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assez solides et assez longs pour servir de montants à Téchelle, et quatre branches, les moins raboteuses possibles, pour faire les échelons; puis chaque tige fut dépouillée de ses feuilles et taillée tant bien que mal. A grand' peine, nous fîmes quatre trous dans chacun des montants, et, amincissant les bouts des échelons, nous les enfonçâmes dans les trous. Nous étions si enthousiasmés de notre œuvre et de notre génie, que nous nous apercevions à peine que la sueur nous inondait. L'échelle fut terminée à onze heures. Milady déclara qu'elle avait faim, et qu'il fallait recommencer à déjeuner, puis dormir jusqu'à deux heures. Nous nous assîmes sous l'arbre de milady.
— Mais, dis-je, en mordant à belles dents dans une tranche de bœuf, si nous dormons ainsi enplein jour, les indigènes pourront nous surprendre, nous tuer et nous croquer avant que nous eussions le temps de nous en apercevoir.
Il fut convenu que nous dormirions l'un après l'autre, et je fus chargé de veiller d'abord. Les premières minutes se passèrent bien. Je considérai le ciel limpide, la mer tranquille, la plage solitaire, la plaine déserte. Mais, bientôt je commençai à bâiller démesurément et à tirer mes bras. Je résolus de regarder dormir milady .Elle avait les pieds croisés l'un sur l'autre, un bras rejeté sous sa tête
qui se renversait en arrière de façon à me laisser voir l'intérieur rose des narines, les coins de la bouche abaissés et les yeux comme deux taches sombres. J*eus envie de réveiller la jeune femme pour lui dire qu'elle était charmante, mais craignant d'être mal reçu je m'abstins, je suivis l'ondulation de son corsage qui se soulevait et s'effondrait d'une façon adorable, j'admirai la ligne de son cou et le dessous de son menton velouté et blanc d'une blancheur bleuâtre, qui me plaisait infiniment. Il y avait surtout sUr ce cou un petit signe brun qui tentait ardemment mes lèvres. Je songeai que la plage et l'île peut-être étaient désertes, que ce serait un bien faible crime de baiser ce petit signe et que milady aurait grand tort de se fâcher. Mais, tout à coup je vis trois yeux à la dormeuse, ce qui m'étonna. Puis elle parut s'élargir et se dédoubler. 11 me sembla voir à sa place des collines de neige, puis je ne vis plus rien. Il paraît que je dormis longtemps, car ce fut milady qui m'éveilla en me frappant sur l'épaule. #
— Ah! ah! dit-elle, c'est ainsi que vous montez la garde > Quinze jours de salle de police, pour avoir dormi à votre poste.
— C'était pour rêver de vous, milady, soupirai-je.
— - Savez-vous, monsieur, qu'il est trois heures,
234 UBS G&UAUTÉS DE l' AMOUR
et que la première pierre àe ma maison n'est pas posée > Je risque de dormir cette nuit encore à la belle étoile.
— Ohl m'écriai-je en tirant un louis de ma porche, n'oublions pas de mettre une pièce de mon-» naie sous la première pierre.
Milady appuya Téchelle contre Tarbre et voulut monter pour éprouver notre ouvrage. Il résista et fonctionna très-bien à notre grand étonnement.
— A présent, il faut couper toutes les branches inutiles qui encombrent mon appartement, dit milady.
Armés, Tun de la hache, l'autre du couteau, nous montâmes dans l'arbre, et nous nous mîmes à abattre et à tailler à qui mieux mieux. Puis, il fallut séparer le radeau en deux, ce qui nous donna beaucoup de mal, mais enfin, nous en vînmes à bout; et le parquet fut élevé et posé dans l'arbre. Les planches étaient trop longues; j'eus l'idée d'y faire des entailles, afin que les branches pussent s'y emboîter. Cela nous prit très-longtemps, mais donna une grande solidité à la construction. Le soleil atteignait l'horizon lorsque le plancher fut terminé. Nous étions brisés de fatigue, et il fallut •renoncer à poser la toiture ce jour-là. Milady se consola en voyant l'abri naturel que formaient les branches et les feuilles dé son arbre. Nous dîna-
mes gaiement, en compagnie du singe et du perroquet ; puis sentant nos yeux se fermer, nous arrangeâmes nos lits le mieux possible, milady sur son arbre, moi au pied de Tarbre, et je m'endormis, gémissant de la cruauté de ma compagne, qui préférait me laisser mordre par les vipères, que de me donner l'hospitalité. Ainsi se passa notre première journée dans Tîle Fidji.
Le lendemain matin, le soleil nous éveilla avec une rare insolence. Milady, du haut de son arbre, proposa de prendre uil bain de mer pour nous donner du courage au travail, et d'emporter la lunette d'approche, afin de voir si aucun navire n'apparaîtrait à l'horizon. Elle descendit bientôt et dégringola lestement la dune. Elle fut sur la plage avant moi, et je l'entendis crier :
— Une paillasse! deux paillasses! autant de paillasses que nous voudrons !
Ces exclamations ne manquèrent pas de me surprendre, des paillasses sur la plage! L'île était donc habitée ? Je m'élançai vers milady et la trouvai plongeant ses bras dans des touffes de varechs que la mer avait rangées soigneusement le Iqng de la plage ; mon visage reprit sa sérénité.
— Voyez, voyez, disait-elle, quelle trouvaille! Nos reins et notre dos étaient en effet fort courbaturés de la dureté de nos lits et nous nous réjoui-
236 LES CRUAUTÉS DE l'aMQUR
mes fort de la bonne aubaine. Le bain pris, nous portâmes sur la falaise le plus de paillasses possible, et après avoir donné du maïs et une demibouteille de vin aux poules, nous déjeunâmes, non sans gloutonnerie; puis nous reprîmes courageusement notre travail.
Le rasoir nous servit à déchirer la toile goudronnée, et bientôt milady attacha à une branche un ruban en g^ise de drapeau et un bouquet de menthe. Comme je n*avais pas d'échelle à construire et que nous avions acquis quelque expérience, ma maison, à moi, était construite avant le coucher du soleil, et, le soir, nous pûmes rentrer
nous coucher chacun chez nous.
Le lendemain, je descendis de mon abri à Taide d'une corde, et je me mis à la recherche d'une source ou d'un ruisseau, car les poules avaient des attitudes titubantes, qui ne laissaient pas de m'inquiéter. Mais j'eus beau rôder, les yeux fixés à terre, je ne découvris, à mon grand chagrin, aucune trace d'eau douce, milady prétendait qu'il y aurait de l'orage avant peu, car l'horizon se couvrait de vapeurs et la chaleur était suffocante; mais nous n'aviohs aucun récipient pour recevoir l'eau. Nous fûmes obligés de creuser des trous, que nous pavions .de galets et de feuilles, et de réunir tous les coquilla-
ges un peu creux que nous trouvâmes, pms le soir vint.
Milady remonta sur son arbre, et moi-même j'allai me coucher après avoir donné une leçon de grammaire au perroquet. Mais à peine endormi je fus éveillé par un tumulte épouvantable. C'était l'orage prédit par milady. Il se déchaînait avec une ' fureur çjue je n'aurais pas pu prévoir et qui est le privilège de la latitude enragée sous laquelle nous nous trouvions. Le ciel n'était qu'une immense flamme bleue , violette , effrayante I Des détonations insensées éclataient soudain, et le bruit roulait autour de l'horizon indéfiniment ; les vagues semblaient battre une enclume gigantesque, le vent poussait d'aflreux coups de sifflet; bientôt la pluie tomba â torrents. Comme je n'étais pas très-rassuré, j'appelai milady.
— Avez-vou.s peur de l'orage ? lui demandai-je.
— Bah! dit-elle, la foudre tombe toujours dans la mer. Voici de l'eau pour les poules, ajouta-t-elle.
Mon arbre était secoué et battu par les rafales, d'une façon très-inquiétante. J'aurais bien voulu être ailleurs. Le singe gémissait, le perroquet battait des ailes, les poules piaulaient; c'était affreux. Enfin la tourmente se calma, puis s'éteignit et je pus m' endormir dans un air rafraîchi.
Le JQur qui suivit cette formidable nuit d'prage,.
2^8 LES CRUAUTÉS DB l'AMOUR
ne fut marqué par aucun événement fâcheux. Les poules réconfortées par Teau dont elles étaient privées depuis longtemps, pondirent trois œufs que milady fit cuire sur de la braise de broussailles; et nous fîmes un excellent repas, car nous commencions à nous lasser de la viande fumée.
Puis les jours se succédèrent uniformément.
Aucun habitant n*apparaissait. Nos demeures s'étaient beaucoup améliorées ; milady, avec des varechs, avait tressé des sortes de paillassons qui servaient de murailles à nos chambres; nous avions fait des armoires dans les feuilles et des porte-manteaux dans les branches, une niche pour le singe et un perchoir pour le perroquet. Les poules avaient aussi leur arbre qu'elles avaient choisi. Tout allait donc pour le mieux. Mais étions-nous destinés à passer notre vie entière dans cette île déserte et ne verrions-nous jamais apparaître un navire à l'horizon que nous regardions sans cesse ? Un soir, pendant que nous prenions un bain, milady aperçut un point noir sur la mer. Elle m'appela et nous nous mimes tous deux en observation, la main plate au-dessus des sourcils, allongeant notre vue le plus possible, le point noir s'agitait visiblement et approchait. Notre inquiétude était à son comble. C'était sans doute une barque pleine de sauvages. Il me semblait les voir armés de pieux,
couronnés de plumes bleues et rouges et ornés de quatre rangées de dents.
Cependant la barque manœuvrait bizarrement; elle allait, venait, se retournait brusquement. Une fois nous la vîmes sauter hors de Teau. Ce n'était donc pas une barque! Et puis maintenant, au lieu d'un point noir il y en avait deux, qui se fuyaient et se poursuivaient.
— Bon Dieu I m'écriai-je tout à coup, ce sont des requins.
— Des requins ! répéta milady, épouvantée.
En trois bonds, nous fûmes chacun sur notre arbre, où nous tremblâmes longtemps. La nuit vint. Notre sommeil fut agité, mais le matin nous ne vîmes plus trace de requins. Ils s'en étaient retournés au large.
Nous eûmes l'idée d'établir une pêcherie et l'exécution de ce projet nous occupa longtemps. Avec de la ficelle et un jupon déchiré en lanières nous fîmes un filet carré attaché à quatre baguettes et suspendu par des cordes à une cinquième. C'était une sorte de grande cuiller. Lorsque le filet fut achevé, nous allâmes à la pêche, et après plusieurs heures de patience, nous amenâmes dans le filet quelque chose de mou, de gluant, d'affreux.
— Une pieuvre! m'écriai-je, pensant aux Travailleurs de la mer.
Cela nous plongea dans une telle épouvante que nous laissâmes pieuvre et filet pour fuir plus vite.
Milady revint la première et du bout de son ombrelle ramassa l'objet étrange que nous avions péché.
— La bête a des cheveux, dit-elle.
— Grand Dieu I m'écriai-je, c'est une chevelure scalpée.
— C'est vrai, dit milady pâle d'horreur en laissartt retomber le triste trophée.
Une lame vint qui le remporta.
— Cette chevelure a dû séjourner longtenjps dans la mer, dis-je, car les poils sont devenus jaunes et les sauvages ont les cheveux bleu$.
Nous recommençâmes timidement nos tentatives de pêche; nous fûmes plus heureux; nous prîmes quelques petits poissons d'une espèce bizarre, que nous ne connaissions pas, mais qui nous semblèrent excellents frits dans de la graisse de poulet. Ainsi notre nourriture devenait assez variée. .Nous avions mis de côté quelques poignées de blé et de pommes de terre, en prévision de l'avenir. Nous cultivions un petit coin de terre végétale que nous entourions de soin et que nous arrosions d'eau de mer, peur pouvoir l'ensemencer quand il en serait temps. Notre vie n'était pas trop malheureuse, nous eussions rendu Robinson jaloux.
Nos yeux interrogeaîent pourtant bien souvent rhorizpn vide de la mer, pour y chercher un" navire sauveur. Nous parlions souvent de notre pays avec attendrissement comme des exilés, et nous désespérions presque de le revoir jamais. Lorsque je me reportais brusquement à ma vie d'autrefois, je nç pouvais m'imaginer comment j e supportais sans trop de désespoir les privations et les malheurs présents. Ce n'est qu'en regardant le doux profil de ma compagne, ses yeux clairs et son front blanc, qye je m'expliquais ma résignation. Cependant la Jeune Anglaise étai^si froide, si réservée, si renfermée dans son chagrin de veuve ! chagrin tout de convenance, mais qui n'en était pas moins difficile à combattre. Dieu sait que je le combattis avec constance, courage et ruse I II n'était pas d'heure où je n'attaquasse la place; mais elle était toujours fortifiée et imprenable.
— Oubliez-vous que je pleure mylord Campbell ? me dîsait-on sèchement. Alors je me renfermais dans un affreux désespoir. Je me jetais sur le sable, la tête dans mes mains, et je demeurais des heures ainsi, les épaules secouées par des sanglots contenus. Quelquefois, elle venait me relever et me disait : Vous êtes fou. Lorsqu'elle me frôlait en pas-, sant près de moi je tremblais comme une sensitive. Si je la regardais en lui parlant, je m'interrompais
tout à coup et restais la bouche ouverte, stupide de sa beauté. Je voyais bien que son cœur n'était pas de marbre, et qu'elle ne luttait qye contre des préjugés. Aussi, bien souvent, je parlais raison avec elle, assis Tun prés de Tautre sur le sable en face de la mer. Elle était trop jeune et trop belle, il était impossible qu'elle fût une veuve inconsolable. Mylord était vieux, laid, égoïste; ses cheveux étaient roux et rares ; les yeux lui sortaient de la tête; son nez était incandescent, mais son cœur froid comme la glace; il s'était attaché comme un boulet à la jeunesse, à la joie, à la beauté de sa fen^ne; il était peu probable qu'elle l'eût aimé. Donc, dans la vie elle se fût remariée; elle eût aimé un jeune homme dont le nez eût été pâle et le cœur brûlant. Si je l'avais rencontrée dans un salon, j'aurais peut-être désespéré de l'attendrir, il y aurait eu trop de comparaisons désavantageuses pour moi, trop de cavaliers plus charmants, pour que je m'enhardisse à espérer; mais, dans cette île déserte où il n'y avait que moi, j'avais quelques chances, d'être préféré, et, malgré sa cruauté, l'espoir n'était pas mort dans mon cœur. A tout cela, milady baissait la tête, et soupirait doucement sans me répondre, et les jours se passaient.
Un matin nous sommeillions tous deux sur la
plage ; milady se* releva tout à coup, et me saisit la main.
— Écoutez, dit-elle, en ouvrant tout grands ses beaux yeux.
Je prêtai Toreille à un bruit lointain et régulier que nous apportait la brise, je pâlis ; toutes mes terreurs me revenaient. Nous montâmes sur la dune, et m'agenouillant, je collai mon oreille à terre pour mieux entendre.
— On dirait un galop de cheval, m'écriai-je.
— De plusieurs chevaux même, dit milady.
Nous écoutâmes encore, c'étaient bien des chevaux qui galopaient et se rapprochaient rapidement.
— Nous sommes perdus, cette fois! soupirai-je.
— Défendons-nous, au moins, dit milady.
Nous prîmes chacun un pistolet et un rasoir, et
nous remontâmes sur nos arbres, tirant, milady son échelle, et moi ma corde. Nous attendîmes, bientôt un hennissement se fit entendre. Il n*y avait pas de doutes à conserver, une troupe de cavaliers s'avançaient, nous apercevions déjà dans le soleil qui embrasait la lande, un groupe formidable plein de points brillants et d'éclairs d'acier. Anxieux, nous retenions notre souffle, les pistolets armés tremblaient dans nos mains, et nos yeux s'écarquillaient pour compter le nombre de nos
244 l'Es CRUAUTÉS DE L'AMOUR
ennemis; mais, lorsqu*ils furent à portée de la vue, nous cherchâmes en vain des cavaliers sur le dos des montures; les chevaux lius ne portaient personne.
— Eh bien, s*écria milady, nous voici encore sauvés cette fois-ci; il n y a pas le moindre sauvage.
— En efiFet, dis-je, ce sont les chevaux qui sont sauvages; Fîle est décidément déserte.
Nous ne nous inquiétâmes pas davantage des nouveaux arrivés, qui n*avaient d*autres intentions que de brouter les maigres ronces et d'exécuter quelques innocentes gambades. Ils s'en retournèrent d'ailleurs, comme ils étaient venus, et je repris le fil de mes idées amoureuses.
Un jour, le singe que je poussais un peu par derrière, grimpa l'échelle de milady et pénétra chez elle ; il tenait dans sa patte une carte de visite où on lisait : Le Vicomte Aurélien de Puyroche.
— Faites entrer, dit milady en riant. Je montai à mon tour l'échelle, et je parus devant la jeune femme. J'étais en frac, en culotte noire, en cravate blanche, en gants blancs.
— Quelle tenue, et quel air solennel! dit la jeune veuve, en me faisant signe de m'asseoîr par terre.
— Madame, dis-je, en m'inclinant le plus hum-
tEs .CRUAUTE m l'amour ^$
blemcnt possible, j*ai Thonneur de vous demander votre main.
— Monsieur ! s'écria milady, vous moquez-vous > voilà un mois à peine que je porte le deuil de mylord Campbell, et vous osez me parler de secondes noces >
— Madame, repris-je sans me troubler, nous sommes loin de l'Angleterre, de la France et des lois sociales; nous sommes dans une île; et cette île étant, selon toute apparence, déserte, je suis le roi et le maître de cette île, en conséquence je suis maître d'instituer que dans mon royaume, on portera le deuil d'un époux un mois seulement.
— Mais, dit milady, en souriant, je ne me considérerai jamais comme mariée sans le maire, le prêtre, l'orgue, le contrat et les témoins.
— La nature sera lemaire, milady, le soleil sera le prêtre et il nous bénira en nous couvrant de lumière tandis que les mugissements de la mer remplaceront les accords de l'orgue. Nous graverons notre contrat sur la conque d'un coquillage ; notre honnêteté et notre amour seront nos témoins. Si vous ne me haïssez pas, madame, toutes les causes de votre refus, toutes les raisons que vous donnerez pour retarder mon bonheur, seront mauvaises.
— Je ne vous hais pas du tout, dit milady ébran-
lée, mais je vous demande huit jours pour réfléchir.
— Puissent vos réflexions m'être favorables 1 dis-je en soupirant.
Et après avoir baisé la main demilady, je redescendis suivi du singe. Pendant huit jours, je ne parlai pas mariage à ma jeune compagne, mes soupirs et ma pâleur seuls la suppliaient; d'ailleurs mon élève le perroquet avait enfin profité de mes leçons et on n'entendait plus que ce cri dans les arbres : « Aurélien aime milady. >
Enfin le matin du huitième jour, je trouvai dans mon arbre un petit billet où milady me priait de passer chez elle.
Je me précipitai de mon arbre dans le sien ; elle me tendit la main avec gravité.
• — J'accepte, dit-elle, mais à la condition que si jamais nous retournons en Europe, vous m'épouserez selon la loi.
— Méchante! dis-je en me jetant à ses pieds, comment avez-vous pu avoir un doute à ce sujet ?
Notre mariage fut fixé à quelques jours de là, au samedi prochain, je fus admis à faire ma cour. Chaque matin le singe apportait à ma fiancée un bouquet de fleurs sauvages, accompagné d'un billet passionné. Elle, de son côté, avait appris au perroquet à retourner sa phrase, et un jour, j'entendis
sur les branches, cette douce déclaration : « Milady aime Aurélien ; » je ne regrettais plus du tout ma vie passée, ni le boulevard. Les heures s'écoulaient délicieusement. Tantôt nous sommeillions l'un près de l'autre en nous tenant la main, tantôt nous nous poursuivions comme des enfants, à travers les vagues mousseuses. Parfois, c'étaient de longues et tendres promenades, le soir, au clair de lune, près de la mer. L'île déserte devenait l'île enchantée.
Mais un jour, où appuyée sur moi, elle souriait et baissait les yeux aux discours passionnés que je lui tenais, elle me serra subitement le bras, et, regardant fixement le sol, elle s'interrompit de mar-? cher.
— Voyez! voyez 1 me dit-elle d'une voix émue.
J'éloignai avec peine mon regard de son visage et je le tournai vers la terre. Je ne pus retenir un cri: des empreintes de pieds nus étaient ^marquées distinctement et comme moulées dans le sable. Nous nous regardâmes avec effroi.
— N'est-ce pas* nous-mêmes, dit milady, qui avons laissé la trace de nos pas un jour après le bain>
— Ah ! Juliette ! m'écriai-je, ne m'insultez-pas. Le pied qui a laissé ces traces est deux fois grand comme
le mien, et, vous ne songez pas, je pense, à le prendre pour le vôtre.
— Vous avez raison, on dirait un pied de géant.
— Du reste, nous ne sommes jamais venus nous baigner si loin de chez nous.
— L'île est donc habitée par des hommes qui ont de tels pieds > s'écria milady épouvantée.
— Et par des hommes complètement sauvages, dis-jc, car ils ne portent même pas de souliers.
— Mon Dieu! mon Dieu! que vont-ils nous faire >
— Il serait prudent de rentrer chez nous; le sauvage n'est peut-être pas loin.
— Oui, mais voyez, il y a des pas qui viennent et des pas qui s'en vont. Nous suivîmes soigneusement les traces. Le sauvage était venu jusqu'au bord de la dernière vague, puis il avait rebroussé chemin de quelques pas, et s'était assis sur le sable. (Il n'avait pas non plus de pantalon I) Ensuite il s'était relevé et avait continué à marcher vers la dune, qu'il avait gravie.
Cette certitude acquise, nous la gravîmes à notre tour, et laissant dépasser seulement le haut de notre tête, nous regardâmes avidement la lande. Elle était absolument déserte.
Cependant l'île était habitée ! les empreintes de pieds en étaient une preuve irrécusable et la tran-
LES qLUAXJTÉS DB L'aMOUR' . 249
quillité dont nous commencions à jouir allait être pour jamais troublée; je reconduisis milady, toute tremblante, jusqu'à son arbre.
— Marions-nous vitel dis-je, en lui baisant la
main ; lorsque vous serez ma femme, je deviendrai
hardi et fort comme un lion pour vous défendre.
— C'est après-demain samedi, me dit-elle avec un regard plein de tendresse. Je remontai dans mon arbre, assez oublieux du .sauvage. Je fis un rêve où j'étais roi et vêtu de plumes de paon, où milady, reine, était vêtue aussi de plumes de paon, j'avais un grand-vizir noir comme le diable et un peuple de sauvages grands comme des montagnes. J'avais un gouvernement tyrannique et je mangeais un homme chaque matin à mon déjeuner.
Le lendemain je m'étonnai moi-même de mon oubli complet du danger. J'allais, je venais, je tournais autour de l'arbre où ma fiancée dormait encore. J'aurais voulu avoir une guitare, une flûte, un accordéon, une grosse caisse, n*importe quoi, pour lui donner une aubade. Je songeai à piller le ciel de toutes ses étoiles et la mer de toutes ses perles; mais aux cannibales, pas du tout.
• — Cela n'est que naturel, me disai-je pour m'expliquer cette indifférence et ne pas me croire malade, l'amour est un grand égoïste, qui n'admet pas qu'aucun autre sentiment règne avec lui; et lorsqu'il
s*cst logé dans une créature, la faim, le sommeil, la peur, la prudence, tous ces honnêtes et utiles instincts, cèdent la place sachant qu'elle n'est plus tenable. Ainsi, qu'on prenne deux jeimes fiancés à la veille de leur union et qu'on les transpprte dans un cachot, sur un rocher, en haut d'un mât ; pourvu qu'ils soient ensemble, ils se trouveront bien partout, surtout dans une île déserte, et ils ne s'apercevront des anthropophages que lorsqu'ils sentiront des dents s'enfoncer dans leur dos.
J'en étais là de mes réflexions lorsque je me sentis mordre violemment à l'épaule. Je hurlai d'épouvante et de douleur ! Les poules glapirent. Milady se précipita à peine vêtue de son arbre et me mit un pistolet dans la main. Je me retournai pour faire face à mon adversaire. Alors, à la terreur succédèrent des éclats de rire sans fin. Plongé dans mon rêve amoureux, je m'étais assis sans regarder où, et j'avais à moitié écrasé le pauvre singe, qui s'était vengé comme il avait pu.
— Je vousxii bien cru croqué, cette fois, dit milady.
Nous nous tenions les côtes, mais tout à coup la jeune femme s'apercevant de la légèreté de son coutume, remonta toute honteuse sur son arbre.
Je passai le reste de la journée à faire des préparatifs pour le lendemain,.
Je tuai trois poules, et, après les avoir plumées, je fis un petit oreiller avec leurs plumes. J'allai pêcher, puis cueillir une grosse touffe de fleurs sauvages doijt j'ornai les arbres. Je ramassai des algues, et je fis des guirlandes de coquillages en guise de girandoles ; enfin je fabriquai une mosaïque charmante avec des galets brillants et de couleurs diverses. Le soir, lorsque je reconduisis milady jusqu'au seuil de son arbre, j'avais des larmes dans les yeux.
— Demain, lui dis-je, en baisant sa main, vous me laisserez monter au ciel par cette échelle.
Enfin le grand jour se leva. En m'éveillant je me jetai dans les bras du singe et je grattai la tête du perroquet avec attendrissement. J'étais inondé d'une joie sans nom, je souriais, je regardais le ciel avec extase, il me semblait que les rayons du soleil m'entraient dans le cœur. Je descendis et je me mis à poursuivre les poules pour les embrasser aussi, mais elles s'enfuirent avec des, mines si rebelles, que je renonçai à mon tendre projet. Puis je pressai si fort dans mes bras l'arbre où dormait mon amie, que l'écorce s'incrusta dans la paume de mes mains et sur mon visage. Il paraît que je le secouai un peu, car milady s'éveilla et fît un mouvement.
252 LIS CRUAUTÉS im l' AMOUR
— M'avez-vous oublié, mon amour? soupirai-je.
— Ohl noni répondit-elle très-bas.
Je contemplai la mcr,rhorizon, la lande, je trouvai lar nature sublime et je pensai qu*il était doux d'être au monde. Je remontai sur mon arbre pour procéder à ma toilette. En me regardant au miroir j'eus un moment de chagrin. Le grand' air, le soleil, la réverbération du sable blanc m'avaient hâlé, mon teint si limpide s'était tacké de plaques bistrées et
de nuances rubicondes qui me déplaisaient souverainement, les saillies des plis de mon cou avaient un faux ton de pain d'épice clair, tandis que les creux étaient restés blancs, ce qui le faisait ressembler à un cou de zèbre, de plus le vent de la mer m'avait tanné la peau, et je la comparai sans pitié, à du cuir de bottes. Mes cheveux étaient desséchés, mes moustaches raides, mes mains calleuses et noires. A l'aspect de ces désastres^ je versai deux larmes de rage et je m'enfonçai les ongles dans le crâne.
Cependant après cet excès de douleur je me mis à l'ouvrage pour tâcher de réparer les dégâts. J'avais beaucoup ménagé mes pommades et mes eaux de toilette, présageant que les anthropophages devaient avoir des notions très-succinctes sur la fabrication de la parfumerie, et n'espérant revoir de longtemps la boutique d'Houbigand-Chardin.
..j .-^.ft.
LES CRUAUTÉS DE L'aMOUR 2f^
Mais vu la solennité de ce jour, je me livrai à une Qrgie de pommade et de vinaigre. Mes cheveux reprirent leur souplesse, mon teint s'améliora; un peu de poudre de riz eut raison des zébrures de mon cou, et mes mains égratignées par le travail se dérobèrent sous des gants blancs irréprochables. Lorsque je descendis de mon arbre, j'étais un pe^p rasséréné et j'avais repris confiance en moi.
Je m'assis au pied de l'échelle de Milady et j'attendis. J'étais grave, presque solennel, je songeais sérieusement à l'avenir. « Je suis peut-être appelé à devenir la souche d'un grand peuple, me disais-je, c'est ainsi que les races commencent. Adam et Eve en sont la preuve.. En même temps qu'un peuple, je fonderai une dynastie, car mes fils, qui seront braves, soumettront les sauvages, s'il y en a. Ils les domineront : l'esprit domine toujours la force; et comme ils tiendront de moi ce n'est pas l'esprit qui leur fera défaut. D.onc nous serons rois. Je serai Aurélien P*", grand législateur, guerrier superbe (en théorie seulement, car on ne me permettra pas d'exposer ma précieuse vie), fondateur de villes, de théâtres, de restaurants (je croyais déjà voir s'allonger devant moi un digne frère du boulevard des Italiens). J'aurai une garde royale, un grand vizir, mais pas de députés. La reine aura des dames d'honneur négresses et
a)4 M^ CRUAUTE w l'amour
une calèche traînée par des Uons. Les singes seront considérés comme animaux nobles, et les perroquets comme oiseaux sacrés. >
J'en étais là.de mes rêves d'avenir lorsque j'entendis un léger froissement derrière moi, je me retournai vivement. Milady était debout sur le plus haut degré de l'échelle, je fus ébloui et je crus voir vraim^t une reine ou plutôt une fée sortant d'un arbre. Toute la lumière semblait se concentrer sur elle, et revenir d'elle, plus brillante. Elle était vêtue de blanc avec des perles blanches au cou et des diamants sur le front. Ses yeux brillaient, son sourire brillait, ses cheveux blonds semblaient en or. Je ne la laissai pas descendre, je la pris dans mes bras et la posai doucement à terre^
— Voulez-vous de moi pour époux, chère Juliette > demandai-je, grave comme un maire.
— Oui, me répondit-elle, en souriant, et vous, Aurélien, m'acceptez-vous pour femme >
Je ne lui répondis qu'en la serrant sur mon cœur; elle ne se défendit pas et appuya son front sur mon épaule. Je levai la tête avec orgueil. Il me sembla que les vagues, au loin, se balançaient ^ devant nous comme des encensoirs et que l'écume blanche, qu'elles étalaient sur le sable, était une nappe d*autel.
LES CRUAUTÉS t>E L'AMOUR 255
Mais, tout à coup au milieu de mon extase, je vis, dans le lointain, un homme nu, tout nu! marcher sur la nappe et sur Tautel I
Ainsi, rhorrible danger qui nous menaçait depuis si longtemps, se montrait enfin. Il était là, évident, immédiat. Pendant de longs jours, nous lui avions échappé, pour qu'au moment où notre bonheur nous rendait oublieux, il vînt nous faire souvenir. Sans doute ce sauvage n'était pas seul; il était venu en pirogue et ses compagnons étaient peut-être occupés à amarrer l'embarcation derrière un pli de la dune ; ils allaient apparaître, dix, vingt, cent. Ils nous découvriraient, et au lieu d'une noce, il n'y aurait qu'un repas de noces.
Il est inutile de dire que je poussai un cri, qui fit lever les yeux à Juliette.
Elle me regarda, vit l'épouvante empreinte sur mon visage, et, suivant la direction démon regard, aperçut le sauvage.
-^ Ciel! s'écria-t-elle, c'en est un, cette fois-ci!
D'un même bond, nous fûmes dans l'un des arbres, et, tremblant, j'armai les revolvers que je portais toujours dans ma poche.
— Ne tirez qu'à la dernière minute, dit milady, le bruit pourrait attirer d'autres indigènes.
— Soyez tranquille, dis-je.
Et noYis nous mimes à guetter.
Le sauvage était à une centaine de pas de nos demeures. Nous ne faisions que Tentrevoir à travers les branches, mais assez pour suivre ses mouvements.
D*abord il côtoya la mer et sembla lui parler avec des gestes peu civilisés.
— Il adresse sans doute une prière au di 3u des anthropophages >
— C'est possible, dit milady, il lui demande de leur envoyer des hommes bien gras.
Quoique assez maigre, je frissonnai.
Une fois, il fit une sorte de culbute dans l'eau, puis se retourna vers la terre.
— Etranges mœurs 1 murmurai-je.
Mais la situation devenait grave.
L'ennemi avait aperçu nos maisons. La main sur les yeux, il s'était baissé puis relevé et il s'avançait vers nous avec une mine sanguinaire; il avait senti la chair fraîche, le misérable !
Je promenai des yeux effarés autour de moi. Un grand sac de toile épaisse formait une des parois de la chambre de JuUette ; je le détachai rapidement.
— Que comptez-vous faire } demanda la jeune femme tremblante.
— J'ai une idée, vous verrez.
L'homme approchait toujours. Je me sentais
devenir assez brave; en somme il était seul, nu et sans armes.
Il avançait. Il n'était plus qu*à dix pas.
-:- Dieu ! m'écriai-je, c'est pis qu'un anthropophage; c'est un Peau-Rouge.
En effet, il semblait un homard cuit à point.
^ — L' affreux homme! dit milady, qui essayait de l'apercevoir à travers les feuillages.
Tout à coup le Peau-Rouge se débattit avec un cri étouffé, le sac venait de lui tomber sur la tête et si habilement jeté qu'il lui descendit jusqu'aux chevilles.
— Bravo! dit Juliette.
D'un bond je fus à terre, je renversai l'ennemi, et poussant ses pieds dans le sac, je l'enfermai solidement, milady vint me rejoindre.
— Vous êtes un héros! me dit-elle en m'embrassant.
A vrai dire, j'étais de son avis, et je considérai même Alexandre et César comme d'assez vulgaires personnages.
Nous nous assîmes parterre.
— Ma reine bien-aimée, dis-je majestueusement, si les indigènes viennent un à un, ou même deux à deux, nous sommes sauvés. Que pensezvous que nous* devions faire de notre captif)
— Si nous le mangions? dit-elle, en riant.
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— Pouah! il doit 'avoir une odeur de bête fauve.
— Eh bien, essayons de l'apprivoiser.
— Oui, ce sera un commencement de peuple.
— Mais comment nous y prendre? ii ne nous comprendra pas.
-— Nous ne laisserons sortir du sac que sa tête, et nous lui apprendrons à parler.
— C*est cela.
— En attendant, il n'a pas Tair d'être fort satisfait de son sort, car il se démène et piaille à ravir.
— II étouffe peut-êtfe.
Nous nous rapprochâmes de la victime.
— God! s'écria milady, il parle anglais.
* — Comment, anglais? un sauvage qui parle anglais >
— II n'est peut-être pas sauvage, c'est peut-être un naufragé comme nous ?
Je prêtai l'oreille: le sauvage jurait assurément en anglais.
— Il faut lui ouvrir, dit milady.
Je déliai le sac d'assez mauvaise grâce, et l'homme se trouva immédiatement dans l'attitude d'un boxeur.
Juliette poussa un cri.
— Milord Campbell!
LES CRUAUTÉS DE t* AMOUR 2$^
— Milord Campbell! répétai-je consterné, car c'était lui.
— Miladyl dit à son tour milord. M. de Puyroche!
— Le diable t'emporte! pensai-je.
Mais comme je suis avant tout homme du monde, je repris :
— Vous n'êtes donc pas noyé>
— Pas du tout. Et vous-même >
— Vous voyez que non. Et vous avez échoué comme nous, sur ce rivage?
Milord écarquilla les yeux*. Je continuai :
— Les anthropophages vous ont fait grâce à ce qu'il paraît et vous vous êtes soumis à leurs coutumes, car vous avez adopté leur costume favori. Pourtant il vous ont scalpé, ajoutai-je, envoyant la tête complètement nue de Milord.
L'Anglais me regarda et regarda milady.
— Vous avez dû souffrir beaucoup. Mais ilB ne sont pas aussi féroces qu'on le dit, puisqu'ils vous ont laissé la vie.
— Je ne vous comprends pas, dit milord Campbell.
— Sans doute vous ignorez à quels hommes vous avez 6u affaire, vous n'aviez pas les instruments qui m'ont servi à m'orienter, vous ne savez pas ou vous êtes.
a60 LES CRUAUTÉS DE L*AMOUR
— Où suis-je donc?
— Dans une des îles Fidji, qui sont, comme, vous savez, .habitées par des peuplades peu civilisées.
— Vraiment? dit-il en éclatant de rire.
— Milord... murmurai-je.
Mais il considérait les maisons, Téchelle, les poules et il riait de plus belle.
— Monsieur le vicomte, dit-il, je suis forcé de vous avouer que vous êtes tout simplement à Arcachon.
— Arcachon!
— A trois lieues de la ville, à peu près.
— C'est impossible.
— Pourquoi?
— Cette solitude ?
— Il vient rarement du monde, par ici. Du côté de la mer, les navires s'ensableraient; du côté de la terre, il y a presque un Sahara à traverser.
J'éprouvai une grande humiliation. Etait-il bien possible que je me fusse trompé à ce point sur la direction de rimogène? Et je vis que milady souriait.
— Mais les chevaux sauvages que nous avons vus?
— Dans ce pays, les propriétaires économes laisser^ leurs chevaux libres pour qu'ils aillent brouter.
— Et ces arbres aux fruits inconnus ?
-— Cesont des cerisiers sauvages.
— Mais enfin que faites-vous dans cette tenue >
— Je viens me baigner par ici, préférant l'eau de la pleine mer à celle du bassin.
— Impossible, dis-je, qui donc vous a scalpé >
— Ah ! dit-il, avec un mouvement d'humeur, ma perruque, je Tai perdue par ici, et je suis obligé de m'en passer, n'ayant trouvé rien de convenable dans le pays.
Nous songeâmes à notre pêche.
L'anglais regardait notre toilette.
— Vous êtes irréprochables, dit-il avec un sourire, seulement il me semble, milady, que vous portez bien peu mon deuil.
— Je l'ai porté, dit-elle ; mais vous-même, milord ?
— Je le porte encore, milady.
11 ajouta:
— Lorsque je suis vêtu.
Puis il offrit le bras à sa femme.
— Allons, rentrons chez nous, dit-il, vous avez une charnriante villa dans la forêt. Il y a une chambre que M. de Puyroche voudra bien accepter; elle est très-confortable, et j'espère qu'il ne regrettera pas trop l'île des Sauvages*
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Vous vous trompiez, milord,)*ai toujours regrettée Tîle Fidji et je la regretterai toujours. J*y rêve bien souvent, je me rappelle avec douceur et douleur aussi, la plage, la dune, nos maisons dans les arbres ; j'ai gardé prés de moi, et je considère comme des amis le singe et le perroquet, ces témoins de mon bonheur naissant suivi d une si cruelle déception.