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IV. — LES POLYPHAGES

On ne se doute pas de la tolérance du tube digestif pour les corps les plus invraisemblables . Nous j avons fait connaître de nombreux exemples de cette j tolérance, encore que nous n’ayons eu jusqu à j présent en vue que des singularités accidentelles, j Mais comment expliquer, autrement que par une idiosyncrasie particulière, la propriété qu’ont cer- J tains sujets d’habituer leur pharynx et leur œso- j pliage à s’accommoder de ce qui leur répugne le plus ?

Nous avons rapporté le cas de l’astronome de Lalande, qui avalait avec délices des araignées, ; prétendant que c’était un mets excellent. Nous avons recueilli, en outre, dans les anciens auteurs, Cardan, P. Borel, Blancard, Albert le Grand, et dans des recueils estimés, tels que les Ephèmè - j

(1) J. Sciieïsckius. 1. e., lib. 7; Df. Floribus, obs. 1. P. Borelli. Observât, medic. p/n/sic. cent. 4, obs. 3j.

(2) Extrait de YOosphrésiologie, de Cdoquet.

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rides des Curieux de la nature, les Transactions philosophiques de la Société Royale de Londres, de nombreux faits analogues à celui que nous avons cité. Tout cela prouve, pour le moins, que l’araignée n’est point un insecte dangereux ou toxique, comme on le pense assez généralement.

Du reste, à en croire Cuvier, les naturels de la Nouvelle-Hollande, et ceux de quelques îles de la mer du Sud, absorbent, dans les temps de disette, une espèce d 'èpaïre, voisine du genre araignée. Ne serait-ce pas le cas de rééditer, après Cloquet, l’anecdote de ce religieux du Mans qui, en célébrant le saint mystère de la messe, avala sans hésiter une grosse araignée tombée dans son calice et n’en éprouva , aucun mal, à la grande surprise des assistants? C’est de là, dit-on, que daterait l’institution de la confrérie, à laquelle le pape Paul V, dont on conservait naguère l’épée dans le garde-meuble de la couronne à Paris, accorda des indulgences, qu’on appela les Indulgences de l’araignée.

L’araignée n’est, du reste, pas le seul insecte qui serve d’aliment à certains appétits dépravés. Aristote nous a depuis longtemps appris que les Athéniens mangeaient des cigales ordinaires, principalement à l’état de larves. Ils préféraient les mâles avant l’accouplement, et les femelles lorsqu’elles étaient pleines d’œufs. Ils les faisaient

griller et les désignaient alors sous le nom de tettigometra.

Les Egyptiens, les Syriens et les Arabes ne dédaignaient pas les sauterelles , surtout les sauterelles de passage, qui dévastent les pays qu’elles traversent en nuées.

Le criquet de Tartarie et le criquet d'Egypte sont des mets assez communs en Orient ; on les fait cuire dans l’eau ou frire avec de l’huile de sésame.

Les Grecs d’Asie et d’Ionie, les Phrygiens, dévoraient avec avidité le ver du cossus, c’est-àdire la larve du charançon des palmiers qui ronge le bois ; encore aujourd’hui, les Indiens et les Américains se régalent de cet insecte blanc, à tête brune.

Les mangeurs d’insectes sont faciles à désigner : ce sont des entomophages. Il serait plus malaisé de trouver un qualificatif pour les avaleurs de pièces de monnaie, de fragments de métal, de morceaux de liège, d’éponges, etc. On leur a pourtant trouvé un nom. On les a appelés des hommes-autruches; nous sacrifierons moins la vérité que le pittoresque en les nommant simplement des polyphages.

Un des polyphages les plus connus est ce forçat de Brest, dont on trouve l’histoire dans les recueils

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scientifiques. On découvrit jusqu’à cinquante-deux pièces dans son estomac : vingt-six morceaux de bois, une cuiller, également en bois, «plusieurs cuillers d’étain, des morceaux de . cuir, un morceau d'empeigne de soulier , des couteaux, des clous, une pipe, et des fragments de verre de vitre.

Ceci nous amène, par une pente de transition naturelle, à parler des mangeurs de verre. C’était jadis un préjugé que le verre pilé ne pouvait être absorbé sans grave danger. Pendant longtemps, il porta même le nom de poudre de succession, parce qu’on prétendait qu’il servait aux empoisonnements.

Dans une de ses comédies, l’auteur dramatique Montfleury lait dire à un des personnages, qui montre un petit sachet : « Voilà de quoi faire plus d un héritier ! » Dans le vulgaire, c’était une opinion admise, et il faut dire aussi que de savants médecins, entre autres Portai et Fodéré, entretenaient celte erreur. Ce fut alors que Chaussier, pour dissiper la prévention qu’on éprouvait contre le verre, raconta qu’une jeune dame avait, dans un accès de désespoir, réduit en poudre un verre de cristal, et l’avait avalé sans autre dommage. Il avait traversé l’estomac et

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l’intestin, sans y produire le plus léger désordre.

Ce n’était là qu’un cas isolé, une observation assez malaisée à contrôler. On ne pouvait le\cr -j les doutes qu’en recourant à la méthode expérimentale. Un médecin de Caen, le docteur Le Sauvage, commença des expériences sur les ani- | maux, qu’il soumit aux épreuves suivantes.

Le 4 octobre 1808, il prit un chat adulte de ; grande taille et lui fit manger dans une crêpe un décagramme de verre réduit en poudre grossière ; 1 l’innocent animal digéra à merveille et joua comme J à son ordinaire. Huit jours plus tard, on lui ser\ita le même mets : il n'en témoigna aucun déplaisir. On le sacrifia, et à l’autopsie, on constata le pai- j fait état de l’estomac et des intestins, qui ne portaient aucune trace de la moindre inflammation ou altération.

Un second chat, cinq a six chiens, se compor- j tèrent de la même façon, et une commission de doc- j leurs, dont faisaient partie Laënnec, Dupuytren, ; Duméril, furent appelés à constater ces faits, que leur étrangeté avait rendus suspects. Six îats surmulots fournirent les memes résultats.

M. Le Sauvage voulut, à son tour, tenter 1 ex- j périence sur lui-même afin de dissiper toutes les préventions .

Le 8 mars 1800, il avala, en présence de M. Cayol, son confrère, et de plusieurs élèves de la Chante,

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des fragments de verre d'une forme irrégulière et plus ou moins aiguë.

Le lendemain, il renouvela son expérience de la veille, en présence du professeur Lallement. Ses fonctions n’en furent aucunement troublées.

Il y a quelques années, cette question a été de nouveau soulevée dans une revue scientifique estimée, et de nouveaux faits ont été apportés à 1 appui de 1 innocuité du verre. Lui employé de magasin avait souvent, au dire de son patron, mangé entièrement des morceaux de verre à vitre. Ayant fait un pari, il avait absorbé toute la partie mince d un verre a boire, dit mousseline , sauf le pied. Un autre jour, il avait mangé « une lampe à incandescence brûlée » devant ses camarades d atelier (ceci serait plus dur à avaler — par nous !).

Un de nos amis, pharmacien à Paris, M. Blainville, écrivit naguère à Lu Nature : « Un certain nombre de mes amis et moi avons assisté à diverses reprises à un repas qui consistait à manger du verre. L’opérateur, étant l’un de nous, n’avait aucune espèce de raison de nous tromper; nous 1 avons vu plus de dix fois prendre un verre à madère et, en trois ou quatre bouchées, le réduire en miettes ayant au plus la grosseur des grains de sucre cristallisé. Un verre à liqueur ou un

verre mince, dit mousseline, étaient dévorés en un clin d'œil. »

LES CE EIOStTES J)E LA TETE

C’est le cas de dire qu’il y a vraiment des œsophages et des estomacs complaisants .

Ses relations avec l appareil sexuel.

Nous ne sommes pas (1e ceux qui trouvons matière à raillerie dans les traditions ou les expressions populaires. Sous une apparence fruste, on découvre des trésors de lion sens dans une multitude de proverbes qui, avant réflexion, nous porteraient plutôt à sourire. Combien de fois avonsnous exprimé le désir qu un savant, épris de curiosité, soumît au creuset de 1 analyse les remèdes dits de bonne femme pour en extraire l’élément actif? Un travail de sélection de même genre, mais dans un autre ordre d’idées, ne devrait-il pas être tenté pour les dictons, par exemple, qui, dans leur naïf langage, en disent parfois si long sur les mœurs et les usages d'un peuple ou d une race, ou qui expriment sous une forme concise et synthétique une vérité physiologique ? Ainsi, quinerecon- j naît, pour les avoir maintes et maintes fois entendues, ces phrases qui, sans avoir reçu la consécra- j

Nez.

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tion de l'Académie, sont passées dans le lan^atre courant: « Je ne peux pas le sentir... Je l’ai dans le nez. » On encore celle-ci, moins triviale, plus adoucie: « 11 se laisse conduire par le bout du nez... elle le mène par le nez ».

Un autre proverbe dit, mais celui-là nous l'emprunterons aux Latins, si osés en la matière:

Noscitur e h b iis quantum sit virginis antrum.

Noscitur e naso quanta sit hasla vivo.

N’avez-vous pas deviné qu’il existe une relation évidente entre l’appendice nasal et les organes sexuels; que ces rapports ont été notés dès la plus haute antiquité?

De tout temps, en effet, on a remarqué qu’un grand nez était le signe d une exceptionnelle puissance virile. Dans les satiriques de l’ancienne Rome, sous la plume de Martial et de Juvénal, revient à tout instant ce parallèle.

Dans la l te d’fféhogabcile, Lampridius raconte que ce prince dissolu choisissait pour compagnons de ses infâmes débauches des jeunes gens dont le nez avait de respectables dimensions (1). Les physiologistes n’ont pas, du reste, essayé de nier la corrélation, la sympathie qui existe entre l’appareil de 1 olfaction et celui de la reproduction.

« L’odorat, dit Cloquet, est en rapport immédiat avec les ionctions de la génération ».

(1) J O al. De l' Epistaxis génitale, 6.

« Il n’est pas sans intérêt de remarquer, observe Féré, que, quelle que soit l’odeur qui provoque une sensation agréable, les mouvements mimiques du nez et de la lèvre supérieure, en particulier, rappellent ceux qui accompagnent l’excitation génésique (1) ».

« L’amour, écrit Mantegazza, a beaucoup de rapports mystérieux avec le sens de l'odorat. Dans le monde animal, les parfums sont souvent l’excitant le plus direct et le plus puissant de la lutte amoureuse, et avant même que la femelle ait vu celui qu’elle recherche, les ailes du vent ont porté à ses narines l’odeur qui l’enivre de volupté. La nature a placé le musc, la civette, le castoréum et beaucoup d’autres substances odorantes, de façon à montrer avec évidence à quelles tins elle les destine. Et les fleurs, qui nous ravissent par leur éclat si varié, ne nous disent-elles pas combien sont intimes les rapports qui lient l’odorat à l’amour, et les molécules odorantes aux mystères de la reproduction (2) ? »

C’est encore Cabanis qui écrit que « la saison des fleurs est en même temps celle des plaisirs

(1) Féré, Pathologie des Emotions. '139. Beaucoup de personnes ne peuvent visiter des fabriques de parfums, au dire de Mantegazza, sans éprouver des désirs particuliers.

(2) Mantegazza, Physiologie de I amour , 149.

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de l'amour » (1), témoignant ainsi que les lois de la nature sont immuables et régissent le monde Végétal aussi bien que le monde animal.

« Chez les animaux, a dit Longet, la liaison entre les fonctions olfactive et génitale est aussi incontestable qu’elle est intime. A l’époque du rut, les individus d’une même espèce devaient se rechercher mutuellement. Il leur fallait donc un moyen de se diriger les uns vers les autres, au moyen d’excitation, et la nature a pris soin de faire exhaler vers cette époque une odeur forte et spéciale aux organes sexuels de la plupart (2). «

C’est un fait bien connu que, chez la plupart des animaux, une odeur se dégage au moment du rut des organes génitaux ou des glandes qui les avoisinent.

Les particularités qui suivent sont peut-être plus ignorées. « Chez certaines femelles destinées à reproduire des hybrides, on est quelquefois obligé de couvrir les yeux du mâle et d’imprégner la femelle qu’on veut faire saillir des parfums naturels d'une autre femelle préférée de ces mâles et choisie dans leur espèce. On fait habiter l’étrangère dans l’écurie de la sultane, à côté d’elle,

(1) Une dame très sensible aux odeurs disait : « J’éprouve tant de plaisir à sentir une fleur qu’il me semble que je commets un péché. » Mantegazza, Physiologie de l'Amour, 151, note.

(2) Longet, Traité de Physiologie.

durant plusieurs jours. On transporte, au moment du coït, les produits de sécrétion féminins qui doivent tromper l’officiant, qu’on a préalablement mis dans l’impossibilité de voir la concubine qu’on substitue à sa légitime, Souvent, dans ce cas, l’illusion est assez complète pour tromper le maître et seigneur. Si le mâle se doute de la fraude, il faut doucement éloigner la cavale adultère et mettre à sa place l’épouse préférée, la lui faire sentir et lui substituer promptement la première, quand on croit l’illusion assez complète, et le moment arrivé... (1) »

Une remarque qui a été souvent faite par les vétérinaires : lorsque le sens de l’olfaction est perverti chez un étalon, son ardeur est presque éteinte.

De même, si la femelle n’exhale pas une odeur sui generis, le mâle s’en éloigner 2) . Ainsi le taureau se refusera à saillir une de ces vaches qu’on appelle des vaches robinières , dont le «relent ne lui monte pas au nez ». Aussi, pour surmonter cette antipathie, a-t-on imaginé d’aromatiser la région vulvaire de la femelle pour dissimuler sa véritable odeur.

Chez les chevaux, on se sert, à cet effet, d’infusions

(!) Dr Galopin, Le Parfum clc la Femme , p. 160-

(2) Notons en passant que Cabanis conseillait l’air des étables et des vacheries pour restaurer les l'orces des gens épuisés par des excès de coït. ( Rapports du Pht/sique et du Moral , t. ii, 419-420.)

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très concentrées do sainfoin, de serpolet, de sauge, et autres foins aromatiques. Quelquefois on pratique des injections vaginales avec ccs mêmes substances, mais il est rare que le mâle s’en contente, préférant à tout le parfum naturel.

Chez certaines espèces animales, ce parfum est, du reste, des plus pénétrants. Le musc, la civette, le castoréum et toutes les humeurs odorantes sécrétées par les follicules inguinaux voisins des organes sexuels, agissent par leur odeur et favorisent 1 accouplement. Qui n’a observé les chiens se ilairanl avant de copuler; l’étalon frottant ses naseaux avec du mucus de la vulve de la cavale (ce que les anciens appelaient l’hippomane), avant de commencer le combat amoureux (1)?

Les chats sont spécialement excités par l’odeur du ma rum. de la cala ire ( nepeta cataria), des racines de valériane et de serpentaire de Virginie. Ils se roulent littéralement quand on leur en présente.

Rien de tel pour faire frayer les carpes que de leur frotter l’anus avec du musc ou de la civette. La civette réussit pareillement, au dire d'OIina, à faire chanter les rossignols en cage, sans doute parce qu’elle accroît leurs désirs.

(1) «Si, après avoir examiné des grenouilles et des crapauds femelles, dit Galopin, qui aurait été lui-même témoin de l’expérience, on plonge les mains dans l’eau, les mâles s’empressent d’accourir de loin et de les embrasser étroitement. » Dr Galopin, loc. cil., 32.

Los crapauds sont attirés par les émanations de Vantliemis co tula, du stachys palustra, de l actea spicala.

L’odeur du chenopodium vulvama provoque chez les chiens la sécrétion urinaire.

Ce qui n’est pas moins remarquable, c’est qu'il est des plantes dont le parfum est modifié durant l’accouplement : dans la Botanique de Duchartre, Morren a signalé de nombreux cas àl appui de cette thèse. La plupart des orchidées perdent leur parfum une demi-heure après l'application du pollen (1).

Le nom de la famille de ces plantes, orchis , annonce assez à quoi se comparent les doubles bulbes de leurs racines, et l’odeur du sperme qu elles exilaient n’est pas pour infirmer la comparaison. Plusieurs de ces végétaux, entre autres le salep. jouissent de vertus aphrodisiaques, non pas seulement parce qu on a observé des analogies toutes : fortuites de forme avec des analogies d odeui , mais* parce que leur action a été réellement constatée.

11 est à noter que la plupart des végétaux qui exaltent les facultés génératives sont des aromates. La j vanille, la cannelle, le macis, la girofle, la muscade le poivre, le safran, l’ail, sont des substances très 1 odoriférantes.

Est-ce pour ce motif que, de tout temps, les fem-

(1) Rivière a cité le conophallus, dont les fleurs femelles exhalent une odeur infecte, jusqu au moment où les 1 fleurs mâles y répandent le produit de leurs étamines.

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mes ont employé les parfums dans leur toilette secrète, en ont usé pour captiver ceux qu’elles voulaient s’attacher ? N’est-ce pas J. -J. Rousseau qui a dit dans son Emile (1) : « Le doux parfum d’un cabinet de toilette n’est pas un piège aussi faible qu on le pense? », ce que Parny a exprimé dans ces vers élégants :

Plus tendrement un cœur soupire,

L’air et les parfums qu'on respire De l’amour allument les feux (2).

On a soutenu que les artifices de toilette étaient un produit de notre civilisation ; rien n’est plus faux. A ceux qui n ont pas encore tout à fait rompu avec les classiques, nous rapellerons ce que dit Homère au quatorzième livre de 1 Iliade : « Junon lavait son corps avec de l’ambroisie, et se parfumait avec une essence aussi précieuse que suave. »

Et ce ne sont pas seulement les belles Grecques qui ont eu recours à ces procédés de séduction. Dans l’Ancien Testament, on voit Ruth s’inonder de parfums pour plaire à Booz.

Les Arabes, les Orientaux et tous les peuples qui ont adopté la religion mahométane, ont le culte des parfums.

Mahomet lui-même partageait son affection entre

(1) J.-J. Rousseau, Emile, édition stéréotypée, 262.

(2) Elégie VII, livre III.

les parfums et les femmes, ou plutôt il les adorait inséparablement.

En Nubie, les courtisanes se frictionnaient avec un cosmétique odoriférant, composé de graisse de mouton, de savon, de musc, de bois de santal pulvérisé, de sernbil (valeriana celtica) et de mehleb (fruit qu’on cueille en Arménie, en Perse et en Asie- Mineure) (1).

A la séance de la Société an thropolog ique de Berlin , du 18 octobre 1873, Hartmann a présenté des vases troués, en terre cuite, envoyés par J. Hildebrant, qui servaient aux femmes somalis pour se parfumer les organes génitaux, et qui s'appellent en nubien Kalenqitl ou Terenqàl. On en avait rencontré dans les cabanes les plus pauvres. Le parfum qui s y consommait s’obtenait en faisant brûler de 1 ambre, les opercules d’une espèce de Strombus qui se trouve dans la mer Rouge et le bois de Y Acacia Verek. Ces fumigations s’emploieraient encore en Abyssinie (Ascherson) et sur les côtes de la mer Rouge (Issel).

Aujourd’hui que l’industrie est parvenue à reproduire synthétiquement la plupart des odeurs de fleurs naturelles, et que l'usag'e des triples et quadruples extraits s’est généralisé, telles Parisiennes de nos jours laissent loin derrière elles les Orientales les plus expertes dans l’art de se parfumer. Mais

(1) Mantegazza, Hygiène de l'Amour , 175.

ce sont là des artifices qui répugnent à celles dont le charme réside dans les seuls avantages naturels. Celles-là savent, mieux que toutes autres, que l’excitation génésique est plus sûrement provoquée par l’odeur de leur corps que par les cosmétiques les plus compliqués. Cette excitation n'est pas seulement due à l’odeur des sécrétions provenant des or «■ânes de la génération, mais encore à celle des sécrélions cutanées et (1) parfois à une sécrétion locale. L odor difemina est, pour tout dire, des plus complexes, et le chimiste le plus habile aurait quelque peine à en dissocier les éléments.

Il est des femmes qui sentent l’ambre, le musc, mais naturellement : telles les blondes cendrées, au dire du Dr Galopin, qui a fait de la question une élude approfondie.

D’autres, principalement des femmes aux cheveux châtains, sentent la violette. Agnès Sorel, Diane de

(1) Le Dr Galopin a noté que les personnes de la même profession se recherchent et se marient ensemble. C'est un mariage d’odeurs, «le parfum de la femme s’harmonisant avec celui de l’homme »

« La Marseillaise respire avec volupté son mari qui sent l’ail et l’oignon ; les ouvriers en phosphore épousent presque toujours des ouvrières de la même profession qu’eux. » C’est bien à des accouplements de ce genre qu’on peut appliquer, en l’amplifiant, la définition si connue du mariage : « Un échange de transpirations la nuit..., et le jour. »

Poitiers, Mme de Maintenon possédaient ce rare pri vilège (i).

Certaines femmes, très brunes, à la peau blanche, ] dégagent une odeur d’ébène.

Aubert (de Lyon) a observé des femmes qui. à l'approche et durant tout le temps de leurs règles, ] exhalaient une odeur aromatique acidulé, ou chloroformée. Cette odeur se manifestait surtout sous les bras, dans les régions axillaires. Chez quelquesunes, cette odeur n'a rien de désagréable, écrit sans >, sourire le Dr Galopin.

« Quelques-unes mêmes sentent l’ambre et la violette quand le dessous des bras est laissé à l'air libre. Chez d’autres, les aisselles répandent une | odeur prononcée d’épaule de mouton en rut (sic), I dont les chats sont si friands qu'ils dévorent les chemises et les robes de leurs maîtresses » (2).

Féré n’hésite pas à voir des candidats à l’aliénation dans ceux que Tardieu appelait les renifleurs. Ce sont des maniaques que guette la folie, dont ces aberrés génésiques (3) côtoient les frontières. Et à

(1) Céline Montaland ne se fit tant aimer que parce quelle était « dangereusement parfumée ». Galopin, loc. cit ., 150.

(2) Du Parfum de la femme, p. 109.

(3) Dans un livre qui a fait quelque tapage, le critique allemand Nordau a cherché à établir que la perversion . de l'odorat était chez le chef de l’école naturaliste fi un signe indéniable de déséquilibre cérébral. « Zola, -> dit-il, montre à la fois une prédominance maladive des 3 sensations de l’odorat dans sa conscience et une perver-

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l’appui de son opinion, l’auteur de la Pathologie des émotions (1) cite l'observation suivante, que nous résumons. Un homme, âgé de près de 60 ans, d'une santé robuste, sans lare névropathique héréditaire, ne s'attaquait qu'aux femmes qui travaillaient dans les champs, en chemises à manches courtes. Le vieux céladon s’acharnait après elles jusqu’à ce qu’il fût parvenu à introduire sa main dans leur aisselle. 11 se retirait sans en demander plus, se contentant de respirer avec délices dans la solitude le parfum attaché à ses doigts. « C’est une odeur qui me remonte, disait-il, qui me ferait faire des lieues. » Il se disait capable de faire des exploits avec ces femmes-là. Il prétendait même qu’il lui était facile de reconnaîtrela continence etle moment le plus propice pour l’attaque à fond rien qu’aux qualités de l’odeur.

L’excitation particulière que produisent les rousses sur certains tempéraments ne pourrait-elle tenir à

sion du sens olfactif, qui lui font paraître particulièrement agréables et sensuellement excitantes les plus mauvaises odeurs, notamment celles des excrétions humaines )). Les odeurs occupent, il esterai, une grande place dans l’œuvre de l’auteur de Pot-Bouille. (V. notre article de la Gazette oes hôpitaux , du 19 avril 1894) ; mais de là à conclure à la dégénérescence, presque à la folie de Zola, c’est dépasser les bornes de la critique permise.

Cette prédominance du sens de l’odorat est manifeste dans d’autres œuvres littéraires, telles que : Le Mille , de C. Lemonnier, l'Homme- té ni me et la Visite cle noces , de Dumas fils, etc.

la même cause, c’est-à-dire à l’odeur pénétrante qu’elles exhalent ? La réponse nous est fournie par le fait suivant, rapporté par Binet (1), fait qui montre bien que cette influence peut s'exercer même à distance et à l’insu de celui qui en est l’objet.

Un étudiant en médecine, M. D..., étant assis un jour sur un banc, dans un square, occupé à lire un ouvrage de pathologie, remarqua que depuis un moment il était gêné par une érection persistante, sans qu’il eût pourtant le moindre désir. En se retournant, il aperçut une femme rousse qui était assise sur le même banc, mais de l’autre côté, et qui répandait une odeur assez forte. L’explication était toute trouvée.

Peut-être était-elle également rousse l’héroïne de l’histoire suivante, que Cloquet a empruntée vraisemblablement à un anecdotier du xvie siècle.

En 1572, on célébrait au Louvre le mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois, et celui du prince de Condé avec Marie de Clèves, douée, selon l’histoire, d’une singulière beauté et bonté. Après avoir dansé longtemps et se trouvant incommodée par la chaleur du bal. cette princesse passa dans une garde-robe, où une des femmes de la reinemère lui fit changer de chemise. Elle venait de sortir, quand le duc d’Anjou (Henri 111) y entra

(1) Binet, Le Fétichisme clans l'amour.

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pour raccommoder sa chevelure et s’essuya par mégarde le visage avec la chemise qu’elle venait de quitter. Depuis ce moment, ce prince conçut pour elle la passion la plus violente, que la mort tragique de celle qui en fut l’objet ne put arriver à vaincre (1).

11 n'est pas douteux que quand la passion en arrive à ce paroxysme, elle relève du pathologiste, mais la limite qui sépare la passion de l’état morbide est-elle toujours bien facile à déterminer ?

Rarement, pour des nez normalement constitués, l’odeur cutanée est agréable, surtout chez l’homme, car pour la femme on pourrait encore prétendre que la suggession est en jeu. Et cependant, on cite, d'après Plutarque, Alexandre le Grand dont la sueur odorait la violette ; et moins loin de nous, Malherbe, Cujas, Haller, qui exhalaient par la peau une suave odeur de musc (2). L’histoire ne nous dit pas s’ils étaient très portés sur le chapitre de la sensualité. D’ailleurs, à qui le soutiendrait, on aurait la ressource d’opposer les exemples fameux de Louis XIV, qui, au dire de Fagon, était atteint

fl) Cloquet, Osphrésiologie, 138, note. — Chez les Indiens des Iles Philippines, dit Jagor (cité par Binet, Le Fétichisme, q te., 25) les amants, au moment des adieux, échangent des morceaux de linge qu’ils portent, et pendant leur séparation, ils respirent l’odeur de l’être bien-aimé en couvrant leur relique de baisers.

(2) Monin, Essai sur les odeurs du corps humain, 14.

de cette puante infirmité qu’on nomme le bromidrosis pedum et surtout d’Henri IV, avec qui Madame de Verneuil, prenant toutes sortes de libertés, surtout la liberté de la parole, disait un jour : « Bien vous en prend d’être roi. Sans cela on ne pourrait vous souffrir, car vous puez comme charogne (1). » Il faut croire que tous les hommes ne ressemblent pas à Henri IV sous ce rapport, car il en est qui, sans avoir des attributs extérieurs bien remarquables, arrivent toujours bons premiers dans les lices amoureuses. Cela tient vraisemblablement au parfum de mâle qu’ils dégagent autour d'eux.

A cet égard, les ecclésiastiques, et, en général, ceux qui font la profession de continence, ont une véritable grâce d’état. Que cette odeur soit due à la résorption de la liqueur séminale dans le torrent circulatoire ou à l’élimination par la surface cutanée de ses principes odorants (2). les paroissiennes, pas plus que nous, n’en ontcure. Le fait n’en existe pas moins, et a été relevé par bien des observateurs : par Fredault, qui prétend que « 1 odeur spermatique » de l’homme chaste est des plus excitantes ; par Mantegazza, lequel a relaté le cas de cette dame de la cour au temps de Brantôme qui portait en relique les parties génitales de son mari mort,

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