CHAPITRE Il
On a l’habitude en France de tout réglementer et de tout définir, quand ce n'est pas de tout délimiter ; mais ici l’entreprise peut paraître difficile, de vouloir définir les cultures riches, tant il y a d'éléments qui compliquent la question. La meilleure définition sera mauvaise, parce qu'elle sera forcément incomplète. Sous cette réserve, nous allons essayer de déterminer la caractéristique d’une culture riche, en ayant le souci de dépouiller les objets, auxquels son étude s’applique, de tous les éléments accidentels, pour n’en retenir que les caractères communs et permanents par lesquels ils se ressemblent, afin de les grouper et de les classifier sous le seul rapport de leur généralité constante. Qu'on n’aille pas dire du reste que ce procédé scientifique fausse la réalité sous couleur de l’étudier ; au regard de la science, qui recherche les Lois durables, c’est l’aceident et l’individuel qui ont tort; le propre de la vérité scientifiquement déduite est de rester toujours identi-
que à elle-même.
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On entend généralement par culture riche celle donnant un produit qui se paye cher, et l’on applique pêlemêle cette expression au café, au thé, au sucre, aux épices, essences, parfums, baumes, gommes, huiles exotiques, tabacs ; produits qui sont aussi, indifféremment, désignés sous Le nom de denrées coloniales de luxe.
I y a là une confusion regrettable ; il faut tenir compte de l’évolution économique et séparer nettement la culture riche de la denrée de luxe, nous verrons ainsi que la première ne répond nullement à la définition courante que nous venons de rappeler. Il est inexact d’abord de prétendre que les produits dits riches se payent cher ; la valeur intrinsèque, à quantités égales, du café, du cacao, du thé, du tabac, du sucre est inférieure à celle de nombreux produits indispensables à la vie, comme la viande. On ne peut cependant comparer ici les catégories, les productions du sol français par exemple avec les productions tropicales. Il est certain que ces dernières seront toujours des denrées secondaires dans l’alimentation, en dépit de la place toujours plus grande qu’elles peuvent prétendre y occuper. S'attacher d'autre part exclusivement au critérium du prix élevé de l’unité amènerait à croire que la consommation de ces produits est spécialisée, réservée à une élite riche : idée évidemment fausse, vu la diffusion universelle du tabac, du sucre, du café, ete. On pourrait déduire encore de cette définition que ces
denrées, se payant cher, sont soumises à l'engouement
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de la mode et produites en faibles quantités. Nouvelle et double erreur. Les chiffres seront cités plus loin, mais ils prouvent que ces produits ont pris dans le commerce et la consommation mondiales une importance considérable et sans cesse croissante. Quant à l’expression « denrées coloniales de luxe », il faut la réserver aux denrées qui ont pour but la satisfaction d’un besoin superflu, comme les essences et les parfums. Mais appliquer cette dénomination aux autres produits comme le cacao, le café, le thé, le sucre, le tabac, c’est une erreur économique. En fait, aucune idée de richesse ne s'attache à la consommation de ces denrées, et à ce point de vue elles sont parmi les plus communes et les plus vulgarisées, à la portée de toutes les bourses. C’est pourquoi l’expression « cultures riches » est impropre : on ne peut prendre le mot riche dans son acception courante, car il a l'inconvénient d’éveiller une idée de fortune opposée à celle de pauvreté. Si on lui donne son sens économique, l’expression cultures riches n’a plus de signification spéciale : elle s’appliquerait à toute denrée utile, propre à satisfaire un désir d'ordre économique, ce qui est Le cas de toutes les cultures. Nous allons voir que l’idée de richesse suggérée par l'expression concerne uniquement la production : ces denrées sont riches parce que, plus que toutes les autres, elles peuvent avoir pour résultat l’enrichissement de celui qui en entreprend la culture : « le sort
des capitaux qui y sont engagés, tel est le point de vue
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le plus vrai, le plus pratique, le plus aisément perceptible ».
Uertes, ces denrées pouvaient, au début de l’exploitation des pays tropicaux, et sans exception, être qualifiées de « denrées de luxe, coûtant cher », parce qu'elles n'avaient à satisfaire que des besoins superflus. L'histoire enseigne en effet que tout besoin apparaissant pour la première fois dans le monde est considéré comme superflu (il doit l’être, car personne ne l’a éprouvé) et que (comme les denrées venant des pays lointains) il exige un travail considérable pour sa satisfaction, à raison même de l’inexpérience de l’agriculture et de l’industrie, des dangers et difficultés du transport, des tâtonnements inévitables des débuts. Il n’aurait donc pas fallu faire de ces denrées de luxe, nullement indispensables, à l’époque des débuts de la colonisation, n’entrant alors dans la consommation que pour une bien faible part, comme appoint ou extra, — la base de l’exploitation des pays producteurs. C’est pourtant ce que l’on fit. Dominées par l’appât du gain, les Compagnies qui mirent au début en valeur leurs lointains territoires, comme la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales, s’exagérèrent de bonne heure l'importance du commerce de ces denrées de luxe, notamment des épices,et cette conception inexacte fut la cause principale de toutes leurs fautes et de tous leurs désastres. Elles pensaient à tort que le com-
merce monopolisé d’une denrée précieuse était beau-
Re
coup plus profitable que le commerce libre d’une denrée vulgaire, préjugé que l'expérience a détruit ; elles ne voyaient pas que le manque de débouchés nombreux et constants les obligerait à raréfier les produits, à fausser les marchés par l’établissement de prix artificiels, à écraser toute concurrence, à persécuter les indigènes, à préparer enfin la ruine commerciale et économique de leurs possessions. Alors vraiment ces produits de luxe, ces épices, vanille, poivre, cannelle, girofle, méritèrent les critiques violentes qu’on leur a depuis toujours adressées : d'exercer une fascination dangereuse sur les exploitants, d’être décevantes, corruptrices et précaires, de détourner vers la satisfaction de besoins superflus et incertains une trop forte part des forces et des richesses disponibles pour le développement des établissements d'outre-mer.
En effet, par une réaction bien naturelle contre les désastres occasionnés, après un début brillant, par cette exploitation inintelligente d’un monopole fragile, l’anathème a été jeté, sans distinction, sur toutes les cultures riches ; l'expression elle-même a pris un sens défavorable. L'opinion générale, soutenue par les économistes, fut que l’exploitation des cultures vivrières, de consommation intense et universelle, avait cent fois plus d'importance que toutes ces décevantes cultures de luxe ; il ne fallait plus que les Français, en fait de colonisation, fussent dupes de ce qui brille, en
donnant la préférence à des feux follets comme toutes
ces vanilleries, caféieries, sucreries, sur l'exploitation intensive et raisonnée de produits nécessaires à tous. Cette proscription générale s’est trouvée fortifiée devant les ruines accumulées aux Antilles, à l’ile Maurice, par suite de la monoculture de la canne à sucre, et devant des échecs retentissants à Madagascar, au Gabon, au Sénégal, de plantations de caféiers, de cacaoyers, de théiers.
Le passé des cultures riches n’est pas encourageant, il faut bien l’avouer. Mais les raisons de leur échec sont aujourd’hui connues et ce serait une grande faute que de persévérer dans une conception ancienne, de conserver des préjugés, en présence d’une évolution économique qui à profondément changé les conditions de la vie.
Partons d’abord de cette idée que la culture riche est celle qui donne les bénéfices les plus considérables relativement au capital engagé. C'est là la clef de voûte, le principal caractère d’une culture riche, comme en feront foi les chiffres que nous donnerons plus loin, en analysant les comptes de culture. Il existe ici une marge entre le prix de revientet le prix de vente plus grande que pour les autres cultures. Cette marge diminue, il est vrai, à mesure que la consommation du produit augmente, à cause de l’abaissement des prix ; mais cet abaissement n’est pas proportionnel à l'intensité de laconsommation ; c’est ainsi que la valeur d’un kilogramme de thé a diminué de 70 *, environ en un siècle, alors que
la consommation mondiale a centuplé. Pour le caout-
RS — chouc, il est même arrivé que la hausse des prix à coïncidé avec un accroissement de la consommation. Tout fait prévoir que les prix actuels se maintiendront; sans doute il y a des écarts considérables d’une année à l’autre, sous l'influence des bonnes ou mauvaises récoltes, de la spéculation (nous faisons ici allusion, surtout à la valorisation dont l'étude sera abordée plus loin), mais la concurrence entre les producteurs ne peut amener une dépression durable : les cultures riches présentent une très grande variété d’espèces spécialisées ayant chacune son régime particulier pour la production, la vente, la clientèle ; leurs marchés commerciaux sont dispersés ; les besoins de la consommation sont considérables et augmentent sans cesse ; les pays producteurs ont tenté el tenteront encore de relever les prix, en dépit des brusques et fortes oscillations imprimées par les caprices de l'atmosphère à leur production, que du reste la loi de l'offre et de la demande tend toujours à ramener au niveau marqué par les besoins et avec d'autant plus de force que cette production s'est momentanément écartée de la position d’équilibre. Le prix de revient enfin pourra être comprimé de façon à compenser la baisse, éventuelle, du prix de vente: les cultures riches sont de celles où la science agricole a encore des progrès à faire; actuellement et en moyenne elles donnent en pleine exploitation, de 30 à 50 °/, de revenu net annuel, dans les conditions normales ; ce
rendement pourra être dépassé.
Mais si de pareils résultats attendent les planteurs, pourquoi n'ont-ils pas employé toutes leurs forces pour y parvenir ? Chose étrange ! Alors que pendant les siècles passés, où nos colonies ne songeaient qu’aux cultures riches, les débouchés manquaient, de nos jours au contraire où la consommation de ces denrées riches augmente à pas de géant, ces colonies françaises restent en arrière, indifférentes devant les plus séduisantes aubaines, cédant bénévolement le marché métropolitain aux produits étrangers, ne stimulant même pas l’activité des indigènes, laissant leurs richesses agricoles inertes et perdues pour tout le monde.
À quoi tient un tel détachement? Il y a lieu d’ineriminer avant tout les nombreux échecs et les ruines causées chez nous par les cultures riches qui ont découragé les bonnes volontés. Elles sont particulièrement difficiles à mener à bien, et ne peuvent que réserver de cruels mécomptes aux entreprises isolées, aux tentatives individuelles un instant favorisées par l'opinion, mais vouées à l’insuccès par l’imprévoyance, l'excès de précipitation, l'ignorance ou le manque de capitaux. Pour y réussir en effet, il ne suffit pas d’être ingénieur, agronome ou industriel, il faut connaître le pays et ses ressources ; les essais de mise en valeur doivent être faits scientifiquement, il faut examiner, en se basant sur des calculs économiques, tout ce qui regarde la culture, la production, la qualité et la quantité du produit par
rapport surtout aux moyens de transport en même
temps qu'aux besoins et à La capacité d'absorption des marchés intérieurs ou extérieurs. Quand on ne fait pas cela l’entreprise se heurte à toutes sortes de difficultés: les conditions du sol sont impropres, la main-d'œuvre est rare, inhabile, réfractaire.
Tout n’est pas de dire : Faisons du café, du cacao, du thé, du tabac, en recherchant une zone favorable. Il s’agit de produire en quantité suffisante et en conditions assez bonnes pour entrer en concurrence avec les pays étrangers. Une répartition de zones de culture faite à l'heure actuelle peut bien se modifier avec le temps, puisque les conditions qui les déterminent sont variables elles-mêmes, tant économiques, comme la main-d'œuvre et la viabilité, que physiques comme l’aridité du sol, que l’homme transforme par son travail. Par malheur, nous avons été longtemps en retard pour l’étude scientifique des cultures riches. IL n'y avait rien de comparable chez nous aux célèbres jardins établis par les Anglais à Kew, près de Londres, et par les Hollandais à Buitenzorg (Java), depuis 1902 seulement il existe des jardins d'essai et des stations culturales aux colonies. Il n’est pas étonnant dès lors que les étrangers nous aient enlevé les marchés mondiaux et accaparé Le nôtre : préparés de longue main par l’observation, létude du sol, du climat, des méthodes de culture, des conditions économiques d’exploitation, ils ont agi à coup sûr.
Mais il y à d’autres causes à cette indifférence de
== nos colonies pour les cultures riches. C’est d’abord cette tendance nouvelle, que nous avons signalée, à envisager nos possessions tropicales au point de vue industriel, civilisateur, alors que c’est l’agriculture qu'il est d'abord utile d’y encourager ; elle seule, en développant les productions, fait la force d’un pays et donne des aliments au commerce et à l’industrie. D’autant plus que les vieux préjugés contre les cultures dites de luxe, et qui n’en sont pas, avaient gardé toute leur puissance. C’est ensuite le sentiment, bien naturel, que les planteurs ne devaient pas s'attendre à recueillir immédiatement ces bénéfices qui ont rendu pour les étrangers les cultures riches si lucratives. Nous ne sommes plus au temps du pacte colonial, où la mère patrie monopolisait à son profit le commerce de ses colonies, mais où le marché métropolitain était réservé aux colonies nationales. Lorsqu'un pays cherche des débouchés à son agriculture ou à son industrie, il n’a plus à tabler d'avance sur les droits du monopole, et quand une colonie offre ses produits à la métropole, elle est sûre d'y rencontrer la concurrence des puissances rivales ; il faut qu’elle emporte sur elles par la qualité ou le bon marché de ses produits. Sinon, elle travaille pour les autres et les sacrifices qu'elle fait ne servent qu'à eux. Ce n’est pas qu’il n’y ait un moyen de l'aider, de contribuer ainsi à l'essor des affaires chez elle et dans la métropole à qui elle achè-
terait davantage. Ge moyen, ce sont les droits de douane
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qui le fournissent. Mais la politique douanière suivie à l’égard de ces denrées riches a été jusqu'ici singulièrement insuffisante. D'abord on s’en est soucié assez peu, puis on a découragé les colonies de produire, en barrant la plupart de leurs exportations en France par des entraves douanières. Nous nous réservons d'étudier en détail ce régime, profondément injuste, qui considère nos colonies comme françaises quand elles nous achètent, mais étrangères quand elles nous vendent.
De quelle utilité serait pour elles un développement rationnel et puissant des cultures riches ! Certes, il y a des aléas à courir ; l’éventualité d’un cyclone, d’une révolte, peut être envisagée. Ce serait la ruine des plantations faites. Mais y a-t-1l lieu de s’arrêter devant de semblables perspectives ? Non, car pour être logique, il faudrait alors dans les pays soumis à des troubles atmosphériques ou autres, renoncer à toute exploitation de longue haleine comme le café ou le thé.
Les maladies des plants, longtemps mystérieuses, ne sont pas non plus un empêchement dirimant, on en trouve le remède, ou on a recours à des espèces immunisées par la science : c’est Le cas du café « Robusta » en Afrique. Quant aux falsifications chimiques, outre qu’elles ne s'appliquent à un très petit nombre de produits (comme la vanille), il est facile de les réglementer, comme nous le verrons,et de concilier l’intérêt de
la consommation avec celui des pays producteurs.
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En face de ces inconvénients, inhérents à toute entreprise agricole, voici les avantages : des capitaux abondants, assurés d’une rémunération brillante, prendront leur essor vers nos possessions d'outre-mer, car rien ne peut être tenté sans leur concours : le café, le thé, le cacao, demandent des années d’attente avant d’entrer dans la période bénéficiaire. La commandite, associée à l’instruction technique chez ceux qui ont charge de s’en servir, semble être, dans les conditions spéciales où se présentent les cultures riches, l'instrument indispensable de leur développement. Ces capitaux créeront une production abondante : par là même, seront créés de nouveaux articles d’échange destinés à se troquer contre les articles de la mère-patrie. Le Français est plutôt enclin à risquer ses épargnes à l’étranger, à pourvoir, par ses largesses,au dénuement de trop d'Etats exotiques ; s’il les plaçait dans les possessions françaises il y encouragerait ces entreprises agricoles dont la prospérité ne pourrait manquer d’avoir une répercussion bienfaisante sur nos industries manufacturières et de donner naissance à des matières premières susceptibles d’alimenter à meilleur prix nos usines. Les cultures riches ont un grand rôle à jouer, dans lintérêt de la colonisation d’abord, de la civilisation ensuite, autrement dit, soit comme plantes exceptionnellement rémunératrices, soit pour leurs fonctions sociales. Elles se prêtent heureusement à coopérer à l’action métho-
dique transformatrice et éducatrice de peuples qui ont
à apprendre la division du travail et l'emploi du capital. Elles ne sont pas moins précieuses au point de vue de l’amélioration des salaires payés aux Imdigènes. Dans les régions qui y sont consacrées, la culture intensive s'étendra toujours davantage, gagnant du terrain sur l'extensive, grâce à la compression des frais généraux ; il en résultera que ces régions auront bénéficié d’un développement considérable, que les salaires s'élèveront, et que, par une heureuse conséquence, de vastes champs de production extensive ne pourront pas reparaître. Un exemple en convaincra facilement : Les produits de la Réunion jouissaient autrefois d’une réputation méritée. mais l'introduction de la culture de la canne à sucre y fit hausser les salaires à tel point que les planteurs durent renoncer à toute autre production, comme à celle du coton. lt aujourd’hui on calcule qu’à vouloir mettre à nouveau en coton des terres dans la Réunion, la qualité et la rareté de la main-d'œuvre y augmenteraient les frais de cette culture dans de telles proportions, qu'à eux seuls ils seraient de 30 °/, supérieurs aux prix auxquels le coton de la Réunion se vendait autrefois sur le marché européen.
Prenons le caoutchouc : c’est et ce sera de plus en plus une culture particulièrement riche, puisque le prix de revient atteint en moyenne, par livre produite, 2 francs, pendant que le prix de vente, assez variable, se tient au-dessus de 5 francs. Il amène la hausse des
salaires : Un homme peut extraire en une journée près
de 1 kilo de caoutchouc, ce qui lui permet d'exiger, suivant le cours du produit, un salaire de 2 à 3 francs. Pour gagner la même somme, l’agriculteur qui plante par exemple des arachides devra vendre de 30 à 60kilos de gousses. Il aura travaillé huit mois pour défricher son champ et l’entretenir, il devra porter péniblement sa récolte sur les lieux de vente. En présence de l'épuisement inévitable et progressif des réserves forestières en caoutchouc, rien de plus facile par conséquent que de canaliser les efforts des indigènes vers cette culture riche, de même que vers les autres offrant toujours un produit rémunérateur.
Ainsi la main-d'œuvre ne fera pas défaut dans les plantations des cultures riches, d'autant plus que les indigènes sont encore obligés, en Afrique notamment où la monnaie est rare ou inacceptable par le Trésor, de solder les impôts en nature; ils savent que les cabosses de cacao et les boules de caoutchouc sont acceptées en paiement,suivant un barème fixé à l’avance et qui laisse naturellement un bénéfice à l’Administration. Ge n’est pas le lieu de discuter ici les avantages ou les inconvénients de l’impôt en nature, il suffit, à notre point de vue, de remarquer qu'ila pour effet d’encourager les indigènes à s’occuper des denrées riches.
IL faut maintenant définir la question des cultures riches avec plus de précision, en étudiant individuellement lies plus importantes. On ne peut épuiser en quelques pages ce vaste sujet, mais si nous réussissions
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à en parler avec justesse, et pour ce qui regarde l’Afrique, terme actuel de tous les désirs, si nous arrivions à indiquer les zones et les cultures possibles dans le présent et dans l'avenir, en déterminant jusqu’à quel point une lutte économique sur ce terrain est possible et profitable pour la France, un but serait atteint, le but pratique.
Nous rechercherons quels climats et quels sols conviennent aux cultures riches. Et: puisqu'il s’agit en somme de faire réussir une culture, il semble que nous devrions aussi parler des expériences agricoles et même y insister longuement. Nous n'en ferons rien.Les questions techniques, botaniques et culturales ont été systématiquement écartées, ou du moins il n’en sera donné que Le strict nécessaire. De vastes monographies existent sur chacune de ces productions,cequirendrait fastidieux et incomplet un résumé technique. Les expériences déjà faites prouvent que les cultures riches sont adaptables, régulières comme produits, utilisables en bonnes conditions économiques ; on peut aujourd’hui s'avancer avec confiance. Il importe seulement, et c’est la condition première pour leur attribuer une valeur bien définie, de s’en tenir à des types, c'est-à-dire de rechercher des variétés nettement déterminées, répondant bien aux besoins divers de la consommation, toujours régulières et homogènes : le défaut d’uniformité est un empéchement radical à un courant commercial stable et
permanent.
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Le plan adopté n’est pas celui consistant en une division par colonies ou du moins par grandes régions. Une telle méthode conduirait fatalement à des répétitions sans nombre. Il semble préférable d'étudier successivement les principales cultures riches, en examinant pour chacune d'elles ce qui a été fait et quels résultats ont été obtenus dans les diverses colonies, en insistant particulièrement sur la productivité possible de celles que nous avons acquises le plus récemment, et qui sont par conséquent moins connues,tandis que quelques mots suffiront pour les anciennes(comme les Antilles), dont l’industrie agricole, très avancée, ne permet pas les vastes espoirs de nos terres nouvelles.
Un certain nombre de productions intéressantes, parmi les cultures riches, ont été laissées de côté, d’abord pour ne pas transformer ce travail en une sorte de dictionnaire, mais surtout dans Le but de le limiter aux cultures qu’il y a vraiment intérêt à développer. C’est ainsi que le poivre a été écarté: l’Indo-Chine en fournit bien suffisamment à la métropole dont la capacité de consommation reste faible, Ce n’est pas une culture à étendre. On se rappelle ce qui arriva à la suite de la détaxe de 10% francs par 100 kilos accordée par la loi du 11 janvier 1892 : les producteurs de la Cochinchine et du Cambodge, désireux de tirer tout le parti possible de ce régime favorable, dirigèrent sur la métropole tout le poivre qu’ils envoyaient pré-
cédemment à l'étranger et, par le jeu classique de la
loi de l'offre et de la demande, lélévation du chiffre des exportations vers un seul marché s'est traduite pour le producteur par un avilissement des prix de vente. C'est ainsi que les exportations vers la France, qui s'élevaient à 500 tonnes en 1892, augmentèrent jusqu'à 3.200 en 1901. L'envahissement du marché français par ces poivres primés amena une perte pour le Trésor qui fut en 1901— à 104 franes pour 100 kilos — de 3.328.000 franes, et une perte pour les intermédiaires. Plusieurs mesures furent proposées: abaisser la détaxe de 104 à 42 francs (proposition Rouvier), relever le tarif général et le tarif minimum, limiter les quantités admises à la détaxe. Cette simple indication suffit à prouver qu'il est inutile de développer dans nos colonies la culture du poivre : le point de saturalion de la consommation métropolitaine est vite atteint, ce qui entraine des pertes pour tout le monde, et en fin de compte pour le consommateur français, qui paye les frais de la crise par une augmentation d'impôt.
On ne peut songer davantage à conseiller aux colonies la culture des épices (amomes, cardamomes, eaunelle, muscade, girofle) c'est sans intérêt pour la consommation, et les entrepreneurs y feraient faillite. Il y à de même des arbres qui peuvent donner des récoltes et des bénéfices considérables, le durian par exemple produit de 1.000 à 2.000 fruits, valant chacun de 0 fr. 50 à 2? franes suivant les mar-
chés : impossible d'en faire la base de plantations
de longue haleine, à cause de l'insuffisance et de l'incertitude des débouchés. Quant aux bois exotiques, bois précieux pour la menuiserie de luxe et pour l’ébénisterie, leur étude ne trouve pas ici sa place. Ce n’est pas en effet une culture, et comme c'est par dizaines d’années qu’il faudrait chiffrer Le temps nécessaire à l'exploitation possible d’une plantation, on se contente, avec raison, d'utiliser les richesses naturelles. Ce que désire le producteur, ce n’est point travailler au bonheur des populations exotiques,c’est avant tout,s’assurer des débouchés: Nécessité capitale pour les cultures riches comme pour toutes les autres ; Le mot qui l’exprime n’est peut-être pas élégant, il semble impliquer on ne sait quel état morbide, la gastralgie et la pléthore. Mais l’idée est essentielle, Nous n’étudierons donc que les cultures riches d’avenir, dont la consommation est suffisamment importante, et a des chances de s’accroitre en France. Ce sont : le tabac, le thé, le café, le cacao, la vanille, le caoutchouc. Elles sont ainsi rangées dans l'ordre de l’importance croissante de leurs exportations à destination de la métropole (statistiques de 1908). Nous dirons ensuite quelques mots du sucre, car il ne semble pas que nos colonies doivent s'attacher à cette culture ; ce produit riche dont la consommation, universelle, est immense, ne paraît avoir aucun avenir dans les colonies françaises, pour lesquelles ce serait même une faute que de vouloir
conserver les situations acquises.
Mais comment donner l'impulsion nécessaire à Ia production coloniale, comment lui ouvrir le marché national? Aucune hésitation à ce sujet ; il faut d’abord et surtout exempter les cultures riches de tout droit à leur entrée en France, ensuite créer des stations culturales aux colonies, et enfin susciter des compagnies coloniales qui peuvent seules entreprendre avec la certitude du succès de vastes plantations de cultures riches, faisant ainsi de nos possessions d’outre-mer une propriété de rapport.
Mais avant de passer à l’étude de ces denrées, il importe d'indiquer nettement la situation actuelle, l’évolution de la consommation, l’avenir qui attend la production coloniale. C’est pourquoi il faut accorder aux données statistiques la première place : l'éloquence brutale des chiffres est la plus propre à donner une idée exacte de la question. Du reste, en matière commerciale, un chiffre a plus de valeur qu’un raisonnement.
Voici d’abord les statistiques complètes qui mdiquent pendant l’année 1908, le commerce général des cultures riches entre La France et ses colonies, et la part de chacune de ces dernières dans chaque culture. Les chiffres ont été établis d’après les publications de l’Office colonial, suivant les règles ci-après : Sous les rubriques café, caoutchouc, etc., ont été réunies les différentes espèces indiquées séparément sur les ta-
bleaux, le détail étant inutile dans cet aperçu d’en-
me semble. Pour l'Afrique Occidentale Française, les chiffres indiqués proviennent des totaux par matières des produits de chaque colonie (Sénégal, Haut-Sénégal et Niger, Guinée Française, Côte d'Ivoire, Dahomey). Les statistiques de l’Office colonial confondent enfin quelquefois le caoutchouc et la gutta-percha, mais vu la faible importance causale de cette dernière matière entre la France et ses colonies, l’erreur est négligeable. Tous les chiffres expriment des francs.
1° Cultures riches importées dans les colonies françaises en 1908 ;
2° Cultures riches, du cru des colonies ou nationali-
sées, exportées en 1908.
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