CHAPITRE XII
Conclusion. L'avenir des cultures riches
M. Leroy-Beaulieu, dans son ouvrage De la colonisation chez les peuples modernes, tome II (éd. 1902, p. 305 et suiv.), porte le jugement suivant sur les cultures riches :
« [Il faut que nous résistions absolument aux tentatives qui sont faites de tous côtés, sous le prétexte d'union douanière entre la France et ses colonies, pour nous induire à payer des primes extravagantes au café, au thé, au cacao, à la vanille et aux autres denrées coloniales riches produites dans nos colonies. Nous ne connaissons pas de mesure qui serait plus déraisonnable à tous les points de vue. Les droits qui frappent ces denrées à l'entrée en France sont des droits de consommation, équivalant à ceux que nous avons à l’intérieur sur le sucre, sur le tabac et sur l'alcool. Toutes les nations, notamment la libre échangiste Angleterre, ont des taxes très élevées sur ces denrées coloniales riches, la Grande-Bretagne en particulier sur le thé et
le café. »
Les idées exposées par cet économiste apparaissent donc, dès le début de son appréciation sur les cultures riches, complètement en désaccord avec celles du parti colonial, que nous avons soutenues ici, parce qu’elles nous semblent les seules justes et utiles. Que M. Leroy- Beaulieu dise que les droits qui frappent ces denrées à l’entrée sont des droits de consommation, personne ne le conteste, mais qu’il les compare, dans le but de les justifier, à ceux que nous avons à l’intérieur sur le sucre, le tabac ou l'alcool, voilà l'abus. La taxe sur le sucre est légitime, car il s’agit d’une question de vie ou de mort pour la culture et l’industrie françaises de la betterave, dont nous avons montré l'importance ; mais il n’y à aucun rapport entre cette taxe éminemment protectrice et celles, purement fiscales, qui grèveni les denrées exotiques, n'ayant pas de similaires dans le pays. Quant à l’impôt de consommation qui frappe le tabac et l'alcool, il faudrait que les finances d’un pays fussent singulièrement prospères pour renoncer à une taxe aussi productive et aussi morale. Peut-on comparer ces deux denrées nuisibles à l’homme, avec le thé, le café, le cacao, la vanille, qui sont, sinon hygiéniques, du moins inoffensifs ? Que leur perception soit faite par l'administration des contributions indirectes intérieures au lieu de l’être par celle des douanes, peu importe; mais ces taxes ne devraient pas grever aussi lourdement le budget des millions de consommateurs
francais de ces denrées exotiques. M. Leroy-Beaulieu
affirme enfin que toutes les nations ont des droits très élevés sur les äenrées riches.Certes, toutes retirent un bénéfice de leur entrée sur leur territoire, mais, nous l'avons vu, il est bien mince comparé aux droits énormes que perçoit le fisc français, et la citation de M. Leroy-Beaulieu, loin de justifier sur ce point la politique douanière de son pays, en démontre l’excessive avidité.
L'éminent économiste continue :
« Si l’on accordait aux denrées coloniales riches l'immunité de ces taxes, ce serait un cadeau colossal qu'on ferait à nos colonies, tout à fait corrupteur pour elles et épuisant pour la métropole. On leur a accordé la détaxe de la moitié des droits dans la métropole, et on a maintenu même pour le café cette détaxe au taux de 78 francs les 100 kilos, malgré que le droit de 156 francs ait été réduit à 136 francs en 1900. Ce sont là déjà des primes énormes, beaucoup trop fortes et qu'on n'eût dù établir que dans une mesure moitié moindre. Il ne faut,sous aucun prétexte, les accroître. »
M. Leroy-Beaulieu fait bon marché de l’essor économique de nos possessions. Nous avons établi à plusieurs reprises quelle source de richesses seraient pour elles de vastes plantations de cultures riches, dont la France se fournit encore à l'étranger pour une valeur moyenne de trois cents mullions par an. La franchise des denrées riches à l’entrée en France, loin d’être corruptrice, est simplement l'application intégrale, en équité, du ré-
gime de l'assimilation, application d’autant plus néces-
M saire que le planteur colonial est loin de bénéficier entièrement de la détaxe.
Il ajoute :
« Ce seraient des faveurs corruptrices pour la colonie, et à la longue très nuisibles pour elle. Ces primes colossales y développeraient des cultures artificielles, précaires et fragiles, et après un premier essor, elles entraineraient des déceptions et des ruines. Les denrées coloniales riches ne doivent être qu’un accessoire pour nos colonies, surtout au stage de développement où celles-ci se trouvent; c’est sur les cultures vivrières, élevage compris, qu’elles doivent porter surtout leurs efforts, elles développeront la population indigène. Autant il importe d’abaisser les droits protecteurs à l’entrée de nos colonies, autant il faut repousser ces primes extravagantes qui gâteraient les colons et ruineraient la métropole. »
Quel tableau! D’après M. Leroy-Beaulieu, les cultures riches seraient artificielles, précaires, fragiles. On retrouve ici la conception, que nous n’avons pas admise, de ce que serait une denrée riche, conception qui la confond avec ces produits de luxe comme les parfums ou les essences. Pourquoi, systématiquement, écarter les colonies de leur culture? Précaire et fragile, la culture du tabac, du café, du thé? Autrefois, peut être, quand on les entreprenait sans étude préalable, mais aujourd’hui il suffit de rappeler les bénéfices considé-
rables qui attendent les planteurs, et que nous avons
établis par des comptes spéciaux. Il n’y a pas de raison pour que nos colonies n’y réussissent pas aussi bien que le Brésil, que Ceylan, que Java ou Sumatra. Rien n’est plus contraire aux faits, à l’évolution économique, que de qualifier d’artificielles des cultures dont l’importance commerciale annuelle se chiffre par milliards, dont dépend la vie commerciale de plusieurs pays, dont le monde entier ne peut se passer. Certes il ne s’agit point de détourner les colonies des cultures vivrières, mais, par ce temps de droits protecteurs, quel avenir ont-eiles sur le marché métropolitain? Ni le manioc, ni la soie, le riz, l’arachide, etc., n’arriveront à concurrencer les produits similaires français. Nous avons démontré que pour ce qui concerne l’agriculture, le seul moyen d'enrichir les colonies avec les capitaux de la métropole, et de créer un mouvement commercial entre elles, c'est de donner la préférence aux cultures qui n'ont pas de similaires en France, et y sont assurées d’un débouché constant. Un pays colonisateur doit s’attacher avant tout à la mise en valeur, sans écarter de parti pris telle ou telle culture qui a devant elle un avenir certain et illimité.
M. Leroy-Beaulieu rappelle ensuite l’objection classique contre la détaxe complète : la perte pour le Trésor, et affirme que le jour où les colonies françaises pourvoiraient entièrement la métropole de denrées riches, cette dernière perdrait presque tout son commerce
avec les pays étrangers, quisont ses fournisseurs actuels.
Nous ne reviendrons pas sur la perte prétendue que subit le Trésor, ayant démontré son caractère passager. Quant au deuxième résultat, nous le considérons comme très heureux. Les millions que la France est obligée de payer tous les ans aux pays étrangers pour les denrées riches sont perdus pour ses colonies. La grandeur d’un peuple ne consiste pas à commercer largement avec le monde entier, s’il possède en outre des colonies qui lui coûtent très cher et ne rapportent presque rien. Loin d’être « recroquevillé sur lui-même » en restreignant ses relations commerciales, notre pays deviendra plus puissant et plus riche, et ne fera plus ce métier de dupe qui consiste à prêter de l’or à l’étranger pour payer plus cher des denrées indispensables (valorisation du café), que ses colonies pourraient lui fournir, et à laisser improductives les merveilleuses richesses naturelles de ses possessions. La substitution de denrées produites par les colonies aux denrées produites par les contrées étrangères, tel est le but à atteindre, la condition primordiale du développement économique des pays d’outre-mer. Quand ils seront arrivés, dans vingt ou trente ans, à la période de plein épanouissement, alors seulement la métropole pourra restreindre sa protection, viser à un élargissement général de la production par une extension des marchés. Mais actuellement, la politique suivie en matière d’agriculture coloniale aboutit à un non-sens. On n’a pas le
droit, pour des raisons fiscales mal comprises, d’enle-
ver à nos colonies la possibilité de s'enrichir par la eulture de denrées qu'on va acheter à l'étranger. Dans nos colonies d'exploitation, il y a possibilité de créer de vastes entreprises agricoles qui nécessiteront de gros capitaux et peu d'individus, pour mettre en valeur les richesses naturelles ou faire des plantations de cultures riches. C’est sur des sociétés financières qu'on doit compter pour leur exploitation rationnelle et ces sociétés à qui nous devrons la plus belle part de nos succès coloniaux, économiques et politiques, surgiront, dès le jour où grâce à la franchise, les denrées riches coloniales pourront pénétrer sur le marché de la métropole et y concurrencer victorieusement les produits
étrangers.
Vu : le Président de la thèse FAURE Vu : le Doyen, P. CAUWES
Vu et permis d'imprimer, Le Vice Recteur do l'Académie de Paris