‹ Les crustacésChapitre 22 sur 24 · OU LE LECTEUR SEKA SATISFAIT · texte numérisé non relu

OU LE LECTEUR SEKA SATISFAIT

e fut une joyeuse soirée au cercle de l'Huître, que celle du mercredi, veille du contrat.

Nos amis, MM. Tourteau et Ducancre, se montrèrent assez gais , bien que certains scrupules, certaines inquiétudes vinssent de temps en temps les assaillir. MM. Croûtard et Max riaient de tout leur cœur, le premier, parce qu'il était invité au contrat, le second, parce que le jour de la vengeance approchait. Quant à MM. Giraud et à Frédéric, ils tâchaient d'oublier un passé qui les gênait.

Tour à tour, MM. Tourteau et Ducancre emmenèrent Sébastien dans l'embrasure d'une fenêtre et lui dirent à voix basse :

— Ces papiers ?

— Ils arriveront demain par le courrier. Je les aurai certainement pour le contrat.

— Bien, bien. N'y manquez pas.

M. Croûtard ne put s'empêcher d'exprimer à haute voix la satisfaction intime qui débordait par tous ses pores. Il n'appréhendait rien de son épouse, qui était invitée avec lui ; aussi, élevant son verre à la hauteur de l'œil, il porta la santé des futurs conjoints, et des respectables pères famille, MM. Tourteau et Ducancre, qui allaient acquérir de nouveaux enfants. Il réservait pour le lendemain son discours de circonstance, discours d'apparat, élaboré avec une rare perfection, dont il ne voulait pas prodiguer les fleurs au cercle de l'Huître.

Chacun s'empressa de lui faire raison, puis des conversations particulières s'engagèrent , jusqu'à l'heure où les gens comme il faut se retirent. Les deux papas cheminaient côte à côte et semblaient réfléchir profondément.

— Qu'as-tu, Tourteau, que tu ne dis mot !

— Et toi, Ducancre, eh ! eh ! Tu n'es pas babillard, ce soir?

— Je regrette d'avoir été trop coulant.

— Trop coulant, Ducancre ?

— Oui parbleu ! mais Frédéric a insisté.

— Il est très amoureux. Hein, Ducancre, comme ça nous rappelle notre jeune temps ! Ce Giraud est très intéressé.

— Toi aussi ?

— Oui ; j'ai cédé sur plusieurs points ; ça me taquine.

J'ai bien recommandé à M. Grugeon de racommoder la chose, sans qu'il y paraisse.

— Sébastien a le nez fin.

— Pas si fin que M. Grugeon. Il ne faut pas qu'il puisse nous accuser de mauvaise foi.

— Non.

— Mauvaise toi ! c'est \m de ces mots, eh ! eh ! qui n'ont point de sens et cependant produisent leur effet.

— Enfin, Tourteau, allons nous reposer ; demain nous aurons besoin de toutes nos forces.

— Dieu, que c'est pénible d'être papa ! Adieu, Cyprien.

— Bonne nuit, Joachim-Honoré Tourteau.

— Quel luxe de prénoms !

— Nous entendrons tout cela demain. Adieu,

Une nuit terne et humide annonçait le départ de l'hiver, mais non la venue du printemps. Les maisons Tourteau et Ducancre, enveloppées d'une brume grisâtre, paraissaient dormir d'un paisible sommeil; pourtant comme ils s'agitaient sur leurs couches, les deux bourgeois enrichis! leurs fronts mouillés d'une sueur froide témoignaient de leurs appréhensions, et de leurs efforts pour trouver le repos, Non loin d'eux, Cécile, éperdue, ne songeait pas sans effroi à la journée du lendemain, et Frédéric se repentait déjà de sa promptitude excessive.

La nuit fut longue pour eux tous ; quand la pâle clarté d'un soleil d'hiver dissipa les ombres qui les entouraient, leurs yeux battus ne purent supporter cette lueur indécise et ils les fermèrent encore, croyant ainsi relarder le moment qu'ils redoutaient.

M. Giraud et Clarisse, quoique plus aguerris, n'étaient guère moins inquiets. Seuls, MM. Max et Croùtard, chacun

pour des raisons différentes, dormirent d'une traite jusqu'au matin.

Le jeudi tout entier fut employé aux préparatifs nécessités par une solennité de ce genre. Chez M. Ducancre, on enlevait les housses qui recouvraient le meuble du salon ; on ouvrait les fenêtres pour chasser l'odeur de moisi qui régnait dans cette pièce où l'on ne se tenait jamais. M. Ducancre, un pot à colle à la main, réparait lui même un coin du papier que l'humidité avait détaché ; madame, en peignoir, surveillait le balayage. Puis vint le moment de la toilette ; nos personnages s'attifèrent le mieux qu'ils purent, et revêtirent leurs habits des grands jours.

Sept heures sonnaient au coucou de M. Ducancre, lorsque les Tourteau parurent. Un feu très vif pétillait dans la cheminée, ils se placèrent tout autour, et lorsque Ducancre, avec sa redingote bleu foncé vint saluer les arrivants, le papa Tourteau, après lui avoir serré la main :

— Eh eh! Ducancre, tu as mis le balai au feu pour nous.

— N'est-ce pas qu'il brûle bien !

— Eh ! eh ! sans contredit.

— Il y a des gens qui prétendent que le sapin ne brûle pas bien; regarde-moi ce tronc, comme il flambe.

— Oui, mais il ne chauffe guère.

— Erreur ! plus que le hêtre ; as-tu froid ?

— Non, pas précisément;

— Mon Dieu ! j'oubliais ta femme et la charmante Cécile. Madame Tourteau, vous êtes bien heureuse, n'est-ce pas? et vous, ma gentille enfant?....

— M. Ducancre, quand on perd une fille chérie ?

— Eh ! eh ! ça ne te fait rien à toi, qui en gagnes une.

— Non madame, reprit M. Ducancre, vous ne la perciez pas. À propos, donnez-lui donc votre fameuse recette pour les confitures.

— Par contrat? dit M. Tourteau.

— M. Grugeon s'y opposerait.

— M. Sébastien, eh ! eh ! ne se contenterait pas de cette dot. N'aurons-nous pas le plaisir de voir bientôt cette chère Mme Ducancre ?

— Je vais lui dire que vous êtes ici.

— Non, non, ne la dérangez pas. Tu as reçu mon Pomard ?

— Oui. Il y en a douze bouteilles.

— Eh ! eh ! je craignais de m'être trompé, d'en avoir mis treize. Ce serait un mauvais nombre.

— Non, il n'y en a que douze. Je les ai comptées et recomptées; puis, à voix basse, à l'oreille de M. Tourteau:

— Giraud est-il venu chez toi ?

— Non, ça m'inquiète.

— Il ne t'a pas remis les papiers ?

— Non, pas encore.

— Diable! comment prendrons-nous le temps de les parcourir ?

— C'est vrai, c'est ennuyeux.

L'entrée de M. Grugeon les interrompit.

M. Grugeon n'était pas de ces notaires fashionables, qui portent un lorgnon et des sous-pieds bien tendus. Mis à l'ancienne mode, il marchait la tête haute, en homme qui sait ce qu'il vaut; une chevelure blanche encadrait un visage, dont une teinte hypocrite et bénigne adoucissait les traits fortement accusés.

— Je présente mes humbles respects à l'honorable

compagnie, et mes compliments à la jeune conjointe. Ils nous manque plusieurs des futurs conjoints. Je crois que je suis en avance.

Il releva son gilet et tira d'une cachette particulière de son pantalon un gigantesque chronomètre.

— Il est sept heures et demie.

— Monsieur Grugeon, répondit M. Tourteau, nos amis ne doivent pas tarder. Veuillez-vous asseoir.

M. Grugeon réintégra sa montre en son lieu et place, puis déplia sa serviette.

— Voici les minutes; si vous le permettez, je vais les compléter. Vous avez les pièces?

— Non, monsieur, pas encore. M. Giraud les apportera sans doute.

— En ce cas, nous attendrons.

— Ah ! monsieur Frédéric, je suis votre serviteur. C'était, en effet, M. Frédéric Ducancre, qui s'inclinait

gracieusement devant M. Grugeon et la famille Tourteau. Par je ne sais quel hasard, les yeux de Cécile et les siens faillirent se rencontrer ; mais bientôt ils se détournèrent, et tout rentra dans l'ordre normal.

— Monsieur Frédéric, recevez mes félicitations, dit le notaire.

— Monsieur

— Votre future, sans parler des grâces corporelles, est abondamment pourvue de ce qui fait le bonheur.

— Les qualités du cœur?

— Oui, monsieur, cela et autre chose, répliqua le notaire en lui décochant un malin regard.

Mme Ducancre, notre ami Max et les autres invités arri-

vèrent les uns après les autres, le salon se remplissait ; mais il manquait encore M. et Mlle Giraud.

— Eh ! eh ! dit le père Tourteau à Frédéric, si la future manquait à l'appel î

— Ce -cas s'est présenté plus d'une fois dans ma pratique, ajouta M. Grugeon; mais, aujourd'hui, les mêmes raisons n'existent pas. M. et MIle Giraud ne sauraient oublier ce rendez-vous.

Enfin, le frère et la sœur firent leur apparition.

Lorsque les salutations et les compliments obligatoires eurent cessé, MM. Tourteau et Ducancre, incapables de modérer leur impatience , s'écrièrent d'un commun accord :

— Vous avez les papiers ?

— Non, messieurs, répondit sans se troubler M. Giraud, ils me ne sont point encore parvenus, et c'est ce qui a causé mon retard ; je me suis rendu à la poste ; rien n'était arrivé ; le service se fait si mal.

Les assistants entendirent ces paroles avec stupeur. Sébastien poursuivit.

— En cette circonstance, entièrement indépendante de ma volonté, je vous l'assure, le mieux serait de renvoyer la signature des contrats.

— Peut-être, répondirent MM. Tourteau et Ducancre. Quel est l'avis de M. Grugeon?

— On peut atermoyer, sans doute.

— Atermoyons.

— Cependant les papiers en question ne sont pas absolument indispensables à la stipulation du contrat.

— Quoi qu'il en soit, dit M. Tourteau, j'eusse aimé pal-

per les titres avant la stipulation définitive. Je crois être aussi l'interprète fidèle des intentions de mon honorable ami, M. Ducancre.

— Parfaitement.

— Messieurs, reprit M. Grugeon, je tiens M. Giraud pour un homme honnête et de bonne foi.

— Nous aussi.

— Alors, messieurs, pourquoi ne procéderions-nous pas immédiatement à la lecture, audition et signature des susdits actes?

— Monsieur Grùgeon, interrompit Sébastien, pour éviter tout soupçon, ne conviendrait-il pas?...

— Vous êtes, monsieur, placé trop haut ; le soupçon ne saurait vous atteindre.

— Qu'en dis-tu, Ducancre?

— Et toi, Tourteau?

— Je ne sais. Comment congédier toute la société ?Quel scandale public?

— As-tu des raisons de te défier ?

— Non, pas précisément! D'ailleurs M. Grugeon est un très habile notaire.

— Qui est dans nos intérêts. Alors M. Tourteau dit tout haut :

— Monsieur Grugeon, si la chose n'offre aucun danger, passons outre.

— Monsieur Ducancre et vous tous les futurs conjoints, y donnez-vous votre acquiescement, ajouta le notaire.

— Oui, monsieur.

— En ce cas, mesdames et messieurs, vous êtes priés d'ouïr religieusement les actes dont lecture va vous être faite.

II. Grognon ajusta un pince-nez, et psalmodia en nasillant les deux actes, dont certains articles étaient rédigés avec une ambiguité louable.

M. Sébastien Giraud ne s'y reconnaissait plus ; il était sur le point de demander quelques explications au notaire, lorsque M. Max prit hardiment la parole.

— Messieurs, me sera-t-il permis de présenter quelques observations sur ces deux actes?

— Monsieur, répondit M. Grugeon, ce n'est point la coutume.

— Oh ! des observations de pure forme, auxquelles, monsieur Grugeon, vous applaudirez, j'en suis certain.

— Ne pourriez-vous me les communiquer à voix basse?

— Non. Messieurs, il est d'usage, que les actes, outre les noms et prénoms des parties contractantes, renferment aussileur profession. Si elles n'ont pas de profession actuelle, on y insère leur profession antérieure. M. Joachim-Honoré Tourteau est qualifié d'ancien négociant, M. Ducancre d'ancien banquier. Aucune désignation n'accompagne les noms de M. Giraud et de Mlle Clarisse.

— Pardonnez-moi, monsieur Max, vous vous trompez. Le contrat est stipulé avec les noms de S. Giraud, rentier et de Clarisse Giraud, rentière. J'estime la désignation suffisante.

— On peut la compléter davantage, en écrivant, par exemple, Sébastien Giraud, ancien domestique, et Clarisse Giraud, ancienne fille de chambre.

M. Giraud sauta en l'air.

— Monsieur Max, vous êtes un audacieux impertinent, que je châtierai comme il le mérite.

Max sans tourner la tête de son côté, continua, en's'adressant au notaire :

— ■ Pour vous démontrer, monsieur Grugeon, la légitimité de cette adjonction, voici deux papiers dont je vous invite à donner lecture.

M. Grugeon ne savait d'abord quelle contenance garder, mais son hésitation ne fut pas longue. Il parcourut des yeux les papiers que Max lui avait remis, rougit et s'exprima en ces termes:

— Mesdames et messieurs, je ne vous communiquerais point les pièces ci-contre, n'étaient leur importance et l'influence qu'elles peuvent exercer sur les intentions réciproques de quelques personnes ici présentes.

Attestation N° i.

Le nommé Sébastien Giraud a servi chez moi en qualité de valet de chambre dès le 1er juillet 18 au 1er octobre 48 et je n'ai pas été trop mécontent de lui, à la

réserve cependant d'un penchant invincible à déguiser la vérité, penchant dont il a fait paraître de nombreuses marques.

S'il parvient à dominer cette inclination fâcheuse, je ne doute point que Sébastien Giraud ne trouve à se placer honorablement, d'autant plus que ce sont des circonstances heureuses pour lui qui ont amené son départ du château de Groben.

Atteste l'exactitude de la présente déclaration.

Au château de Groben, le 4 mars 18

Baron de Groben.

Attestation N° 2.

La nommée Clarisse Giraud a servi en qualité de fille de chambre chez Mme la baronne de Groben, dès le 1er juillet 18 au 1er octobre 48 Mmc la baronne apprécie

ses aptitudes, mais elle lui reproche une familiarité excessive avec les autres domestiques, principalement avec ceux du sexe masculin.

Espérant que les années et la réflexion lui inspireront une conduite plus convenable, je lui souhaite infiniment de prospérité et la recommande aux personnes qui voudront employer ses services.

Atteste

Au château de Groben, le A mars 18

Baron de Groben.

On entendit très distinctement, pendant deux ou trois minutes, le tictac de la pendule de M. Ducancre. Enfin, M. Tourteau rompit le silence général.

— Monsieur Giraud, je le présume, vous nous devez des explications. Ces papiers disent-ils vrai?

— Monsieur Tourteau, rien n'est plus exact, et puisque la malveillance s'empare de notre passé, j'affirme solennellement ici que ni ma sœur, ni moi, n'avons à en rougir. Issus d'une famille pauvre, nous avons travaillé dès notre enfance ; plus tard un héritage est venu nous apporter une aisance que jusques-là nous n'avions point connue.

— Cécile épouser un valet de chambre !

— Frédéric, une fille de chambre !

— Jamais !

— Jamais !

— Messieurs, continua M. Giraud, vous n'avez pas toujours été ce que vous êtes aujourd'hui. Vos parents étaient dans l'indigence, et fréquemment vous vous vantez d'avoir conquis par vos labeurs et votre économie la position aisée que vous occupez.

— Mais nous n'avons jamais été domestiques, exclama M. Tourteau.

— Ne savez-vous pas, messieurs, qu'il n'y a pas de sot métier ?

— Domestiques et mauvais domestiques.

— Pour les maîtres il n'existe pas de bons domestiques.

— Vous, on vous accuse de mensonge et votre sœur... Le baron de Groben pourrait avoir raison et votre belle fortune

— Se monter à cinquante mille francs en tout, acheva Max.

— Monsieur! lui cria Sébastien.

— Direz-vous que je mens, peut-être?....

— Cela étant, reprit M. Tourteau, il me paraît juste de différer la signature de nos deux contrats, jusqu'à ce que monsieur ait fait ses preuves.

— Quant à moi, dit Frédéric, je ne réclame aucun délai. Lorsque M. Giraud m'a accordé Mlle Clarisse, je ne me suis point enquis de sa vocation précédente, ni de sa fortune. C'est elle que j'aime, et non pas son argent.

— Frédéric, veux-tu bien... Et M. Ducancre le saisit par le bras.

— Il n'y a pas erreur de personnes, et par conséquent

— Par conséquent, ajouta le notaire, nous pouvons stipuler.

M. Tourteau s'y opposa de toutes ses forces.

— Que M. Frédéric Ducancre, dont les utopies libérales ne sont point un mystère, épouse Mlle Giraud, je n'y contreviens point. Quant a Cécile, c'est une autre affaire. Adélaïde, emmène-la dans sa chambre. Puis radoucissant le ton : Ma pauvre enfant, quelle triste journée ! va vite reposer ton petit cœur malade.

— Papa, que vous êtes bon !

— Viens, ma fille, dit Mme Tourteau, je te préparerai un bon verre de limonade, c'est souverain contre les émotions.

— Nous allons signer le second contrat, à moins que les conjoints n'aient quelque objection sérieuse, dit gravement M. Grugeon.

— Monsieur Grugeon, il n'en saurait être question, répondit le père Ducancre.

— M. Frédéric est majeur, monsieur Ducancre, c'est à lui de se prononcer.

— Frédéric, je t'en conjure, ne persiste pas.

— Mon père, qui donc m'a engagé à présenter mes hommages à MUo Clarisse, si ce n'est vous ?

— C'est une aventurière.

— Je serais un malhonnête homme . si je me retirais.

— Tu n'as donc pas entendu l'attestation, qui mentionne la familiarité de Mlle Clarisse

— Familiarité n'implique pas inconduite.

— Eh ! eh ! dit M. Tourteau qui avait recouvré sa joviale familiarité. Ils se bornaient à s'administrer des claques.

Clarisse remerciait Frédéric avec effusion. Max ne put supporter une telle dissimulation.

— Remerciez -le, mademoiselle, il y a de quoi. C'est un aveugle ; nous allons lui dessiller les yeux.

Il sortit un instant et revint suivi de M. Nicolas Plumet.

— Mademoiselle Clarisse , connaissez -vous ce monsieur ?

— Il est fou, s'écria Sébastien Giraud.

— A ton avis peut-être, Sébastien. Messieurs, nous avons servi ensemble chez M. le baron de Groben ; c'est là aussi pour mes péchés que je me suis lié avec Mlle Clarisse.

— Il ne me semble pas insensé ; son discours n'a rien que de très probable, observa M. Grugeon.

— Mlle Clarisse, disait-on, n'avait pas été indifférente à M. le baron. J'ai méprisé ce que je regardais comme de noires calomnies ; mais pendant le cours de cette liaison je me suis convaincu que le défaut de mademoiselle n'était pas la pruderie.

— Insolent!

— Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, lorsqu'un jour Sébastien me montra une lettre ; ils héritaient d'un oncle environ cinquante mille francs.

— Deux mille cinq cents francs de rente, pouah ! fit M. Ducancre.

— Dès lors l'affection qu'elle semblait me porter se refroidit notablement; quand le frère et la sœur quittèrent le baron de Groben, ils n'eurent garde de m'indiquer leur nouvelle résidence. Je la découvris cependant; je vins, mais mademoiselle avait conçu de nouvelles espérances ; je fus congédié, et comme on redoutait que je ne vendisse la mèche, Sébastien jugea à propos de me faire passer pour fou.

— C'est lui, en effet, monsieur, qui, par cette assertion, a motivé votre exclusion du cercle de l'Huître, ajouta M. Croùtard.

Frédéric s'était graduellement éloigné de Clarisse pendant les explications fournies par M. Plumet.

Clarisse, pâle, sans essayer de se défendre, prit le bras de son frère et disparut.

— Il n'y a donc pas de contrat à signer, dit le notaire, mesdames et messieurs, au revoir. Je puis me comparer à l'empereur Titus, j'ai perdu ma journée.

M. Ducancre ne le retint pas et, l'un après l'autre, tous les invités s'éclipsèrent. Il ne resta que Max et les deux papas. Max s'approcha de M. Tourteau.

— Vous voilà encore, trouble-fête!

— Monsieur Tourteau, vous êtes injuste. Avouez que je vous ai rendu un grand service aujourd'hui, ainsi qu'à M. Ducancre. Sans moi, vous alliez marier brillamment vos enfants. Vous, les malins, vous les retors, vous ne vous en étiez pas aperçus? Parce que M. Giraud a le visage sévère, de gros favoris, une tenue irréprochable, vous l'avez cajolé, adulé, en vue de ses écus. Avez-vous lu les fables de La Fontaine, monsieur Tourteau ?

— Quelle question !

— Mettez dans l'arsenal de votre mémoire ces deux petits vers:

Garde-toi, tant que tu vivras, De juger les gens sur la mine.

Au revoir, messieurs. A propos, monsieur Tourteau, vous m'aviez promis de continuer le Rocher ?

— Oui, mais

— Je vous l'enverrai demain. Il renfermera un joli petit article sur la cupidité et la sottise de deux gros bourgeois

— Monsieur Max ! gémirent d'une voix suppliante les deux papas.

— Qui, croyant s'allier à de gros personnages

— Je vous en prie.

— Je publierai les attestations.

— Max, j'ose espérer, dit M. Tourteau, que tout ceci n'est qu'une plaisanterie,

— Je n'ai pas souvent des articles aussi intéressants.

— Vous ne voudriez pas nous exposer à la risée publique.

— Vous l'avez bien mérité. Au revoir, messieurs.

— Max, envoyez-moi le journal. Soyez miséricordieux.

— On verra, on verra.

— Parole d'honneur, disait Mme Croûtard à son dis:ne époux, elles sont charmantes les soirées où l'on m'invite. Je comptais sur une ample collation.

— Chez M. Ducancre !

— Oui. Quand ces messieurs 'sont seuls, ils se gobergent, mais avec leurs femmes, bernicle !

— Mathilde, tu es déraisonnable. Aurais-tu voulu qu'après la rupture des deux contrats, on régalât tout le monde ?

— Ah ! oui, une belle affaire ! leurs contrats ! Est-ce ma faute s'ils ont raté0

— Ni la mienne non plus, Mathilde. J'avais préparé quelques paroles saisissantes ; mais elles ne seront pas perdues ; au cercle

— Aurais-tu bien le courage d'y aller encore ce soir0

— Oui, chère amie, quand je t'aurai reconduite au logis.

— Monsieur ira s'enivrer.

— Ne dis donc pas de bêtises !

— Avise-toi de rentrer tard, tu verras comme je t'ouvrirai.

Après cet adieu cordial, Mme Croûtard entra brusquement et ferma la porte au nez de son mari.

* Bonne femme , bonne femme , un peu vive , murmu-

rait-il en se dirigeant vers le cercle. Diable ! dépêchonsnous, ils doivent m' attendre. »

En effet le mémorable événement de la soirée était déjà connu au cercle et chacun le commentait d'une façon différente. Un habitué complimentait Max, qui venait d'arriver.

— Ma foi ! Vous avez eu du courage.

— Ce n'est rien, monsieur : ma tâche la plus pénible a été de surveiller M. Nicolas Plumet, qui est possédé d'une soif inextinguible. Depuis midi, je ne l'ai pas lâché d'un cran, je l'ai suivi partout. Maintenant il se dédommage, et bientôt il sera gris comme un templier.

— MM. Tourteau et Ducancre se sont montrés bien imprudents.

— Que voulez-vous ? ils étaient éblouis.

— Par quoi ?

— Que sais-je? Par le grand air de M. Giraud, sans doute. Il faut espérer que ce Giraud ne remettra pas les pieds ici. Ah! voici M. Croûtard.

— Messieurs, je suis votre serviteur. Monsieur Max, vous êtes un crâne.

— Vous trouvez?

— Oui, je n'aurais jamais osé faire ce que vous avez fait. Quand je pense au gouffre qui s'entrouvrait sous les pieds de nos excellents amis MM. Tourteau et Ducancre.

— Hum ! peut-être ces mariages n'auraient pas été si malheureux.

— Quel paradoxe ! Messieurs, je considère l'égalité des conditions comme nécessaire pour une union assortie. Non-seulement les deux époux doivent être intellectuellement au même point de développement, mais encore

leurs apports réciproques doivent être équivalents. C'est ce qui me fait bien augurer, pardon! je me trompe

— Monsieur Croùtard, vous nous récitez votre discours de contrat. C'est une trahison.

— Monsieur Max, un peu de patience J'aurais très

mal auguré des mariages qui devaient se conclure aujourd'hui; d'un côté une brillante éducation, l'usage du monde

— De quel côté?

— Du côté de M. Giraud, non, je veux dire de M. Frédéric et de Mlle Cécile.

— C'est mieux.

— D'un côté, une brillante éducation, l'usage du monde, une fortune considérable; de l'autre des gens besogneux, mal appris, en un mot, d'anciens domestiques.

— Monsieur Croùtard, vous avez changé d'opinion depuis l'admission de M. Giraud.

— On s'éclaire, monsieur Max, on s'éclaire Quelle

sympathie pourrait exister entre des époux si dissemblables, quelle intimité pourrait régner entre des cœurs qui ne se comprennent pas et ne sauraient se comprendre, tant la nature et l'éducation les ont éloignés l'un de l'autre !

— Bravo !

— C'est simple, mais c'est vrai. Des mariages pareils n'offrent aucune garantie pour l'avenir, qui se montre gros d'orages ; les époux qui les contractent sont menacés d'une existence malheureuse. Evitons, messieurs, évitons les unions précipitées et profitons de l'exemple que nous avons eu aujourd'hui sous les yeux.

— Vous vous y prenez un peu tard, monsieur, repartit Max.

— Oh ! je ne parle pas seulement pour moi, mais pour ceux qui m'entourent, pour vous, entre autres.

— Vous prêchez à un converti; monsieur Croûtard, si je me marie, et c'est bien douteux, j'y mettrai le temps. Ce qu'on fait à la hâte on s'en repent à loisir. Monsieur Croûtard, j'ai envie de consigner dans le journal les nobles conseils

— Non, non, monsieur Max, pas de publicité ; on y verrait un blâme tacite de la conduite de nos amis.

— Avec lesquels vous ne voulez pas vous brouiller. Sur ces entrefaites ils sortirent et Mme l'huître éteignit

le gaz.

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