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CHAPITRE PREMIER

Nécessité d'une politique agricole coloniale

Politique agricole, ai-je dit tout à l'heure, il semble que ce soit là la clef de voûte de toute colonisation. Pour les esprits positifs qui se préoccupent avant tout de mettre en valeur des colonies, celles-ci apparaissent comme des pays neufs, au sol prodigieusement fertile, dont les barbares qui l’habitent ignorent les ressources et sont incapables de tirer parti. Que le colon européen y pénètre, et il fera jaillir la fortune. Dans une telle conception la préoccupation de l’indigène et de son rôle tient peu de place. « La mise en valeur par la colonisation européenne et par le rail, voilà le système infaillible et partout applicable », a dit M. Chailley-Bert. Le principal est la fusion des intérêts par le développement économique, l'accessoire, La préparation des indigènes à la civilisation. Certes nous devons lutter pour améliorer ces indigènes, mais le plus efficace moyen est de leur donner l’habitude du travail, et cela, par l’agriculture. L’industrie,en effet, ne vient

dans les régions tropicales qu'après une longue période

fr agricole, elle exige des aptitudes et des connaissances variées, des machines et des matières premières; au contraire, sans exiger une compétence difficile à acquérir, l’agriculture occupe des multitudes de bras et crée de la richesse. Ce n'est que la culture raisonnée du sol qui peut ouvrir aux colomies une ère de prospérité croissante. En 1909, le commerce de nos différentes possessions s'élevait pour les exportations à 575.000.000 de fr, sur lesquels 13.500.000 représentaient la part des cultures riches, et 8.000.000 la part de ces cultures reçue par la France. On voit quel écart existe entre ce chiffre et l’ensemble de la consommation française des produits riches, qui s’est élevée à 200.000.000 de francs. Quelle somme de travail, de salaires payés, de richesse créée représenterait une production coloniale de cette importance, alors que nous allons chercher à l’étranger presque tous les produits tropicaux riches ! Le peuple français a Le droit de se demander, quand il a donné ses enfants pour les expéditions lointaines, quand il à supputé les sommes énormes inscrites à notre budget des colonies et aux budgets locaux, si ces sacrifices d'hommes et d’argent vont rester stériles, si les commerçants et les navires étrangers continueront à accaparer une grande partie du commerce de nos propres possessions, et si ces dernières ne se décideront pas un jour à nous fournir toutes ces denrées coloniales, que nous pourrions appeler coloniales parce qu’elles nous

viennent des colonies étrangères. Il semble en fin de

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compte que c’est une vérité banale de répéter: L’agriculture doit être, dans ses formes et ses manifestations variées, la principale source de prospérité de nos colonies.

Cela est très discuté, non seulement par les socialistes, qui onttoujours manifesté une hostilité violente contre la colonisation, car, pour eux, son défaut essentiel est de mettre en relief la nécessité du capital dans l’évolution économique des pays neufs (ils voient cette question au point de vue de leur parti, ce qui est du reste de la critique à courte vue), mais discuté encore par tous les humanitaires, à qui la politique agricole apparaît fatalement comme une forme d’asservissement, d'exploitation de l'homme par l’homme.

Il y a aujourd'hui une tendance générale, née au début du siècle, à suivre la politique d'association, qui seule, «en nous conciliant les indigènes, peut nous assurer leur loyalisme à l'heure du devoir ». Les ministres des colonies quise sont succédé au pouvoir, les nombreux gouverneurs des grandioses prolongements de notre patrie, ont tous proclamé leur souei de l’appliquer, répudiant ainsi la politique d’exploitation intensive. Ce nouvel évangile colonial a reçu toutes les consécrations officielles. Il proclame que l'effort de notre race, comme celui de toutes les races supérieures, doit être avant tout un effort civilisateur, car la mesure de la puissance d’un peuple colonisateur n’est

pas uniquement l’étendue des territoires conquis, la

richesse des terres travaillées ; il faut tenir compte d’un troisième élément : le degré d’attachement des populations soumises. Un peuple ne doit pas seulement aspirer à la force physique, à une place sur le globe digne de son légitime orgueil; il doit vouloir mieux encore: la pacification, l’organisation de l’hygiène et de la santé publiques, le développement d’institutions de prévoyance et de solidarité, le respect de la liberté individuelle, les bienfaits de l’enseignement ; en un mot, une influence morale, une colonisation, non plus des territoires, mais des peuples. Tout pour les colons, mot d’ordre absolument proserit, tout pour les indigènes, voilà celui du jour. Les avantages matériels recherchés par l'Etat colonisateur ne sont légitimes que dans la mesure où son action améliore la condition morale et la condition matérielle des indigènes. En cas de conflit économique entre eux et les colons, ces derniers doivent céder.

Ces logiciens sentimentaux mutilent, à ce qu'il nous semble, l’œuvre coloniale: indigènes et colons en sont les deux facteurs indispensables, et s’il est désirable que la colonisation soit humanitaire, pour attemdre son but il faut’ d’abord qu’elle soit. Il est contraire à l’expansion économique de vouloir faire plier les droits du colon, sous prétexte d’abus commis ou possibles, devant les droits de l’indigène. Quelque distinction qu’on veuille faire, le colon industriel, le colon com-

merçant ne seront jamais pour les indigènes que des

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intrus, comme le colon agriculteur, Il est d’autre part démontré que les indigènes sont incapables, sans le secours et la direction d'Européens, de mettre leur sol en valeur, d'en tirer toutes les richesses agricoles qu'il récèle. Les transformer par l'influence des conseils, des jardins d'essai, des fermes écoles, est un espoir peut-être présomptueux. Qui ne sait que les conférences des professeurs départementaux d’agriculture seraient bien impuissantes à arracher nos paysans euxmêmes à leur vieille routine, sans l’exemple vivifiant des propriétaires instruits et avisés, véritables propagateurs de tous les progrès ? Cela s'applique avec plus de foree encore aux colonies pour les cultures riches, qui ont déconcerté pendant longtemps les colons européens, par leur nouveauté, leur variété, leurs exigences vis-à-vis du sol et du climat; l’indigène, lui, se contentait de recueillir les fruits ou les feuillages sauvages ; il est si difficile de l’éduquer, de le libérer de sa routine séculaire ! aussi est-ce un grave problème que la question de [a main-d'œuvre dans les plantations de denrées tropicales, comme quantité, et comme qualité.

En outre la colonisation agricole européenne rencontre dans l'administration coloniale des adversaires qui la considèrent comme une erreur économique et un danger politique. Voilà bien un exemple de l’impatience française ! L'agriculture n’a développé ses essais

dans nos colonies que depuis 1895, et dès 1905, moins

de dix ans après,des gens perspicaces croyaient pouvoir proclamer son échec définitif. Or, dans la colonisation de quel peuple et de quelle époque a-t-on vu réussir brillamment, dans un intervalle si court, les premières tentatives agricoles ? Qu'on ne condamne pas la colonisation agricole avant de l'avoir expérimentée, et qu'on ne repousse pas délibérément les colons, véritables gêneurs peut-être pour l’administration colomiale, mais créateurs du progrès. Malgré tout, la tendance actuelle, en Indochine par exemple, est : la terre aux indigènes. Discuter pendant près d’un siècle sur la question du domaine, et arriver à en reconnaître aux régnicoles la propriété, c’est peut-être admirable au point de vue de l’équité, mais déplorable pour la colonisation.

Heureusement qu’en présence de ce danger, des politiques avisés ont crié casse-cou. M. Etienne disait au Congrès colonial de 190%: « Plus que jamais nous devons nous abstraire du domaine des rêves et du sentiment, plus que jamais nous devons nous attacher à raiter les questions coloniales en gens d’affaires. Nous ne sommes pas des philosophes, nous sommes des hommes d’action ; nous vivons en un temps où les peuples qui s’attardent à philosopher sont condamnés à périr. »

Il faut donc rendre courage aux colons de nos possessions tropicales et susciter de nouvelles vocations, car ce n’est pas par à-coups qu’on doit être pris d'un zèle

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lire

méritoire pour la mise en valeur, comme on l'est en France à chaque accroissement de notre domaine colonial. Ce n’est pas au moment où la colonisation agricole en est à peine à ses débuts qu'il faut en détourner les Français désireux d'employer au dehors leurs capitaux. On ne pourrait que condamner une politique coloniale qui consisterait à multiplier et à étendre indéfiniment nos colonies en laissant à nos successeurs le soin d’en assurer l’organisation et la prospérité. Le gouvernement qui pratiquerait une telle politique pourrait être comparé à l’amateur de livres qui est à l’affût des occasions, mais qui ne se réserve pas le temps de lire les ouvrages qu’il accumule et se contente de garnir ses rayons.On ne peut que condamner aussi cette théorie dite du bloc, consistant à porter le même jugement sur toutes nos colonies et à vouloir leur appliquer les mêmes formules ; au contraire, la quantité de terres disponibles, la prévision de ce qui sera nécessaire aux besoins futurs de la population indigène, la fertilité du sol pour les cultures riches, l'abondance de la main-d'œuvre, voilà autant de questions d’espèces à résoudre avant de se prononcer et l'appréciation d’ensemble ne peut que varier d’une colonie à l’autre. De grands progrès ont été accomplis en ce sens et la période d’essais, de tâtonnements pour les conditions de réussite des cultures riches touche à sa fin. Les expériences faites permettent dès à présent

de se lancer avec certitude dans une exploitation inten-

sive. C'est par ces produits exotiques, pour lesquels il n’y a point en France menace de mévente, que l’on doit espérer galvaniser actuellement notre agriculture coloniale ; les cultures vivrières n’auront pas à souffrir de cette concurrence, car il suffit qu’il y en ait assez pour la consommation locale tandis que les cultures riches, destinées presque uniquement à l’exportation, libèreront la métropole de la servitude étran-

gère, en enrichissant les colonies françaises.

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