‹ Les crustacésChapitre 23 sur 24 · EPITHALAME · texte numérisé non relu

EPITHALAME

es souffrances de M. Glumeau faisaient place à une langueur délicieuse; sa misanthropie s'était dissipée sous l'influence bénigne de Mme Mouson, qui le réconciliait avec le reste de l'humanité. Son sommeil était devenu paisible; des songes dorés l'embellissaient. Parfois de légers amours, couronnés de roses et vêtus d'ailes purpurines lui semblaient voleter autour de son crâne poli ; l'air était plein de réminiscences catulliennes ; chose merveilleuse ! un Cupidon s'assit, les jambes pendantes, sur le chevet de son lit ; ses

doigts potelés ayant effleuré les cordes d'une lyre d'or il chanta, dans une langue inconnue, les strophes suivantes :

Hymen, ô hyménée !

L'amour est de tous les âges ; sa flèche acérée perce le vieillard aux tempes dénudées et le blond adolescent ; rien n'échappe à sa domination ; mais aux douleurs qu'il cause succède bientôt une félicité parfaite.

Hymen, ô hyménée !

Ne crains point, Glumeau, favori des Muses ; jusqu'ici tes jours furent tissus d'un fil noir et grossier, désormais l'or et la soie présideront à ta destinée ; tes angoisses seront changées en ravissements inouïs.

Hymen, ô hyménée!

Voici l'aimable Charlotte, qui fut la compagne de tes misères. Elle sèmera de fleurs le chemin de ta vie ; n'hésite point à la suivre, à rengager avec elle sur ce sentier de volupté.

Hymen, ô hyménée î

Laisse ronger par les vers les monuments de ta science poudreuse ; de plus nobles travaux te convient ; présente à Charlotte les ondes cendrées de ta chevelure, pour que ses doigts de fée l'enroulent en longs anneaux.

Hymen, ô hyménée!

Vois comme sa taille est droite et son pied léger! À peine le gazon qu'elle effleure produit un léger murmure.

Ecoute sa voix, plus douce et plus harmonieuse que les chants du rossignol.

Hymen, ô hyménée !

— Monsieur, votre chocolat est prêt.

— Ah! Charlotte, quel rêve tu viens interrompre!

— Monsieur, je ne savais pas ; il fallait me le dire.

— Bonne Charlotte !

M. Glumeau se leva pour son repas matinal. Ce n'était plus le Glumeau d'autrefois, le Glumeau taciturne , le Glumeau grognon. Il paraissait tout régénéré; des mots charmants sortaient en foule de sa bouche ; son plus intime ami ne l'eût pas reconnu.

Lorsqu'il eut absorbé son chocolat, Mme Mouson lui demanda une audience solennelle.

— Parle, Charlotte.

— Monsieur, je vais vous quitter.

M. Glumeau reprit sur-le-champ son visage des anciens jours.

— Tu badines, Charlotte?

— Non, monsieur.

— Ingrate!

— Oh ! monsieur Glumeau !

— Et pourrait-on connaître les motifs de cette brusqua détermination?

— Monsieur?

— Eh bien !

— C'est un peu difficile à dire.

— Ah ça, Charlotte, t'ai-je habituée à la contrainte en ma présence?

— Non, monsieur Glumeau.

— Alors, parle sans hésitation.

— C'est que

— C'est que quoi?

— Je suis fort embarrassée.

— Tu t'embarrasses de rien.

— Monsieur ne sera pas content.

— Qu'en sais-tu?

— Monsieur, j'ai une amie, Mme Poivron, l'épicière.

— T'a-t-elle proposé de t'associer avec elle?

— Non, monsieur. C'est une amie en qui j'ai pleine confiance. L'autre jour, elle me disait comme ça : «Charlotte, il n'est pas bien convenable que tu restes chez M. Glumeau ; le monde cause. »

— Parbleu ! qu'il cause !

— « Cela pourrait nuire à ta réputation. Tu comprends, je te parle en amie. » Merci, que je lui ai réporidu.

— Et tu veux ton congé, Charlotte. Tu ne l'auras pas.

— Monsieur Glumeau !

— Tu resteras chez moi.

— Pour être exposée à la médisance.

— Eh! non, non, en qualité de madame Glumeau.

— Oh! monsieur, je ne sais pas si je dois Oh!

Merci, merci de toutes vos bontés. Mais en vérité...

— Charlotte, m'aimes -tu assez pour consentir à être ma femme?

— Monsieur !

— Veux-tu bien répondre?

— Oui, oui, monsieur Glumeau, mon digne maître.

Le mariage Glumeau-Mouson eut lieu à la sourdine , sans invitations ni contrat. M. Glumeau sentait qu'on pour-

rail le tourner en ridicule, et ne se souciait point de s'exposer aux railleries de ses bons amis du cercle. Le jour même des noces , M. Glumeau partit pour un voyage en Suisse et en Italie, destiné à élargir son horizon ; car , disait-il à Charlotte , un homme n'est complet que lorsqu'il a voyagé.

Les époux s'arrêtèrent quelques heures à Saxon. M. Glumeau voulait connaître les émotions d'une maison de jeu ; mais sa contemplation ne fut pas de longue durée. A peine entré dans la salle de la roulette, il vit, qui ? nos lecteurs se refuseront à le croire; M. Sébastien Giraud, remplissant les fonctions de croupier avec un zèle irréprochable. Quant à Mlle Clarisse, en grande toilette, elle était au milieu des joueurs, conseillant à droite, conseillant à gauche, toujours familière et aimable.

M. Glumeau entraîna rapidement Charlotte hors de cet antre de perdition , où certaines figures lui rappelaient l'époque la plus malheureuse de son existence.

À Milan, ils eurent la chance d'entendre la signora Vaporini, plus artiste que jamais, et dont la vie, consacrée à cet unique but, devait être une suite de triomphes.

Enfin, après un mois d'absence, les deux pigeons revinrent au nid. Dès qu'il eut secoué la poussière des wagons, M. Glumeau se rendit au cercle de l'Huître, où il fut reçu par des acclamations bruyantes.

— Eh ! Eh ! le voilà, ce farceur, qui épouse en tapinois, sans prévenir les amis. D'où sort-il, notre savant?

— La lune de miel l'a rajeuni, fil observer le petit Max. Il s'écoula plusieurs minutes avant que M. Glumeau

eût serré toutes les mains qu'on lui tendait et répondu à Inutes les congratulations.

— Vivent les voyages, s'écria-t-il, lorsqu'il fut délivré de ces étreintes.

— Parbleu ! c'est agréable , mais c'est cher, répondit M. Ducancre.

— Cher? non, ma foi! pour l'avantage que j'en ai retiré.

— Lequel?

— Lequel? J'ai agrandi le cercle de mes idées. Que diable! messieurs , nous vivons ici en véritables crustacés.

— Crustacés !

— Oui , qui n'abandonnent jamais leur rocher et s'imaginent que le bord de ce rocher est le bout du monde.

— Est-ce une allusion à mon journal ?

— Non, monsieur Max, je n'y songeais pas. Je me servais d'une comparaison générale pour être plus intelligible.

— Elle est juste votre comparaison. Nos crustacés ont aussi de fameuses pinces.

— Monsieur Max, respectez la compagnie où vous vous trouvez, dit M. le président Croûtard.

— Je voulais seulement compléter la pensée.

— Elle n'est que trop complète. Messieurs, je bois au retour de M. Glumeau, à son bonheur conjugal. Puisse-t-il, comme jadis, être au milieu de nous le représentant de l'ordre, de la science et de la probité !

— Qu'il vive ! Et tous les crustacés applaudirent en chœur. Pourquoi donc Mme l'Huître est-elle si distraite ? Les

membres du cercle de l'Huître sonnent à coups redoublés et nul ne parait. C'est qu'elle est très occupée, Mme l'Huître. M. le président daigne l'appeler, lui-même, et n'obtient aucune réponse. A bout de patience, il va la chercher dans sa loge. Horreur! M. Nicolas Plumet est auprès d'elle; ils ont ensemble ce que les Américains nomment une conversa-

lion déloyale, et Mme l'Huître, qui a vu le visage irrité de .M. Groûtard, lui présente Nicolas comme le compagnon futur de son existence.

Cette nouvelle fait le tour du cercle et M. Max ne peut s'empêcher de dire :

— .Nous aurons un habile dégustateur de vins.

Le même soir, MM. Tourteau et Ducancre, les vieux a mis, rentraient silencieusement chez eux.

— Ducancre, mes douze bouteilles de Pomard ?

— Je lésai toujours.

— C'est bien.

— Faut-il le les rapporter ?

— Rien ne presse.

— Cependant...

— Garde-les. Nous les boirons un jour.

— Quand ?

— L'occasion reviendra peut-être, eh! eh!

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