TUNIS
Le palais du Bey.
Tunis, assise sur la mer, enrichie par la navigation, ouverte depuis longtemps aux idées européennes, jouit, comparativement au Maroc, d’une civilisationraffinée. Les traditions artistiques de cette race maure qui a fait l’Alhambra se sont conservées dans la Régence, et d’habiles ouvriers en tirent un merveilleux parti; le visiteur peut en juger en parcourant le palais du Bey.
Ce monument, le mieux réussi peut-être de exposition orientale et à coup sûr l’un des plus intéressants, est une reproduction exacte du Bardo (palais du Bey à Tunis.) Son aspect est grandiose, sa richesse éblouissante : le style mauresque s’y déploie dans sa perfection et sa splendeur.
La façade se compose d’un corps principal et de deux pavillons carrés, surmontés de ‘coupoles élancées qui portent l’étendard tunisien. Le corps du milieu, en contre-bas, est pi d'un péristyle couvert en tuiles vertes, et soutenu par de fines colonnettes en marbre, aux rinceaux découpés à jour. Un grand escalier, orné de six lions couchés, conduit à ce péristyle dont le mur intérieur, revêtu d’azulejos ou carreaux de faïence aux teintes douces, fait admirablement ressortir les nuances éclatantes de la balustrade. Le premier étage des pavillons est garni de Moucharabiehs, sortes de cages extérieures en bois découpé aux couleurs vives; les fenêtres du haut sont étroites, ornées de colonnettes, cintrées à la moresque, et pourvues de vitraux à double rosace. La forme de l'édifice est rectangulaire ; les décorations et peintures des à-côtés sont en parfaite harmonie avec celles de la façade et une troisième coupole couronne l’extrémité opposée du bâtiment, dont le toit forme une vaste terrasse.
La foule, séduite par l'originalité de ce palais, se presse sur l’escalier d'honneur pour visiter les appartements du Bey.
On pénètre dans le Bardo par un vestibule en forme de couloir qui donne sur le Patio, cour centrale analogue à l’atrium des maisons romaines.
Le Patio est une salle carrée à ciel ouvert, avec deux retraits occupés par des divans. Au milieu se dresse une fontaine en marbre à double vasque, entourée d’une colonnade de marbre aux cintres découpés comme une dentelle, et protégés par un petit toit incliné en tuiles vertes.
Des arbustes aux larges feuilles contribuent avec le jet d’eau à entretenir dans cette salle une perpétuelle fraicheur ; les murs sont comme le péristyle revêtus de ces mosaïques enfaïence, siprécieuses dans les pays chauds.
A la droite du vestibule, s’ouvre la chambre de justice, éclairée
par deux moucharabys et par de larges baies en plâtre ouvragé, dont les gracieux entrelacements sont fouillés au ciseau sans dessin préalable; la coupole décorée d’arabesques d’or sur fond rouge avec une élégance et une sobriété remarquables, est d’un ravissant effet.
En face est la salle des gardes, tapissée de panoplies, de selles et d’étendards; c’est là dre escalier en spirale qui conduit aux terrasses et au salon d’été situé sous la coupole de gauche. La salle des gardes donne aussi dans la chambre d’audience du premier ministre, décorée avec une simplicité relative.
Trois appartements occupent le fond du Patio : c’est d’abord la salle à manger, galerie rectangulaire tendue d’étoffes bizarres à fond rouge et bleu, rayé de jaune. Le plafond et les vitrages sont d’un luxe inouï; les coussins des divans sont en toile d’or, et on remarquera les petits tabourets dorés qui servent de table aux Orientaux.
Le salon d’apparat, contigu à la salle à manger, est éblouissant ; les tentures sont d’une richesse merveilleuse et le travail du moucharaby qui sert au Bey de trône et de retiro, défie par sa finesse l'aiguille et le pinceau. Au milieu du tapis, sous la coupole bleuet or, une lampe en or de haut modèle, attire l'attention par sa forme bizarre qui ressemble à un porte-voix.
Enfin, dans la chambre du Bey, on remarque des coffres curieux, un fauteuil étrange, une belle glace incrustée de nacre, et un petit meuble de mêmestyle placé sur une commode tunisienne. A droite, un rideau cache l’escalier qui mène au Harem, et que le maître seul a droit de gravir.
En résumé, si l'extérieur du palais séduit à première vue, l’intérieur vous laisse sous le charme; on ne saurait trop admirer ces
eintures où les mêmes nuances se marient dans une variété infinie
e motifs, ces inimitables ciselures, et ces arabesques aux caprices si harmonieux. Nous devons aussi recommander aux amateurs les faïences murales apportées de Tunis pour la décoration du Patio et du péristyle.
Mais le palais du Bey n’est pas seulement un ravissant modèle d'habitation royale. La commission tunisienne, présidée par M. J. de Lesseps, a voulu réunir dans cet édifice tout ce qui peut donner une idée des mœurs et de l’industrie de la Régence ! actuelle.
Le rez-de-chaussée du palais a ététransformé en bazar ; de petites échoppes bariolées, aux volets de bois travaillé, offrent aux visiteurs les produits de la Tunisie : à la porte sont des siéges en bois pe où le ciient s’assoit; le marchand ne semble pas atteint
e cette apathie chronique habituelle aux Bazardji de la Turquie ; il se lève volontiers et, chose plus surprenante, il pousse la complaisance jusqu'à daigner vous servir. Vous pouvez à votre choix vous
LE PARC. — QUART ORIENTAL. ol
procurer du tabac maure, des chibouques en velours orné de filigranes ou des gâteaux tunisiens.
Sur l’autre face latérale est installé un café arabe. Deux estrades, Pune dans la salle, l’autre devant la porte, (en Orient on vit beaucoup dans la rue,) sont destinées à l’orchestre; cinq musiciens maures jouent indolemment sur des instruments bizarres une symphonie des plus irritantes pour les nerfs européens. Leur Kamengeh n’est à nos yeux qu’une guitare manquée, et nos oreilles blasées apprécient pas pius les sons aigres du Rehbab (violon étroit et allongé). que le roulement sourd du Tahar etdu Darabouka, tambourins de danseuses qu’on frappe avec les doigts comme avec des ba-
ettes. La mélodie est accompagnée sur un rhythme nasillard
’un chant qui rappelle de fort loin les lamentations de la semaine sainte, et qui égaye fort le public. On sert aux consommateurs le café préparé à la mode mauresque, et l’on distribue des chibouques à ceux qui le désirent. On peut même voir à certaines heures une Mauresque, dont le costume pittoresque et le type accentué sont ude des principales curiosités du Bazar.
Le dernier côté du rectansle est occupé par une boutique de barbier-chirurgien, dont on voit les outils professionnels étalés sur une étagère, et par une écurie aux portes ogivales, préparée pour 4 chevaux. Ce n’est là toutefois qu’une annexe; on connait trop à Tunis les égards dus au cheval arabe, pour manquer envers lui de politesse, en ne lui élevant pas une demeure spéciale.
Les grandes écuries tunisiennes sont à quelques pas du Bardo; elles ont la forme d’un pavillon rectangulaire, blanchi à la chaux, orné d’une galerie en fer à cheval, et d’une belle auge en mosaïque.
Enfin, devant l'escalier du palais un magnifique chêne-liége, taillé en parasol et découpé de manière à former une galerie circulaire, complète l'exposition tunisienne; ce chêne originaire d’une forêt africaine a, dit-on, cent cinquante années d’existence.
L'Empire Ottoman n’a pas cherché à rivaliser de splendeur avec ses voisins de l'Égypte et de Tunis; il s’est borné à élever trois édifices de proportions modestes, plus propres à exciter la curiosité que lPadmiration. Les détails sont rendus avec soin, le caractère particulier de chaque monument est fidèlement reproduit, le luxe intérieur est satisfaisant ; mais l’extérieur, il faut le reconnaître, manque de grandeur et ne vous laisse pas sous le charme.
La vie turque se trouve concentrée tout entière dans ces trois édifices, la Mosquée où l’on se rend pour la prière à l'appel du Muezzin; le Kiosque où, le chibouque à la main, on se livre aux
douceurs du Kief et à cette vague contemplation familière aux Orientaux; les Bains, qui répondent à certaines prescriptions religieuses, et où l’on devise, en buvant le café, des nouvelles du jour.
L'exposition turque nous fait donc assister aux scènes les plus caractéristiques de la vie musulmane; c’est là son côté sérieux et son principal élément d'intérêt.
Le kiosque turc.
Le Kiosque est un de ces pavillons d'été (Kanak comme on en construisait autrefois sur les rives du Bosphore, et où les pachas viennent respirer la fraicheur de la mer, en suivant du regard les blanches voiles des Caïks.
Ce pavillon d’une longueur de six mètres environ et bâti dans la forme rectangulaire qu’affectionnent les Orientaux est un modèle de style turc ancien; ses toits fortement projetés, ses revêtements extérieurs en briques émaillées, ses doubles fenêtres aux légers treillis, aux frêles colonnettes, aux fines arabesques d’or, lui impriment un cachet particulier d'élégance et de coquetterie.
A part deux cabinets treillagés ouvrant sur un petit vestibule, en arrière du perron, le pavillon forme un salon unique, entouré de riches divans (minderluks). Vis-à-vis la porte d'entrée un bassin et une fontaine carrée en porcelaine blanche, d’où s’élance un jet d’eau légèrement parfumée; sur les murs à fond d’or des peintures représentant des papillons et des fleurs aux tiges entrelacées. Les enlacements d’arabesques, au plafond, sont éblouissants, et dans la partie supérieure de la muraille d’étroites ogives, aux vitraux yoilés d’une guipure de plâtre, produisent de ravissants effets de lumière.
Les bains turcs.
Les Bains, situés en face du kiosque, forment avec lui un contraste frappant; c’est la pauvreté à côté de l’opulence, l’asile de la plèbe musulmane auprès de la demeure d’un pacha.
Ce petit édifice, surmonté de deux coupoles, irrégulièrement bâti et peint en deux tons différents, est une réduction assez exacte des
seau
bains publics ordinaires; la reproduction toutefois est moins fidèle !
au dedans, et cela tient sans doute aux dimensions trop exiguës du bâtiment.
On y retrouve bien les trois salles indispensables, le vestiaire, Pétuve et la pièce intermédiaire où le baigneur s’habitue par degrés à une température excessive qu’il ne pourrait supporter sans transition ; mais l’intérieur des bains turcs est loin d’être toujours aussi simple; on y rencontre souvent plusde confort et d'élégance. Les entre-colonnements de la salle d'attente forment par exemple