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LE HORICAN, OU LAC GEORGES

Nous n'aurions pas assez d'un volume pour peindre les splendeurs, les bords pittoresques du fleuve Saint-Laurent, les magnifiques aspects du Canada, les rivages des grands lacs, les forêts vierges et solitaires, la chute impétueuse des rapides et des cataractes. Néanmoins nous ne pouvons passer sous silence les beautés les plus grandioses de certains aspects, et après avoir traité des magnificences de la nature américaine en général, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs ses plus merveilleux tableaux.

M. Théodore Pavie nous peint, ainsi que vous allez voir, le voisinage de l'Hudson.

« Quand on remonte le fleuve, New- York semble se retirera gauche ; l'entrée de ia rade se resserre, et la vue plonge sur les rivages de Sandy-Hook et les flots de la-pleine mer, qui sont éloignés de plus de .vingt milles.

» Puis, à quelques lieues plus haut, la scène change. » Alors commencent des rochers à pic , que la nature a placés là comme une barrière inexpugnable, et auxquels on a donné le nom de Palissades. Tantôt ce sont des rocs d'un granit rougeâtre, nus et arides, sillonnés de crevasses, et couronnés à leur sommet de quelques .sapins tout penchés au-dessus de l'abîme, tantôt leurs pieds se dérobent sous des buissons touffus. Les plantes rampantes grimpent le long de ces fentes humides, les herbes sèches tapissent la voûte de ces grottes solitaires ; çà et là un arbre antique, s'élcvant entre deux masses de pierres, semble un vieux saint gothique, debout dans sa niche dentelée.

n La hauteur de ces rochers s'élève jusqu'à cinq cents pieds. Quelque-

fois 011 entend la hacho retentir sur le tronc des sapins, et l'aibre que tant d'orages avaient respecté roule avec fracas ai* milieu des pierres aiguës; les hommes, qui apparaissent de loin comme des pyt^mées, le lancent à travers une route tortueuse frayée dans la colline, et il roule mutilé jusqu'au rivage, pour aller de là se consumer dans les cheminées de la ville.

» Le (leuve s'élargit ensuite de chaque côté; ses eaux: limpides sont couvertes d'une' multitude dévoiles qui se croisent en tout sens. Ce n'est plus une rivière, c'est une mer. Les rocs escarpés se réfléchissent avec une pureté magique dans les flots dorés et tranquilles ; et quand la roue du stamboat, que l'on entend retentir jusqu'au sommet des Palissades, fait trembler sur leurs vagaes ces images renversées, on croirait voir la tempête agiter les pins séculaires, et leurs branches se choquer en frémissant.

» De toutes parts l'Hudson se montre entouré de montagnes sombres et sauvages; quelques îles formées de rocs grisâtres percent çà ^et là, hérissées de pins à moitié morts. Le soleil reluit sur ces masses unies comme sur une armure, tandis que le revers de la colline est plongé dans l'ombre. Celui qui peut, du sommet aigu d'un de ces pics rocailleux, promener ses regards sur les eaux du fleuve, aperçoit les arbres immenses se balancer en groupes de verdure, comme une toulTc d'herbes; les mais des sloops semblent la tige d'un volcan. Les vautours planent d'un roc à l'autre, et traversent l'espace des deux rives sans s'inquiéter des bateaux qui passent au-dessous d'eux. Un de ces animaux vint fondre comme une flèche, du haut des airs, sur une tortue endormie , et alla dévorer sa proie sur une pierre déserte, si près de nous que l'on pouvait voir son cou chauve se replier sous son aile, et les gouttes d'eau ruisseler sur la collerette qui l'ecouvre son large dos.

» Quand on aperçoit le rivage du côté du Canada, ce sont des baies profondes, des anses retirées, entourées de forets ou d'un sable qui forme çà et là des grèves, retraites ordinaires des aigles pécheurs. On y trouve quelquefois des caps avancés qui se referment comme un second lac; et du milieu des eaux l'œil découvre une pirogue longue et étroite, voguant le long du rivage. Sont-ce des habitants européens retirés sur ces plages désertes? Sont-ce des Indiens voyageant vers les lacs de l'ouest? C'est ce qu'il est impossible de savoir, et cette incertitude ouvre un vaste champ à l'imagination. Il y a aussi des îles avec leurs phares, où brillent des feux tournants. Quand on passe vis-à-vis de ces îles, on les voit se dresser à l'horizon, se croiser entre elles, et ne former souvent qu'une masse de pins comme un bloc de granit. Nous en remarquânios une qui n'est qu'une seule pierre fendue, recouverte de mousse, et du milieu de laquelle s'élève un cèdre immense que l'on i)iviulrail de loin

pour une balise. Un cormoran, immobile à la pointe de Farbre, en est seul le tranquille possesseur, et les débris de poissons dont il se nourrit jonchent le roc isolé qui forme ses étals,

» Celui qui, dansMes années de sa jeunesse, où Fimagination ardente saisit avec avidité les récits des pays lointains, avec leurs mœurs nouvelles, leurs habitudes sauvages, s'est pin à rêver à la lecture des romans de Cooper, et a tracé dans son esprit les images enchamées de ces régions inconnues, celui-là, quelle que soit la forme exagérée peutêtre dont il a i-evêtu les objsts de ses pensées, quel que soit Faspcct sublime sous lequel il s'est représenté les lieux témoins des exploits d'Œilde-Faucon , celui-là pourra hardiment contempler les magiques effets de la nature américaine aux bords du lac Georges, Jamais ses songes ne l'auront élevé au-dessus de la puissante vérité des rives de FHorican, car c'est FHorican qu'une barbare civilisation a privé de ce nom sauvage en faveur de la royale dénomination du lac Georges,

» Il est impossible, sous les tropiques où les flots sont si tempérés, que le matelot, penché sur le bord, voit les requins glisser sous la quille de son embarcation, ou dans les baies dormantes des îles du Vent, il est impossible de promener ses regards, sur une eau plus transparente que celle de FHorican. Aussi toutes les montagnes à pic se réfléchissentelles dans ce vaste miroir. Les oiseaux volant d'une île à l'autre, les papillons aux ailes diaprées, les serpents qui rampent aux flancs des rochers, tout se peint avec une clarté magique dans le fond sablonneux du lac, où nagent paisiblement les monstrueux habitants de ses ondes. Quand on jette une ligne on la voit descendre et s'allonger toujours à une immense profondeur, jusqu'à ce qu'elle brise enfin dans sa chute les coquilles auxquelles on croirait pouvoir atteindre avec la main.

» Les montagnes, comme une palissade perpendiculaire, s'élèvent à plus de deux mille pieds au-dessus de la rive, tantôt unies, et aussi étincelantes d'azur et de pourpre, quand le soleil dore leurs flancs de marbre, que les écailles d'une tortue; tantôt leurs sommets éloignés semblent bleus comme les flots de la Méditerranée. De profonds ravins les sillonnent et rident ces fronts sourcilleux ; les forêts se succèdent en toufl"es serrées, et un immense manteau de feuillage étend ses plis soyeux sur ces crêtes arrondies. Quel est le cours du lac, où sont les îles et le rivage? Quels sont ces monts entassés les uns sur les autres par la main des géants? A peine s'occupe-t-on de le savoir et de suivre une route tracée, quand autour de soi murmure, flotte, s'agite, étincelle un monde de poésie.

» Voici comment m'apparut, un soir, le lac Horican ou lac Georges : les eaux de sa surface apaisées se soulevaient à peine en soupirant, quand le soleil se coucha derrière les sables de l'ouest. La dernière teinte de feu adoucie par le crépuscule se nuançait comme l'arc-en-

ciel, le long des lames transparentes, et il n'y avait pas jusqu'à Taile blanche de la mouette qui ne se colorât d'un reflet rose, qui la rendait semblable au llamnianl du Mescliacùbé. Puis, peu à peu, les ténèbres de l'orient montèrent à Tliorizon, comme si ces légères vapeurs eussent suivi le vol des oiseaux de nuit, dont la voix. aigre et sonore se perdait au-dessus de nous, dans l'immensilé, et qui traçaient sous la voûte des cieux leurs cercles fantastiques. »

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