‹ Les cruautés de l'amourChapitre 8 sur 9 · L'ESPRIT CHAGRIN · texte numérisé non relu

L'ESPRIT CHAGRIN

Il est un moment de Tannée où Paris devient insupportable, et où les plus fervents adorateurs de l'asphalte du boulevard soupirent en songeant à Tair pur de la campagne.

C'est ce que se disait, une nuit d'été, je héros de cette histoire, Maurice Laugier, en cherchant en vain le sommeil sur son lit bouleversé par l'insomnie.

C'était vers la fin de jiaîn, et depuis quelques jours une chaleur implacable changeait en un enfer la grande ville.

Maurice Laugier, Parisiei^ endurci, aimant les voyages comme les chats aiment l'eau, prit cependant, quand le jour parut, une résolution héroï-

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que: il se dressa en sursaut et sonna son domestique.

— Faites ma malle ! dit-il d'une voix solennelle lorsque Claude entre-bâilla la porte.

— MoAsieur est bien heureux de s'en aller, dit le domestique avec un soupir.

Quelques heures plus tard Maurice était à la gare du Nord et prenait un billet pour Montmorency. C'était bien assez loin comme cela.

Mais en route il se sentit tout à coup un grand amour pour la campagne, il ne laissait pas passer un acacia, pas un coquelicot^ pas une touffe de vigne vierge enveloppant la maison d'un cantonnier sans l'embrasser d'un regard avide.

— Gomme c'est joli ! se disait-il. L'homme est peut-être fait^ après tout, pour vivre aux champs.

Et il admirait les carrés de légumes et les blés déjà hauts*

Il se promit de jouir avec recueillement de la nature, de fréquenter les bois et les prairies, mais de ne jamais descendre vers Enghien, où l'on retrouve Paris et ses plaisirs.

A Montmorency tout était loué, et le jeune Parisien crut un instant qu'il lui faudrait retourner à la ville. Il finit cependant par trouver une chambre des plus médiocres, située au rez-de-chaussée dans la Grande-Rue,

Grâce à la bonne disposition de son esprit il s'amusa de tout : des portes qui geignaient, ne voulant se laisser ni ouvrir ni fermer, du carrelage d'un rouge éclatant qui sonnait sous les galoches de Thôtesse comme les dalles d'une église, des bouquets de fleurs en papier qui flanquaient sur la commode un petit Jésus de cire jaune, couché dans sa crèche. Il lut avec intérêt les légendes des gravures extraordinaires qui ornaient les murs. C'étaient: La puce à V oreille, — N'éveillez pas le chat qui dort, — Ils s'aimoient et ils se le disoient, etc.

En se regardant dans un miroir bordé de faux acajou, il eut un moment d'indicible effroi, tant son visage agréable d'ordinaire lui parut boursouflé et extravagant. 11 reconnut heureusement, l'infidélité du miroir, et un fou rire le jetg. sur le velours d'Utrecht jaune et râpé d'un vieux 'fauteuil dont la dureté inattendue le surprit douloureusement.

Puis il alla visiter la campagne, il s'ébahit devant le moindre buisson, s'arrêta longtemps devant une haie fleurie sur laquelle chantait un pinson qu'il prit pour un rossignol.

Une chèvre attachée à un pieu le tint un quart d'heure en admiration ; il suivait des yeux l'étroit sentier ondoyant à travers les blés, et l'idée de se fixer pour jamais aux champs traversait vaguement son esprit. Lorsque la cloche de l'église sonna

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lentement Y Angélus, il pleura d'attendrissement.

Cependant ces félicités durèrent peu. Après quelques jours d'enthousiasme, Maurice s'avoua que la nature était assez monotone, et il tourna mélancoliquement ses regards vers Enghien.

— J ai envie d'entendre un peu de musique, se dit-il pour s'excuser.

Et il s'habilla avec soin, alluma un cigare, puis se mit en route.

Il faisait très-chaud sous le grand soleil réverbéré par la poussière blanche du chemin. Maurice marchait lentement, cherchant l'ombre et regardant distraitement les passants.

Il rencontra des enfants, montés sur des ânes qu'un ânier harcelait de sa trique; des fillettes en blanc avec un vilain bonnet et un voile de mousseline, des communiantes sans doute. Mais, arrivé au pont du chemin de fer, il se croisa avec une jeune fille dont la beauté le frappa.

Elle était accompagnée par une bonne qui portait un grand panier.

— Qu'elle est charmante ! se dit-il en se retournant pour la voir encore. Il m'a semblé voir apparaître devant moi le type féminin ébauché confusément dans mes rêveries. Est-ce donc ainsi, au détour d'un xhemin, à l'instant où l'on y pense le

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moins, que Ton rencontre l'idéal secrètement désiré ? la minute qui décidera de ma vie vientelle de sonner } est-ce là la femme que j'aimerai ?

Après un instant d'hésitation, il rebroussa chemin.

— Décidément, je ne vais pas à Enghien, se dit-il.

Et il se mit à marcher derrière la jeune fille dont il examina le costume.

Elle portait une robe de mousseline mauve, parsemée de piarguerites, et un petit chapeau rond garni de marguerites; les longs bouts d'un fichu croisé sur la poitrine se nouaient négligemment derrière la taille, et la guirlande du chapeau tombait sur une épaule.

— Est-ce une jeune fille vraiment ou une jeune femme > se disait Maurice. Elle m'a paru presque une enfant, mais la bonne et le grand panier m'effraient, ils dénoncent une ménagère.

Il fut bientôt tiré d'inquiétude.

A une question qui lui fut faite, la bonne répondit :

— Oui, mademoiselle Juliette.

— Le joli nom! perisa-t-ih

. Arrivée sur la place du marché, à Montmorency, Mlle Juliette alla d'étalage en étalage, commençant

à acheter toutes sortes de victuailles et à en faire emplir le panier.

— Elle n'a sans doute pas de mère, se dit Mau-

rice, et c*est elle qui dirige le ménage de son père, elle qui achète, ordonne, surveille. Rien n'est charmant comme une jeune fille maîtresse de maison.

N'osant pas la suivre dans ses allées et venues d'une boutique à l'autre, Maurice se posta à un angle de la place, de façon à ne pas perdre la jeune fille de vue. Bientôt, ses emplettes achevées, elle regagna la route. La bonne posa son loui'd panier à terre, et toutes deux regardèrent du côté opposé à Enghien, comme si elles attendaient la venue de quelqu'un ou de quelque chose. Après de mûres réflexions, et surtout à l'apparition lointaine d'un gros nuage de poussière résonnant de grelots et de claquements de fouet, Maurice devina qu'elles attendaient une sorte de diligence-omnibus qui dessert les localités voisines. Plein de machiavélisme, il s'élança vers la voiture, laissant l'inconnue au bord du chemin, et il monta en omnibus comme un voyageur pressé.

— Décidément, je vais à Enghien, songea-t-il. Comme il l'avait prévu, la jeune fille fit arrêter

le coche lorsqu'il passa devant elle et y entra. Maurice put alors la regarder tout ^ son aise, car

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elle s'était assise en face de lui et avait relevé sa voilette. Son joli visage, animé par la marche etla chaleur, avait une douceur joyeuse, pleine de charme. La blancheur de son front contrastait avec l'incarnat pâle de ses joues et amenait tout d'abord à la pensée la métaphore ancienne et rebattue d'un lys près d'une rose. Pour compléter le bouquet, ses grands yeux d'enfant rappelaient les pétales du myosotis. Mais Maurice ne sut à quoi comparer le joli nez aux narines larges et mobiles et la petite moue pourprée qui relevait sa lèvre supérieure. Quant aux cheveux, le vermeil, les blés, les rayons de soleil y passèrent et furent trouvés tout à fait insuffisants par l'enthousiaste et presque amoureux jeune homme.

C'était bien la réalisation du type rêvé. Lorsqu'elle tournait la tête et que Maurice pouvait la voir du profil, le pli de la lèvre s'accentuait davantage et donnait à la bouche une expression de

mutinerie pleine d'étrange té. »

La jeune fille regardait la campagne à travers les étroites fenêtres, mais bien souvent ses yeux rencontraient le regard de Maurice. Alors elle détournait la tête et comprimait un imperceptible sourire, embarrassé, un peu moqueur. Le jeune homme, honteux, regardait à son tour la campagne, et, pendant ce temps, la

jeune fille T examinait furtivement avec curiosité.

De Montmorency à Enghien, la route n'est pas longue. La diligence s'arrêta bientôt. Maurice sortit le premier, dans le but banal de donner la main à Mlle Juliette pour l'aider à descendre. Elle s'appuya légèrement sur lui, rougissant et souriant, puis elle traversa la rue en courant et alla frapper à une maison. La bonne la rejoignit portant son énorme panier. Toutes deux disparurent.

Maurice fut surpris du sentiment de profonde solitude et de tristesse où le laissa le départ de la jeune fille. Pendant les brefs instants qu'il avait passés, assis en face d'elle, il s'était senti enveloppé de bien-être et de contentement. Et maintenant, un douloureux serrement de cœur le tenait immobile à la place où l'inconnue l'avait quitté.

— Qu'ai-je donc } se dit-il.

Les passants commençaient à le remarquer. Il s'éloigna, alla prendre une barque et fit le tour du lac; puis il dîna à Enghien et se retrouva dans sa chambre sans savoir comment il y était revenu.

Le lendemain, assis sur son lit, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, il s'avoua qu'il n'avait pas dormi de la nuit, et que, depuis la veille, il ne cessait de penser à Mlle Juliette et à sa jolie

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petite moue. De sorte que la première action de Maurice, après son lever, fut d'aller à Enghien et de rôder autour de la maison où il avait vu entrer la jeune fille. •

Cette maison était située à l'angle de la principale rue d'Enghien et de la route qui suit le chemin de fer. Du côté de la route, se prolongeait la palissade d'un jardin attenant à la maison, et ce fut devant cette palissade, à travers laquelle on pouvait voir très-aisément, que le jeune rôdeur se promena de préférence.

Après quelques heures de guet patient, Maurice aperçut enfin celle qu'il désirait voir. Vêtue d'un peignoir de cachemire blanc à longs plis, elle descendit lentement le perron, traversa une pelouse et alla s'asseoir sur la planchette d'une balançoire où elle resta quelques minutes, immobile, paraissant songer profondément. Puis elle se leva et, mordillant le bout d'une tige qu'elle venait de couper, elle se mit à marcher tranquillement dans le jardin. Maurice entendit le sable crier tout près de lui, sous les pieds de la jeune fille, et, avec surprise, il constata que son cœur battait plus fort qu'il n'était besoin.

— Je suis fou ! Est-ce qu'on devient amoureux comme cela du jour au lendemain > murmura-t-il en haussant les épaules.

La jeune fille passa devant lui, puis s'éloigna et rentra dans la maison.

— C'est bien elle, se disait-il en s'en allant tout ému, je ne l'ai pas trouvée, je l'ai retrouvée. Je serais volontiers resté toute la journée à regarder traîner sa robe sur le sable de son jardin. Comme ses mouvements sont doux et prudents I Je n'ai jamais vu personne marcher comme elle, on dirait qu'elle craint d'effaroucher les moucherons perdus dans l'air. Comme ses cheveux sont plus beaux, dénoués et rebelles, et que son sourire à demi fâché est d'une adorable étrangeté 1

Jusqu'à l'heure où il s'endormit Maurice continua sa petite conversation mentale. Il récapitulait, discutait, dialoguait, et le résultat de son monologue fut qu'il se retrouva le lendemain devant le treillage du jardin.

Ce jour-là, il la vit armée d'une grande paire de ciseaux, et occupée à couper des fleurs qu'elle venait ensuite disposer dans une corbeille posée sur un banc qui se trouvait à quelques pas de Maurice.

Le jeune homme s'aperçut bientôt qu'il était remarqué, car Mlle Juliette tournait souvent la tête vers lui d'un air surpris et inquiet.

— Je suis d'une indiscrétion impardonnable! s dit Maurice sans bouger de place.

, Cependant il lui sembla que la jeune fille s'attardait beaucoup auprès du banc, et ornait, avec une grande lenteur, sa corbeille, tandis qu'au contraire, lorsque la recherche de quelques fleurs Téloignait, elle les coupait au plus vite et revenait rapidement.

Maurice n'osa point se réjouir, il confessa qu'il était d'une fatuité révoltante.

Mais, une fois, Mlle Juliette, tenant une branche de laurier-rose toute humide, s'arrêta et regarda Maurice fixement. Le înalheureux crut lire son arrêt de mort dans ce regard.

Il était prêt à se jeter à genoux pour demander grâce, lorsque tout à coup la jeune fille jeta la branche du côté de la palissade et s'enfuit. Maurice passa brusquement du désespoir à la joie. Tout tremblant, il saisit la bienheureuse branche au travers du treillage, et, en la baisant, il se mouilla le visage de rosée.

Rentré chez lui, il se tint à peu près ce dis- .cours :

'— Je suis amoureux, c'est un fait. Puis-je encore arracher cet amour de mon cœur ? Je ne le crois pas. Et, d'abord, pourquoi voudrais-je l'arracher, cette fleur charmante qui me parfume et m'enivre } Ne vaut-il ftas mieux la cultiver, la soigner, afin que l'arbuste devienne un arbre superbe qui abri-

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tera ma vie> Tout cela veut dire que tu vas te marier, mon bon Maurice ! s'écria-t-il avec un désespoir comique.

Là dessus il se coucha, résolu de parler dès le lendemain à Mlle Juliette.

Lorsqu'il arriva au jardin, elle était assise sur le banc, tournant le dos à la route. Il admira ses beaux cheveux relevés négligemment et découvrant sa nuque blanche, leur envoya un baiser, ouvrit la bouche pour prononcer doucement et avec tendresse le nom de sa bien-aimée, et il fut sur le point de croire qu'il avait parlé à son insu, Iprsqu'il entendit une voix proche appeler :

— Juliette!

Presque aussitôt une jeune fille, vêtue d'un peignoir de cachemire blanc, s'avança dans l'allée. Maurice la regarda avec colère, contrarié qu'elle osât se vêtir de la même façon que celle qu'il aimait.

— C'est sans doute sa sœur, car elle a les cheveux blonds aussi, et lui ressemble singulièrement. Quelle différence entre elles, cependant I combien celle-ci est moins charmante que Juliette ! La petite moue que j'aime tant, et qui est si gracieuse dans le visage de l'une, devient une grimace dans le visage de l'autre. Juliette a les narinfs un peu larges; sa sœur les a béantes et les roses de sesjouea

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sont des pommes, et les myosotis de ses yeux ont

Tair d'être peints sur porcelaine.

— On t'attend pour déjeuner! dit la nouvelle venue.

— Elle a la voix de Juliette, pensa Maurice, mais moins douce.

Il les regarda s'éloigner, trouvant que la robe de Juliette ondulait avec bien plus de grâce que celle de sa sœur. Mais, lorsque les deux jeunes filles furent loin, il ne sut plus les distinguer l'une de l'autre.

— Décidément, grogna-t-il en s'en allant, je suis tout à fait amoureux.

Naturellement, ce jour-là et les jours suivants il pensa à Juliette. Mais, à vrai dire, sa rêverie fut troublée par l'image de la sœur, qui se mêlait, dans son souvenir, à l'image de sa bien-aimée, et souvent la grimace lui revenait lorsqu'il évoquait la jolie moue qui l'avait charmé.

Cependant, de plus en plus épris, il se creusait la tête à chercher un moyen de voir Juliette et surtout de lui parler.

Il ne trouvait rien, et avoisinait le désespoir, lorsqu'un soir, vers huit heures, au moment où il allait se coucher, espérant un doux songe, il fit un bond au milieu de sa chambre, enfila un habit noir, sauta p^r sa, fenêtre et se mît à courir vers Enghien.

Il avait une idée qui lui semblait une inspiration céleste; il allait au Casino! Il s'était fait ccraisor.nement bien simple :

— On danse tous les soirs ici, les jeunes filles aiment la danse, elle viendra.

Il était de trop boijne heure. Maurice ne trouva dans les salons que quelques hommes chauves qui lisaient les journaux. Il s'en alla au bord du lac; la * lune se levait, glaçant Teau de reflets brillants. Ceci plongea le jeune homme dans l'admiration.. Le paysage estompé de vapeurs lui parut un songe des Mille et une Nuits. Il prît pour des anges- les' cygnes qui regagnaient leur cahute.

— Me voilà poète ! se dit-il.

Lorsqu'il revint, les salons commençaient à s'emplir, mais Juliette n'y était pas. Maurice était presque découragé, lorsque quelqu'un derrière lui s'écria :

— Voici Mme et Mlles Manivaux.

— Manivaux! Quel vilain nom! se dit Maurice.

Il se retourna, c'était elle avec sa sœur et sa

mère.

Toutes trois s'avançaient lentement, rendant à droite et à gauche les saints dont ^n les accueil* lait.

Maurice remercia sa bonne étoile de lui avoir inspiré la pensée de venir au bal.

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Lorsqu'elles furent assîses, il regarda attentivement la mère de Juliette, pour tâcher de lire sur son visage la tendresse ou la dureté de son cœur, et pour voir s'il avait quelque chance de le toucher.

Pendant cet examen, Maurice subit une douloureuse impression, grâce à sa nature nerveuse et impressionnable à l'excès: il ne put voir froide ment, sur le visage de Mme Manivaux, les traits de Juliette vieillis, déformés, grossis et dégradés par le temps implacable.

• — ^ Voilà donc comment elle sera un jourl se disait-il avec' terreur.

Cependant, secouant ces vilaines idées, il alla inviter Juliette pour une valse. Elle le reçut avec un doux regard, et lui répondit: «Oui, monsieur, » dans un demi-sourire d'intelligence. Bientôt Maurice l'enlaça et l'entraîna rapidement, tout frémissant de bonheur. Pendant la première moitié de la valset il ne put rien dire ; il se sentait trop ému pour parler ; il lui semblait impossible que .cette jeune fille, qu'il épiait chaque jour de loin, à laquelle il rêvait chaque nuit, sans transition, sans lui avoir jamais parlé, il la tînt en ce moment eiltre ses bras. Il respirait le parfum de ses cheveux, suivait le va-et-vient de son souffle et les battements

de son cœur. Il craignait que la première phrase qui lui viendrait aux lèvres ne fût ou trop passionnée ou trop banale, et il se taisait. Cependant, craignant que son silence ne fut mal interprété, et sentant d'ailleurs le besoin de le rompre, il songea à la branche de laurier-rose.

— Je voulais vous remercier, mademoiselle, dit-il à voix basse, c'est pourquoi je suis" venu ici, espérant vous rencontrer.

— De quoi donc me remercier^ monsieur > dit Juliette en levant ses yeux bleus vers lui,

— De la belle fleur que vous m'avez donnée et qui me rend tout heureux depuis hier.

— Je vous ai donné une fleur > dît-elle en souriant.

— Quoi ! ne vous souvenez-vous pas >

— Non, dit-elle, je ne vous ai rien donné; je vous ai jeté quelque chose.

— Comme on jette une aumône à un malheureux?

— Non, comme oh jette une pierre àun indiscret qu'on veut chasser,

— Et vous me lanciez, pour me faire fuir, une fleur que vous veniez de mordre > J ^ ai retrouvé la trace de vos dents.

— Si je l'ai mordue, c'est probablement par colère.

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— J'avais bien deviné que vous étiez cruelle, dit Maurice, à voir la charmante moue de vos lèvres. Alors vous ne voulez plus me laisser vous regarder de loin >

— Ohl nîonsieur, dit Juliette en riant, j'ai été patiente toute une semaine, mais Julie commençait à vous remarquer...

— Julie >

— Ma soepr.

— Quelle idée déplorable de Tavoir appelée Julie ! marmotta intérieurement Tamoureux.

— Je lui ai dit, pour vous excuser, reprit Juliette, que vous deviez être un voisin, puisque je vous avais vu en omnibus et que vous étiez descendu en même temps que-moi.

— Que vous êtes bonne de vous souvenir de nptre première rencontre.

— C'était un jeudi, dit-elle, mon jour d'aller au marché.

La valse était finie. Maurice ^reconduisit Juliette à sa place. Il fut d'une amabilité extrême avec la mère et offrit son bras à Julie pour la prochaine danse.

— C'est étrange, se dit-il en dansant avec elle, lorsque je ne vois plus Juliette, il me semble que Julie lui ressemble absolument, et cependant celleci, à vrai dire, est plutôt laide avec sa grimace qui

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lui retrousse la lèvre. Bon ! elle a le même parfum dans les cheveux, mais elle en a trop mis ; suave et délicat dans les boucles de Juliette, il me semble maintenant violent et grossier.

— J*ai eu rhonneur de rencontrer mademoiselle votre sœur en omnibus, dit-il, pour dire quelque chose.

— Oui, monsieur, elle me Ta raconté, c'était son jour d'aller au marché.

— Les mêmes paroles! pensa Maurice. Pourtant Juliette a énormément d'esprit.

— C'est mon jour le mardi, reprit Julie ; si c'eût été un mardi, c'est moi que vous eussiez rencontrée.

Maurice voulut faire un compliment, mais il dit des choses pitoyables. Heureusement la musique cessa, et il n'eut pas besoin d'achever sa phrase. Cependant la soirée touchait à sa fin. Lorsque M"* et M"" Manivaux se retirèrent, Maurice les aida à retrouver leurs manteaux et sortit avec elles .

— Vous n'avez pas peur d'être assassinées, trois femmes seules? dit-il, permettez-moi de vous escorter jusqu'à votre porte, car s'il vous arrivait malheur je garderais un remords éternel.

— Il n'y a aucun danger, monsieur, mais puisque vous êtes assez aimable pour nous offrir votre

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^^^^■^■— ^-* 111 I II ■ 1 , l ll-l ■! 1 * I ^M^I— — — ^H— — I— ^—

compagnie, nous Facceptons avec reconnaissance, dit M"*® Manivaux, saluant et souriant.

Maurice offrit son bras à la mère et ils se mirent en route, parlant de choses et d*autres.

— Monsieur, dit M"^® Manivaux lorsqu'on fut arrivé, vous êtes notre voisin, j'espère que voua viendrez nous voir quelquefois. Le dimanche, nous sommes toujours chez nous.

— J'aurai l'honneur de me présenter chez vous dimanche prochain, madame, dit Maurice en s'inclinant.

— Cette femme, pensa-t-il, est aimable comme une mère qui a des filles à marier.

Lorsqu'il fut couché et qu'il eut soufflé sa lumière, cette pensée lui vint : J'aimerais mieux Juliette SI ses narines étaient moins ouvertes et si sa bouche ne se relevait pas ainsi ; cette moue est un défaut, en somme.

— Fou que je suis ! s'écria-t-il en se frappant le front, c'est à sa sœur que je pense.

Le dimanche suivant, il frappait à la porte de M"* Manivaux avec une certaine émotion.

— Madame s'habille, lui dit la bonne ; mais ces demoiselles sont au jardin.

Et elle lui ouvrit la porte du perron. Maurice aperçut les deux jeunes filles auprès d'une petite

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table, elles brodaient ; devant elles se tenait de* bout une fillette de treize ans, qui tournait le dos à Maurice. Toutes trois étaient vêtues de la même façon.

— Enpore une sœur ! s'écria mentalement Maurice.

Il s'avança, Juliette lui sourit, Julie le salua, la fillette le regarda. Maurice la regardait aussi gx constatait que chez elle la grimace était une lippe.

— Lili, offre une chaise à nM)nsieur, dit Julie.

— Etes-vous malade? dit Juliette, vous êtes pâle.

Maurice était pâle, en effet, et triste aussi.

— Quelle affreuse nature ai-je donc, disait-il; qu'est-ce qui me prend > Que m'importe que ses sœurs soient laides; je n'épouse que Juliette. Elles lui ressemblent, cela me chagrine; il me semble voir de mauvaises épreuves de la même statue ; ne vais-je pas lui faire un crime de ce qu'un charme de son visage est une disgrâce dans le visage de ses sœurs, de ce que je lui voudrais les cheveux noirs, parce qu'elles ont les cheveux blonds comme elle, de ce que je n'aime plus sa robe parce que je la vois mal portée par d'autres > J'ai failli riie fâcher parce que. sa mère n'a plus vingt ans et était peutêtre à vingt ans aussi jolie que Juliette. Je suis vraiment maniaque et cruel. Cette enfant va m'ai-

mer peut-être, moi je l'adore, et voilà que je gâte mon bonheur par ma sensibilité stupide!

Il essaya de secouer sa tristesse, mais il ne put empêcher son cœur de se serrer.

— Vous brodez comme des fées, mesdemoiselles, dit-il en prenant le bout de la tapisserie de Juliette.

— Vous vous intéressez à la tapisserie > ditelle.

— C'est un fauteuil, dit Julie; Juliette fait le dossier, moi le siège ; ce dessin est compliqué.

— Moi je fais les bras, dit Lili, en étalant son ouvrage sur la table.

— Je me perdrais dans tous ces points et dans tous ces fils, continua-t-il la mort dans Tâme.

— Il n y aurait pas grand mal à cela, dit Juliette.

— Ce n'est pas si difficile que cela en a Tair, dit Julie.

— Je vous apprendrai, si vous voulez, dit

— Maurice regardait les mains de Juliette, cette vue le rassérénait. Un des doigts de la jeune fille était orné d'une petite bague où brillait une émeraude.

— Si elle voulait me la donner, pensait-il, je la mettrais à mon petit doigt, s'il est assez petit.

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Non, je k pendrais à mon cou et je la baiserais en m'endormant.

Mais en regardant la main de Julie, il y' vit briller une émeraude aussi. Il regarda la main de Lili ; la main de Lili avait une émeraude ehcore. Il n avait plus envie de la bague de Juliette.

Cependant, il tourna les yeux vers la balançoire où il avait vu la jeune fille s'asseoir la première fois qu'il était venu près de la palissade, puis vers Tallée où elle se promenait seule, et enfin vers le banc qu'il n'oublierait jamais; il se souvint du battement de cœur qui le saisissait lorsqu'elle passait devant lui, de la joie folle qu'il avait emportée avec la branche de laurier-rose, de ses projets, de ses rêves, de ses espoirs; puis il regarda Juliette en se répétant.

— Chassons les chimères, je serai heureux- Tout à coup, un collégien de huit à neuf ans

dégringola bruyamment le perron et vint se jeter au cou des deux jeunes filles, les embrassant et poussant des cris insupportables.

— Grand Dieu! pensa Maurice, un frère! Son visage le dit assez. Quel petit monstre avec ses yeux bleus saillants, son nez camard et son bec de lièvre ! Décidément une lèvre retroussée n'est pas aussi gracieuse que je l'avais cru d'abord, cela dévient aisément un grave défaut.

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