LE PALAIS
Si nous entrons dans le Palais par la porte d'honneur qui s'ouvre devant le pont d'Iéna, nous trouverons un long et spacieux Vestibule, aux fenêtres cintrées et garnies de vitraux comme celles d’une église. A droite nous aurons l’Angleterre, à gauche la France ; les deux grandes rivales, en regard l’une de l’autre, appellent à envi la comparaison.
On permettra à notre patriotisme de donner les premiers regards à la France. Nous pouvons pénétrer sur notre territoire par sept galeries différentes qui viennent s'ouvrir sur le grand vestibule.
Chacune de ces galeries nous fera faire le tour complet du Palais, mais en n’étalant à nos yeux qu’un genre particulier d’exposition. En laissant de côté la première que nous connaissons déjà, qui sert d’enveloppe à toutes les autres et le long de laquelle s’échelonnent les vitrines des productions alimentaires, les cafés, les brasseries et les restaurants, nous pourrons nous aventurer dans la seconde galerie, portant le n° VI, appelée officiellement galerie des instruments et procédés des arts usuels, mais plus connue du public sous le nom de :
C’est la plus haute et la plus spacieuse de cet immense palais.
Dès qu'on entre, l'impression est saisissante ; de gigantesques amas de métaux se dressent comme des trophées, de larges escaliers donnent accès à la plate-forme qui fait le tour complet du bâtiment; une multitude de machines qui s’agitent en tous sens, et les mille bruits qui s'élèvent de toute part vous avertissent que vous êtes dans le temple du travail.
Voilà un grand et beau spectacle : Celui de tout ce mouvement
donné par l’homme à des êtres de seconde main créés par lui, à cette légion d'ouvriers en fer et en cuivre, sortis tout équipés de son cerveau, disciplinés par lui, majestueux quelquefois et terribles, mais toujours dociles serviteurs, accomplissant méthodiquement leur tâche avec la régularité qu’il leur a assignée. La machine n’existe que d’hier et déjà elle lutte de puissance avec l’activité humaine. Elle fait souvent ce que l’homme qui l’a conçue ne ferait pas lui-même. Mais il s’en faut que le maitre soit effacé par le compagnon de travail qu'il s’est donné. A l'honneur de cette exposition on n’a point fait à la machine une place exclusive. L'homme n’est point annulé devant elle. Au contraire, outre qu’on le voit présider de toute la puissance de sa volonté aux moindres évolutions de cette armée mécanique, on pourra voir fonctionner dans cette galerie telles industries où il est certain que jamais il ne sera suppléé par aucun de ces organismes artificiels qui ne savent que répéter un mouvement périodique toujours le même : ce sont celles où il faut un discernement, une initiative, une volonté variables, de l’art, du goût, une intelligence sans cesse en éveil. Contrairement encore aux expositions précédentes, la galerie qu’occupe le travail est cette fois digne de lui. Ce n’est pas une simple annexe reléguée à l'écart; c’est la ceinture même du palais, une nef colossale.qui s’étend sur une longueur de 1200 mètres, qui compte 35 mètres de largeur, et dont les voûtes sont élevées à 25 mètres au-dessus du sol. Il fallait d'aussi grandioses dimensions pour donner aux machines un sanctuaire proportionné à leur puissance et encore quand les 28000 wagons arrivés de tous ïes points de l’Europe y eurent versé leurs richesses pacifiques, pour les joindre à celles qu'avait déjà entassées l’empressement des exosants français, s’y sont-elles trouvées si à l’étroit qu'il a fallu eur créer des annexes tout autour de l’enceinte du Champ de Mars. À voir ce développement extraordinaire de l’industrie et des intérêts matériels, quelque penseur instruit par le souvenir du passé pourrait craindre la décadence prochaine de l’âme et de l'intelligence, l'exposition de l’enseignement est là pour rassurer : l'éducation et l’industrie marchent d’un pas égal en se prêtant un mutuel secours, et c’est par leur union que doivent avancer le progrès et la civilisation.
FRANCE
Quand on a salué du regard ces immenses trophées métallurgiques, ces pyramides de métaux ouvrés, les colonnes tubulaires que MM. Laveissière, Létrange et Estivant ont placés à l’entrée de la France et en face de l’Angleterre comme pour lui dire qu’elle waurait pas toujours le monopole de la fabrication du cuivre; qiand on a passé sous cet arc de triomphe en fer, dressé par
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MM. Dupont et Dreyfus, äirecteurs des Forges d’Ars-sur-Moselle, — les premières machines qui se rencontrent dans la section française sont celles qui opèrent le tissage, le peignage, le cardage, le dégraissage de la laine. Quoiqu’elles n'offrent pas un-intérêt bien vif pour le simple curi:ux, il ne laisse pas que de s’arrêter pour contempler ces milliers de bobines tournant. avec une régularité si grande, et ces fils qui vont s’enroulant docilement sans qu'aucune main ait besoin de les guider. Rien n'égale la précision de leurs mouvements, la délicatesse des opérations qu’ils exécutent; ces ouvrières de fer vivent, elles pensent, elles sont intelligentes : le souffle d’un génie créateur les anime; elles portent même le nom des ouvrières qu’elles remplacent ; on les a baptisées les ourdisseuses, les cardeuses, les tondeuses, les dévideuses, etc. Signalons le tissage des châles dont le public peut voir les produits achevés mis en vente dans la classe 32; les ingénieux métiers à bonneterie de M. Tailbouis. N'oublions pas une industrie plus modeste, mais qui se propage malgré la résistance aveugle des marins, c’est la fabrication des filets de pêche ; ceux qui sont faits dans la galerie même paraissent présenter toutes les conditions de solidité et d'économie. Ne quittons pas cette classe sans regarder les magnifiques càbles de MM. Besnard et Genest, à Angers, et songeons que la vie du mineur et du marin tient le plus à la bonne qualité de ces cordages. Disons enfin, pour faire apprécier l’importance des industries qui ont les textiles pour objet que la valeur du matériel qu’elles occupent, en France seulement, s'élève à 1 milliard 160 id de francs.
Au milieu de ces appareils de diverses grandeurs, il est impossible de ne pas remarquer le moteur qui leur communique à tous la vie et le mouvement ; il s'élève comme un géant remuant ses grands bras, et faisant faire 100 tours par minute à ses arbres de couche qui ont une longueur de 14 mètres. En continuant on voit sous une vitrine un homme couché ; c’est un moulage en caoutchouc durci, imitant parfaitement la couleur de la peau, et plus propre que toute autre matière à prendre exactement tous les reliefs du corps humain.
Les procédés de la papeterie, des teintures et des impressions sont représentés par un grand nombre d'appareils. L'attention sera attirée par les machines à timbrer ou numéroter les billets de chemins de fer, actions, etc. Entre les mains de M. Lecoq et de # Trouillet cette fabrication a acquis une précision remar-
uable.
4 Ne passons pas sans nous arrêter devant la machine à graver par l’electricité, de M. Gaiffe, et admirons quel agent docile et précieux nous a fourni ce fluide qui, il y a moins d’un siècle, ne semblait encore que le messager des colères célestes. L'appareil reproduit exactement le modèle sur quatre plaques à la fois. Il est curieux de suivre la marche de ces cinq poinçons allant d’un mou-
vement régulier, avec l'accompagnement monotone du timbre électrique.
M. Godchaux expose, non loin de là, une machine à régler le papier et faire les cahiers d’élèves. Diminuer les frais, si minimes qu’ils soient, de l’enseignement primaire, c’est rendre un service public. Dans un ordre d’idées moins sérieux, nous remarquerons les instruments servant à arrondir et à dorer les coins des cartes à jouer, à fabriquer les enveloppes de lettres, etc.
La classe 51 renferme tout le matériel des arts chimiques, et ici vraiment on éprouve l’embarras du choix. La fabrication du caoutchouc, sous ses formes les plus variées, est représentée par M. Guibal et MM. Aubert et Gérard. Les appareïls de lessivage de MM. Bouillon et Müller retiendront un instant ceux qu’intéressent tes questions d'économie domestique. Non loin, le ronflement sourd des essoreuses de divers systèmes indique les moyens employés pour sécher rapidement le linge ow les matières humides. Des coups secs et répétés nous annoncent la machine de M. Beyer pour peloter et timbrer les savons de toilette; une oïvrière prend sur un séchoir des cylindres de pâte de savon et les place successivement sous la matrice d'une presse qui leur donne la forme voulue, en y imprimant des caractères en relief ou en creux. Si simple que soit l'opération, elle est intéressante.
Traversons la rue de Normandie, et nous nous trouverons en face de la machine à faire les pastilles de Vichy; la pâte préparée est soumise à l’action d’un laminoir qui découpe et timbre les pastilles avec une rapidité étonnante et les rejette toutes prêtes à être mises en boîte. Elle ne s’acquitte pourtant pas de cette opération de la dernière main aussi complétement que ses voisins, les appareïls très-ingénieux qu’expose la direction générale des Manufactures de tabac de l'État et que les fumeurs nous sauront gré indiquer : Hachoirs pour tabac à fumer et à priser, râpes, roues pour tabacs filés, machine à étaler le tabac, rien ne manque à cet arsenal, dont la perfection a singulièrement contribué à faire d’un vice une institution sociale. La machine à paqueter mérite une mention spéciale : Le tabac pesé passe dans une trémie, un piston le comprime pendant qu’une feuille de papier l'enveloppe, la barde officielle de la régie vient entourer le paquet, qui est cacheté et scellé toujours mécaniquement.
Nous retrouvons un peu plus loin une merveille semblable d’appareil automatique : c’est la machine à peser, mouler et empaqueter le chocolat de M. Devinek. On a peine à se détacher de cet intelligent serviteur qui pousse le soin jusqu’à empiler les tablettes de chocolat qu’il a enveloppées d’abord du papier d’argent, puis du papier à étiquette, en laissant tomber, au moment voulu, la goutte de cire fondue qui doit cacheter l’enveloppe.Toutes ces opérations de pliage qui semblent devoir être si compliquées se font avec une rapidité et une régularité admirables. I] ne tient