perd de sa rudesse, mes cheveux s'assouplissent, et ne dois-je pas avouer que par instant un mouvement d'orgueil a gonflé mon cœur, quand me voyant passer devant un miroir j'hésitais à me reconnaître. Quelle est donc cette voix qui me crie que tout cela est mal et me dégrade > Je sens bienqu'il faut lui obéir, qu'il faut arracher cet amour de mon cœur comme l'on arrache le poignard d'une blessure, qu'il faut s'enfuir très-loin, seul et pour toujours. Mais, la vie sans elle ! quel horrible supplice ! Âh ! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé mourir au milieu de ces blés tachés par mon sang> J'avais déjà enduré une souffrance trop lourde pour ma force, j'avais droit au repos, et voilà qu'il faut de nouveau reprendre ce fardeau
LES CRUAUTÉS DE l'aMQUR 14I
écrasant ! Qu'ai-je donc fait, Seigneur, pour être ainsi malheureux >
Le jeune homme ouvrit la fenêtre pour calmer un peu la fièvre qui le brûlait.
Il faisait clair de lune ; la nuit était tiède et le jardin embaumait.
•— Partir!... être aimé et partir! murmurait André les deux mains crispées sur l'appui de la croisée ; avoir le ciel devant soi et choisir Tenfer, c'est au-dessus des forces humaines. Pourtant, je partirai... bientôt, demain... Pourquoi demain > s'écria-t-il tout à coup. A quoi bon prolonger cette agonie > Si je la vois, si elle me parle, je perdrai tout mon courage. C'est à l'instant même qu'il faut fuir, sans réveiller personne, sans être aperçu. Ah ! Dieu ! je l'ai donc vue tout à l'heure pour la dernière fois ! C'est fini, à jamais fini.
Accablé, il se laissa tomber sur un divan et étouffa ses sanglots en se cachant le visage, dans les coussins.
Lorsqu'il se releva, il était résolu et calme.
— Allons, dit-il, à l'heure de son réveil, je serai loin déjà.
Pour ne pas être entendu dans la maison en ouvrant et refermant des portes, il se décida à descendre par le balcon. Il éteignit d'abord les
142 us CRUAUTÉS I» L'AMOUR
lampes pour ne pas être vu du- dehors et se glissa avec précaution comme un coupable.
Il atteignit le sol et fit quelques pas en évitant de faire crier le sable sous ses pieds.
De ce côté, la maison projetait ses ombres nettes et' anguleuses sur le jardin vivement éclairé par la lune; André entendait, du côté de la façade, le serviteur chargé de veiller qui frappait sur un disque de bronze pour témoigner de sa vigilance : il devait éviter de passer près de lui.
Avant de s*éloigner, le jeune homme leva les yeux vers la chambre de Clélia; elle était encore éclairée ; une des fenêtres même était entr ouverte.
— Mon Dieu ! serait-elle souffrante ? Comment ne dort-<lle pas encore ? se dit André qui semblait fasciné par la lueur venant de cette chambre et ne pouvait plus faire un pas.
La tentation était trop forte : il pouvait l'apercevoir encore une fois sans être vu, sans avoir à craindre les séductions de sa parole ; il emporte* rait au moins une dernière vision dans son exiL
Il hésita longtemps, mais son cœur fut plus fort que sa raison; il s'élança, et s*aidant des saillies de la muraille, il fut bientôt à la hauteur de la fenêtre.
Il ne vît d'abord à travers les fins rideaux de dentelles qu'un rayonnement bleu, étrangement
LIS cRUAinrÉs de l'amour 143
doux; tout était bleu dans cette chambre, les parois couvertes de soie capitonnée, le tapis, le lit surmonté d un gracieux baldaquin et qui ne s'appuyait que par la tête à la muraille.
Clélia, en peignoir blanc, était assise auprès d'une petite table et écrivait. Une lampe posée devant elle Téclairait pleinement, la lumière se jouait dans ses cheveux couleur de miel, les contours de son visage semblaient baigner dans un fluide argenté, ses petites dents brillaient entre ses lèvres souriantes. André, cramponné aux ferrures du balcon, la contemplait avec une émotion poignante, il ne l'avait jamais vue aussi radieusement belle.
Bientôt elle posa sa plume et se renversa dans son fauteuil.
— Voilà, c'est fait, dit-elle en étirant ses bras, avec quelle joie j'ai travaillé pour lui !
Elle se leva, son peignoir traînant bruissait sur le tapis.
— Déjà trois heures! dit-elle en remontant sa montre.
Puis elle s'assit au bord de son lit et croida ses mains derrière sa tête.
— Ah! mon Dieu, comme je l'aime! dit-elle à
demi voix.
— Malheureux que je sais! murmura le jeune
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homme qui se laissa glisser ou plutôt tomber sur le sol.
Puis il s'enfuit sans regarder derrière lui. Il atteignit le mur du jardin et le mesura des yeux. Ce mur était haut et parfaitement lisse. L'escalader était impossible. D'ailleurs André en avait déjà trop fait, sa blessure à, peine cicatrisée le faisait vivement souffrir. Il chercha une porte et finit par arriver à une sortie dérobée qui servait spécialement aux jardiniers. Plusieurs verrous et deux tours de clef fermaient la porte, mais la clef était dans la serrure. Il tira les verrous et fit tourner la clef. Sa main tremblait, un frisson courait sous ses cheveux, il lui semblait que tout oscillait autour de lui.
— Adieu ! adieu ! murmura-t-il ; adieu la vie !... La porte grinça en tournant siir ses gonds; mais,
au moment où André allait la franchir, il se sentit enlacé par des bras de femme et un grand cri retentit à son oreille.
. - Clélia !
— Qu'est-ce que tu fais } où allais-tu } dit-elle suffoquée par l'épouvante. Je savais bien que j'avais entendu un soupir et un bruit furtif. Mon Dieu ! si favais dormi, tu t'enfuyais, tu me laissais là, folle de désespoir ; car ton intention était de t'échapper, n'est-ce pas? Mais tu veux donc me
, LES CRUAUTE Dp L'AMÛUR Ui
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tvÎQt } ten amour s'est donc changé en haina > que .t*ai-je fait 7 Je Q^aime que toi au monde. Toute ma vie est suspendue à la tienne, et tu me fuis sans un mot, sans un adieu. Ah! André I est-ce biep possible, tu as fait cela }
Elle appuya sa tête sur la poitrine du jeune homme en sanglotant.
— Clélia, dit-il, je vous en conjure, ayez pitié de vous-même ; laissez-moi partir.
— Tu es fou, dit-elle en resserrant son étreinte. Lssaye donc de me détacher de toi. Pars si tu vcvx d'ailleurs, je te suivrai.
— Vous ne pouvez être la femme d'un fils' d'esclaves, dit-il en essayant de dénouer l'étreinte qui le brûlait.
— Tais-toi 1 tu ne Tes plus, s'écria-t-elle, tes parents sont libres désormais.
- Que dites-vous >
— Je dis ce qui est vrai. La ferme où tu es né, ce lieu charmant où j'ai trouvé l'amour, elle est à nous ; elle appartient à ton père. Katia est libre, Fedor et Mâcha sont libres, et le petit garçon qui a de si jolis yeux bleus est libre aussi. Ton père est riche, il me l'a dit. Tu vois bien que nous sommes à présent des égaux et que rien ne s'oppose plus à notre bonheur, excepté ta haine, car il est évident que tu me hais»
— Libres ! Vous les avez rendus libres ! Mon pauvre cher père! le rêve de sa vie s'est donc enfin accompli I
— Oui, et le jour où j'allais leur annoncer cette nouvelle, en leur, demandant leur bénédiction, toi tu Venfuyais pour échapper à mon amour.
— Est-ce donc bien possible que vous m'aimiez >
— Viens, dit-elle, l'émotion m'a brisée, je ne puis me tenir debout. Il y a là un banc près d'un buisson de jasmins.
Ils gagnèrent le banc et s'y assirent. La lune les enveloppa de sa lumière. Dans la profondeur du taillis un rossignol commença son chant tendre et douloureux, la rosée brillait çà et là sur les fleurs et sur les cailloux des allées.
— Tu demandes si je t'aime } dit Clélia après un instant de silence. A présent je l'ai compris, je t'ai aimé dès la première minute où je t'ai vu, j'ai rêvé de toi la nuit même, le lendemain j'étaris jalouse. Pauvre folle, j'ai cru pouvoir jouer avec le feu, mais le jour où je t'ai vu sanglant sur le chemin, j'ai senti que ta mort emporterait ma vie et que pour moi le monde n'existe pas sans toi. Je parle dans la sincérité de mon âme, je t'aime, André, consens-tu à me prendre pour fenane?
— Ahlje savais bien que si elle me parlait je perdrais tout mon cotwagç, s'écria-t-il en se laîs-
— f*".-» * ♦•rff *- ..-
saht tomber aux pieds de la jeune fille. C'est trop. Je' ne peux plus lutter. Je Taccepte, ce bonheur céleste qui s'oiFre à moi ; mes longues souffrances me quittent enfin, mon cœur se dilate dans une joie sans égale. Âh I Clélia, je t'aime comme un damné aimerait le pardon de Dieu. Pourtant, un jour peut-être tu ne m'aimeras plus et tu me replongeras dans Fabime; mai j'aurai au moins le souvenir du ciel.
. — Ecoute, André, lui dit-elle en le baisant sur le front, le jour où je ne t'aimerai plus, je te permets de me quitter, et, je te le jure, je suis parfaitement certaine de passer toute ma vie prés
de toi
Quelques jours plus tard, la maison était pleine de fleurs et de lumières, de bruit de musique, de rires et de danses. Clélia Âlexandrowna donnait une fête à laquelle était conviée toute la haute société de la ville. Le bruit circulait de bouche en bouche que cette fête avait lieu à l'occasion des fiançailles de la jeune comtesse avec cet inconnu, prince selon les uns, moujik d'après les autres, et dans certains angles des salons on discutait vivement sur ce sujet.
— Un moujik! laissez-moi donc tranquille, disait le gouverneur en. haussant les épaules;
LES CRUAUTÉS UE L'âMOUA
il a Tair d'un paysan... tenez, comme moimême.
— Je sais à quoi m'en tenir, disait Pénoutchkine, pâle de rage. II était chasseur sur mes terres...
— Ah I dit Oynikof qui passait, il a sans doute assisté alors à cette fameuse lutte avec le loup, dont le récit m'a si fort intéressé > Je vais lui demander de me la redire.
Penoutchkine devint pourpre et fit un mouvement pour s'élancer vers Ovnikof, mais il se laissa retenir par ceux qui l'entouraient.
Clélia, en robe de soie blanche coupée carrément sur la poitrine, trois " rangs de perles fines au cou, une branche de jasmin dans leâ cheVeut, ' se promenait lentement d'une salle à l'autre au bras d'André.
Ovnikof s'approcha d'eux et leur tendit une main à chacun.
— C'est donc décidé enfin > dit-il; j'en suis presque aussi heureux que vous, chers enfants, et je vous bénis.
Le général de W... entra dans le salon et vint saluer la jeune fille.
— J'ai une nouvelle à vous apprendre, dit Clélia, tandis qu'il s'inclinait devant elle. Je md
LES. CRUAUtÉS DB X.'AM0UR I49
suis décidée à vous céder cette métairie qui coupe en deux une de vos propriétés et que mon tuteur ô'obstinait à vous refuser.
— Ahl vous me comblez, vraiment vous me comblez; dit le général.
— Maintenant, permettez-moi de vous présenter André Ivanovitch, mon fiancé, il veut embrasser la carrière militaire et sollicite votre protection. Jeune et follement brave comme il Test, l'avenir est à lui, et il ne peut manquer de mériter votre estime.
Le général demeura un instant confondu.
— Ma foi I s'écria-t-il bientôt, il faut savoir supporter héroïquement une défaite. Je ne puis vous en vouloir de m'avoir préféré ce charmant jeune homme. La franchise de son regard me plaît et il peut compter sur moi.
Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de main.
On annonça que le souper était servi. Tandis que l'on passait bruyamment dans la salle voisine, les fiancés, appuyés Tun sur Tautre, purent échanger quelques mots à voix basse.
— Depuis le jour où tu es entrée chez moi, disait André, chaque minute de ma vie, chaque parole sortie de tes lèvres sont restées gravées • dans mon esprit.
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■ . ^ I .1 . , I II II . I I i>iii II .— — —
— Je .n'ai rien oublié, moi non plus, dit Qélia. Te souviens-tu, un jour tu m'as dit, en arrêtant sur moi ton beau regard sAvàre z « Nous ne sommes pas ce que vous croyez, nous battons nos femmes. » Est-ce vrai ? est-ce qfc tu me battras >