COMMENT FUT DÉCOUVERT LE NOUVEAU MONDE
Il était dans les desseins de Dieu qu'alors que la terre habitée commencerait à vieillir, les peuples qui l'habitaient apprendraient avec une surprise mêlée d'effroi qu'il existait sur l'autre hémisphère tout un monde, aussi digne d'admiration, aussi pittoresque, aussi merveilleux à voir que la splendide Asie, que la brûlante Afrique et que l'Europe si flère de son antique civilisation.
On sortait alors du moyen-âge; les guerres s'éteignaient sur tous les points, la paix se faisait de toutes parts, les esprits se tournaient vers les choses de la science, on désirait voir, connaître, découvrir. Tout livre qui annonçait une nouveauté était accueilli avec enthousiasme, et tout voyageur qui se présentait avec un bagage de récits, d'aventures et de descriptions, devenait un héros que tous voulaient ouïr et. faire parler.
Aussi je vous laisse à penser combien, dans ces conjonctures, combien les récits du célèbre Vénitien Marco Polo, qui venait de visiter la Chine, appelée par lui le Cathay, et dont il racontait les magnificences inouïes et les singularités bizarres, frappèrent vivement les esprits, au w" siècle, et enflammèrent surtout l'imagination ti'ès impressionnable de Christophe Colomb.
Convaincu de la sphéricité de la terre, mais la croyant plus petite qu'elle n'est en réalité ; égaré d'ailleurs dans ses conjectures par le tracé défectueux de certaines caries qui donnaient à l'Asie une très
grande extension à l'est, Glirislophe Colomb croyait que les côtes orientales de la Chine étaient beaucoup plus rapprochôes de l'Espagne.
Il songea donc à frayer une route plus courte à travers l'océan Atlantique, pour arriver aux rivages de l'Inde, et peut-être à cause de cette fameuse île de Zipangu (le Japon), que Marco Polo disait être près du Cathay et dont il racontait tant de merveilleuses curiosités.
A ces pi'emières idées se mêlait l'influence d'un préjugé, presque généralement admis à cette époque, qu'il devait exister de grandes terres dans la partie du globe opposée à notre continent, afin de lui servir de contre-poids.
En eiïel, en cherchant l'Asie par l'océan Atlantique, Christophe Colomb devait rencontrer un monde nouveau sur son chemin.
Christophe Colomb mettait à la voile à Palos, le 3 août 1493, un vendredi!
Or, ce fut un vendredi encore, le 12 octobre suivant^ que notre navigateur voyait en réalité une ■ terre nouvelle, celle-de l'Amérique, qu'il prit pour le Cathay, persuasion dans laquelle il mourut, nonobstant cinq voyages consécutifs qu'il fit d'Espagne aux côtes de l'Amérique.
Peut-être sercz-vous désireux de connaître de quelles impressions furent saisis nos investigateurs Espagnols, en présence de la découverte de l'Amérique? je vais vous les faire partager.
D'abord les équipages de Christophe Colomb, qui ne supposaient pas devoir atteindre aucune terre, étaient en pleine révolte, et le héros du Nouveau Monde allait être victime de son génie audacieux, lorsque des indices annonçant le voisinage d'une terre se montrèrent presque toutà-coup. Des herbages fraîchement arrachés, de petits poissons connus pour habiter le long des rivages, des roseaux coupés depuis peu, un bâton étrangement sculpté, et surtout une brancheM'arbre couverte de ses fruits et nouvellement séparée de sa tige, frappèrent les yeux des matelots. Le même jour, à la tombée de la nuit, le capitaine de la Pinta poussa ce cri :
— Bonne nouvelle, je vois la terre !
Aussitôt on tira le canon pour prévenir les navigateurs des autres caravelles de la petite flotte, et Colomb se jeta à genoux pour remercier Dieu. En même temps, le chef de l'expédition vit une lumière qui se baissait et remontait alternativement, au loin, dans la brume. Le doute n'était plus possible : on était en face d'une terre.
On mit donc en panne et on attendit le jour.
La terre en vue de laquelle on se trouvait était la petite île des Lucayes, appelée Guanahami par les Indiens ((ui l'habitaient. Elle reçut de Colomb la dénomination nouvelle de San-Salvador.
Au lever du soleil on vit quelques habitants absolument nus. Alors l'ainirul descendit h terre, dans une barque armée, avec plusieurs de
ses officiers. Il tenait à la main la bannière royale d'Espagne. Deux capitaines portaient chacun une autre bannière de la croix verte. En abordant, ils virent de beaux arbres, diverses espèces de fruits, et beaucoup d'eau. De leur côté, les naturels, fort étonnés, s'approchèrent des Espagnols.
Pour s'attirer leur amitié, l'amiral Colomb donna de suite à plusieurs des indigènes des colliers de perles de veiTe, qu'ils mirent à leur cou et dont ils parurent émerveillés. En témoignage de reconnaissance, ils offrirent à leur tour des perroquets au riche plumage, des pelotes de fil -de coton et quelques armes de celles que l'on nomme zagaies. Du reste, ces Indiens semblaient fort pauvres. Hommes et femmes étaient sans le moindre vêtement. Une seule de ces dernières était jeune, tandis qu'aucun des premiers n'était âgé de plus de trente ans. Leur teint était d'une couleur de cuivre foncé, et les hommes n'avaient point de barbe. On en voyait plusieurs dont le corps entier était peint en bleu, en rouge, en noir, en vert, tandis que d'autres ne s'étaient teint que le visage, ou seulement le nez, Leui^ cheveux crépus tombaient jusque sur leurs sourcils. Ne connaissant pas le fer, quand on leur montrait des sabres, ils les prenaient par le tranchant et se coupaient. Ils n'avaient d'autres armes que leurs zagaies, sorte de lance ou bâton ; mais la pointe, au lieu d'être en fer, était faite d'une arête de poisson ou d'une pierre aiguë. Comme plusieurs avaient des cicatrices, on apprit d'eux, à l'aide d'une pantomime expressive, que c'était dans leurs guerres avec les habitants des îles voisines, qui voulaient les enlever, qu'ils avaient été blessés. En général, ces p auvres insulaires semblaient d'une extrême douceur. Les seuls animaux qu'il fût alors possible île voir étaient de magnifiques perroquets.
Après avoir erré plusieurs jours de cette île à celles qui l'entouraient et qui étaient en grand nombre, l'explorateur avisa dans l'une d'elles un naturel qui portait au nez une plaque d'or sur laquelle étaient gravés des caractères étranges. Il visita des huttes qui avaient la forme de pavillons avec de hautes cheminées, des lits et des meubles, des femmes mariées et des filles portant de petits pagnes de coton, de gros et de petits chiens, et surtout beaucoup de perroquets. Ailleurs il vit un serpent, des lézards, des baleines, des poissons bleus, jaunes et rouges, et, sur les côtes, des arbres qui ne ressemblaient aucunement à ceux de notre Europe,
Alors ses carayelles arrivèrent en face d'une autre île beaucoup plus rasle, et arrosée par un large fleuve. Les rivages étaient couverts de beaux arbres et notamment de magnifiques palmiers, dont on reconnaissait que les larges feuilles servaient à former les toits des huttes qui étaient éparpillées dans de charmantes vallées. De nombreux et
bcillanls petits oiseaux chantaient dans les bocages. L'aspect de cette grande île était ravissant.
Cette fois Christophe Colomb crut avoir trouvé l'île de Zipangu, de Marco Polo. Un peu plus loin, il s'imagina toucher à rextrémilé du grand continent d'Asie.
Il était tout simplement en face de Cuba, et toutes les îles qui l'entouraient n'étaient autres que les gracieuses Antilles surgissant des flots, comme des corbeilles de verdure et de fleurs.
L'amiral se fit conduire vers deux huttes : ceux des Indiens qui les habitaient s'enfuirent aussitôt dans la montagne. A l'intérieur on trouva un chien qui n'aboya point, des filets de pêche en cordes de palmier, un hameçon en corne et des harpons en os. Plus loin, à l'approche des Espagnols, tous les naturels s'échappèrent de leurs cases. Ces maisonnettes, couvertes de feuilles de palmier,, étaient placées çà et là en désordre, sous les arbres, comme les tentes d'un camp. On y remarquait, parmi des meubles singulièrement sculptés, des statues à figures de femmes, des masques curieux, des oiseaux apprivoisés, et des chiens muets, très probablement l'iguane, ou peut-être des almiquis ou des ratons.
« Mes yeux, dit Christophe Colomb dans sa relation, ne peuvent se lasser de contempler cette verdure si belle et les feuillages si variés des arbres de cette île. Les plantes et les fleurs répandent un si doux parfum que nous respirons l'air avec délices. Toute la nuit nous entendons des chants d'oiseaux et des cris de grillons. Le climat est fort tempéré... »
Puis l'amiral, revenant toujours à son rêve de Cathay et de Zipangu, ajoute naïvement :
«Je crois que je suis en Chine, à cent lieues de Zayto (Tsuen-cheu) et du Guinsay (Hang-tcheou-fou). »
Colomb envoya quelques officiers plus avant dans les terres. Ils revinrent deux jours après. Ils avaient trouvé un groupe d'environ cinquante grandes maisons en forme de tentes : les habitants, au, nombre de mille environ, les avaient parfaitement accueillis. On les avait portés sur les bras à la plus belle hutte, où, après les avoir fait asseoir sur des sièges, on s'était rangé à terre en cercle autour d'eux ; puis on leur avait baisé les pieds et les mains, on les avait touchés pour s'assurer qu'ils étaient de chair et d'os. Ailleurs, ils avaient rencontré des hommes et des femmes qui aspiraient la fumée de certaines plantesqui brûlaient sur des charbons ardents ; c'était du tabac. Enfin ils avaient vu des oies, dos perdrix et d'autres volatiles, mais pas de quadrupèdes.
Dans un autre voyage, Christophe Colomb aborde à Marie-Galande, où l'on ne rencontre d'autre être vivant (|u'iin énorme lézard, l'iguane assurément. Mais dans une île voisine, Tile des Caraïbes, appelée on-
suite Guadeloupe, nos explorateurs découvrent vingt ou trente villages dont les maisons en bambous sont terminées en cône et couvertes de feuilles de palmier. A l'approche des Espagnols, les insulaires, hommes et femmes, s'échappent et s'enfuient. Mais alors on avise dans un fourré une trentaine d'Indiens, et surtout d'Indiennes, tremblants et confus, qui allaient être égorgés, car les naturels de cette lie sont anthropophages. En effet, dans ces huttes on trouve des chairs humaines qui cuisent pêle-mêle avec des oisons et des papegaux ;, un pou plus loin on rencontre des bra's et des jambes mis à la broche, en plein air, et des ossements de cadavres décharnés qui jonchent le sol. On voit môme, attachée à une poutre, la tête d'un jeune Indien nouvellement tranchée et humide de sang.
Je ne veux pas fixer davantage votre attention, mes amis, sur la découverte du Nouveau Monde : c'est un fait de l'histoire trop connu de tous maintenant. Je dirai seulement que les relations qui se publient, à celte époque, sur chacune des explorations dont l'Amérique est l'objet, surexcitent l'exaraen et la méditation de tous les savants du xvi'' siècle. Des études et des investigations faites par les explorateurs, il résulte ce que je vais dire.