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Juliette avait levé les yeux sur Maurice et Texaminait depuis un instant, cherchant à deviner la * cause de l'expression dure et chagrine qui avait soudain assombri son visage.
— Pourvu que ce gamin ne s'appelle pas Roméo, pensait Maurice.
Le collégien s'était élancé vers la balançoire et se balançait de toutes ses forces, faisant crier les anneaux.
— Prends garde de tomber, Jules ! lui cria
— Jules!...
On se leva, on se promena. Les allées peu larges permirent à Maurice de marcher seul à côté de Juliette ; les sœurs les suivaient.
Il éprouvait une sorte de tristesse à se promener dans ce jardin où il avait tant désiré venir. Il était obligé de s'avouer que quelques jours auparavant il eût éprouvé une tout autre émotion. Rien n'était survenu cependant, et cet amour, si jeune encore, semblait atteint d'une blessure mortelle.
— Je l'aime pourtant, se disait Maurice, suis-je donc fou }
Il attira Juliette vers le banc et la fit asseoir à côté de lui.
— C'est ici, dit-il, que vous rangiez avec tant de soin des fleurs dans une corbeille. Je ne perdais
pas un de vos mouvements. Vous alliez d un buisson à Tautre, légère, fraîche comme les fleurs que vous cueilliez ; je croyais voir la fée aux roses dans son domaine. C'est de cette place que vous m'avez jeté une fleur pour me chasser.
— Méchant, dit-elle, je vous Tai donnée 1
— Permettez-moi alors de vous rendre votre doux présent, dit Maurice redevenu heureux.
Et coupant la tige d'une rose-thé, il la piqua dans les cheveux de Juliette. Elle le remercia d'un sourire et d'un doux regard de ses yeux couleur de myosotis.
— Quand elle sera fanée, la garderez-vous> ditil à demi-voix.
— Oui, dit la jeune fille en baissant les yeux.
En ce moment Julie et Lili, qui les épiaient sans doute, s'éloignèrent un instant, puis revinrent. Elles étaient allées se mettre des roses dans les cheveux. Jules en avait piqué une à son képi.
Maurice ne put retenir un mouvement d'impatience. Il arracha la rose dont il avait orné les cheveux de Juliette et la jeta à terre.
La jeune fille se leva brusquement avec des larmes dans les yeux.
— Je suis un butor, un misérable ! s'écria Maurice en se cachant le visage dans les mains ; par-
donnèz-moi, je souffre, je suis fou. Vous ne pouvez comprendre ce que j'éprouve.
11 ramassa la fleur et la baisa.
— Laissez-moi la garder, dit-il, elle a touché vos cheveux.
Mais la jeune fille, sans répondre, s'éloigna tout attristée.
Maurice était au désespoir, il reconnaissait le ridicule et l'absurdité de sa conduite, et se demandait si sa cervelle était bien saine. Il se leva pour rejoindre Juliette et obtenir son pardon, mais la jeune fille avait disparu dans la maison; il rencontra M°^* Manivaux qui descendait les marches du perron.
Maurice s'avança pour saluer M"' Manivaux.
— Je vous demande mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-elle. J'espère que mes filles ont fait leur devoir de maîtresses de maison.
•Et tandis qu'il balbutiait n'importe quelles phrases banales, elle remonta vers la maison et le fit entrer au salon.
— C'est bien aimable à vous d'être venu nous voir, dit-elle en offrant un siège à Maurice.
— Mon amabilité est pleine d'égoïsme, madame, dit-il avec, un sourire poli, croyez bien que tout le plaisir est pour moi.
La conversation continua quelque temps sur. ce ton. M^° Manivaux faisait de vains efforts pour la rendre un peu plus intime; Maurice semblait prendre plaisir à la maintenir sur le terrain des banalités.
Julie et Lili étaient entrées dans le salon.
— Faites donc un peu de musique, leur dit leur mère à bout de ressources.
Elles se firent prier d'abord, puis attaquèrent une sonate à quatre mains .
Maurice les écouta en les regardant du coin de Tœil avec un mauvais sourire; il ne voyait plu s que des demoiselles à mariçr avec une faible dot et peu d'attraits. Juliette absente, il lui semblait qu'elle était peu différente de ses sœurs.
— Que diable fais- je- . dans ce milieu I se disait-il.*
La sonate terminée, Maurice complimenta les jeuQes filles et se leva pour se retirer.
— Nous nous reverrons, j'espère, dit.M"'* Manivaux en lui tendant la main. Vous restez toihe la saison >
— Non, madame, dit le jeune hofnme, de gra* v^ affaires me rappellent à Paris plus tôt que je ne le désirais; mais j'aurais l'honneur de venir prendre congé de vous.
Juliette était entrée sur cette phrase. Maurice la
regarfla. Devant la pâleur de la jeune fille et la tristesse pleine de dignité de son regard, il sentit son cœur se serrer, son amour lui revînt tout entier.
Il s'éloigna cependant en jetant à Juliette un regard chargé de repentir et de muettes prières, qu'elle sembla ne pas voir.
' Lorsqu'il fut de retour chez lui, il ne vit plus qu'elle- et il éprouva une vive douleur à l'idée de partir et de cesser de la voir.
— Pourquoi ai-je dit que je partais > se demanda-t-il. Je suis décidément fou à lier.
Il ne put rien manger à son dîner ; la nuit, l'insomnie et la fièvre le chassèrent de son lit. Il sortit et alla rôder autour de la maison de Juliette.
Une des fenêtres du premier étage était éclairée, des ombres allaient et venaient.
— Il y a quelqu'un de malade, se dit Maurice avec un serrement de cœur.
A un moment, on ouvrit brusquement la fenêtre comme pour donner de l'air à une personne oppressée.
— Elle souffre, se disait Maurice, et il me semble que c'est à cause de moi. Nos cœurs s*enteiïdent déjà, elle sait bien que je l'aime et semble répondre à mon amour. Je l'ai chagrinée d'une
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façon cruelle et stupide. Je ne mérite certes pas d être aimé d'elle.
Et il continua de regarder aaxieus^nent la fenêtre, espérant que le hasard lui ferait deviner quelque ckose de ce qui se passait à Tintérieur. Tout à coup, ridée que ce pouvait être Jules malade d'une indigestion, qui tenait ai^si la snaison éveillée, lui traversa l'esprit, et il se trouva si ridicule d'être là faisant le pied de grue, qu'il sentit la rougeur lui monter au front. Mais oe mauvais sentiment dura peu; il entendit quelque chose comme un sanglot et son cœur^ plutôt que son oreille, reconnut la voix de JuUette.
D'un mouvement irréfléchi^ il s'élançak pour escalader la fenêtre, lorsque quelqu'un marcha*dans la rue; il dut redescendre et le jour qui se levait te fbr^a à s'éloigner.
Il n'osa pas, le lendemain, se présenter chçz ]^me ^nivaux, et il passa une journée affreuse. Le soir, il alla au Casino, espérant «avoir ^ quebiue ckose. Il fit plusieurs tours dans les s^oas et allait se retirer^ lorsqu'il entendit dire-dearrièiTe Jw.
— Voici M"® Manivaux et son pensionnat.
— Son pensionaat ! c'^st bien ccilad ise dit Maujfîc^ avec un «ourire ironique.
Jules ^'avançait k premier, pviB vmiaît L^^ puis Julie. M"**' Manivaux suivait. <On ks
dait, ils avaient tous Tair embarrassé et un peu gauche.
Juliette n^était pas avec eux.
Maurice se dissimula derrière les groupes, sortit du Casino et courut vers la maison de la jeune fille.
— Je l'apercevrai peut-être, se disait-il.
La fenêtre du salon au rez-de-chaussée donnait sur la rue ; elle était entr ouverte, et une lumière filtrait à travers les rideaux tirés.
— Elle est là, se dit Maurice.
Et il se coula, sans bruit, près de la croisée.
En plongeant son regard par un bâillement des rideaux, il vit Juliette à demi couchée dans un fauteuil, immobile, le front dans la main. La lueur de la lampe, atténuée par lyi globe, l'enveloppait d'une lumière pâle et douce. Elle était en peignoir blanc ; ses cheveux blonds négligemment noués, elle semblait con^me écrasée sous le poids d'un chagrin.
Sa main retomba. Maurice vit qu'elle pleurait.
— Juliette! s'écria-t-il.
Et il voulut s'élancer vers elle ; mais la fenêtre avait des barreaux qu'il secoua av^c force.
La jeune fille avait fait un bond vers la croisée : elle écarta les rideaux. Maurice voulut lui saisir la main, mais elle se recula.
— Vous êtes là! dit-elle d'une voix altérée.
— Restez, je vous en conjure, s'écria-t-il, ditesmoi que vous me pardonnez.
— Vous pardonner quoi ?
— Juliette, dit-il gravement, ne jouons pas avec notre cœur, ne cachons pas nos sentiments sous des mots menteurs, vous avez bien deviné que je vous aime de toute mon âme. J'ai l'audace de croire que je ne vous suis pas indifférent. Pourtant je vous ai chagrinée hier, la douleur et le regret que j'en ai ressentis m'ont suffisamment puni. Ditesmoi que vous me pardonnez et que vous m'aimez un peu.
— Que vous importe de le savoir, dit JuKette vivement, puisque vous partez.
— Non, Juliette, i^on, je ne pars pas, s'écriat-il, je ne sais quel démon m'a poussé à vous dire cela. Je suis enchaîné ici et, le voudrais-je^ je ne pourrais m'éloigner.
— Eh bien ! dit-elle sans réussir à dissimuler un mouvement de joie, venez demain, il n'est pas convenable que je vous parle plus longtemps en l'absence de ma mère.
Il put saisir sa main et y appuya ses lèvres; mais elle se dégagea et s'enfuit hors du salon.
Maurice s*oq alla le cœur rempli de joie.
Il revint le lendemain et trouva toute la famille
réunie au salon. On lui raconta que Juliette avait été très-malade, puis que le mal avait cessé subitement la veille au soir. Il échangea avec la jeune fille un sourire d'intelligence. ^
On le retint à dîner. L'après-midi lui avait paru longue, il n'avait pas été un instant seul avec Juliette et avait dû soutenir une conversation banale.
Le dîner fut un supplice. Jules était insupportable, Julie sans esprit, Lili bavardait continuellement, la table était mal servie. Maurice se retira de bonne heure sans remarquer la pâleur et l'abattement de Juliette. Il s'en alla en sifflotant un air, le cœur parfaitement froid.
Au Casino où il entra un instant, il rencontra un médecin avec lequel il avait lié connaissance. Il lui fit part du singulier état dans lequel se trouvait son esprit.
— Vous avez on commencement de névrose, lui dit le docteur, changez d'air, voyagez.
— Si je pouvais voyager seul avec elle! se disait Maurice.
Quelques jours plus tard, Juliette recevait la lettre suivante:
« Si vous ne m'aimez pas, chère et douce Juliette, ne lisez pas cette lettre, elts n'aurait aucun sens pour vous ; mais si vous éprouvez pour moi
un atome du sentiment profond et violent que vous m'inspirez, au nom de l'amour, lisez-la jusqu'au bout sans colère. Un singulier combat se livre dans mon âme. Vous l'avez déjà entrevu sans le bien comprendre; vous en avez souffert, hélas! et, malgré tous mes regrets, je suis impuissant à triompher de moi-même. J'ose à peine vous l'avouer, Juliette, votre famille m'inspire une aversion jalouse, j'en veux à vos sœurs d'oser vous ressembler, à votre mère d'avoir été belle comme vous. Il me semble vous voir en elles comme en des miroirs imparfaits qui déformeraient votre image; mon rêve est troublé, mon amour hésite. Votre beauté se voile sous les imperfections de ceux qui vous entourent, et, si je ne fuyais ce milieu, mon amour succomberait comme dans un air étouffant. J'aime mieux la souffrance qui s'empare de moi loin de vous que l'absurde ironie qui me glace le cœur dans votre salon. Enfin, je préfère mourir de mon amour que voir cet amour cesser. Vous ne doutez pas de la loyauté de mes sentiments, Juliette; j'ai l'audace de croire que vous voudrez bien être ma femme. Mais, si vous m'aimez, donnez-moi une preuve de confiance. Venez à moi... Nous fuirons loin d'ici; votre mère consentira à notre union, flous nous marierons à l'étranger... En l'écrivant* je vois toute Tinsanité de ma requête; pourtant, je
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VOUS attendrai huit jours. Passé ce temps, tout sera fini pour moi. Je suis un misérable foU, prenez pitié de ma faiblesse. »
A la lecture de cette lettre, Juliette demeura interdite, sans voix, sans mouvement. Puis brusquement, son front s'empourpra, elle froissa le papier avec colère et le jeta loin d'elle.
Maurice attendait dans une douloureuse anxiété, la raison lui revenait peu à peu et il comprenait toute l'indignité de sa conduite ; il sentait qu'il s'était fermé à jamais cette maison si hospitalière et aussi peut-être le cœur de Juliette. Il attendait, pourtant.
Les huit jours s'écoulèrent longs et cruels. Le neuvième matin trouva Maurice, qui ne s'était pas couché, accablé de honte et de douleur dans le vieux fauteuil en velours jaune.
— Que vais-^je faire maintenant) se disait-il. J'ai moi-même, comme un enfant, brisé mon bonheur . Ma vie est finie. J'ai un vide affreux dans le cœur» je sombre dans un abîme que j'ai creusé à plaisir. Elle n'est pas venue ! Pouvait-elle venir? Comment ai-je osé lui faire une telle proposition > Enfin, c'est fini! je vais partir. Partir où ? Mourir plutôt.
Et le jeune homme, cachant sa tête dans ses mains, laissa éclater des sanglots qu'il ne pouvait plus contenir.
II resta longtemps ainsi, donnant un libre cours à son désespoir.
Tout à coup il sentit une main se poser sur son épaule. Il leva la tète. Juliette était dev.ant lui.
L'çmotion faillit le suffoquer, il ne put trouver Vinc parole, mais il se .cramponna à la robe de la jeune fille comme s'il eût craint de la voir s'éloigner.
— Vous êtes un enfant malade, Maurice, dit-elle en posant la main sur le front brûlant du jeune homme. Nous vous guérirons.
Maurice aperçut alors près de sa fille M"° Manivaux qui le regardait de son doux et bienveillant regard et semblait sur le point de pleurer au spectacle de cette douleur.
— Voyez jusqu'où va la faiblesse d'une mère, continua Juliette, elle a lu votre lettre et c'est elle qui n'a pas voulu que je vous abandonne. Je voulais effacer votre nom de mon cœur et elle a intercédé pour vous, cependant je ne vous ai pas pardonné encore, il faut d'abord que vous méritiez le pardon de celle que vous avez gravement offensée et qui dans sa bonté l'a oublié déjà.
— Ma mère ! s'écria Maurice en s'élançanl vers M"' Manivaux, qui lui- ouvrit les bras en pleurant. \
— Cher, enfant, dit-elle, ne vous faites pas de chagrin, venez avec nous, je vous pardonne, allez !
Et elle ajouta plus bas :
— Toutes ces vilaines idées vous passeront, quand vous aurez des enfants et qu'ils ressembleront à Juliette.