NE
parfumées, embaumées et renfermées dans un étui d’argent doré (1).
Chacun de nous a, du reste, son odeur propre, suivant son embonpoint, la couleur de son teint, etc. : les bruns ont l’odeur cyanique, les blonds possèdent une faible senteur musquée, les adipeux exhalent une odeur oléagineuse (2), mais« la puanteur vient surtout aux rousseaux tavelez », selon l'énergique expression d’Ambroise Paré. Que toutes ces odeurs soient plus manifestes après des excitations ou des abus génésiques, nous nous en référons sur ce point au Dr Monin, qui assure que chez la femme il en est de même que chez l’homme. Tout le monde, dit-il, a décrit, depuis Juvénal, la rance odeur des prostituées (3).
Mais c’est assez parler du retentissement des odeurs sur l’appareil génital. Il nous reste à montrer quinversement, une excitation génitale peut déterminer des phénomènes réflexes du côté de l'appareil de l’olfaction.
Les rapports physiologiques entre les organes génitaux et le nez ont été pour la première fois décrits scientifiquement en 1884 par Mackensie (4).
(1) Mantegazza, L'Amour clans l’Humanité, p. 94; et Hygiène de l’Amour.
(2) Cette odeur est très prononcée chez les femmes polysarciques au moment des menstrues.
(3) Monin, loc. cil., 14.
(4) De l’excitation de l’appareil sexuel, considérée comme facteur dans la production des maladies du nez, in The american Journal medical sciences, 1884.
Mackensie rappelle que dans Ayurveda, le vieux classique indien, on trouve cité, parmi les causes du rhume de cerveau, du coryza, 1 uxoribus concubitus. Hippocrate en avait vaguement parlé. Celse, plus explicite, conseillait d’éviter la chaleur de la femme au début d'un rhume.
Dans ces dernières années, Arviset a publié une thèse inaugurale sur le sujet (août 1887) et IschAV ail en a parlé avec détails dans une série d articles du Progrès médical de la même année.
Il est bien connu, dit Arviset. que lorsqu'un homme est en proie au désir vénérien, lorsqu il est près d une femme convoitée, ses narines se dilatent et deviennent battantes ; sa respiration est accélérée, bru- } yante, tous phénomènes qui semblent pouvoir être rapportés à une obstruction partielle des fosses nasales par la muqueuse devenue turgescente. Plusieurs personnes, interrogées sur ce point, ont affirmé avoir eu à ce moment de l’enchifrènement, de la gène de la respiration nasale. Aussi Arviset se demande-t-il si, au moment du rut, les corps caverneux des cornets ne sont pas destinés à devenir turgescents, dans le but de déterminer le réflexe de l’érection.
Isch-Wall (pii a fait, lui aussi, des recherches dans ce sens, a recueilli ce renseignement de certains sujets : qu’après une nuit « bien remplie », ils se réveillaient la langue sèche, sans doute parce ^ qu’ils avaient respiré par la bouche.
Ce qui esl loin d’ètre rare, ce sont les éternuements qui précèdent les rapprochements sexuels. Elsberg, Slalpart, le Dr Tilly (de Chicago) ont rapporté maintes observations de ce genre.
Un clientdu Dr Joal, un négocianlparisien, asthmatique, et qui va faire une saison au Mont-Dore pour y soigner son asthme, n’est pris de ses crises que lorsqu'il est à côté de sa femme. Joal poursuit son enquèteetne tarde pas à obtenir de son malade celaveu: « qu'il ne peut faire des excès conjugaux sans être atteint de suffocation, qui débute par des éternuements et du larmoiement, symptômes indiquant bien l’orisâne nasale de l'astl ime ».
L’abus des plaisirs sexuels intervient d’une façon nuisible sur les affections nasales existant déjà ; les personnes, par exemple, qui souffrent d’un coryza, constatent une augmentation des symptômes après une nuit consacrée à Vénus. Bien plus, l’excitation sexuelle portée au delà de ses limites physiologiques, peut créer de toutes pièces un état inflammatoire chronique de la muqueuse nasale (1).
Mackensie a vu chez bon nombre de femmes atteintes de maladies nasales l’affection s’aggraver au moment des règles ou par suite d’excès génitaux.
Trousseau avait déjà remarqué que, dans les cas d'ozène, la punaisie est bien plus prononcée pendant
(1) Joal, De l'Epistaxis génitale, 11.
la période cataméniale. Quel médecin n'a-t-il observé des personnes qui, aux époques menstruelles, ont le nez obstrué, enchifrené ; accusant des accès de migraine, des vertiges, tous symptômes dont le point de départ est la turgescence du tissu érectile ? (1).
Ces symptômes cessent avec le ilux cataménial, ce qui indique assez leur origine. Mackensie, qui a plusieurs fois fait l’examen rhinoscopique au moment des accidents, aurait constaté la tuméfaction des cornets, qui se montrait tantôt des deux côtés, tantôt d’un seul, pouvant varier avec les époques menstruelles.
La coexistence d’une maladie de l’utérus ou des ovaires exerce une action marquée sur la marche des affections du nez. 11 est des cas où on ne vient à bout de la maladie nasale qu’en guérissant l'affection utérine concomitante. Cloquet avait déjà remarqué que l’olfaction était souvent dépravée dans certains états de débilité de l’utérus (aménorrhée, dysménorrhée, etc.), ou exaltée au moment des menstrues (2).
S’il est prouvé que les cornets deviennent turgides sous l’influence du réflexe génilal, on ne sera pas surpris que cette turgescence aille jusqu’à la rupture des capillaires, assez friables pour qu'une épistaxis puisse dès lors se produire. C’est, en effet,
(1) Ibidem, 9.
(2) Cloquet, Osphrésiologie, 339.
ce qui a élé observé. Morell Mackensie a rapporté un fait d’Hildanus, relatif à un homme pléthorique, qui fut pris, aussitôt après le coït, d’une violente hémorrhagie nasale. L’étiologie de l’hémorrhinie n'esl pas discutable, ainsi que l’ont exprimé Cloquet, Génie (thèse 1876), Isch-Wal, et beaucoup d’autres. Joal explique par ce mécanisme simple les épistaxis dites supplémentaires. « La plupart des épistaxis supplémentaires, dit ce spécialiste, rentrent dans le cadre des épistaxis génitales; l’irritation ovarienne et utérine de l’époque menstruelle produit encore par action réflexe le gonflement des corps caverneux et l’hémorrhagie consécutive (1). »
Dans une de ses cliniques, M. Rendu dit qu'il n'est pas rare de voir de véritables épistaxis mensuelles survenir chez des petites filles de 12 à 14 ans au moment de l’établissement de leurs règles.
Une épistaxis de même nature est celle qu’on pourrait appeler Y épistaxis des onanistes. Il est des saignements de nez rebelles à toute médication qui ne reconnaissent pas d’autre cause que les habitudes solitaires. Joal, qui a publié un mémoire excellent sur cette variété d'épistaxis, en a interprété la signification. Les sujets qu'il a observés sont des jeunes gens de 14 à 16 ans qui se masturbaient à l'excès, et qui n’ont plus eu d’épistaxis du jour où ils ont renoncé à leurs déplorables habilu-
des. Sans suivre pas à pas le Dr Joal dans sa description, nous ne résistons pas au plaisir de mettre sous les yeux de nos lecteurs une sorte d'autobiographie d’un malade, adressée à l’auteur du mémoire par le Dr Girod, professeur à la Faculté des sciences de Clermont-Ferrand. C’est une lettre d'un confrère qui raconte sa propre histoire au Dr Girod, son ancien camarade d’études. C’est une page que l’auteur des Confessions n’aurait assurément pas désavouée :
« A dix ans, je fus pris des premiers désirs érotiques. La vue, le souvenir de quelque chose de féminin me poussait à des érections violentes, et cependant j’ignorais ce que c’était qu’une femme. Comment ma main se porta-t-elle à mon membre surexcité ? Je ne sais, mais bientôt je pris goût aux attouchements et quelques mois après, je constatais une première éjaculation. Je crus à une émission d’urine et trouvant ce procédé d’uriner beaucoup plus agréable, je m’en donnais à cœur joie ! Je me souviens de m’être procuré certains jours cinq ou six pollutions.
« Je fus pris à cette époque de nombreux saignements de nez ; c’était la croissance, disait-on ; le médecin de la famille me prescrivit quelques remèdes ; je devais régulièrement quitter la classe pour aller à la fontaine.. Hélas! je m’égarais souvent dans la salle de gymnastique pour profiter de la solitude et me donner quelque douce satisfaction.
Les épistaxis continuèrent souvent deux fois par jour, lorsque je me procurais beaucoup de plaisir ! Je fus alors atteint d’accès d’asthme d’une intensité extrême. Enfin, vers l'âge de quatorze ans, je fus pris de douleurs violentes aux lombes et aux membres inférieurs ; je dus m'aliter. Je saignais toujours du nez et je m^ masturbais avec fureur. Le médecin comprit, m'admonesta sévèrement et m’annonça de terribles conséquences si je persistais dans mes habitudes. Je ne me sevrai pas complètement, mais je fus plus sage. Ainsi j’atteignis le bachot qui me jeta dans les bras de la femme. Mes modiques ressources de lycéen me mettaient dans l’obligation d’espacer mes nouveaux plaisirs ; mes saignements de nez disparurent... Depuis, je me suis fait vieux, père de famille, mais aux jours de fête et d’abondance, la toux nasale et les épistaxis reparaissent. Pour moi, il est certain que mes saignements de nez ont une origine génitale. »
La connaissance des relations de l’appareil génital avec l’appareil nasal n’est pas encore, que nous sachions, familière aux médecins. Mais nous sommes de 1' avis de Joal, à savoir que cette notion de sympathie (1) une fois répandue dans le monde scienti-
(1) Ne peut-on expliquer par cette sympathie l'arrêt de certaines épistaxis grâce à l’application d’eau froide ou de glace sur le scrotum? (V. Schwilgué, Traite de Matière médicale, t. n, 5 et 112.)
fique, la rencontre de faits nombreux viendra démontrer la fréquence des épistaxis génitales.
Sans doute, la goutte, le rhumatisme, l’anémie, la pléthore, les varices nasales sont des facteurs étiologiques importants de l’épistaxis, mais dans l’enfance et l’adolescence, le point de départ génital devra toujours être recherché. C’est à l’époque de la puberté, au moment où la vie génitale commence qu’apparaîtront les épistaxis cataméniales, copulatives, en un mot toutes les hémorrhinies dépendant d'une irritation de l’appareil sexuel.
Espérons qu’il aura suffi d’avoir appelé sur ce point l’attention des praticiens pour que celle-ci soit désormais en éveil. (1)
fl) A propos du nez et des organes génitaux. Joal a également pu, dans la majorité des cas, vérifier les assertions de Malgaigne ( Archives générales de médecine, 1891):
« J’établis comme un principe certain, dit cet auteur, qu’il est possible de juger de la gravité ou de l’acuité de la voix par la forme et la saillie du nez. Je n’ai jamais vu un homme ou une femme avoir un nez retroussé et une voix grave ; toujours les voix graves sont accompagnées d’un nez considérable ; il est énorme chez les basses tailles, chez les chantres de cathédrale par exemple.
« Je pose en principe que le développement des cavités nasales est en rapport direct avec celui du larynx, et le larynx étant lui-même en relation étroite avec les organes génitaux, peut-être cette coïncidence servira-t-elle a expliquer un fait jusqu’à présent inexplicable, et qui, faux dans quelques applications, certain pour la plupart, a été érigé en axiome par Ovide : Noscitur e naso quanta sit hasta viro. »
LE NEZ DANS LA LITTERATURE 171
LE NEZ DANS LA LITTERATURE
Chez toutes les natures particulièrement impressionnables. l'acuité des sens est un phénomène d’observation courante. Les littérateurs semblent avoir à cet égard, une grâce d’état. Les littérateurs, et nous devrions généraliser, tous ceux qui travaillent cérébralement, qui ont une surabondance d'influx nerveux à dépenser.
Lisez les Goncourt, par exemple, et dites-nous si vous n ètes pas resté en admiration devant celte puissance de reproduction, comme sur une plaque sensibilisée, de ce qui vibre autour d’eux et dont ils vibrent à leur tour. « On sent dans le style des Goncourt, a dit un pénétrant critique, la vibration même de leurs nerfs trop tendus (1). » Mais tenonsnous en à l’extériorisation pure : Goncourt, comme Loti, comme Baudelaire, comme Zola, auquel nous allons arriver comme le plus démonstratif de notre thèse, a l'un des cinq sens particulièrement développé ; celui-là même qui deviendra extraordinairement subtil chez le père des Rougon-Macquart, le sens de l’odorat.
L'odorat acquiert chez Goncourt des fonctions presque anormales, tellement elles sont grandies, nous dirions presque hypertrophiées. Mais, ce qui
( 1 ) Jules Lemaître.
nous rend son cas attachant, c’est qu’il y faut un état morbide : le sens de l’odorat, chez Concourt, acquiert une force singulière dans un accès de migraine.
Chez Berthelot, un homme de lettres égaré dans la science, les excès de travail développent plutôt le sens de l’ouïe.
Ce sont aussi les impressions reçues par l'oreille qui soufflent à Fromantin son beau morceau sur la poésie du silence dans la solitude du désert.
Le poète des Fleurs du Mal est plus sensible à la Griserie des odeurs. La vie de Baudelaire, au dire
de Théophile Gautier, qui, lui, se plaisait aux séductions de l’œil, se passa à composer « un bouquet de fleurs étranges, aux couleurs métalliques, aux parfums vertigineux, dont le calice, au lieu de rosée, contient d’âcres larmes ou des gouttes d aqua tofana ». Mais Baudelaire est un malade, dont l'âme « voltige sur les parfums comme l’âme des autres hommes voltige sur la musique » Pour l’auteur des Paradis artificiels, l’âme des choses se transformait en capiteuses exhalaisons, dont il adorait s enivrer.
Encore un olfactif que l’exotique troublant, l’époux de Rarahu et d’Azyadé, Pierre Loti. Loti, c’est un clavier complet de sensations, dont le nez rendrait les notes aiguës. Ce nez a une silhouette qui mérite une esquisse et Rodenbach n a pas manqué de la brosser.
Le nez de Loti est « un nez busqué et embusqué;
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un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la captive, la différencie ; et c’est ainsi en ce joli livre, le Mariage de Loti, quand il nous promène avec Raraliu dans les nuits voluptueuses de Taïli, que nous percevons vraiment l’odeur des sexes et des plantes en route vers les étoiles. » Ce que Lemaître exprimera à sa manière, toute de fine ironie : « Pierre Loti, la plus délicate machine à sensations que j'ai jamais rencontrée ! »
Comme il laisse loin derrière lui tous ses rivaux, comme il les distance, «le musicienne symphoniste des odeurs » qui a servi de prétexte à l'amusante fantaisie physiologico-littéraire(l) dont nous voudrions donner une idée.
Vous le voyez entrer en lice le nez triomphant, le nez fureteur « qui interroge, qui approuve, qui condamne. le nez qui est gai, le nez qui est triste, un vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les appétences divisent le bout en deux petits lobes, qu'on dirait, par moments, frétillants » (2). Ne l’ avez-vous pas déjà llairé « le romancier aux narines frémissantes, au flair subtil, toujours chatouillé parles mystérieux effluves de l’air; l’homme qui a vécu le plus par le nez, qui a le plus souffert et le plus joui de l’odeur des choses, qui a
(1) L. Bernard, Les odeurs dans les romans de Zola.
(2) De Goncouht, Journal.
été remué le plus délicieusement par tous les parfums, qui a été le plus soulevé de dégoût pour toutes les puanteurs » ? Voilà qui est nouveau comme procédé critique et Zola, qui a posé tant de fois devant l’objectif, de profil, de trois quarts ou de face, se trouve « instantanéisé » dans une attitude où nous n’avons pas coutume de le voir.
Est-ce un amusant paradoxe qu’a voulu soutenir M. Léopold Bernard, en relevant dans l’œuvre du maître tout ce qui accuse son extrême sensibilité de l’odorat? Ne veut-il s’attacher à démontrer, ce qui serait plus malicieux encore, que M. Zola rapporte tous ses jugements, sa manière de penser et d’écrire à son organe olfactif? En tout état de cause, ^développement est curieux et mérite de retenir l’attention. Vous semblera-t-il, comme à nous, assez plaisant, ce M. Bernard, dans cette boutade d'humour: « Estce illusion d’un esprit trop prévenu, trop plein de son sujet, toujours est-il que dans les portraits de Zola que j’ai eus sous les yeux, c’est le nez qui m’a frappé le plus ; le front est large, bien découvert, encadré de cheveux taillés court et plantés droit ; la barbe est fourrée, touffue, à crins droits et forts, coupés en brosse ; le regard est froid, perçant, aigu bien qu’un peu émoussé par les verres d'un binocle; les lèvres disparaissent sous la moustache, qui ne laisse voir qu’à moitié le Irait de la bouche ; seul, le nez est en pleine lumière au centre du visage, il est charnu, élargi, percé de deux grosses narines qui
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semblent frémir et humer l’air où elles baignent. Rien qu’à voir ce nez puissant, aux ailes dilatées, on s’explique les descriptions prestigieuses du Paradou, la fameuse symphonie des fromages et tant d’autres concertos d’odeurs non moins étourdissants, bien que moins connus. »
N’allez pas croire que Tauteur s’arrêtera en si beau chemin. Les prémisses sont posées, il poursuivra jusqu’au bout la démonstration, sans nous faire grâce du moindre passage des œuvres du robuste ouvrier de lettres où il trouvera à puiser un argument. C'est ainsi qu’il va nous le montrer excellant « à noter les odeurs, à les décrire, à les analyser, à les classer, à saisir leurs secrètes harmonies, leurs mystérieuses correspondances avec les sentiments et les idées, leur sourde mais néanmoins irrésistible influence sur les résolutions et la conduite ». Pour peu que vous le pressiez, il vous déclarera que Zola est le créateur d’une terminologie spéciale, d’une langue des odeurs qu’il n’a peut-être pas établie de toutes pièces, mais qu’il a, cela n’est pas douteux, prodigieusement enrichie. Que si vous doutez, les preuves sont là pour vous convaincre, et faire fléchir votre scepticisme railleur.
A chaque page, et dans certaines pages à chaque ligne, la virtuosité est manifeste. Les choses inanimées, autant et plus que les personnages euxmêmes, ont leur odeur, dégagent leur parfum. « Les nuages qui passent chargés d’électricité, les
brises qui soufflent du large ou qui viennent de la terre, le sable du rivage, les pierres du chemin, les mottes de terre que retourne la charrue, les herbes des prairies, les fleurs, les grands arbres, les eaux courantes des rivières, ou les eaux dormantes et croupissantes des marais, les maisons, les bêtes, les hommes et leurs vêtements, tout dégage au loin une odeur caractéristique, révélatrice de son individualité, de sa constitution intime, de ses vertus bienfaisantes, de ses propriétés nuisibles, de son tempérament, de son caractère, de ses habitudes , de sa physionomie morale. Aussi, pour Zola, le signalement d'un objet ou d une personne n’est complet que s’il a noté d’un mot expressif l'odeur qu’il exhale. »
Que Mouret entre dans la chambre de l’abbé, il ne tardera pas à trouver qu il s en exhale « une odeur de prêtre, un homme autrement fait que les autres ». L’abbé Mouret, de son côté, pénétrant dans la maison en ruines de Jeanbernat, sera pris à « la ceo rare par une odeur de damnation ». Se reinemore-t-il les années de séminaire, l'abbé revoit en imagination « cet ancien couvent du vieux Plassans, tout plein d’une odeur séculaire de dévotion ». Mais qu’il évoque la délicieuse image d’Albine, dans cette nuit qu'il passe accoudé à sa fenêtre, ce sont des bouffées de senteurs qui lui empourprent la face| qui accélèrent le pouls et lui brûlent le sang, lout conspire pour l’étourdir : la chaleur des terres rou-
LE NEZ DANS LA LITTKKATUHE
ges, les sueurs humaines, les senteurs l’ades du cimetière, les odeurs de filles mélangées aux odeurs d'encens, les vapeurs de fumier et les fermentations des fermes, et se dégageant, superbe dans sa floraison, cet arbuste vivace, Albine, « fleur naturelle de ces odeurs », qui « parfume l'abbé de sonlongrire ». C’est dans tout l’éclat de sa beauté ensorceleuse qu'Albine, la fillette sauvage du Paradou, apparaîtra, comme en une vision céleste, à Serge ébloui : Serge qui se risque à la suivre à peine des yeux, tant il arrive difficilement à dépouiller le vieil homme, l’adolescent « dont la bonne odeur » charmait ses maîtres au séminaire.
Dans Y Assommoir, nous retrouvons la même préoccupation de Zola à mettre en relief « l’odeur savonneuse, l'odeur fade, moite » du lavoir de la rue Neuve ; « l’odeur liquoreuse des tournées de vitriol », qui se répand dans l’atmosphère du cabaret du père Colombe ; « l'odeur de poussière ancienne et de saleté rance » du logis des Lorilleux. Les personnages sont imprégnés chacun d’un parfum sui generis , « qui tient à l’âge, au sexe, à leur état de santé ou de maladie, à leurs vices secrets, à leur complexion héréditaire, à leurs qualités ».
Quand Lantier revient chez Gervaise, et que celle-ci déballe les loques qui sont empilées dans sa malle, « elle sent monter une odeur de tabac, une odeur d’homme malpropre qui soigne seulement le dessus ».
L’oncle Bachelard, de Pot-Bouille. « exhale une odeur de débauche canaille, un fumet d’absinthe, de tabac, et de musc », alors que Mme Campardon a « une bonne odeur fraîche de fruit d'automne. »
Et Nana, ne doit-elle pasle meilleur de sonsuccès à « une odeur de vice, une toute-puissance de femme dont le public se grise » ?
Dans le Ventre de Paris, le procédé est poussé à l’outrance. Toute celte population grouillante des Halles emporte dans les moindres plis de ses vêtements une odeur de frai, « une de ces odeurs épaisses, qui montent des joncs et des nénuphars vaseux, quand les œufs font éclater le ventre des poissons pâmés d’amour au soleil».
A quoi tient cette hantise constante des odeurs chez le romancier naturaliste? Est-ce à un vice d’organisation, aune irritabilité spéciale des papilles nerveuses des fosses nasales? Serait-ce, au contraire, de propos délibéré que Zola, ayant voulu peindre la brute qui sommeille au fond de tout être humain, ait exalté de parti pris les sens de la vie végétative, les ait mis sur le pied d’égalité avec les manifestations, d’ordre plus élevé, de la vie cérébrale? Ce serait matière à discussion. Toujours estil que le rôle des odeurs est au premier plan dans les divers ouvrages de Zola. Elles n'agissent pas seulement comme influence ambiante, elles vont jusqu’à avoir une action déterminante. Par instant, l’auteur les dramatise, leur donne une vie, témoin
LE NEZ DANS LA LITTEHATUHE
la célèbre Symphonie des fromages , où « loules les haleines empestées de la fromagerie semblent souffler la médisance, la calomnie empoisonnée».
Il est des odeurs chastes, il en est de perverses ; les unes inspirent les actions héroïques, tandis que les autres réveillent les pires instincts.
On pourrait se demander avec M. Bernard, si M. Zola, « qui se pique tant d’observation et de vérité, na pas dépassé la juste mesure, en mettant ainsi des personnages dans une si étroite dépendance des impressions de leur odorat».
On pourrait le chicaner sur le rôle par trop exclusif qu’il attribue à la matière, et protester, par suite, contre l'affaiblissement des facultés intellectuelles.
Mais pourquoi s’embarrasser de tant de philosophie, quand nous sommes si peu certain que M. Zola y attache lui-même l’importance que nous lui prêtons ? Restons-en plutôt sur cette impression que M. Bernard a voulu nous amuser et aussi se divertir aux dépens de M. Zola, qui aura lait preuve d'esprit s’il a ri le premier de cet élégant badinage.