MAGNIFIQUES ASPECTS DE L'AMÉRIQUE
L'Amérique, quatrième partie du monde, découverte par Christophe Colomb, en 1492, est située dans l'hémisphère occidental de notre globe et se compose de deux continents réunis par l'isthme de Panama, et qui, suivant leur position, prennent les noms d'Amérique septentrionale et d'Amérique méridionale.
L'isthme de Panama, long d'à peu près quatre-vingts lieues et large de vingt-cinq à dix, dans sa partie la plus étroite, est formé par la chaîne des Andes reposant sur un massif de roches élevées qui, semblables à une digue immense, séparent l'océan Atlantique du Grand-Océan équinoxial, dont les eaux sont plus élevées de cinq à six pieds. Cette chaîne de montagnes, dont l'élévalion est presque la même dans toute son étendue, a cependant plusieurs solutions de continuité, notamment entre le Chagras et le Chame, où l'on n'aperçoit plus que des collines fort peu élevées, et séparées même par des plaines, ce qui a donné l'idée de creuser un canal de communication entre les deux Océans qui abrégerait singulièrement les voyages maritimes. Toutefois l'art en a trouvé l'exécution si difficile qu'on paraît y avoir renoncé. Pour le remplacer, on a construit un chemin de fer entre les villes de Panama et «le Puerto-Bello, qui n'offrira pas les mêmes avantages.
Un seul regard jeté sur la carte du Nouveau Monde peut suffire pour vous rendre compte de la forme des deux Amériques. L'une et l'autre présentent l'image d'immenses tj-ianglcs, et ces triangles sont tels qu'ils sont évalués h un million deux cent cinquante mille lieues carrées.
Seulement les côtes de l'Amérique septentrionale sonl très irrégulières, comme celle? de l'Europe et de 1' .sie, tandis que celles de l'Amérique méridionale^ sont presque partout uniformes, comme les côtes de l'Afrique.
C'est sur le littoral des deux Amériques qui regarde l'orient et l'Ancien Monde, que s'est répandue et groupée d'une manière formidable toute l'activité politique et commerciale, brûlante et infatigable, du peuple américain. Il n'en pouvait être autrement, car l'Atlantique unit les deux hémisphères et les met en relation facile et incessante. Et puis, n'est-ce pas sur l'océan Atlantique que viennent s'ouvrir ces incommensurables embouchures des admirables fleuves du Nouveau Monde, y apportant les trésors et les productions des opulentes contrées qu'ils sillonnent et qu'ils fécondent dans un parcours de plusieurs centaines de lieues ?
Primitivement composée d'Espagnols, les conquistadores du sol^ <ît d'étrangers de toutes les nations de l'Europe, mêlés et confondus avec les restes des indigènes, la population américaine forme maintenant un monde à part, qui|a des mœurs, des usages,- un tempérament, un caractère exceptionnels.
Quand on aborde ^sur la côte, tout d'abord on contemple avec surprise les villes^ nouvelles, découpées en damier par les rues droites et bien alignées qui les; forment, les usines qui vomissent flammes et fumée, l'inimaginable mouvement et la vie exubérante de jeunes cités pleines d'espérance et d'avenir.
Puis, en pénétrant dans les terres dont les travaux des Européens abattent les forêts, défrichent le sol, et refoulent vers le couchant toutes les tribus sauvages qui en sont les hôtes primitifs, on voit que tout, dans cette contrée'neuve,"acquiert des proportions gigantesques qui effraient l'imagination et confondent la raison.
Montagnes,'^rivières, lacs, forêts, prairies, nous le répétons, tout y est taillé sur un patron grandiose et sublime.
Apparaissent kl'abord sillonnant la brume bleuâtre de leurs cimes dentelées et sourcilleuses les monts Apalaches ou Alléghany, dont les capricieux efl'etsjpittoresques vaguement estompés sur l'horizon charment le regard étonné.
Puis viennent à vous>ur toutes les lignes et dans toutes les directions des fleuves majestueux dont les rives sont couvertes de villes, de plantations et de villas. Leurs eaux resserrées dans des lits immenses et pourtant trop étroits encore, arrivent impatientes de se perdre au sein do
DU NOUVEAU MONDE. il
rOcéan, mais profondes, silencieuses, larges comme des bras de mer, calmes et sévères comme la puissance et la grandeur.
Ne suffit-il pas de nommer le Mississipi, le Meschacébé, ainsi que l'appellent les Indiens, pour appeler aussitôt dans l'imagination le spectacle d'un fleuve vaste et incompréhensible comme Tinfini, plein de terreurs secrètes comme le Gange et l'Irawadi de l'Inde, roulant avec lenteur ses eaux grossies par des rivières sans nombre et baignant mollement les bords d'une suite continue d'iles pittoresques, produites par les dépôts successifs de son limon.
Les îleâ de ce cours d'eau, et celles de beaucoup d'autres fleuves de l'Amérique, formées par les arbres de ses rivages tombés de vétusté, ou déracinés par les ouragans, puis enchevêtrées dans les eaux l'une à l'autre par les lianes qui y adhèrent, et enfln cimentées par la vase, ces îles, disons-nous, débris des forêts antiques, voguent quelquefois sur les eaux avant de s'ajuster et de se fixer sur le fond da courant. Mais quand enfin elles sont au repos, bientôt d'épais rideaux de jeunes pousses, qui y trouvent un aliment pour leurs racines, ondulent sous le souffle du vent, et de toutes les plantes qui de la nuit au jour y ont étalé leurs calices et ouvert leurs corolles, s'exhalent des parfums enivrants que les brises répandent au loin. Rien ne trouble plus leur solitude que l'appel doux et plaintif de la colombe bleue, les cris des flamants aux ailes roses, et le gloussement des pluviers et des cardinaux qui volètent de branche en branche. Comme pour faire contraste avec ces clameurs pacifiques, sous les clairières des rives de ces fleuves, au loin se fait entendre la voix rauque et stridente du tigre qui s'ébat à l'ombre, ou le ronflement de monstrueux alligators et de caïmans redoutables qui se vautrent nonchalamment dans la fange.
Après les montagnes et parmi les fleuves, se présentent à l'œil des surfaces sans limites de verdure, dont le plan n'est coupé ni par des buissons ni par des bocages, et qui se perdent à des distances infinies. Sur différents points de cette nappe d'émeraudes, scintillent les vastes miroirs de lacs endormis.
Ce sont les prairies, les étranges prairies célébrées par Coopei".
D'abord, aussi loin que l'œil peut s'étendre, on aperçoit des fleurs, rien que des fleurs. C'est comme un parterre sans interruption. Nul arbre, nulle forêt n'en rompt les lignes uniformes. Tout au plus quelque léger monticule, quelque colline basse en détruisent-ils la monotonie désespérante. Les douces brises caressent les prairies sans qu'aucun obstacle les arrête et les détourne. A Tentour des héliantes, des monardas, des asclepias et des cléonies, les oiseaux-mouches, autres fleurs vivantes, brillants comme des rayons perdus de soleil, s'asseoient au banquet de leurs pures corolles, s'agitent auprès de leurs pistils et s'endorment au fond de leurs calices.
Aux. Iknirs succèdoiU cnsiiilc dos herbages, pelouses incommensurables, prés verts comme réineraïule, surfaces rasùcs par le vent de la plaine, ondulant comme de la soie, et toutes tachées d'ombres et de lumière, selon le mouvement des nuages de l'éther. Rien qui arrête l'œil dans sa fuite égarée ; rien qui blesse le pied sur ces moelleux tapis s'étendanl l'espace de deux à trois cents lieues d'une région à l'autre ; rien (jui s'oppose à la course de l'homme, de la vigogne, de l'antilope, si ce n'est peut-êti-e l'incendie de celte herbe, quand le soleil l'a desséchée et qu'une main imprudente y porte la torche, ainsi qu'il arrive quand les sauvages veulent éviter l'atteinte du pionnier qui les refoule vers les extrémités de l'ouest, ou quand les colons désirent éloigner les Peaux-Rouges des métairies et des maisons que, à l'est, dresse la civilisation qui s'avance pour s'emparer de ces solitudes.
Mais la scène change encore. Voici que le sol cesse d'être plat et uni. Au contraire, il ondule comme les dernières vagues de la marée sur la plage, et ces plis de terrain rappellent les flots de l'Océan après une tempête. Alors vient la verdure des bosquets, alors viennent les taillis et se montrent les futaies. Le feuillage est varié, ses teintes sont vives et ses contours doux et charmants. On croit arriver aux savanes habitées, aux pampas : il n'en est rien. La solitude et le silence régnent toujours au loin. Point de fermes, point de villas, point de hameaux, encore moins de villes. Tout au plus renconlre-t-on d'un regard épouvanté quelque campement d'Apaches, de Navajoès, de Commanches ou de Pieds-Noirs. Autrement le vent du désert souffle à travers ces arbres ; et si quelque harmonie vient en détruire les accords monotones, ce sont les chants du pivert, le roucoulement des colombes, les cris de l'écureuil ou du singe, le rire de l'oiseau moqueur, et le rauque rugissement du perroquet.