L'ILE DÉSERTE
Ce soir-là, le sourcil contractera bouche gonflée par une moue furieuse, je traînai un sac de cuir et une épaisse couverture de laine sur le pont de Ylmogène et je me couchai avec des mouvements maussades, le corps dans la couverture, la tête sur le sac.
Depuis que Vlmogène avait quitté Lé Havre pour se rendre à New-York, c'est-à-dire depuis sept jours, je n'avais pas eu précisément ce qu'on est convenu d'appeler le mal de mer. Je ne m'étais Vu que deux ou trois fois réduit à de regrettables extrémités; j'avais seulement été la proie d'un malaise vague, indéfinissable ; mais ce soir-là la marche assurément bizarre de Vlmogène, ayant
l86 LES CRUAUTÉS DE L*AMOUR
commencé à produire sur mon cœur un effet plus spécial, je m'étais hâté de sortir de ma cabine et d'aller chercher dans Tair vif et froid de la nuit un soulagement à mes maux.
Je me suis bien souvent demandé depuis, comme je me le demandais à ce moment, par quelle suite de transitions absurdes l'idée d'aller en Amérique s'était glissée dans mon esprit, je n'avais nul besoin de faire ce voyage, c'était une fantaisie d'oisif-que je maudissais déjà.
Néanmoins j'allais à New- York, mais à vrai dire sans enthousiasme. Ainsi celui qui s'élance du haut des tours de Notre-Dame doit se repentir à moitié chemin.
Le corps dans la couverture, la tête sur le sac, je ne tardai pas à m'endormir, mais d'un sommeil étrange, transparent, assez semblable à ce qu'on raconte de la catalepsie et qui était sans doute le résultat des quatre pilules d'opium que je ne manquais pas de prendre chaque soir depuis mon embarquement, selon la prescription de mon ami le docteur Delton. Dans cet état d'engourdissement lucide il m'arriva d'avoir une vision — si je puis appliquer ce mot banal à un cas aussi exceptionnel — une vision, dis-je, dont les moindres détails se gravèrent dans mon esprit avec une profondeur telle, qu'aujourd'hui encore je puis
raconter, sans rien omettre ce que je vis et ce que j'entendis.
Il me sembla d'abord assister au commencement d'une tempête qui ne tarda pas à devenir des plus violentes. Les marins s'agitaient en tumulte ; le capitaine en passant près de moi jura. Bientôt les passagers montèrent en grand nombre, sur le pont, tirés de leur sommeil, ou selon leur tempérament de la contemplation mélancolique de l'intérieur des cuvettes par un tintamarre prodigieux. Il y eut d'abord un craquement propre à glacer les cœurs des plus braves, horrible et sec comme si le bateau s'était ouvert de haut en bas; ensuite, Vlmogène s'étant arrêté, ou du moins ayant ralenti sa marche, on entendit le clapotement d'une des roues devenue inutile, qui continuait à tourner en l'air. Non loin de moi on traînait des chaînes ; un homme à tour de bras sonnait la grosse cloche d'alarme et le canon lui-même mêla sa voix au tumulte. Epouvantable musique : le ronflement de la tempête semblait sortir de quelque gigantesque contre-basse, tandis que les vagues battaient la mesure sur la coque du navire, et parmi le bruit de l'orage et des manœuvres s'élevaient les malédictions de l'équipage, et je distinguai ces mots répétés par cent voix diverses : Nous sombrons ! nous sombrons !
l88 LES CRUAUTÉS DE l'AMOUR
C'était Theurc glaciale ou Tocéan s'éclaire de la première lueur du jour, mais je ne pense pas qu'aucun passager ait songé à mettre sur le compte du froid le claquement irrésistible qui s'empara unanimement des mâchoires.
— Qui héritera de ma tante ? criait un gros monsieur vêtu seulement d'un large pantalon à carreaux noirs et d'une montre qui se balançait entre ses jambes au bout d'une grosse chaîne.
Une femme faisait une scène à son mari.
— Homme sans cœur, disait-elle, c'est toi qui m'as arrachée à mes foyers pour me conduire à ma perte ! Il ne te suffisait pas de me faire souffrir pendant ma vie, tu as voulu que je meure de ta main.
— Mais, ma chère amie..., essayait le mari.
— Mourir, reprenait la dame en agitant ses bras, mourir à la fleur de l'âge, lorsque nous commencions à jouir d'une honnête fortune ! et le tapis de ma chambre qui est tout neuf!
Plus loin, une vieille demoiselle, les doigts crispés, la bouche tordue, les yeux fermés par les larmes, baisait avec désespoir les mains rudes d'un matelot et criait d'une voix glapissante : — Monsieur, je ne veux pas me noyer! je suis une honnête fille! Monsieur le marin, j'aime mieux descendre.
Le matelot la repoussa d'un coup de coude, ce qui la fit rouler sous une banquette, et là elle continua ses piaulements de poulet plumé vif. Près du mât, éclairés par la lueur pâle du matin, deux amoureux profitaient de Toccasion pour s'embrasser en cachette et se disaient avec des yeux humides : Mieux vaut mourir ensemble que vivre séparés. Et les parents, aveuglés par l'épouvante, les laissaient faire et dire.
C'était vraiment un spectacle navrant : ces femmes vaincues par l'effroi, oublieuses de toute coquetterie, ces femmes dont le chignon n'avait aucune tenue, et ces hommes atterrés qui n'y prenaient point garde.
Quelques personnes stoïques avaient encore le mal de mer.
Quant à moi-même je commençais à maudire de tout mon cœur les pilules préparées par mon ami le docteur Delton, qui me valaient un si épouvantable cauchemar. Car, ainsi qu'il arrive en rêve, j'étais persuadé que tout ce que je voyais, n'était que de fausses apparences, mais j'étais impuissant à rompre ce triste enchantement. Une pesanteur horrible dans tous mes membres me tenait comme cloué au plancher du pont; et le rêve continua.
On était perdu.
J*entendis le second dire au capitaine :
— Quatre pieds d*eau dans la cale. Les pompes ne fonctionnent plus. Si cela continue, dans dix minutes...
Le second n*acheva pas, mais il fit un geste qui ne voulait pas précisément dire que Vlmogène fût destinée à s'enlever dans les airs.
Le désespoir des passagers était à son comble ; je me promis de ne plus accorder aucune confiance au docteur Delton. Lorsque quelqu'un passait près de moi, je souhaitais qu'il me marchât sur le corps; cela m'aurait peut-être éveillé. ^
Mais tout à coup, au loin, un coup de canon retentit comme une réponse aux appels désespérés de Vlmogène. Puis, un navire se montra peu éloigné ; le sifflement de sa machine se fit entendre, et je vis la joie éclater brusquement autour de moi. D'après ce que j'entendais dire c'était un paquebot de la Compagnie Anglaise qui fait concurrence à la Compagnie transatlantique ; il avait dû partir du Havre pour l'Amérique quelques heures après nous. Il s'avançait rapidement et, comme la tempête depuis le jour s'était un peu calmée, une conversation put s'établir entre les capitaines des deux bords, laquelle eut pour conclusion qu'on transporterait sur-le-champ l'équipage de Vlmogène à bord du navire si miraculeusement survenu., Les
matelots eurent grand'peine à contenir Timpatience des passagers qui voulaient, tous ensemble, entrer dans les chaloupes, et à les empêcher de se noyer. La mer, encore mauvaise, rendait assez difficiles les opérations du débarquement et de l'embarquement, d'autant plus qu'il était urgent de les accomplir en toute diligence, car notre navire pouvait sombrer d'un moment à l'autre. Enfin, le transport fut effectué, et le paquebot anglais continua son chemin. Ulmogène, démâtée, brisée, à moitié submergée, flottait à la merci du vent et des flots, et j'étais seul dans le navire abandonné.
Seul, non. Un gros anglais, milord Campbell, très flegmatique d'ordinaire et qui, depuis sept jours, dînait prodigieusement en face de moi, sortit de l'escalier des cabines avec une précipitation qui, de sa part, m'étonna; il était d'ailleurs dans une tenue irréprochable.
— Oh! oh! dit-il, en se rendant compte de la situation, il est peut-être trop tard.
Cependant, sans hésiter, il se jeta à l'eau.
La mer était houleuse. Le paquebot anglais était déjà bien loin. Je considérais la noyade de milord Campbell comme absolument infaillible.
Tel fut le dernier incident de mon rêve. Le froid incisif et mouillé qui me glaçait sous ma cou-
verture commençait à me tirer de mon sommeil. Un paquet de mer me tomba sur la tête, et j'avalai malgré moi, quelques gorgées horribles d'eau amère; ceci m'éveilla tout à fait; et, toussant, éternuant, bougonnant, grommelant, je descendis, ou plutôt je dégringolai dans ma cabine, en traînant mon sac de cuir et ma couverture de lame.
Quelques heures plus tard, ganté de gris, cravaté de rose, parfumé, charmant, je montai sur le pont. C'était le moment de mon apparition quotidienne. J'avais un livre à la main. Nonchalamment, je m'avançai vers un banc où j'avais coutume de m'asseoir le matin pour lire et rêver sous le soleil. L'air était très-doux; je m'assis, je feuilletai le livre, puis je... je... je... puis j'ouvris démesurément les yeux, la bouche, les mains I et demeurai stupide.
Je n'avais pas rêvé: le navire n'avait plus ni mâts ni cheminées ; il penchait affreusement vers la mer, et, sur le pont, il n'y avait que moi.
La tempête, les gémissements, l'arrivée du paquebot sauveur, le tt-ansport des passagers, tout ce que j'avais vu en songe avait eu lieu en effet. Moi seul, vaincu par le narcotique, je n'avais pas participé à la miraculeuse délivrance, et j'étais réservé à l'horreur d'un trépas solitaire.
Aussi loin que s'étendait mon regard, je ne voyais autour de moi qu'une immense mer redeve-
LES CRUAUTÉS DE l' AMOUR I93
nue calme, où Ylmogène n'était plus qu'une épave prête à s'engloutir.
Tremblant, glacé, échevelé, je me mis à bondir comme un fou, d'un bout à l'autre du navire. Que résulta-t-il de cette course éperdue > La conviction que j'étais seul en effet, ou à peu près, car je rencontrai un singe sans queue et un perroquet déplumé, abandonnés comme moi à la cruauté de rOcéan.
Je descendis aux pompes. La cale était pleine d'eau. L'allégement inattendu produit par le départ des passagers avait retardé le plongeon, mais l'eau ne cessait d'entrer, quoiqu'avec peu de violence, et le plongeon était inévitable.
C'est avec cette aimable conviction que je remontai sur le pont, et que je revins m'asseoir épuisé, hébété, sur mon banc, d'où je considérai longtemps et mélancoliquement la coque disloqué* de l'/mogène et les vagues miroitantes.
Cependant, vers midi, je fis un soubresaut prodigieux ; j'avais entendu un coup de sonnette ; le bruit sortait deTescalierde l'entrepont.
Non ! jamais domestique ne s'est précipité aussi vivement que moi à l'appel de son maître. Je me trouvai en trois bonds devant la porte d'une cabine fermée, la seule fermée, car toutes les autres
étaient grandes ouvertes, encombrées de sacs et de paquets abandonnés. '
— S'il vous plaît, préparez-moi mon chocolat, dit derrière la cloison, une voix douce, avec un léger accent britannique.
Je reconnus immédiatement la voix de milady Campbell, ma voisine de table d'hôte, une charmante anglaise que j'adorais depuis mon départ, n'ayant rien de mieux à faire.
Je n'étais donc pas seul! Une autre victime était destinée au même supplice ! Cela me remit un peu.
— Faites-le plus épais que d'ordinaire, continua milady Campbell; du reste, prenez celui-ci; je n'aime pas le chocolat du paquebot.
En même temps une main fine et pâle me tendit une livre de chocolat dans sa double enveloppe de papier d'argent et de papier bleuâtre.
Puis, la porte se referma.
Le chocolat à la main, je demeurai immobile, ne sachant comment annoncer le désastre à l'infortunée jeune femme. Je résolus d'user de quelque ménagement.
— Milady, insinuai-je, milady, nous sommes perdus, nous sombrons.
— Ah I ah ! c'est vous, monsieur de Puyroche,
LES CRUAUTÉS DE L'aMOUR 19S
dit milady, qui reconnut ma voix, milord est-il éveillé >
— Milord est noyé, madame.
— En vérité! reprit-elle en riant; et mon chocolat >
— Il est dans ma main.
— Eh bien, je vous prie de le remettre au domestique ou au cuisinier, si vous avez la bonté.
— Il n'y a plus de domestique ni de cuisinier, madame !
— Alors, savez-vous faire le chocolat, monsieur de Puyroche I
— Avec quelle joie j'aurais appris à le faire pour vous être agréable, milady I Mais la cuisine est submergée, et les fourneaux se sont éteints dans Teau salée.
— Oh! n'importe, dit-elle; j'ai ici un petit système à l'esprit-de-vin.
— Et milady sortit en riant de sa cabine, limpidement jolie, comme toujours. Des cheveux d'un blond pâle, très-longs, bouclés à peine, roulaient sur ses épaules ; un ruban de velours bleu les relevait sur le front. Elle portait une vaste jupe de mousseline rose, brodée de noir, qui laissait voir dans la transparence de l'étoffe des pieds minces, chaussés de pantoufles rouges et le commencement fluet et rond de la jambe. Au-dessus
196 us cRUAurfe DE l'amour
de la jupe, une veste de drap bleu clair scintillait, couverte de soutache d'or où les cheveux s'accrochaient quelquefois. Des colliers multicolores tournaient autour du cou de milady et de longrues boucles massives se balançaient à ses oreilles. Mes yeux considérèrent un instant la jeune femme, éblouis et inquiétés par ce charivari de couleurs. Mais, au moment où elle frottait une allumette contre la cloison pour allumer la mèche de sa mécanique à esprit-de-vin, je revins au sentiment de la réalité et je m'écriai d'une voix persuasive et dramatique.
— Madame, suivez-moi ; venez vous convaintre de l'affreuse vérité.
Milady releva gracieusement sa robe et mit le bout de son pied sur l'allumette.
— Monsieur de Puyroche, me dit-elle, j'ai ce matin un très-grand appétit ; mais puisque vous y tenez si fort, je veux bien aller voir le point de vue.
La jeune femme passa devant moi, et tandis qu'elle montait l'escalier, les bouts parfumés de sa ceinture touchèrent doucement mes lèvres.
En mettant le pied sur le pont, milady Campbell fut bien forcée d'être étonnée.
— C'est donc véritablement un naufrage > ditelle en me regardant avec une légère inquiétude.
— Complètement, madame.
LES CRUAUTÉS DE l'aMOUR I97
— Mais que. sont devenus les passagers >
— Ils ont été transportés à bord d*un autre navire.
— Et milord ?
— Il s*est jeté à Teau, mndame, et s'est noyé.
— Ail right! dit milady, et vous-même pourquoi êtes-vous resté ?
— Parce que vous n*êtes pas partie, dis-je d'abord, mais j'éprouvai une espèce de honte d'un mensonge aussi invraisemblable, et je ne tardai pas à faire à milady un récit plus sincère des événements.
— Qu'allons-nous devenir ? demanda-t-elle lorsque j'eus achevé.
— Nous sommes, dans ce moment, le repas probable de quelque requin famélique, et, dans deux ou trois heures, nous serons à souper... comme Polonius ; à moins cependant, qu'accrochés à un bout de planche, nous ne chevauchions désespérément sur les vagues.
Je frissonnai en parlant ainsi; l'Anglaise se retourna vers moi.
— Ce que vous me dites est-il absolument certain >
— Hélas, madame !
— S'il en est ainsi, permettez-moi de vous faire mes adieux et laissez-moi pour mourir me retirer
dans ma cabine, ce qui sera, je pense, plus conforme aux convenances.
A ces mots milady Campbell me salua et redesr • cendit Tescalier. Je la suivis espérant la retenir, mais j'insistai vainement ; elle me ferma au nez la porte de sa cabine.
Etre deux pour mourir, c'est une consolation relative sans doute, mais à laquelle on tient surtout lorsqu'on ne peut pas en espérer d'autre. Le danger partagé semble moins formidable; on est en même temps protecteur et protégé ; on soutient et on s'appuie. Ainsi, la nuit dans une forêt pleine de bruits silencieux et de présences invisibles, si Ton traverse à deux les allées noires et humides, on se recommande l'un de l'autre, puis on est acteur et public ; il faut bien étonner son compagnon par la bravoure sans pareille dont on fait preuve dans le danger; et la vanité distrait de la terreur. Mais lorsque, seul, on enfonce les pieds dans la terre froide, lorsqu'on ne voit plus le ciel, et qu'on est de toutes parts pris par l'obscurité, le cœur se livre à des battements exagérés ; le regard, timidement effleure les grandes masses noires des arbres, puis se tourne brusquement d'un autre côté. — Mais, de toutes parts, c'est aussi noir, aussi inquiétant, et l'on ne regarde plus; on • rentre ses yeux comme font les colimaçons. Alors
si une feuille descend en ricochant de branche en branche, on fait un soubresaut horriblement douloureux. « Allons, se. dit-on, c*cst sans doute une feuille qui tombe et rien de plus » ; on continue sa marche en essayant de penser à des choses joyeuses, au grand soleil, à la plaine claire et unie où le regard peut s'étendre au loin, à un air de musique qu'on connaît et qu'on se redit tout bas ; mais un oiseau réveillé s'envole lourdement, et de nouveau l'épouvante vous saisit. — Au moins si l'on avait emmené son chien ! Cette idée me rappela qu'il y avait sur le pont un singe sans queue et un vieux perroquet déplumé. Je me dirigeai vers ces tristes compagnons de mon infortune : le singe était mélancoliquement assis sur un tonneau et grignotait avec rapidité quelque chose qu il retournait dans ses petites mains bleues ; le perroquet se promenait autour du singe en lui disant mille choses incomprises; je ne pus m'empêcher de penser que cet oiseau ressemblait singulièrement à un célèbre compositeur de niusique. Mais ni le perroquet ni le singe ne semblaient disposés à recevoir l'épanchement de mon âme désespérée.
Je considérai la mer devenue ironiquement calme, le ciel lumineux, le soleil moqueur, puis le navire brisé qui faisait si piteuse mine au milieu de toute cette joie. Il était lamentable à voir avec
'if ■!■ ' » ■ - ll»ll. Il I ^ ■
ses mâts déchiquetés, dont les débris jonchaient le pont; avec ses cordages rompus, qui rampaient comme des tronçons de serpents entre la chaudière effondrée et les bagages culbutés. J'étais pitoyable moi aussi, frisé, parfumé, élégant, au milieu de cette ruine menaçante et je me mis à pousser des gémissements et des cris, puis àappeler de toute la force de mes poumons. Appeler qui } personne ne pouvait venir. Je devenais stupide. La peur me torturait affreusement. La peur est une sensation que vous ne connaissez sans doute pas, lecteur héroïque, mais qui n'est pas pour moi une étrangère ! Par elle, l'estomac se serre et devient froid comme si subitement un bloc de glace y était introduit, l'intérieur des mains devient humide, les jarrets ont des faiblesses inconnues et exécutent un trémolo rapide que les dents ne tardent pas à imiter, les doigts serrent fortement ce qu'ils tiennent tandis que les pieds se crispent, si les bottines le permettent.
Cependant je m'efforçais de résister à l'effroi, je tâchais de me rassurer :
Il est impossible, pensais-je, que je fasse réellement naufrage, et que je me noie sérieusement. Ces aventures peuvent arriver aux gens dont c'est le métier. Que ceux qui sont nés mousses, senoient capitaines; c'est parfait. Mais à un homme bien
LES CRUAUTÉS DE l'aMOUR 20I
■fc«»i
mis, charmant, né rue de la Chaussée-^d'Antin, intime avec tous les chevaux célèbres et avec toutes les danseuses à la mode, qui reconnaît à ving^t pas si un paletot est de Renard où de Dussautoy, mais qui distingue mal une corvette d*une frégate, cette chose, se noyer, ne doit arriver que pendant cinq minutes, aux bains Henri IV. Comment sepourraitt-il que moi qui fus naguère Toracle du café Anglais et Tornementdes premières représentations, je sois dans quelques jours le héros d*un fait-divers ainsi conçu : t Un affreux événement, etc. » Ces énormités^à n'arriyent pas à un monsieur qu'on a vu se promener sur le boulevard.
On a dû remarquer mon absence parmi les passagers sauvés; on va venir à mon secours; un navire ne peut manquer d'apparaître, ou tout a moins une chaloupe viendra me chercher.
Un peu réconforté, j'allai prendre une longuevue dans la cabine du capitaine, et je me mis à examiner l'horizon, mais rien ne venait, et rien ne vint. Et la nuit approchait, la nuit horrible; j'allais être seul en face de la mort, dans l'obscurité ; mes dents s'entre-choquaient à se briser. Si, du moins, j'avais pu faire sortir milady de sa cabine? Une idée me vint, je saisis un baquet et le remplis d'eau. Je descendis l'escalier, puis arrivé devant la cabine de milady, je puisai l'eau du baquet dans
mes deux mains et la lançai violemment contre la jporte, tout en poussant de profonds soupirs, comme un homme qui accomplit un travail pénible. *
Après quelques instants de ce manège j'entendis la voix de milady.
— Que faites-vous donc, monsieur de Puyroche? dit-elle.
— Madame, m'ècriaî-je pathétiquement, Feau gagne I La voici qui assaille les cabines. Sortez vite, je vous en conjure. J'essaie en vain de lutter contre ce flot implacable, de vous défendre, de prolonger votre vie de quelques minutes. Je vais être vaincu; j'ai déjà de l'eau jusqu'aux genoux; bientôt elle m'emplira la bouche et je ne pourrai plus vous parler I
— Je vous remercie de vous inquiéter ainsi de moi, dit la jeune femme d'une voix émue. Mais puisqu'il faut mourir, à quoi bon prolonger l'agonie ? Je suis prête à partir. Au revoir, monsieur, nous nous rejoindrons tout à l'heure.
Le sang se glaça dans mes veines.
— Milady ! chère milady ! criai-je, y pensez-vous ? Mourir ainsi enfermée, mourir enterrée déjà I Venez Jouir une heure encore de l'air, du soleil, du vent; venez mourir au grand jour! que vos beaux yeux, tant qu'ils auront un regard contemplent le ciel pur, la mer glauque, l'espace, l'immensité, qui sont des
choses sublimes à ce qu'on dit, bien que moi je leur préfère de beaucoup Tangle d'une rue ou la perspective d'un faubourg ; venez ! dans le vol des mouettes, vous croirez voir les anges blancs descendus pour recevoir votre âme.
Après ce beau mouvement lyrique, j'envoyai tout le contenu du baquet contre la porte. Milady poussa un petit cri ; je crus avoir réussi, mais elle me dit très-vite :
— Laissez-moi, monsieur, retirez-vous ; laissezmoi me recueillir pour ce rude moment.
J'eus beau prier et supplier, je n'obtins plus aucune réponse, je remontai sur le pont, car j'étais plus effrayé que jamais, sous le plafond bas du navire. Le grand air me remit un instant, j'observai la mer, il me sembla impossible que cette émeraude liquide eût de mauvaises intentions. Mais le soleil touchait l'horizon; son disque était déjà un peu écorné; désormais le soir était proche. Mon épouvante ne connut plus de bornes. Je me mis à courir avec une vitesse insensée, criant, gémissant, m'arrachant les cheveux, tendant les bras vers le soleil pour le supplier de demeurer encore un instant I Vaine prière. Tout à coup il plongea, et il ne resta plus qu'une grande lueur à l'occident. J'étais atterré. Bientôt la lueur elle-même s'éteignit, les nuages dorés pâlirent, puis devinrent gris,
204 UKS cRVAtrrâs de l*amour
puis noirs, et la mer s'assombrit comme le ciel. C'était la nuit tant redoutée ; le vent levé depuis quelques heures , devenait furieux. Les restes du navire filaient rapidement. J'eus peur d'être emporté par le vent; j'entrai dans la cabine du capitaine, et m'appuyant près d'un débris de table, je cachai mon front dans ma main. Alors commença un supplice sans nom. Ahuri d'effroi, ballotté en tous sens par la houle, je me raidissais contre les brusques engloutissements du navire dans des gouffres d'où je ne me sentais pas remonter.
Il me semblait descendre les degrés d'un escalier gigantesque qui conduisait au tombeau. Malgré moi je me remémorais toute ma vie, j'en revoyais les scènes principales avec une netteté qui ne contribuait pas peu à m'épouvanter, car j'avais entendu dire que ce diorama rétrospectif passait devant les yeux des gens près de mourir de mort violente. Je pensais à mes amis, à ma famille un peu sermonneuse, à mon cheval favori, à un divan de ma chambre spécialement aflfectionné par moi; et, pris subitement d'un attendrissement irrésistible, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Puis, accablé de fatigue, affaibli par le jeûne, malgré le danger, malgré la mort qui me guettait, je m'endormis. Bienheureux sommeil I car, dans cette nuit horrible j'aurais expiré de terreur.
ik
Je me réveillai en sursaut dès la première clarté de Taube. Le poignet sur lequel je m'étais appuyé était tout engourdi. J'avais la tête lourde, les yeux gonflés. Je sortis et je regardai autour de moi : la mer était couverte de vapeur; le paquebot courait toujours avec rapidité, mais il ne semblait pas s'être enfoncé davantage. Je repris une sorte d'espoir.
Il faudra bien que j'arrive quelque part, me disais-je, puisque je ne sombre pas.
Je résolus d'examiner soigneusement le navire pour voir s'il n'y avait pas quelque remède à apporter à ses avaries ou quelques précautions à prendre. Après de longues recherches, je découvris une large brèche dans la coque de Vlmogène et je m'expliquai alors pourquoi le bâtiment n'avait pas continué à s'enfoncer : l'ouverture s'était trouvée primitivement au niveau de l'eau, mais, à raison de l'allégement causé par le départ des passagers, elle était remontée de beaucoup au-dessus du niveau de Ifi mer, de sorte qu'à moins d'une vague sautant plus haut que les autres, l'eau n'entrait pas. Néanmoins je bouchai le trou béant du mieux que je pus et je jetai par-dessus bordtoutes les choses inutiles et pesantes.
Comme j'achevais cette besogne, j'entendis en passant par l'entrepont, d'affreux glapissements
de volailles; et baissant les yeux j*aperçus une grande quantité de poules et poulets vivants enfermés dans des paniers d'oSier. Je compris que ces pauvres bêtes n'avaient pas mangé depuis longtemps et je leur distribuai largement des poignées de graines puisées dans un grand sac entr'ouvert, puis je songeai à manger moi-même, car depuis deux jours j'avais oublié ce détail.
Je trouvai sans peine des vivres en abondance et» après m'être rassasié, je pensai que milady devait mourir de faim. Je descendis vers sa cabine, une tranche de jambon et un morceau de biscuit à la main.
— Madame, dis-je, grâce à mes rudes travaux, les plus grandes avaries sont réparées, et nous sommes à peu près en sûreté sur les restes du navire. Il faut prendre des forces, et se préparer aux événements. Mangez... mangez, milady I La religion défend le suicide. Pour ne pas vous effaroucher, ajoutai-je, je dépose votre nourriture â votre porte, et je m'en vais.
Je revins en effet sur le pont, étant décidé à être très-froid avec milady.
Rien de nouveau ne s'était produit; l'horizon était toujours aussi désert; le navire marchait toujours dans la même direction, car le même vent soufflait; et la journée s'écoula, monotone; je
m* arrangeai de façon à bien passer la nuit. J'étais presque tranquillisé; je ne dormis pas trop mal, tout étonné' de mon héroïsme. Dès Taurore, je sautai sur le pont, et j'explorai du regard Thorizon avec anxiété. Rien, le ciel et Teau seulement; le bateau filait toujours.
— Si cela continue, pensai-je, nous arriverons tout de même en Amérique.
Je portai sa nourriture à milady. Je lui conseillai même d'aller prendre un peu l'air pour sa santé, ajoutant que pendant sa promenade je m'enfermerais à mon tour pour ne pas la gêner.
— Merci, mon cher geôlier, me répondit-elle assez doucement.
— Bon, pensai-je.
Et j'allai me cacher dans la cabine du capitaine. Milady ne tarda pas à sortir. Je vis qu'elle me cherchait des yeux; mais je ne parus pas, résolu que j'étais à lui tenir rigueur.
Rien d'intéressant ne se produisit ce jour-là ni les jours suivants. Je passai, mon temps à tenir de longues conversations au perroquet et à exécuter des pantomimes variées en face du singe. Je ne trouvai rien de mieux pour me distraire. J'étais incapable de lire, incapable aussi d'écrire mes impressions de voyage. Situation misérable I Mais le neuvième jour, comme je promenais selon mon
habîtudo la longue-vue sur Thorizon, je poussai un terrible cri de joie! Je venais d'apercevoir une ligne bleuâtre en face de moi. A Toeil nu je ne voyais rien. Ce pouvait être une illusion d'optique, un nuage, une vapeur. J'essuyai frénétiquement les verres de la lunette et je regardai de nouveau. La ligne se dessinait nettement; elle s'accentuait et se dorait à mesure que le soleil montait.
— Terre I terre! m'écriai-je, les bras au ciel et faisant des cabrioles insensées.
Et je courus annoncer cette bonne nouvelle à milady.
— Une terre > dit-elle, se méfiant un peu.
— Oui, madame, une terre où nous ne manquerons pas d'aborder avant deux heures, car le vent qui nous pousse rapidement vers elle ne semble pas disposé à changer de direction.
— Mais dans quel pays serons-nous ? Sommesnous bien loin de l'Angleterre ou de la France > Ne sauriez-vous conjecturer et me dire...
Je me souvins que j'avais obtenu plusieurs prix de géographie au Lycée Louis-le-Grand, et qu'il y avait dans la cabine du capitaine des cartes, des boussoles, des roses des vents, bien plus qu'il n'en fallait pour s'orienter à merveille.
— Je vais vous apprendre dans un instant quel est ce pays, dis-je.
Après une heure de travail, je redescendis en titubant comme un homme ivre.
— Eh bien } demanda la jeune femme.
— Ah ! madame, m'écriai-je/
Si la porte de sa cabine eût été ouverte, elle eût frémi sans doute, car je devais avoir le visage blême, les yeux hagards, et je tremblais comme la feuille.
— Qu'y a-t-il donc ? reprit-elle.
— Madame, je suis allé dans la cabine du capitaine.
— Bon, après?
— Je me suis souvenu que le matin du naufrage, il y avait sept jours que nous marchions à la vapeur.
— Sept jours, en effet.
— La vapeur file mille vingt nœuds par heure, madame.
— Ah! V
— Et, quand. le vent Taide, elle marche bien plus vite encore.
— Je conçois cela. •
— Ce point établi, j'ai interrogé la carte. 11 m'a été peu difficile de me convaincre qu'au moment du naufrage nous étions sous le quarante-septième degré de latitude sud, et le deuxième degré de longitude ouest.
210 UtS CRUAUTÉS DB L*aMOUR
— J'en suis convaincue aussi.
— Mais, pendant le naufrage, le vent du nordest s*est mis à souffler.
— Le vent du nord-est }
*— Du nord-est et presque du nord-nord-est; il souffle encore.
— C'est effrayant t
♦— Epouvantable 1 de sorte que le navire a légèrement dévié de sa route. Il s*est mis à marcher vers le sbd en inclinant un peu à Touest, et la chose était inévitable, puisque le vent nord-nordest le poussait.
— Je comprends parfaitement, vous êtes trèssavant, monsieur de Puyroche.
— Hétas I madame. Une fois le naufrage accompli, lorsque la vapeur n*a plus lutté, le navire a marché plus décidément vers le sud-ouest, et il allait prodigieusement vite, madame, car le vent soufflait fort.
— En effet il m*a semblé que nous marchions très-vite.
— r Si la vapeur file mille vingt nœuds à Theure, nous en filions dix-huit cents environ.
— Vous croyez >
— J'en suis sûr- Après avoir multiplié le nombre de nœuds par le nombre d'heures, après m'être
assuré de la direction suivie, j'ai de nouveau consulté la carte.
— Eh bien ?
— Ohl madame, vous ne vous doutez pas avoir fait tant de chemin !
— Nous en avons donc fait beaucoup >
— Nous, sommes entre le 15® et le 19* degré de latitude sud! Et...
— Et?...
— Et entre c«s degrés il n'y a qu'un archipel!
— Un archipel >...
— Oui, madaftie, il n'y a pas de continent, sinon très-lointain, autour de lui. Je ne peux donc pas m'être trompé.
— Eh bien i cet archipel?...
— C'est Tarchipel Fidji.
— A merveille.
— Comment, à merveille ? Vous ne. savez-donc pas ce que c'est que les îles Fidji }
— Pas du tout.
— Milady, j'ai cherché dans le dictionnaire de géographie, au mot Fidji.
— Et qu'avez-vous trouvé ?
— Voici ce que j'ai trouvé, madame.
Et je tendis à milady par l'entre-bâiilement de la porte le dictionnaire tout ouvert où elle put lire ce paragraphe terrible :
« Les îles Fidji sont habitées par les plus « redoutables anthropophages de l'Univers. Rien « ne saurait donner une idée de la ruse et de la « férocité de ces sauvages qui ont résisté jusqu'à « ce jour à toute civilisation et ensanglanteront « longtemps encore de leurs horribles festins le « pays qui les a vus naître. »
— Oh I oh I fît la jeune femme.
— N'est-ce pas, c'est horrible >
— Tout vaut mieux que d'être noyé.
— Vous n'y songez pas, milady ! Etre coupé en morceaux comme un veau, mis a la broche, mangé avec un peu de sel et digéré par d'affreux estomacs de nègres!...
— Nous attendrirons les nègres ; je leur chanterai des chansons.
— Moi je leur donnerai ma montre ; je ferai la culbute et le saut périlleux ; mais croyez-vous?...
— Peut-être. Les nègres sont des hommes après tout.
— Vous êtes donc d'avis de descendre sur ce dangereux rivage >
— Sans doute, et, dès à présent, je vais m'occuper du déménagement. Il faudra emporter de quoi nous nourrir avant d'être mangés, car je ne suis pas d'humeur à me repaître de racines et d'herbages.
— Hélas ! nous serons donc des Robinsons >
— Oui, et si nous ne sommes pas aussi ingénieux que lui, nous coucherons à la belle étoile, ou bien il nous faudra aller demander l'hospitalité aux nègres.
— Non! non! m'écriai-je; d'ailleurs, je ne veux pas quitter les côtes; il passera bien un navire, un jour ou l'autre.
— Allons donc voir cette île d'anthropophages, dit la jeune femme en riant.
— Ohl milady, murmurai-je, je vois autour de moi des rangées de dents blanches qui se démènent.
— Eh bien, c'est comme chez le dentiste du passage Jouffroy, à Paris.
Pendant que milady montait l'escalier, devant moi, je ne pus m'empêcher de songer malgré tant de graves préoccupations, au changement qui s'était produit dans l'attitude et dans le langage de ma compagne d'infortune. Naguère assez maussade et trop anglaise, elle se montrait maintenant rieuse au danger, prête à l'aventure, toute française enfin. Ce revirement était-il dû à l'espoir de quitter bientôt la désolée Imogène, ou bien à son insu, milady cédait-elle au sentiment de satisfaction avec lequel, les premiers jours de larmes passés, une jeune femme se résigne à l'état de
ai 4 XJES cRUÀUTés de l'amour
veuve, dût-elle l'exercer dans une île d'anthropophages >
On apercevait maintenant à l'œil nu la ligne déjà plus large et moins dorée qui annonçait la terre; et le vent, joint à la marée, nous faisait avancer très-rapidement.
— Vite, vite, dit milady, construisons un radeau.
— Un radeau ? Pourquoi ?
— Ne voyez-vous pas que le rivage n'est formé que de sable ? Si, avant de l'atteindre, le vaisseau échouait contre quelque banc de terre molle, nous gagnerions le bord à la nage; mais il faudrait abandonner nos provisions et nos malles. Construisons donc un radeau ; il sera le commissionnaire porteur de nos bagages.
Et l'Anglaise se mit à fureter dans tous les coins, montant, descendant, traînant des planches, des pieux, des cordes.
— Eh bien, dit-elle, aidez-moi donc. — Qu'avez-vous à me regarder de cet air stupéfait >
— Vous m'éblouissez I dis-je.
— Allons, allons, à l'ouvrage !
Nous commençâmes à rassembler les planches et à les lier avec des cordes.
Milady était d'une adresse singulière; elle faisait deux fois plus de travail que moi. Un radeau de
quatre mètres de long, sur trois de large fut construit en moins d*une heure. Et combien il était heureux que milady se fût avisée de cette inven-* tioni car à peine avions-nous achevé de nouer la dernière corde et de planter le dernier clou, qu*un long gémissement de ïlmogène^ suivi d'un arrêt presque soudain, nous apprit que la coque du navire s'était enfoncée dans un banc de sable sous-marin. Le malheur n'était pas grand, car la côte se trouvait maintenant à une médiocre distance; nous pouvions espérer de la gagner à la nage en poussant devant nous le radeau bien chargé.
-~ A Teau I à Teau I le commissionnaire, s'écria milady en battant des mains.
— Mais, dis-je, comment le descendre )
— Attachons-le à une corde et jetons-le pardessus le bord.
— Excellent)
-* Non! non, il doit y avoir des mécaniques^ avec lesquelles Ton mettait les chaloupes à la mer.
— De mieux en mieux.
— D'autant plus que nous chargerons le radeau avec moins de difficulté.
— Vous raisonnez comme un capitaine, milady î
21 6 LES cRUAinnÉs DE l'amour
— Allons, prenez-le par un bout, dit-elle.
Nous transportâmes à grand peine le commissionnaire vers Tundes points du navire où s'accrochent d'ordinaire les chaloupes, et nous trouvâmes en effet un mécanisme, mais entièrement brisé.
— Ah ! fit milady désappointée.
Mais elle reprit :
. — Nous aurons peut-être plus de chance de l'autre côté.
Et elle passa de l'autre côté du navire.
— Venez, dit-elle, ici la machine n'est pas cassée.
Nous tirâmes notre radeau de tribord à bâbord, ou de bâbord à tribord, je ne sais pas bien au juste, puis nous l'accrochâmes tant bien que mal:
— A présent, chargeons, dis-je.
— Les vivres d'abord! s'écria milady en repoussant derrière ses oreilles, ses cheveux que le vent secouait, emmêlait, ébouriffait à merveille.
— Oui, les vivres.
Et nous nous mîmes à charrier, des jambons, des quartiers de bœuf fumé, des biscuits, et à déposer tout cela avec soin sur le radeau.
— Ohl dis-je tout à coup, n'oublions pas la basse-cour.
•tES CRUAUTÉS DE l'AMOUR :Î17
Je m'éloignai et revins bientôt po/:anctîiomphalement le panier aux volailles.
— Bravo I dit milady, et la cave ?
— C'est vrai, la cave.
Cinquante bouteilles de bordeaux furent apportées et entassées entre les jambons et les quarti^s' de bœuf.
— Maintenant nous sommes sûrs de ne pas mourir de faim pendant quelque temps ; occupons-nous
. de la toilette, dit milady.
Elle descendit dans sa cabine, je descendis dans la mienne et je fis un paquet le plus restreint, possible, en soupirant beaucoup, car je ne pouvais me décider à abandonner une chose plutôt qu'une autre. Enfin je remontai. Peu après moi milady reparut, elle était en costume de bain de mer.
— Oh! le coquet! s'écria-t-elle en voyant la grosseur de mon bagage.
Il faut avouer que mon paquet était au moins aussi volumineux que le sien.
— Bon! et le vôtre?dis-je un peu honteux,
— Moi, je suis une femme; la toilette est mon devoir.
— Moi, je veux vous plaire; la toilette est mon droit.
Milady haussa les épaules.
— Mais, dit-elle, pourquoi ne vous êtes-vous
2l8 LES CRUAUTÉS DE l'aMOUR
pas vêtu pour le bain > Allez-vous mettre des gants paille pour nager >
— Ah diable ! il faut se mettre à l'eau ?
— Tout semble l'indiquer. Est-ce que vous ne savez pas nager >
— Pardon, milady; je sais nager, si on ne m'a pas volé mon argent. J'ai pris trente leçons au bout d'une ficelle: un, deux, trois.... Je suis porté à croire que je dois savoir nager.
— En ce cas, allez vous costumer.
Je redescendis et je m'improvisai dii mieux possible une toilette de bain. Quand je remontai, milady était soucieuse.
— J'ai pensé à une chose, dit-elle.
— A laquelle? m'écriai-je, effrayé.
— Notre radeau chargé va être mis à flot.
J'acquiesçai de la tête.
— Mais la mer n'est pas aussi unie qu'on pourrait le désirer. Elle se permet d'onduler comme une chevelure de créole, et notre commissionnaire se trouvera tantôt montant tantôt descendant une colline....
Mes yeux s'ouvrirent pleins d'interrogations.
— Nos provisions glisseront dans l'eau et nous ne manquerons pas de mourir de faim, à moins que nous ne mangions les anthropophages.
Je laissai tomber mes bras le long de mon
corps; milady se mit à rire de mon découragement.
— Il faut trouver un remède, voilà tout, dit-elle.
J'ouvris les bras, d'un geste qui indiquait clairement que ce n'était pas moi qui trouverais le remède. La jeune femme promena son regard autour d'elle.
— Tenez ! reprit-elle bientôt en m'indiquant du doigt la toile goudronnée qui recouvrait les bagages.
— Eh bien >
— Voilà le remède.
— Vraiment?
— Vous ne comprenez pas > Nous allons couvrir le radeau avec cette toile et nous la ficellerons tout autour.
-— Miraculeux! m'écriai-je plein d'admiration.
— De sorte que nos vivres ne pourront pas aller au fond de l'eau, et que nous ne mangerons pas les anthropophages.
T- Oui, mais.... dis-je en frissonnant.
Je n'achevai pas une pensée trop claire, et commençai à traîner la toile vers le radeau. Milady chercha un poinçon, de la ficelle, et ayant trouvé à peu près ce qu'elle voulait, elle se mit bravement au travail. La toile était trop large; il fallut la replier en beaucoup d'endroits.
Enfin nous pûmes descendre le radeau à la mer,
et ma compagne mit le pied sur le premier degré d'une échelle que nous venions d'accrocher au flanc du navire. Mais tout à coup elle remonta.
— Et le singe? dit-elle, et le perroquet) il faut ressembler tout à fait à Robinson.
— C'est juste, dis-je.
Et j'allai chercher nos compagnons de malheur. Milady mit le singe sur son dos, je mis le perroquet sur ma tête, et, après avoir décroché le radeau, nous nous mîmes à le pousser eh nageant vers la terre.
Nous échappions à un péril, pour tomber dans un péril plus grand encore, peut-être. La peur d'être mangé allait succéder à la peur d'être noyé; les cannibales dans nos cauchemars, remplaceraient les requins.
Soulevés et abaissés alternativement par les ^ lames, nous voyions la première des îles Fidji, apparaître et disparaître à nos yeux, selon que nous étions sur un sommet ou dans un bas-fond. J'examinai cependant la côte le mieux que je pus. Elle était plate et ne montrait qu'une ondulation dorée se prolongeant de chaque côté aussi loin que le regard pouvait aller. Aucun rocher n'égratignait la mer, et la dernière vague s'écroulait sur le sabl» en écumant à peine.
Un peu en avant, dans les terres, s'élevait une
petite falaise couronnée d'une végétation assez sobre, mais composée, à ce qu'il me sembla, d'arbres et de plantes inconnus. Le rivage était, du reste, entièrement désert, aucune hutte, aucune barque, aucun sauvage. Cette solitude me rasséréna un peu. L'île était vaste sans doute, il serait facile d'échapper aux habitants.
Cependant, poussant notre radeau, poussés par la marée, portant l'une un singe, l'autre un perroquet, nous avions nagé courageusement, et bientôt nous pûmes prendre pied, et, ballottés un peu par les vagues, nous abordâmes enfin. Notre premier soin fut de mettre notre radeau hors de la portée de Teau ; puis d'un même mouvement nous nous retournâmes vers la mer. Elle était d'un bleu profond presque noir à l'horizon, par l'antithèse d'un ciel lumineux, safrané et verdâtre, ciel spécial à ces contrées tropicales. La coque de Vlmogène, outragée par les vagues n'était plus qu'une épave sombre qui s'engloutissait peu à peu et ne manquerait pas de disparaître bientôt pour jamais. C'était de ce jouet, de cette planche, de ce bouchon que nous venions. Milady s'agenouilla, et courbant la tête, pria tout bas. J'étais assez embarrassé; je ne savais si je devais imiter la jeune femme, ou m'abstenir. Les sauvages futurs me ftfisaient trouver le moment inopportun pour des
actions de grâce. Vu Tétat des choses je résolus d'attendre le dénouement. Son oraison terminée, milady se releva et me pria de m'éloigner un peu, afin qu'elle pût changer de costume; j'allais lui obéir lorsqu'elle me retint d'un geste et me dit de l'air anglais et grave que je n'étais plus accoutumé à lui voir :
— Un mot encore. Etes-vous sûr que le paquebot où se sont réfugiés les passagers de ïlmogène fût tout à fait hors d'atteinte lorsque mylord Campbell s'est jeté à l'eau >
— J'en suis sûr, milady, la dernière chaloupe était partie depuis longtemps lorsque votre mari m'est apparu sur le pont, et j'avais tout à fait cessé d'entendre bruire- ou siffler la machine du navire sauveur.
— A ce compte mylord est mort ?
— Oh! oui, dis-je.
Mais je me repris :
— Hélas ! oui, milady, il a dû lui être impossible de faire entendre sa voix au milieu de la tempête, et plus impossible encore de lutter contre les vagues furieuses.
Milady songea un instant d'un air suffisamment ému, puis me fit signe de la laisser.
Je profitai de cet exil momentané, pour grimper, en m'aidant des mains et des genoux, une petite
J.tm
côte qui montait au sommet de la dune, et, de là, j'essayai une reconnaissance.
' Autour de moi s'étendait une vaste plaine, sauvage et stérile, où je n'aperçus aucune trace de culture ou d'habitation. De loin en loin se tordait quelque arbre rabougri, à moitié chauve et séché, ou se hérissait un buisson roux. Le sol était d'un sable blanc et fin, entrecoupé par endroits d'un peu de terre végétale, de sorte que là lande entière présentait une alternative de poussière aride et déplaces sombres couvertes d'herbes, de bruyères en fleurs, de genêts, et dé plantes étrangères qui répandaient un parfum pénétrant. J'acquis la certitude que nous avions débarqué dans un steppe incultivable et je dus espérer que cette partie de l'île Fidji était inhabitée. J'allai retrouver milady pour lui faire part de mes observations.
En la voyant, je poussai un petit cri de surprise, car elle était tout de noir habillée.
— Oh ! madame, lui dis-je, pourquoi cette toilette lugubre ? n'eût-il pas été charitable d'égayer d'une jupe rose, ou de quelques bouts de rubans clairs notre sombre situation ?
— Vous oubliez, monsieur, que je suis veuve, me répondit-elle gravement.
Je respectai sa douleur, et pour l'en distraire
224 I-^ CRUAUTÉS DE l'AMOUR
autant qu*il était en moi, je me hâtai de décrire ce que i*avais vu du haut de la dune.
— Comment, dit-elle, il n y a pas la moindre petite grotte où s'abriter ?
— Pas la moindre grotte, répondis-je, c'est le Sahara
— Mais comment allons-nous passer la nuit?
Voici le soleil qui se couche, nous ne pouvons pas bâtir une maison avant la nuit >
— Non, Robinson lui-même ne Teut pas pu.
Mais tout d'abord, je vous conseille, mâady, de monter sur la dune car la mer gagne et va bientôt nous atteindre. '
— Allons, mais n'oublions pas le bagage, dit l'Anglaise.
Nous fûmes obligés de décharger le radeau et de transporter pièce à pièce les objets qui le couvraient. Les poulets avaient quelque peu étouffé sous la toile d'emballage ; mais il n'y avait pas eu avaries sérieuses, et, le transport une fois effectué, comme nous avions grand'faim et que nous étions très-las, , nous nous assîmes sur le bord de la dune et nous soupâmes de très-bon appétit.
— C'est charmant, l'île des sauvages! dit milady souriant en dépit de sa robe noire.
— Oui, tant qu'on ne voit pas les sauvages !
— Il ne manque que des lits, ajoutà-t-elle,*
LES CRUAUTÉS DE L'AMOUH tZ'y
— Heureusement, dis- je en levant la tête, le ciel est pur, et dans ces parages, il ne pleut pas souvent. Du reste, j*ai une idée, vous aurez un lit.
En ej(fet, lorsque le repas fut terminé, je cherchai une bonne place, et refoulant avec mes deux mains le sol docile, je formai un plan à peu près uni qui se rehaussait d'un côté de manière à fournir un oreiller; puis j'élevai de toutes parts une petite muraille de sable, pareille à un rempart. Le tout imitait en grand les terrassements des babys dans les allées des Tuileries. Néanmoins je fus trèscontent de mon œuvre.
— Milady, dis-je en m'inclinant, vous avez une chambre et un lit.
— Vraiment, dit-elle en enjambant le petit mur, le dévouement vous rend très-ingénieux.
Elle étendit une couverture sur le sable et se coucha.
— Bonsoir, monsieur Aurélien de Puyroche, dit-elle, faites votre lit, dormez bien et rêvez que vous êtes sur le boulevard des Italiens.
Quelques instants plus tard, les étoiles purent voir tojit à leur aise notre sommeil, profond sommeil, que nous avions bien gagné. Je crois que je ronflai un peu, mais heureusement la mer ronfla plus fort que moi. Le matin, le soleil se chargea de nous éveiller en nous inondant insolemment de
lumière. Ah ! » je regrettai amèrement les triples rideaux de ma chambre qui s'opposaient si bien à ces agressions brutales. Mais, en ouvrant les yeux, je vis le soleil si triomphalement beau, la mer si transparente, si glauque, si vaporeuse, j'éprouvai une telle impression de pureté, de fraîcheur, de joie sereine que je fus un peu consolé. C'était la première fois que je voyais le soleil se lever.
— Eh bien, criai-je à milady, comment vous trouvez-vous, ce matin ?
— Oh! dit-elle, j'ai rêvé toute la nuit de serpents et de vipères. Il doit y avoir de ces bêtes-là dans l'île Fidji.
— Miséricorde! m'écriai-je en frappant des mains. J'avais si peur des sauvages , que je ne pensais pas aux serpents.
— Il faudra nous bâtir une maison dans un arbre, dit milady.
— Les serpents montent aux arbres ! soupirai-je.
— Les vipères, non. Et c'est surtout des vipères que nous devons nous défier ; car il ne doit point y avoir de gros serpents dans ce steppe où ils ne trouveraient pas à se cacher.
— Mais, repris-je, vous parlez de bâtir des maisons dans les arbres, comme si la chose était des plus faciles ?
— Nous invoquerons Robinson et nous nous
souviendrons de Ville-d*Avray, dit milady, rieuse. Pour le moment, déjeunons, et ne laissons pas mourir de faim notre ferme à venir.
C'est moi qui fus chargé de donner à manger et à boire aux poules, mais je n'avais pas une goutte d*eau douce, et cela me rendit fort perplexe. Je résolus, en attendant la découverte d'une source, de leur verser la moitié d'une bouteille de vin.
— Voyons, dit milady lorsque nous fûmes assis en faee l'un de l'autre séparés par un jambon, un morceau de bœuf fumé et du biscuit, causons en architectes sérieux et dressons nos plans. Il s'agit de bâtir deux maisons.
— A quoi bon, deux maisons >
— A quoi bon> Croyez-vous que vous allez percher sur le même arbre que mpi, monsieur de Puyroche ?
— Deux maisons, soit!
— Dans deux arbres,
— Parfaitement.
— Il faut d'abord une échelle.
— Naturellement.
• — Deux échelles, même.
— Certainement.
— r Avez-vous fini, avec vos adverbes ? s'écria milady, en frappant du pied sur la table, aidezmoi donc à faire le plan.
— Voici, milady, répoûdis-je après avoir rcyé quelques instants. Vous prenez un arbre...
— Et vous faites un roux, interrompit-^Ue en haussant les épaules. Enfin, voici l'arbre.
— Et elle traça du bout du doigt, une ligne sur le sable.
— Admettons , repris-je, que Tarbre ait trois fortes branches à peu près à la même hauteur.
— J^admets les trois branches.
— Ces trois branches trouvées, j'établis un plancher.
— Un plancher? où prendrcz-vous le plancher >... votre idée ne vaut rien.
— Aussi, vous ne m*aidez pas du tout.
— Voyons, c'était très-bien jusqu'aux trois branches, tâchez de continuer.
Je tenais mon front dans ma main,
— Parbleu I m'écriai-je tout à coup, le radeau, voilà le plancher I
— • C'est vrai, c'est vrai, dit milady, nous l'attacherons aux trois branches.
— Pensons maintenant à la toiture, repris-je.
— Eh bien, s'écria à son tour milady, la toile goudronnée, quelle admirable toiture cela fera !
— Voilà la maison bâtie.
— Pas encore; mais commençons à travailler pendant qu'il fait un peu frais, à midi la chaleur
■ I ■! Il 1. ■ . I ■ - I I ■ - ■ . . .1 ■ , *
doit être intolérable. Nous mîmes les restes du repas à Tabri du soleil, et j'offris mon bras à milady pour aller à la découverte d'un arbre à trois branches. Nous marchions au bord de la dune d'un pas tranquille, regardant tantôt la mer, tantôt la lande. Je disais mille galanteries à la jeune anglaise, qui fronçait le sourcil en souriant derrière son ombrelle. Elle avait une robe courte, noire, garnie de franges légères, et sur le front, une tc^iue de velours noir où s'enroulait un voile de crêpe. Moi, bien ganté et vêtu de toile blanche, je faisais crier mes souliers vernis sur le sable. Nous, nous pensions à Dieppe ou à Trouville. Milady tira de sa ceinture une petite montre incrustée de perles.
— Quatre heures ! quatre heures du matin I dit-elle.
— Comment, m'écriai-je, quatre heures et nonseulement nous sommes levés, mais nous avons déjà déjeuné et nous nous promenons I
— Nous ne nous promenons pas; nous cherchons un arbre pour bâtir une maison.
— C'est vrai, vous m'aviez fait oublier l'île déserte, le naufrage, les serpents, les sauvages et la fricassée.
— Si je vous ai fait oublier tout cela, je vous en fais souvenir, et voici là-bas quelques arbres
moins rachitiques que les autres ; peut-être pourrons-nous trouver ce qu'il nous faut.
Nous nous hâtâmes à travers la lande.
— Si nous allions voir apparaître quelque épouvantable nègre > ^disait milady tout en marchant.
Je lui montrai deux pistolets de salon passés à ma ceinture.
— Tant qu'il n'y aura que deux sauvages à la fois, dis-je, je vous défendrai; je fais mouche presqu'à chaque coup.
— Ah! 'ah ! dit milady, en avant, alors. Nous atteignîmes les arbres. Ils étaient couverts de petits fruits rouges moins gros que des cerises et très-durs.
— Y a-t-il des arbres semblables à ceux-ci en France > demanda milady, je n'en ai jamais vu en Angleterre.
J'avouai que je ne connaissais pas Tespède de ces végétaux.
— Ce doit être des arbres particuliers à ce pays, dit la jeune femme, sont-ils hérissés et bizarres !
— Si c'étaient des mancenilliers ! m'écriai-je, me souvenant de r Africaine,
— Non, reprit-elle, ils sont trop laids, cependant nous ne mangerons pas de leurs fruits.
— Oh! non.
Ces arbres avaient le tronc principal assez peu haut ; leurs maîtresses branches s'écartaient brusquement et presque horizontalement, tandis que leur faîte s'ébouriffait en mille broussailles. C'était justement ce qu'il nous fallait.
— Voici mon domicile, dit milady en frappant sur l'un des arbres.
— Et voici le mien.
Nous retournâmes à l'endroit où nous avions couché, et en trois voyages nous eûmes transporté tout notre bagage.
— Voygns, quels sont nos outils > demanda milady.
— Voici une petite hachette, répondîs-je.
— Moi, j'ai un couteau anglais qui contient un tire-bouchon, un tire-bouton, un poinçon, un cureoreilles ,^ un grattoir et une lime à ongles, sans compter les lames de toutes les dimensions.
— C'est un précieux outil !
— Oui, mais il ne suffira pas.
— Je possède deux rasoirs; j'en sacrifie un.
— Très-bien ! Nous avons beaucoup de cordes et de grosses ficelles. Nous pourrons peut-être venir à bout de nous loger ; allons, vite, l'échelle d'abord.
Nous employâmes toute une heure à couper dans les arbres voisins deux morceaux de bois