PREMIER ORDRE DES CRUSTACÉS
LES DÉCAPODES ( Decapoda. )
Ont la tête intimement unie au thorax, et recouverte avec lui par un test ou carapace entièrement continu , mais offrant le plus souvent des lignes enfoncées , le divisant en diverses régions, qui indiquent les places occupées par les principaux organes intérieurs (i). Leur mode de circulation offre quelques caractères qui les distinguent des autres crustacés. Ce cœur ( 2 ) bien circonscrit, de forme ovalaire et à parois musculaires,
(1) M. Desmarest , dans son Histoire naturelle des crustacés fossiles , et dans son ouvrage ayant pour titre Considérations générales sur la classe des crustacés , a présenté à cet égard une nomenclature ingénieuse, fondée sur la concordance des portions de la surface extérieure de la carapace avec les organes qu’elles recouvrent. Mais outre que le test de plusieurs crustacés décapodes ne présente aucune impression , ou qu’elles y sont presque oblitérées , ces dénominations peuvent être remplacées par d’autres beaucoup plus simples , plus familières , et en rapport avec ces mêmes organes, comme le milieu ou le centre , l’extrémité antérieure et l’extrémité postérieure , les côtés , et c. ; il nous parait inutile de surcharger ici la nomenclature.
(2) Ces observations sont extraites du beau Mémoire de MM. Victor Àudouin et Milne-Edwards , inséré dans les Annales d’histoire naturelle , lom. Xï, 283-3i4, et Sôs-SgS. On pourra encore consulter les Mémoires du muséum d’histoire naturelle , où M. Geoffroi S t-Hilaire a inséré le fruit de ses curieuses recherches sur les parties solides et la circulation du homard.
décapodes en general. îg
donne naissance à six troncs vasculaires , dont trois antérieurs, deux inférieurs et le sixième postérieur. Des trois artères antérieures, la médiane ( V ophthalmique ) se distribue presque exclusivement aux yeux ; les deux autres ( les antennaives se répandent sur la carapace, les muscles de l’estomac, sur une portion des viscères et sur les antennes; les deux in férieures ( les hépatiques ) portent le sang au foie ; la dernière ( ou l’artère sternale ) , la plus volumineuse de toutes , et qui naît tantôt à gauche, tantôt à droite de la partie postérieure du corps , est principalement destinée à porter le fluide nourricier à l’abdomen et aux organes delà locomotion. Elle fournit un grand nombre de vaisseaux d’un volume considérable, parmi lesquels il faut surtout remarquer celui que MM. Audouinet Milne-Edwards nomment l’artère abdominale supérieure, parce qu’elle sort de la partie postérieure de cette artère (un peu avant F articulation du thorax et de l’abdomen , appelée vulgairement la queue ) , et qu’elle pénètre bientôt dans l’abdomen (la queue), où elle se partage en deux grosses branches, continuant son trajet en arrière, et se terminant à l’anus, en s’amincissant de plus en plus. Le sang qui a servi à la nutrition de ces divers organes , et qui est ainsi devenu veineux , afllue de toutes parts dans deux vastes sinus (i) , un de chaque côté, au-dessus des
(i) Ces savants naturalistes les comparent aux deux cœurs latéraux des céphalopodes , et cette analogie a reçu la sanction de M. le baron Cuvier,
pâlies, et formés de golfes veineux, réunis en une série longitudinale , en manière de chaîne. Il se rend dans un vaisseau externe ( efférent ) des branchies , s’y renouvelle, redevient artériel , passe dans un vaisseau interne ( afférent ) , et se dirige ensuite vers le cœur, en traversant des canaux ( branclùo-cardlaques ) logés sous la voûte des flancs. Tous les canaux d’un même côté se réunissent en un large tronc , s’abouchent avec la partie latérale et correspondante du cœur, par une ouverture unique, dont les replis formant une double valvule ou soupape, et s’ouvrent pour que le sang puisse aller des branchies à ce viscère , mais se fermant pour lui interdire une marche opposée , ou l’empêcher
dans son Rapport general sur les travaux de l’académie royale des sciences, pour 1827 ; mais c’est une idée que j’avais communiquée à M. Audouin, et qui était une conséquence toute naturelle de mon opinion sur la circulation des crustacés , et que j’avais consignée dans une note de mon Esquisse d’une distribution générale du règne animai, pag. 5. Comme ces naturalistes n’ont fait aucune mention de ce que j’avais écrit à cet égard, soit dans cette brochure , soit dans mon ouvrage sur les familles du règne animal, je rapporte ici, à la suppression près des mots ventricule gauche , cette note : « Une opinion que je soumets au jugement des zootomistes, et plus spécialement de M. Cuvier, est que, dans les invertébrés où il existe une circulation, l’organe appelé cœur représente, par ses fonctions, le tronc artériel et dorsal, des poissons et des larves des batraciens ; une ou deux artères, et qui, dans les céphalopodes, ont la forme de cœurs, remplaceraient le ventricule droit. Le foyer de la circulation , très concentré dans les premiers vertébrés, s’affaiblirait ainsi graduellement , et de manière qu’enfîn il n’y aurait plus de circulation. Le vaisseau dorsal des insectes ne serait plus que l’ébauche du cœur des mollusques et des crustacés. » J’ajouterai que, dans mon Histoire naturelle des crustacés et des insectes , qui date de plus de vingt-cinq ans, j’avais rectifié l’erreur de Rœsel par rapport au cordon nerveux de la moelle épinière, qu’on avait pris pour un vaisseau.
de passer du cœur aux organes respiratoires. Examiné à l’intérieur , le cœur offre un grand nombre de faisceaux et de fibres musculaires entre-croisés dans divers sens , et composant plusieurs petites loges , au-devant des orifices des artères. Ces loges sont autant de petites oreillettes , qui communiquent facilement entre elles, lorsqu’il se dilate, mais qui paraissent former , pour chaque vaisseau , dans sa contraction , pareil nombre de petites cellules , dont la capacité est en rapport avec la quantité du sang des vaisseaux qui leur sont propres. Ces vaisseaux débouchent dans l’intérieur du cœur par huit ouvertures, les deux latérales à soupape, dont nous avons parlé plus haut, comprises; tel est, à quelques modifications près ( i), le système général de la circulation des décapodes.
La face supérieure du cerveau (2) est partagée en quatre lobes, dont les mitoyens fournissent chacun, de leur bord antérieur, le nerf optique, qui se porte directement dans le pédoncule de l’œil , et s’y divise en une multitude de filets, se rendant chacun à autant de facettes de la cornée de ces organes. La face inférieure du cerveau produit quatre autres nerfs qui vont aux antennes et donnent aux parties voisines quelques filets. De son
(1) Voyez les généralités de la famille des macroures.
(2) Ces observations sont extraites des Leçons dy anatomie comparée de M. le baron Cuvier. Voyez, pour d’autres détails et quelques faits particuliers , le Mémoire précité de MM. Audouin et Milne Edwards.
bord postérieur naissent deux, cordons nerveux fort alongés, embrassant latéralement l’œsophage, et se réunissant en dessous. Là, comme dans les brachyures, cette réunion n’a lieu qu’au milieu du thorax , et la moelle médullaire prend ensuite la forme d’un anneau , et sous des proportions huit fois plus grandes que le cerveau; cet anneau donne naissance, de chaque côté, à six nerfs , dont l’antérieur se rend aux parties de la bouche , et les cinq autres aux cinq pattes du même côté. Du bord postérieur par un autre nerf, se rendant dans la queue, sans produire de ganglions sensibles , et paraissant représenter le cordon nerveux ordinaire. Ici , comme dans les macroures , les deux cordons nerveux, avant que de se réunir sous l’œsophage , donnent chacun naissance, au milieu de leur longueur, à un gros nerf, se rendant aux mandibules et à leurs muscles. Réunis , ils forment un premier ganglion médian ( sous-cervical ) , fournissant des nerfs aux mâchoires et aux pieds-mâchoires (1). Rapprochés, ensuite, dans toute leur longueur, ils offrent successivement onze autres ganglions, dont les cinq premiers donnent chacun des nerfs à autant de
(0 D’après M. Straus, îa division antérieure du corps des limules , celle qui est recouverte par un bouclier semi-lunaire , ne présente aussi , outre le cerveau , que le même ganglion ; d’où l’on peut déduire que les organes locomotiles inférieurs correspondent' aux parties de la bouche des décapodes , des stomapodes , et même dés arachnides , et que ceux de l’autre division du corps ou du second bouclier sont analogues aux pieds des mêmes décapodes.
paires de pattes, et les six autres fournissent ceux de la queue; celle des pagures a quelques ganglions de moins , et ces crustacés paraissent ainsi faire le passage des brachyures aux macroures. Nous ajouterons que M. Serres a cru reconnaître, dans ces crustacés décapodes, des vestiges du grand nerf symphatique (i).
Les bords latéraux de la carapace ou test se replient en dessous pour recouvrir et garantir les branchies, mais laissent antérieurement un vide pour le passage de l’eau. Quelquefois meme ( voyez Dorippe ) l’extrémité postérieure et inférieure du thorax présente , à cette fin , deux ouvertures particulières. Ces branchies sont situées à la naissance des quatre derniers pieds-mâchoires et des pattes ; les quatre antérieures sont moins étendues. Les six pieds-mâchoires sont tous de forme différente appliqués sur la bouche , et divisés en deux branches, dont l’extérieure a la forme d’une petite antenne, formée d’un pédoncule et d’une tige sétacée et pluriarticulée : on l’a comparée à un fouet ( Palpus flagelliformis .) (2) Les deux pieds antérieurs, quelquefois même les deux ou quatre suivants, sont en forme de serres. L’avant-dernier article est dilaté ,
(1) MM. Audouin et Milne Edwards ont observe' dans le maja et la langouste un nerf analogue à celui que Ljonet nomme récurrent , dans son Anatomie de la chenille du saule. On leur doit aussi la de'couverte de s autres nerfs gastriques.
(2) Leur base offre une lame tendineuse , longue et yel.ue*.
comprimé et en forme de main ; son extrémité inférieure se prolonge en une pointe conique , .représentant une sorte de doigt, opposé à un autre, formé par le dernier article, ou le tarse propre. Celui-ci (i) est mobile, et a reçu le nom de pouce ( pollex ); l’autre , ou le fixe, est censé être l’index ( index). Ces deux doigts sont aussi appelés mordants. Le dernier est quelquefois très court, sous la forme d’une simple dent , l’autre alors se replie en dessous. La main, ainsi que les doigts formeront pour nous la pince proprement dite. On nomme carpe l’article précédent , ou l’antépénultième.
Les proportions respectives et la direction des organes locomotiles sont telles, que ces animaux peuvent marcher de côté^ ou àreculon.
Excepté le rectum, qui va s’ouvrir au bout de la queue (2) , tous les viscères sont renfermés dans le thorax , de sorte que cette portion du corps représente le thorax et la majeure partie de l’abdomen des insectes. L’estomac , soutenu par un squelette cartilagineux, est armé à l’intérieur de cinq pièces osseuses et dentelées, qui* achèvent de broyer les
(1) La main posée de tranche, le doigt est supérieur.
(2) Cette suite de segments qui , dans les crustacés des premiers ordres , succèdent immédiatement à ceux auxquels sont annexées les cinq dernières paires de pieds, compose ce que j’appelle post-abdomen. La dénomination de queue, qu’on a coutume de lui donner, et que nous conservons , afin de nous prêter au langage ordinaire , est très impropre j elle ne peut convenir qu'aux appendices terminant postérieurement le corps et le débordant notablement. Voyez mon ouvrage sur les familles jaatureiles du règne animal , pag. a55 et suiv.
aliments. On y voit, dans le temps de la mue., qui arrive vers la fin du printemps , deux corps calcaires, ronds, convexes d’un côté et planes de l’autre , qu’on appelle vulgairement jeux d’écrevisse y et qui, disparaissant après la mue , donnent lieu de présumer qu’ils fournissent la matière du renouvellement du test. Le foie consiste en deux grandes grappes de vaisseaux aveugles, remplis d’une humeur bilieuse , qu’ils versent dans l’intestin, près du pilore. Le canal alimentaire est court et droit. Les flancs offrent une rangée de trous , placés immédiatement à l’insertion des branchies, mais qu’on ne découvre que lorsqu’on enlève ces organes. Le plastron, vu à l’intérieur, présente, du moins dans plusieurs grandes espèces, des loges transverses formées par des lames crustacées, et séparées dans leur milieu par une arête longitudinale de la même consistance.
Les organes sexuels des mâles sont situés près de l’origine des deux pieds postérieurs. Deux pièces articulées , de consistance solide , sous la forme de cornes , de stylets ou d’antennes sétacées y placés à la jonction de la queue et du thorax , et remplaçant la première paire d’appendices souscaudaux , sont regardés comme les organes copulateurs mâles, ou du moins leurs fourreaux. Mais, d’après nos observations sur divers décapodes, ils consisteraient chacun en un petit corps membraneux , tantôt en forme de soie , tantôt filiforme pu cylindrique ,
sortant d’un trou situé à l’articulation de la hanche des deux pieds postérieurs avec le plastron. Les deux vulves sont placées sur cette pièce, entre ceux de la troisième paire , ou à leur premier article , dispositions qui dépendent de rélargissement et du rétrécissement du plastron. L’accouplement se fait ventre à ventre. La croissance de ces animaux est lente , et iis vivent long-temps. C’est parmi eux qu’on trouve les plus grandes espèces et les plus utiles à notre nourriture , mais leur chair est difficile à digérer. Le corps de quelques langoustes acquiert jusqu’à un mètre de longueur. Leurs pinces , comme on le sait , sont fort redoutables , et d’une telle force, dans quelques grands individus , qu’on en a vu soulever et faire perdre terre à une chèvre. Ils se tiennent habituellement dans l’eau , mais ne périssent pas sur-le-champ , à l’air ; quelques espèces même y passent une partie de leur vie , et ne vont à l’eau que dans le temps de l’amour, et afin d’y déposer leurs œufs. Elles sont cependant obligées de faire leur séjour soit dans des terriers, soit dans des lieux frais et humides. Le naturel des crustacés décapodes est vorace et carnassier. Cer taines espèces vont jusques dans les cimetières pour y dévorer les cadavres et en faire leur pâture. Leurs membres se régénèrent avec une grande promptitude : mais il est nécessaire que les fractures aient lieu à la jonction des articles, et ils savent y suppléer, lorsque la cassure se fait autrement. Lorsqu’ils veulent
changer de peau , ils cherchent un lieu retiré , afin d j être à l’abri des poursuites de leurs ennemis , et s’y tenir en repos. La mue opérée^ leur corps est mou, et, suivant quelques personnes, d’un goût plus délicat. L’analyse chimique du vieux test nous a fait connaître qu’il est formé de chaux carbonatée et de chaux phosphatée unie , en diverses proportions, à la gélatine. De ces proportions dépend 1a. solidité du test; il est bien moins épais et flexible dans les derniers genres de cet ordre , plus loin il devient presque membraneux. M. de Blainviîle a observé que celui des langoustes, est composé de quatre couches superposées , dqnt les deux inférieures etla supérieure membraneuses; la matière calcaire est interposées entre elles et forme l’autre couche. Par l’action de la chaleur, l’épiderme prend une teinte d’un rouge plus ou moins vif, et le principe colorant se décompose à l’eau bouillante ; mais d’autres combinaisons de ce principe produisent dans quelques espèces un mélange de couleurs très agréable, et qui tirent souvent sur le bleu ou le verd.
Le plus grand nombre des crustacés fossiles découverts jusqu’à ce jour appartient à l’ordre des décapodes. Parmi ceux des contrées européennes , les uns et les plus anciens , se rapprochent des espèces actuellement vivantes dans les zones voisines des tropiques; les autres , ouïes plus modernes , ont une grande affinité avec les espèces vivantes, propres a
nos climats. Mais les crustacés fossiles des régions tropicales, m’ont paru avoir les plus grands rapports avec plusieurs de ceux que l’on y trouve aujourd’hui en état vivant , fait qui serait intéressant pour la géologie , si l’étude des coquilles fossiles de ces pays , et recueillies dans les couches les plus profondes, nous donnait un semblable résultat.
La première famille (i) ou celle
Des DÉCAPODES BRACHYURES (Kleistagnatha, Fab. )
A la queue plus courte que le tronc y sans appendices ou nageoires à son extrémité , et se reployant en dessôus, dans l’état de repos, pour se loger dans une fossette de la poitrine. Triangulaire dans les mâles et garnie seulement à sa base de quatre ou deux appendices , dont les supérieurs plus grands, en forme de cornes, elle s’arrondit, s’élargit et devient bombée dans les femelles (2),
(1) Les coupes que nous qualifions ainsi sont fondées sur un ensemble de caractères anatomiques importants , et repondent ordinairement aux genres de Linnœus, et quelquefois aussi à ceux que Fabricius avait établis dans ses premiers ouvrages. Ces familles sont dès lors plus e'tendues que tes coupes que je nomme ainsi dans mes autres écrits ; mais si on les considère comme des premières divisions ordinales , et si Ton regarde comme familles ce que j’appelle ici tribus , Ton jugera qu’à ces désignations près , la méthode est toujours essentiellement la même. Il n’y a donc point , contre l’opinion de quelques naturalistes ^ de discordance réelle à cet égard. D’après les mêmes principes , les sous-genres , à l’exception néanmoins de quelques-uns dont les caractères sont peu tranchés ou trop minutieux , deviendront , dans une méthode plus détaillée ou plus spéciale, des coupes génériques.
(2) Le nombre apparent des segments, qui est généralement de sept,