‹ Les curiosités de la médecineChapitre 12 sur 19 · FILS · texte numérisé non relu

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Il y a quelques années, lorsqu’on répétait à l’Odéon le Fils naturel, Dumas se plaignait, au théâtre, de sa mauvaise santé, de sa fatigue, des premières infirmités de l’âge qui l’assaillaient.

Comment ! cher maître, se récria un des directeurs, M. Desbeaux, mais vous avez fort bonne

devenu légendaire en Poitou. On l’a, aussi, appelé le Diable , en raison des violences abominables (pillages et incendies), qu il exerça contre les moines de l’abbaye de Maillezais et les prieurés qui en dépendaient.

(1) D’autres disent: Richard VI. , .

(2) Pour Broca, notamment, le fait a été contesté (cf. Bottée

sur Gratiolet et P. Broca , par le Pr Boymier).

LE SQUELETTE

mine... Et puis, vous avez conservé vos cheveux î

— J’ai même conservé mes trente-trois dents, dit en souriant le grand dramaturge.

— Vos trente-trois dents ?

C’était la vérité. Dumas fit connaître ce détail, qu’il avait encore, outre les trente-deux dents dont se compose toute mâchoire normale, une « dent de lait )) supplémentaire, à la présence de laquelle il attachait une sorte de superstition, et qu’il a, d’ailleurs, conservée jusqu’à la mort.

La Dent d’Or.

On lit, dans une dissertation de Fulsciiius (de vacillât. et palingenesia dentium), que Rhumbaumius a vu un enfant qui avait soi-disant une dent d’or.

On le montrait au public pour de l’argent et comme une rare curiosité. Rhumbaumius, ayant fait venir un orfèvre, lui lit prendre une parcelle de la dent et la lui fit analyser. L’orfèvre déclara que c’était bien de l’or. Cependant, le lendemain, Rhumbaumius examina de nouveau l’enfant, mais il s’aperçut qu’il n’y avait plus aucune trace du petit emprunt qu’on avait fait la veille à la dent. 11 se douta alors d’une supercherie, et en effet, après avoir examiné avec plus de soin qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, il vit un petit trou au niveau de la gencive, et parvint à détacher une lame d’or, qui recouvrait une dent naturelle.

Voici comment le Journal des Savants (année 1 68 1 , 4oi-4os>.) a rapporté l 'histoire de l’enfant de V Une, en Lithuanie, à la Dent d’or :

l5o LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

La Pologne n’est pas moins fertile en Monstres que les autres Pays. Si nous en croyons Cromer, on y a vu autrefois venir au monde un Enfant avec toutes ses dents, parler dans le premier jour de sa naissance, et perdre ces mesmes dents et l’usage de la parole après avoir receu le Baptesme. Un autre a prédit autrefois à Cracovie à l’âge de six mois l’irruption des Tartares dans la Pologne ; ce qui arriva quelques années après. Dans la Silesie on y a vu un Enfant naistre avec une dent d or au rapport de Jacob Horstius.

On ne sçait pas précisément le temps auquel celle dont il est icy question a commencé de paroistre dans la mâchoire gauche inferieure d’un Enfant de Vilne en Lithuanie ; mais la Mere de l’Enfant l’ayant decouverte par hazard, et en ayant parlé à quelques-unes de ses voisines, la chose fut si bien divulguée quelle vint jusqu’aux oreilles de Mr. l’Evesque de Vilne. Ce Prélat, habile et sçavant, pour ne point donner lieu à un bruit ou à une erreur populaire, fit d’abord appeller les Médecins, les Chirurgiens et les plus habiles Orfèvres de la Ville pour examiner cette dent, lesquels après une longue discussion et plusieurs essays, tombèrent d’accord que c’estoit une véritable dent d’or.

Le P. Tilkovveki, Jesuite, qui nous décrit cette histoire, examinant quels pouvoient être les principes de la génération de cette dent, touche plusieurs choses curieuses sur la génération de l’or et tout ce qui peut estre produit dans le corps d’un animal ; mais comme il est de fort bonne foy, il ajoute, à la fin de sa relation, que le bruit ayant couru que cette dent d’or avoit blanchi pendant quelques accez de fièvre dont l’Enfant avoit esté attaqué, il avoit eu la curiosité de voir luy-mesme la chose, et qu’il avoit trouvé que c’estoit une véritable dent d’os, et qu’ainsi quand on l’avoit prise pour de l’or solide on s’estoit lourdement trompé, la dent n’estant alors que simplement couverte d’une petite lame

LE SQUELETTE

d’or, qui avoit esté détruite dans la suite par plusieurs causes, ce qui est bien plus facile à croire que le changement d’or en os.

Et le narrateur conclut sagement :

Nous avons bien voulu ajouter toutes les circonstances de cette histoire, pour faire voir à ceux qui se mêlent d’écrire combien il faut estre circonspect à donner dans les prodiges, et à croire tout ce que l’on dit.

Avulsions dentaires.

De Jean Aylmer, prélat anglais, évêque de Londres (i52i-i594), on cite divers traits assez singuliers.

Un jour, il se fit arracher une dent, simplement pour donner à la reine Elisabeth le courage de se soumettre à la même opération, qui lui était nécessaire.

Dans ses Souvenirs, la baronne du Montet raconte que lady Holland « forçait lord Holland, son second mari (car elle avait divorcé d’avec le premier), à se faire arracher une dent toutes les fois qu’elle était dans le cas de subir cette opération. Il était obligé de commencer et s’y résignait. « Je ne sais ce qu’il y avait de plus étrange, dit la narratrice, de la proposition ou de l’acceptation. »

On a souvent vanté la fermeté d’âme que montrait Louis XIV, lorsqu’il avait à subir une opération plus ou moins douloureuse. Marie-Thérèse d’Autriche, qui déploya tant de qualités viriles, ne fit pas preuve, dans certaine circonstance, de moins de courage que le grand Roi.

Etant enceinte de son quinzième enfant, elle

commençait à ressentir quelques symptômes avant coureurs de la délivrance, lorsqu’une rage de dents, qu’on ne pouvait calmer, la détermina a se faire arracher celle d’où partait la douleur.

En conséquence, on lit appeler son dentiste , mais celui-ci, en raison de 1 état de S. M., hésitait à opérer ; en tout cas, il désirait faire paitagei sa responsabilité par le premier médecin, qui était alors le célèbre Van Swieten.

Van Swieten, mis au courant, représenta a la souveraine les risques qu’elle courait à se faire opérer dans la situation où elle se trouvait. Mais lorsque Marie-Thérèse avait pris une résolution, elle entendait s’y tenir. Force fut de lui obéir ; la dent fut enlevée.

Cependant, les douleurs qui précèdent l’enfantement ne firent que croître. Marie-Thérèse ordonna qu’on avertît l’Empereur, qu’on lui dressât un lit, suivant leur habitude, car ils vivaient très bourgeoisement ; puis, elle se plaça devant son secrétaire et se hâta d’expédier les affaires qu elle ne

croyait pouvoir être remises.

Les douleurs devinrent si pressantes, quelle fut forcée de quitter la plume ; elle ne tarda pas à mettre au monde une archiduchesse. A peine l’eûtelle vue que, se faisant apporter les papiers à signer, elle se remit à la besogne, en dépit de toutes les représentations qui lui furent faites. « Mes sujets, répondit-elle à toutes les instances, mes sujets sont mes premiers enfants, je leur dois mes premiers soins ; ceux des autres viendront après. »

LE SQUELETTE

Croirait-on que Camille Desmoulins, qui cependant fit preuve d’un réel courage, au cours d’événements comptant parmi les plus dramatiques de notre histoire, croirait-on que ce révolutionnaire, auquel ne répugnaient pas les mesures les plus violentes, appréhendait, plus que tout, de livrer sa bouche au dentiste ? C’est pourtant ce qu’assure un de ses contemporains (i) :

« J’étais, conte-t-il, chez un dentiste de mes amis; l’infortuné Camille Desmoulins, que je regrette malgré ses erreurs, vint se faire arracher une dent. 11 avait peine à se déterminer à cette opération douloureuse, parce que, disait-il, cela fait sûrement plus de mal que d être guillotiné. »

Le malheureux songeait-il alors que pareil sort l’attendait?

L’antiquité n’a certainement pas produit un trait comparable à celui dont fut le héros un de nos compatriotes au cours de la guerre de 1870. Quelqu’un que nous avons bien connu, et qui, quelque temps précepteur de Guillaume II, eut la périlleuse mission de diriger cette difficile éducation (^), a raconté en ces termes l’épisode :

...M. de Valcour, légitimiste endiablé, haïssait l’Empire autant que moi. Cependant, au désastre de

(1) Abolition de la peine de mort , ou danger d’admettre les supplices dans un Etat sagement gouverné; Paris, an ni, in-8,

(2) Une éducation impériale: Guillaume II, par François Aymé.

,Wissembourg, son valeureux sang n’avait lait qu un tour... simplement, il reprenait le chemin de la patrie, pour s’offrir comme volontaire... J’ai appris plus tard que le gouvernement de Tours lui confia une mission écrite... Il se fit arracher une dent, la creusa, y introduisit le document officiel photographié, et se mit en route, trompant vingt fois la vigilance de l’ennemi...

Est-ce la même histoire, ou aurait-elle eu son pendant à la même époque ? Voici ce que nous avons relevé dans un journal datant de près d’un demi-siècle (i).

Ceci ise passait en 1870, vers le mois de décembre. Impossible de franchir les lignes prussiennes qui étreignaient Paris.

Un pauvre diable tombe malade à Combs-la-Ville, près Brunoy ; il va mourir d’épuisement, de misère, de fatigue ; un prêtre l’assiste. Le moribond fait un suprême effort, porte une main à sa bouche, en retire deux dents, qu’il remet au pasteur : « Mon père, lui dit-il, je me suis fait arracher ces deux dents, je les ai fait remplacer par celles-ci, qui renferment des dépêches du gouvernement de Tours pour Paris ; tâchez de les faire parvenir à leur adresse. » Gela dit, il expira.

Les auteurs anciens ne tarissent pas d’éloges sur un vigoureux athlète de Cyrène, du nom d’LuRYdamas, qui remporta le prix du ceste aux Jeux Olympiques. Un coup de son adversaire lui ayant

(1) Le Voleur, d’après Paris-Journal, 1877, 654 -

brisé plusieurs dents, il les avala, sans que son visage trahît la moindre souffrance, afin de ne pas laisser seulement soupçonner l’effet de la force de celui dont il avait triomphé.

A tout prendre, nous préférons les héros modernes, qui, du moins, couraient des risques et se dévouaient pour un idéal supérieur, au champion dont, seul l’amour de la gloire inspirait la conduite.

Les Dents et les Poëtes.

Les poètes ont, de tout temps, chanté les belles dents. On se rappelle ces deux vers de Millevoye :

Et l'émail de tes dents est plus blanc que la laine

De Vagneau qua baigné la limpide fontaine.

La Landelle a dit, en parlant d’une frégate :

Et sa poupe arrondie, et maints autres appas

Qu'en termes trop marins je ne nommerai pas,

Ses dents sont les canons dont on la voit armée;

Vigoureuse matrone, elle porte une armée.

Ne pas oublier qu’en termes de matelots, les rangées de canons d’un navire sont des rangées de dents (i).

Voici une épigramme, peu connue, sur les fausses dents, que nous extrayons d’un manuscrit inédit, de notre collection :

(i) Didsbury, Ilist. anecd. des dents. Paris, 1867.

Lise, après quarante printems,

Possède encore trente-deux dents ;

A Lise en est toute la gloire,

Car la Dame, depuis vingt ans,

Avec soin, la plupart du temps,

Les conserve dans son armoire.

(Par M. l’abbé de la Reynie, 1786.)

Les poètes de l’antiquité ont fait de fréquentes allusions aux dents.

Ils ont parlé des dents depuis leur sortie,

...Cum septimus annus Transierit puero, nondum omni dente renato.

(Juvénal, Sat. XIV, Y. II.)

jusqu’à l’époque où l’âge semble leur commander de tomber :

Nec minus in certo dentes cadere imperat ætas Tempore...

(Lucrèce, De Naturel rerum, lib. V, y. 672).

La solidité, le bel arrangement et la blancheur de ces petits os ont suggéré aux poètes nombre d’images, qu’ils rapprochent d’une bouche rose et de lèvres vermeilles.

Ils peignent aussi leurs désordres ; le défaut de propreté ternit l'éclat des dents :

Quid si præcipiam, ne fuscet inertia dentes ?

(Oyide, Ars amat., lib. III, v. 197.)

LE SQUELETTE ib']

La couleur jaune, livide ou noire, paraît tenir à la même cause :

Dente atro (Horace, Ep. 6, i5)... dente livido (Ep. 5, 47)... dente nigro (Od. II, 8, 3)... dtntes luridi (Od. IV, 1 3 , 10).

Ma rtial a comparé certaines dents au buis et à la poix :

Et très sunt tibi, Maximina, dentes :

Sed plane piceique, buxeique.

(Martial, lib. Il, epig. 40-

et au vieil ivoire :

Antiqui dentis, fnsea Lycoris ebur.

(Martial, lib. VII, epig. i3).

Dans son tableau de l’Envie, Ovide donne à ce monstre des dents couvertes de rouille : Livent rubigine dentes ( Métamorph ., lib. II, V, 776).

Martial en dit autant à l’égard de Mamercus :

Rubiginosis euncta dentibus rodit.

(Martial, lib. V, epig. 28).

Dans une autre épigramme de Martial, on lit que la vieille Ælia avait perdu presque toutes ses dents ; il n’en restait que quatre, encore étaientelles ébranlées ; en toussant, elle les cracha :

Si memini, fuerant tibi quatuor, Ælia, dentes :

Exspuit una duos tussis, et una duos.

Jam secura potes totis tussire diebus ;

Nil istic, quod agat, tertia tussis habet.

(Martial, lib. I, epig. 20). (1)

(1) Cf. Article Odontologie, du Dict. encycl. des sc. médicales.

L’aurification des Dents chez les Anciens.

Quelles que soient les causes de la perte des dents, on a toujours cherché à les réparer.

La loi des XII Tables nous révèle une particularité importante sur les râteliers des anciens : alors qu’il était défendu d’enterrer de 1 or et autres métaux précieux, chez les anciens Romains, cette loi permettait cependant de laisser en place, dans la bouche des morts, les fils d’or qui retenaient leurs fausses dents, attachées aux autres bonnes dents.

L’usage de fixer les dents avec des fils, des rivets, ou des lamelles d’or, était donc déjà répandu à Rome 45o ans avant J.'-C., puisque la loi des XII Tables, promulguée à cette époque, en fait mention.

A défaut de livres, les tombeaux nous ont livré les secrets de la prothèse dentaire, qui remonterait à l’antiquité la plus reculée (i).

Dans une tombe de Tanagra, on a trouvé un dentier, datant du IIIe ou IVe siècle avant notre ère.

Dans la nécropole de Saïda (Sidon, en Phénicie), on en a découvert une autre, qui date d’au delà de 4oo ans avant J. -G. Dans une nécropole étrusque, située près d’Orvieto, on a trouvé une mâchoire supérieure, armée de son appareil dentaire en or : on en a fixé l’origine de 5 à 6oo ans avant J.-C.

L’Université de Gand possède les reproductions exactes, faites sur place, d’après les originaux,

(i) La prothèse dentaire dans l'antiquité, par le Dr Deneffe. Anvers, 1899.

LE SQUELETTE

d’autres appareils dentaires, notamment ceux que nous avons indiqués plus haut, ainsi que cinq dentiers, dont les origines remontent à près de 3.ooo ans, et qui ont été rencontrés dans les tombeaux étrusques de Cor neto-Tarqui nies.

Si, donc, l’incinération des cadavres a détruit bon nombre de dentiers, l’inhumation nous en a conservé d intéressants spécimens, qui permettent de se faire une idée de la technique et des procédés en usage chez les anciens.

C’est chez les Phéniciens que nous rencontrons les premiers dentiers ; nous les retrouvons ensuite chez les Grecs, les Etrusques et les Romains.

Les Egyptiens ont, vraisemblablement, connu la prothèse dentaire, mais des motifs religieux se sont opposés à ce qu’ils y eussent recours.

Les écrivains médicaux de la Grèce et de Rome parlent rarement de la prothèse dentaire, mais les satiriques y suppléent.

Hippocrate nous apprend que la prothèse dentaire était en usage en Grèce, mais sans nous dire quelle était la fréquence de son emploi.

Celse en a également parlé, mais c’est surtout Martial, dans ses Epigrammes, qui a donné le plus de détails.

« A ous achetez, dit Martial à la vieille Lælia, des dents et des cheveux, et n’en rougissez pas. Mais que ferez-vous avec un œil On n’en trouve point à vendre. »

J0O LES curiosités de la médecine

Dentibus atque comis, nec te pudet, uteris emptis.

Quid faciès oculo, Lælia? Non emitur.

(Martial, lib. XII, epig. 23).

Quid mecum est tibiP me puclla sumat,

Emptos non soleo polire dentes.

(Martial, lib. XIV, epig. 56).

L’os et l’ivoire sont là pour remédier au désordre de la boucle d’Eglé :

Sic dentata sibi videtur, Ægle,

Emptis ossibus, Indicoque cornu.

(Martial, lib. I, epig. 7 3.)

Galla ôte, pendant la nuit, ses dents artificielles :

Cum sis ipsa domi, mediaque ornere Subura,

Fiant absentes et tibi, Galla, comæ ,

Nec dentes aliter, quarn Serica nocte reponas,

Et lateas centum condita pyxidibus.

(Martial, lib. IX, epig. 38).

On pourra, egalement, consulter Horace sur ce point (cf. Satire I, VIII, 48).

Galien ne parle pas plus de la prothèse dentaire que si elle n’existait pas de son temps ; et cependant, son contemporain du IL siècle, Li cien, nous montre qu’en Grèce, cette opération se pratiquait.

C’est la prothèse grecque que l’on retrouve dans les écrivains arabes du Xe siècle ; c’est encore elle que nous retrouvons au XIVe, dans Guy de Chat lt ac , et au XVIe, dans Ambroise Paré. Toutefois, il

LE SQUELETTE

semble que celte opération ait été abandonnée pendant toute la durée du moyen âge, et que l’usage des râteliers ait disparu à cette époque.

Quand Saint Louis mourut, en 1270, à l'âge de 55 ans, sa mâchoire ne possédait plus qu’une seule dent. « La mandibule de Monsieur St. Louis, Roy de France, toute entière défaillante à l’exception d’une dent », consigne l’historien de l’Abbaye de Saint-Denis (t. If, 348).

Le cadavre de Chaules le Téméraire fut reconnu à six choses... « la première et la principale fut aux dents de dessus (1477), lesquelles il avait autrefois perdues par une cheute. »

Louis XIV avait, on le sait, de très mauvaises dents : trente ans avant sa mort, il ne lui en restait presque plus à la mâchoire supérieure, et celles d’en bas étaient toutes cariées.

Madame de Maintenon n’était guère mieux partagée ; elle écrivait, en 1714, à la Princesse des Ursins :

Je ne vois presque plus, j’entends encore moins ; on ne m’entend plus, parce que la prononciation s’en est allée avec les dents.

Maints personnages portèrent des râteliers (notamment Mlle de Goi rvay, hile d’alliance de Montaigne), « pour parler plus facilement » ; mais ils les ôtaient pour manger, tant ils étaient de construction défectueuse, et parce qu’ils 11e pouvaient servir à la mastication.

Dans le pamphlet intitulé : Description de liste des Hermaphrodites , on peut lire que beaucoup d’entre ceux-ci avaient « des dents artificielles , qu Us avaient ostées devant que se mettre à table >>.

Au XVIIIe siècle, la prothèse dentaire lit de remarquables progrès : en 1780, le dentiste Ladoucette annonçait qu’il venait d’imaginer de nouveaux ressorts, en or, pour maintenir, avec toute la solidité possible, les mâchoires artificielles dans l’usage de la mastication et de la parole. « Elles servent surtout, à défaut de dents naturelles, à une trituration des aliments ; ce qui, comme l’on sait, est la base de toute l’économie animale. »

Enfin, en 1783, l’auteur du Tableau de Paris, Séb. Mercier, indiquait un nommé Catalan, rue Dauphine, comme le dentiste « le plus étonnant dans son art ».

Après des siècles d’oubli, voilà le râtelier rentré dans la pratique et rendant, par sa construction perfectionnée, les mêmes services qu il avait, sous une autre forme, rendus dans l’antiquité.

Pourquoi Léon XIII n’avait pas de dentier ?

La nourriture du défunt Pontife était surveillée d’une façon toute spéciale, tant en qualité qu’en quantité.

Pour que Sa Sainteté se maintînt en excellente condition, on 11e lui permettait pas toujours de manger à sa faim. Dans les derniers temps de sa vie, le pape ayant perdu toutes ses dents, on ne lui servait à dîner que des épinards, mélangés avec du macaroni.

LE SQUELETTE

Le Saint-Père, ayant un jour pensé qu’un dentier lui permettrait de prendre une nourriture plus substantielle, demanda à son médecin de lui en faire confectionner un. Celui-ci s’y opposa formellement, disant qu’avec un dentier, le pape mangerait beaucoup trop et que ce lui serait très nuisible.

Et le dentier ne fut pas commandé.

La transplantation des dents, (i)

L’impuissance des moyens thérapeutiques alors employés poussa les dentistes à pratiquer, avec une fréquence qui ne laisse pas que de nous étonner un peu aujourd’hui, une opération cependant assez délicate : la transplantation des dents.

La réimplantation avait été pratiquée depuis fort longtemps, pour remédier aux accidents dus à la défectuosité des instruments d’extraction, qui amenaient parfois une dent pour une autre. Les dentistes avaient remarqué que la dent saine, remise en place, reprenait assez souvent sa solidité première. Encouragé par le succès de cette opération, ils tentèrent la transplantation de dents vivantes, et même de dents sèches (2).

Certains opérateurs allèrent même plus loin dans leurs tentatives de greffe et Bourdet nous apprend, avec indignation du reste, qu’un dentiste avait pra-

(1) Cf. Etude hist. sur la thérapeutique dentaire, par le Dr Maurice Roy. Publication de l 'Odontologie, 1900.

(2) C’est vers 1770, que Hunter fit, sur la greffe dentaire, des études fort intéressantes et réussit meme à greffer une dent humaine dans la crete d’un coq. ( Œuvres complètes de Hunier, traduction Riciielot, i 843 , t. II, i3o).

tiqué l’implantation de dents dans les alvéoles artificiellement creusés (i).

Ambroise Paré connaissait déjà la transplantation et, au XVIIIe siècle, cette opération était pratiquée couramment. A cette époque même, les petits ramoneurs étaient en quelque sorte les fournisseurs attitrés de bonnes dents pour transplantation.

Les petits ramoneurs de Paris, nous dit Laforgue, sont ordinairement d’excellente santé ; la pauvreté et l’ignorance du prix de leurs dents les portent à se les laisser arracher pour de l’argent; les dentistes les arrangent pour être mises à la place de celles qu’ils veulent remplacer. (2)

Le succès était loin de couronner toujours cette opération ; mais les gens riches la recherchaient quand même, lorsqu’une dent antérieure venait à être détruite par la carie, dont les dentistes d’alors, nous l’avons vu, étaient bien souvent impuissants à arrêter les progrès.

(1) Il y a quelques années, à Paris, un charlatan des plus confirmés s’avisa de substituer de nouvelles dents à des racines qu’il extirpait. Il commençait par excaver le fond de l’alvéole, pour l’agrandir et pour y loger plus avant la racine de la dent de remplacement, qu’il disait être une dent de mouton pour singulariser cette belle manœuvre, mais qui n’était qu une dent ordinaire. Il osa même faire à d’autres personnes, privées depuis longtemps de leurs dents, une opération encore plus douloureuse: il leur ouvrait les gencives et faisait dans la mâchoire un trou assez profond, pour y loger la racine d’une dent nouvelle, qu’il attachait par un fil aux dents voisines, en attendant, disait-il, cm’elle fût reprise. (Bourdet, Soins faciles pour la propreté des dents, in-18. Paris, 1771).

(2) Laforgue, loc. cil., n3. Ce sujet a fourni à Victor Hugo un épisode des Misérables.

LE SQUELETTE

L’Identification par les Dents

M. 0. Amoedo s’est occupé, à maintes reprises, de cette question ; après avoir rappelé les services que peut rendre le dentiste au médecin légiste, il cite de nombreux cas où ce mode d’identification a été utilisé, et plus particulièrement celui d’un chancelier du consulat allemand de Valparaiso.

Au cours de l’incendie du consulat, deux hommes disparaissent: le chancelier et un employé subalterne. Sous les décombres, on ne découvre qu’un cadavre, absolument méconnaissable, dont la mort est antérieure à 1 incendie. Après diverses fausses versions, l’examen des mâchoires seul permet à M. \ alenzuela, directeur de l’Ecole dentaire du Chili, d identifier les restes : il s’agit de l’employé ; effectivement, quelques jours après, la police arrêtait le chancelier à ta frontière. C’était lui, l’auteur de 1 incendie, de 1 assassinat, et d’un vol commis à la légation.

L’auteur en déduit que l’aide d’un dentisteexpert peut être très précieuse, sinon indispensable, dans les instructions criminelles ou judiciaires.

Les premiers Dentistes.

Vers le début du quatorzième siècle, écrit Atf. Im wKLiv Ci), l’art dentaire paraît n avoir été représenté a Paris que par un seul spécialiste : il habitai! la Cité, et est ainsi désigné dans la Taille de

i i) Vie privée des premiers Capétiens, t. lt, 182.

!0g LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

i3i3 : « Martin le Lombart, qui trait (extrait) les

denz. » (i) ,

C’est peut-être tout ce qu’il savait faire, rm tout

cas, il ne songeait guère à insensibiliser ses clients, bien que le moyen âge se flattat de possédei dans la mandragore un anesthésique aussi puissant que notre chloroforme.

Les soins de la bouche chez les Marocains.

Les Marocains ont, en général, de très belles dents, très blanches et très solides. C’est qu ils en prennent grand soin ; comme ils mangent avec les doigts, même dans les classes riches, ils ne manquent jamais, le repas fini, apres s etre la\e les mains, de se rincer la bouche à l’eau tiède et au savon : c est un des nombreux rites qui président aux festins (2).

La brosse à dents est remplacée par le « souak » (écorce de racine de noyer). On en vend dans les souks (bazars) de petits paquets ; 1 intérieur en est rempli de tiges de thym et de lavande, dont le parfum imprègne peu à peu l’écorce.

Les Marocains mâchent de petits fragments de souak, puis s’en frottent les dents et les gencives.

(1) Franklin, op. cit., i55.

(2) Chez les gens riches, à la fin des repas, un esclave passe devant, chaque convive avec le « tass )), sorte de chaud ion en cuivre ou en argent, surmonte d un plateau ajoure et finement gravé, dont le milieu présente une sorte de coupe pour le savon. L’esclave verse de l’eau tiède sur les mains, au-dessus du tass; puis, quand les mains sont lavées, le convive se savonne l’index et se frotte très soigneusement les dents enfin, il se rince la bouche, et le tass passe au suivant. C est à ce moment qu’il est de bon ton de montrer sa satisfaction par des éructations soulignées du mot « Hamdoula w (Louange a Dieu !)

LE SQUELETTE

Une autre coutume est de mâcher une sorte de résine aromatique, semblable à l’encens, et qu’ils appellent « esselbanne » ; cela doit avoir, en effet, une certaine action antiseptique.

Cependant, s’il arrive qu’une dent se carie et devienne douloureuse, on fait un mélange de. cendres de feuilles de laurier-rose et de tabac pulvérisé (1), qu’on applique loco dolenti.

Les soins cle la bouche dans les temps modernes.

Que les soins de la bouche soient un peu délaissés aujourd’hui, nul n’y contredira ; sous ce rapport, nous sommes à peine plus avancés que nos ancêtres romains et gallo-romains : ceux-ci, nous le verrons bientôt, usaient déjà de cure-dents (2), en plume, en bois ou en argent, que l’on distribuait à la fin du repas.

A l’époque de Henri IV, on faisait surtout usage de cure-dents en bois de lentisque ; et les traités de civilité prescrivaient de « bassiner la bouche avec de beau, surtout en été ».

Erasme est, à cet égard, très explicite. Il recommande qu’on tienne les dents « nettes », et qu’on évite de les blanchir avec des poudres, ou de les frotter de sel et d’alun ; ce qui, à l’entendre, est nuisible aux gencives.

(1) If. Thierry, Etude sur les pratiques et superstitions médicales des Marocains , et sur l'influence de la médecine française au Maroc. Thèse de doctorat en médecine de Paris (Librairie Le François, 1917).

(2) Cf. Du cure-dent et de ses inconvénients, par E. Andrieu. Paris, 1869.

LES Cl IUOSITÉS DE I, V MEDECINE

Mme de Geinlis, parlant des usages de la bonne compagnie à la lin du dix-huitième siècle, assure qu’au temps de sa jeunesse, les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient de table pour se rincer la bouche. « L’usage actuel, à la lin des repas, dit-elle en propres termes, de se laver les dents et les mains à table, nous vient des Anglais. Avant la Révolution, les personnes se lavaient la bouche hors de table ; un domestique présentait, pour cela, une assiette, un verre d’eau et une serviette. Les hommes, et même les princes du sang, par égard pour les femmes, sortaient de la salle à manger et allaient faire la même chose clans l’antichambre. »

Tout autant que nos modernes Parisiennes, les Romaines prenaient un soin particulier de leur bouche. Les élégantes, au temps de Martial, connaissaient la brosse à dents ; elles se gargarisaient avec des eaux aromatiques, ou prenaient des pastilles parfumées, afin de chasser les mauvaises odeurs de l’haleine. Dans les cabinets de toilette de la société antique, les poudres, de même que les eaux dentifrices, tenaient une large place.

Gela empêchait-il la carie? Assurément non, si nous en jugeons par les pièces prothétiques qui nous restent de celle époque ; car on savait déjà, nous l’avons dit plus haut, fabriquer les dents postiches ; mais on ne pratiquait l’avulsion dentaire que dans les cas d’absolue nécessité. Avant d'y recourir, on soignait la bouche, tout comme le feraient les dentistes de nos jours; mais certaines

LE SQUELETTE

des substances qu’on employait étaient passablement répugnantes: ainsi Pline conseille-t-il de se frotter les dents chaque jour avec de la cendre de rat, mêlée à du miel et de la racine de fenouil.

L'antiquité du Cure-Dent.

Pour compléter le nettoyage des dents, les Romains, nous le répétons, employaient le cure-dent, qui permet d enlever jusqu’aux moindres parcelles alimentaires.

Pe cure-dent est de date très ancienne. Il prenait pince parmi les mille petits objets qui composaient une toilette minutieuse et raffinée.

On fit d’abord usage de cure-dents en épines de porc-épic. « Il faut, dit Pline l’Ancien, se servir, comme cure-dents, d’une épine de porc-épic, pour nettoyer et consolider les dents. »

Mais le goût du luxe, né de la vanité, Fit adopter aussi le cure-dent en argent : Pétrone, dans le Satyricon, nous dépeint un élégant de Rome, Trimalcion, armé d’un cure-dent en argent, et se nettoyant sans cesse la bouche par mode de passetemps :

Ut deinde spina argentea dentes perfodit.

Mais Martial condamne le cure-dent d’argent et affirme que le lentisque est infiniment supérieur: a son défaut, on peut faire usage d’un tuyau de plume :

Lentiseiun melius : sed si til»i frondea cuspis Defuerit, dentes penna lavare potes.

1rjQ LES curiosités de la médecine

Le lentisque ( pistacia lentiscus ) est un arbrisseau à feuilles paripennées, et à fleurs en grappes axillaires. Le bois, qui est grisâtre en dehors et blanc en dedans, passait pour avoir la propriété de raffermir les gencives. Esculanus, vieil édenté, promène sans cesse entre ses lèvres un cure-dent. « Celui, qui, couché au milieu de son lit, la tete chauve et surchargée de parfums, et qui fatigue ses mâchoires avec des branches de lentisque, celui-là nient, o

Esculanus, il n’a pas de dents. »

Certaines courtisanes, victimes peu résignées d’une sénilité précoce, remplaçaient le cure-dent en bois de lentisque par une petite branche de myrte, qu’elles tenaient entre leurs lèvres, lorsqu’elles étaient forcées d’ouvrir la bouche et de sourire. Mais chez les courtisanes, a dit Balzac, « la tromperie coule comme la neige tombe du ciel. » (i)

Anecdotes et coutumes relatives aux dents.

Les dents ont été, de tout temps, considérées comme un des organes auxquels on attachait le plus de prix.

Les Grecs, au dire d’Aristote, faisaient si grand cas de leurs dents, qu’ils ne les tiraient ni ne les arrachaient, qu’elles ne branlassent et ne tombassent quasi d’elles-mêmes. « En témoignagne et avertissement de quoy, relate un médecin du seizième siècle, il y avait, au temple d Apollon, une tenaille à tirer les dents, faite de plomb, pour si-

(i) Hist. de l'art dentaire dans l'antiquité , par le Dr Alphonse Soulé. Paris, iqi3.

gnificr qu’il ne fallait tirer la dent si elle ne branle et vacille tellement qu’elle puisse être arrachée et tirée avec une tenaille de plomb, c’est-à-dire sans force ou violence aucune, autrement non. »

La peine du talion frappait, chez les Hébreux, quiconque détruisait une dent ; et, chez les Musulmans, il ne fallait rien moins que l’autorisation du souverain pour permettre l’extraction.

Au Moyen Age, celui qui brisait une dent était puni aussi rigoureusement que celui qui cassait un bras. On spécifiait, dans la procédure, qu’il y avait une dent brisée ; les experts étaient entendus ; ils pesaient le cas, exposaient longuement l’histoire de la fracture, partielle ou totale, verticale ou horizontale ; et le juge prononçait, après mûre délibération, sa sentence, qui était sans appel.

On présume que les experts étaient choisis parmi les mires les plus expérimentés, ou dans la classe des chirurgiens-jurés. Moines, mires et charlatans, tels furent, en effet, les premiers opérateurs.

Plus tard, les barbiers eurent le monopole de la petite chirurgie et alternaient l’usage du rasoir avec celui de la lancette et du pélican.

On sait ce qu’était le pélican, que l’astucieux Panurge avait placé dans l’une de ses a vingt-et-six bougettes », avec « un daviet, un crochet et aultres ferremens ».

Le pélican était ainsi nommé à cause de sa ressemblance avec le bec de l’oiseau de ce nom. Les pélicans tenaient, à la fois, du davier et de la clef de Garengeot.

Il en est déjà question dans les œuvres de Fabrice d’Acquapendente, « fameux médecin, chirurgien, professeur d’anatomie à la célèbre Faculté de Padoue )), et l’instrument figure dans Ambroise Paré. Le bon et crédule Paré a conlé, dans son naïf et savoureux langage, comment il faut se servir du pélican, si l’on ne veut pas s’exposer à certains désagréments :

Il faut, dit-il, es Ire bien industrieux à l’usage des pélicans, à cause que si on ne s'en sçait bien aider, on ne peut faillir à jeter trois dents hors la bouche et laisser la mauvaise et gastée dedans.

Qu’il soit vray, je veux ici réciter une histoire d’un maistre barbier, demeurant à Orléans, nommé maistre François-Louis, lequel avoit par-dessus tous 1 honneur de bien arracher une dent, de façon que tous les samedis plusieurs paysans ayant mal aux dents venoient vers luy pour les faire arracher ; ce qu’il faisoit fort dextrement avec un pélican, et lors qu’il en avait fait le j et toi t sur un ais de sa boutique. Or avait-il un serviteur nouveau, Picard, grand et fort, qui désiroit tirer les dents à la mode de son maistre : arrive, ce pendant que le dit François-Louis disnoit, un villageois, requérant qu’on lui arrachast une dent ; le Picard prit l’instrument de son maistre, et s’essaya faire comme luy ; mais au lieu d’oster la mauvaise dent au pauvre villageois, lui en poulsa et arracha trois bonnes. Et sentant une douleur extrême et voyant trois- dents hors de sa bouche, commença à crier contre le Picard, lequel, pour le faire taire, luy dit qu’il ne dist mot et qu’il ne crias! si haut, attendu (pie si le maistre venoit, il luy feroit payer trois dents pour une. Donc Je maistre oyant tel bruit, sortit hors de table pour sçavoir la cause et raison de leur nose et contestation ; mais le pauvre païsan, redoutant les menaces du Picard, et encor après avoir

LE SQUELETTE

enduré telle douleur, qu’on 11e lui fit payer triplement la peine du dit Picard, se teut, n’osant déclarer audit maistre ce beau chef-d’œuvre ; et ainsi le pauvre badaut de village s’en alla quitte, et pour une dent qu’il pensoit faire arracher en remporta trois dans sa bourse, et celle qui lui causoit tout le mal en sa bouche. (1)

On se montrait, en général, très sévère, dans l'ancienne France, contre ceux qui transgressaient les lois ecclésiastiques ; nul, si haut placé fut-il, n’avait le droit de s’y soustraire.

Charlemagne, dès l’année 789, avait décrété la peine de mort contre quiconque enfreindrait les règlements du Carême. L’empereur à la barbe de fleuve donnait lui-même l’exemple à ses sujets ; son dîner ne se composait, durant la période d’abstinence, que de jeunes orties en salade, d’olives, de châtaignes et de noisettes.

Cette sévérité à l’égard des délinquants qui n’observaient pas le Carême, ne s’était pas ralentie au dix-huitième siècle. Un jour de carême, la police fit saisir des poulardes destinées au prince de Conti; pour tromper l’espion, on avait eu la précaution de mettre le dîner du prince dans des boîtes à perruques !

Mais qu’étaient les pénalités appliquées dans notre pays, en regard de la suivante.

En Pologne, le clergé, lorsqu’il constatait une infraction aux lois du Carême, s’arrogeait le droit

(1) Œuvres cV Ambroise Paré , liv. XVI, chapitre XXVII; édition de 1 55q .

de faire arracher les dents à ceux qui s en étaient rendus coupables ; nous ne saurions dire combien de temps ont persisté ces barbares pratiques.

A propos de mœurs d’un autre âge, on cite souvent le trait du roi d’Angleterre Jean, qui, ayant fait enfermer dans son chateau un Juif opulent, lui fit arracher tous les jours une dent, jusqu’à ce que le mécréant, voyant la moitié de sa machoiie dégarnie, eût consenti a lui payer une somme considérable, que le tyran avait médité de lui extorquer.

Mutilations dentaires.

Dans certains pays, la mode veut qu’on se fasse arracher quelques dents, mais ce ne sont pas les

mêmes dans les différents pays.

Les tribus des environs de Port-Jackson arrachent les deux incisives supérieures droites ; au Mackenzie, ce sont les deux incisives supérieures gauches qui sont sacrifiées. Sur les bords du golfe Carpentary, on fait sauter les quatre incisives supérieures ; ces quatre incisives supérieures sont encore arrachées sur le Haut-Nil, au Pérou, en Néo-Calédonie : la raison qu’en donnent ces populations, c’est le désir qu’elles ont de se distinguer des animaux ; elles oublient les ruminants.

Dans la plupart des pays, à l’avulsion des dents on préfère la fracture au ras de la gencive : nous citerons les Niam-Niam, les Pahouins, les Néo-Gui-

LE SQUELETTE

néens et, bien loin d’eux, les Esquimaux du Mackenzie, si bien observés par le R. P. Petitot.

Ailleurs, on emploie le limage, opération que, dans un sentiment de réciprocité, chacun pratique sur son voisin : chez les Malais, les Indo-Nésiens, les Bahnars de la Cochinchine, on lime les quatre incisives supérieures, vers l’âge de quinze ans. Toujours dans la crainte de ressembler aux animaux, les Zoulous liment les canines.

Chez un grand nombre de peuples riverains de la Casamance ou du golfe Bénin, comme chez les Negritos des Philippines et chez les tribus de l’isthme de Panama, on préfère tailler les dents en pointe.

Les Dayaks de Bornéo, les Battaks de Sumatra pratiquent un trou dans les incisives et enchâssent dans ce trou un morceau de cuivre ou d’or ; les anciens Mexicains, au temps de la conquête, y enchâssaient des pierres précieuses.

Le général Laidherbe a décrit, chez les Maures du Sénégal, une étrange déformation, qui consiste à donner, par des tractions répétées, aux deux incisives médianes, une direction oblique en dehors, de telle sorte que leur face antérieure devienne supérieure et que leur face postérieure devienne inférieure ; elles font alors saillie entre les lèvres et donnent à la physionomie un aspect étrange : c’est ce qu’on nomme le prognathisme dentaire.

Pour en finir avec les fantaisies des différents peuples, nous devons encore mentionner le laquage des dents , pratiqué chez la femme annamite,

LES CUllIOSITKS DE LA MEDECINE

comme signe officiel de la cessation de 1 état de virginité. L’opération du laquage est longue ; elle se pratique avec deux poudres, employées successivement, et de composition inconnue : une de couleur grise, l’autre de couleur violette. Les dents laquées conservent, longtemps meme après la mort, une surface luisante et brune, à laquelle 1 usage du bétel ne contribue nullement, ainsi qu’on le croit généralement .

Au Siam, on se contente d’une teinture en noir, toujours « pour ne ressembler ni au chien, ni a l’éléphant ». A Macassar, on préfère la couleur rouge ou verte ; enfin, par suite d’un sentiment qui semble être, dans sa naïveté, la caricature de la vanité humaine, les grands seigneurs de Sumatra se font enlever les dents et les remplacent par des dents artificielles, en or ou en argent (i).

Proverbes relatifs aux Denis.

Avoir une dent contre quelqu’un

Dans son livre sur Y Extériorisation de la sensibilité, M. de Rochas cite ces lignes, empruntées à Stanislas de Güaita :

(i) A cct extrait d’un savant mémoire du Dr Bordier, sur I ps Mutilations ethniques (Grenoble, i8g3), il convient d'ajouter, pour ceux qui voudraient se documenter plus complètement sur ('('Ile question, les indications suivantes: I)1 E. Magitot, Essai sur les mutilations ethniques (Discours prononce an Congrès ci' anthropologie et d'archéologie préhistoriques , de Lisbonne, le 25 septembre 1880) 5 les Mutilations dentaires au Mexique et dans le Yucatan, par E.-T. IIamy (Paris, 1888); le laquage des dents en noir chez les Annamites , par le Commandant Bonifacy (Bulletin de la Société pour V avancement des sciences, 17 octobre 1907).

LE SQUELETTE

Le volt de l’envoûtement magique est la figure, modelée en cire, du personnage dont 011 veut la perte. Plus la ressemblance est parfaite, plus le maléfice a chance de réussir. Si, dans la composition du volt, le sorcier peut faire entrer, d’une part, quelques gouttes de saint-chrême ou des fragments d’hostie consacrée ; d’autre part, des rognures d’ongles, une dent, ou des cheveux de sa future victime, il pense que ce sont là autant d'atouts dans son jeu, etc.

Ne serait-ce pas de là que serait venue cette locution populaire de menace : qu’il prenne garde, j'ai, une dent contre lui ?

Le Courrier de Vaugelas, un excellent recueil disparu depuis plusieurs années, avait proposé une solution, pour le moins originale, à cette question, qu’un de ses collaborateurs avait agitée dans ses colonnes.

A bout de suppositions, cet ingénieux chercheur se demandait, avec quelque raison, si ce dicton populaire n’aurait pas été rapporté par les Croisés du fond de l’Arménie. Dans ce pays, en effet, existe une singulière coutume, qui n’est pas sans un frappant rapport avec l’énergique expression dont il s’agit.

Quand un Kurde a besoin d’argent, il emploie un moyen, aussi infaillible que bizarre, bien qu’un peu douloureux : il s’arrache une dent et va se prendre de querelle avec un chrétien. Puis, il se présente devant son chef, toujours partial, exhibe sa dent et prête serment comme quoi elle lui a été brisée par un chrétien durant une querelle ; alors, à moins d’être gagné par le chrétien en veine de générosité métallique, le chef inflige à celui-ci une amende pro-

portionnée avec sa fortune, sans qu’il ait aucun recours possible contre son agresseur et accusateur La pièce à conviction, c’est-à-dire la déni arrachée, n’étant jamais saisie, sert successivement a plusieurs opérations semblables. Son détenteur la piété à ses amis, qui s’en servent de la meme façon et avec le même succès.

Cette coutume est si connue dans le pays, qu un proverbe dit : « Un Kurde a toujours ses dents

dans sa poche. »

H — Mentir comme un arracheur de dents.

À propos de ce proverbe, nous relevons dans le Journal des Concourt :

Mardi, i6r mars. — Sur le proverbe : « Menteur

comme un dentiste », prononcé par quelqu un du dmei, le chirurgien Lannelongue dit ! « Savez-vous loiigim de ce proverbe? Eli bien ! la voici deux hommes si battaient dans la rue. L’un coupe le nez à 1 autre a\ee ses dents. L’amputé ramasse son nez dans le ruisseau, et a l’idée de monter chez un médecin-dentiste demeurant en face, nommé Carnajou, qui lui recoud à tout hasard le nez avec du fil. Le nez reprend. Le dentiste répand la nouvelle, et l’on ajoute si peu de croyance à ses paroles, qu’on crée pour lui le proverbe en question. Et Carnajou passe si bien pour un menteur, qu’un vrai chirurgien, qui fait quelque temps après des réapplications de chair, n’ose pas les ébruiter.

fl arrive même que Desprez, un interne de Dupuytren, recolle un morceau de doigt à un individu qui revient lui montrer son doigt au bout de huit jours, et que Dupuytren, à qui on montre ce morceau recollé, l'arrache en disant : « Ça ne tient pas, ça ! »

C’était la doctrine du moment. Ce n’est qu’en 1808

LE SQUELETTE 17Q

que le recollement de la rhinoplastie fut hautement affirmé.

A la suite de la publication de cette anecdote, nous recevions du Dr Bureau, l’aimable bibliothécaire de l’Académie de médecine, la lettre suivante :

En ce qui concerne la rhinoplastie, l’anecdote citée par M. de Goncourt et attribuée à notre spirituel confrère M. Lannelongue, peut être très vraie, mais la date de i838, donnée par M. de Goncourt comme étant celle des premières restaurations du nez, doit être reculée et de beaucoup d’années. Croissant de Garengeot a, en effet, raconté, dans son Traité des opérations de chirurgie (1748), qu’à la suite d’une lutte entre deux soldats, l’un d’eux, qui avait mordu son camarade, rejeta de sa bouche le morceau d’appendice nasal qui le gênait, et que le mordu se hâta de ramasser cette portion de luimême, afin de se la faire recoudre.

Bien antérieurement, en 1 597 , Tagliacozzi utilisait les nez des suppliciés pour remplacer ceux que ses blessés avaient perdus, et, à sa mort, les magistrats de Bologne lui firent élever une statue, qui le représentait tenant dans sa main... un nez ! Tagliacozzi, qui ne pouvait connaître le Nez d’un notaire d’Edmond About, a négligé de nous conter l’histoire de ses opérés, au point de vue psychologique post-opératoire.

Nous pourrions, de la sorte, remonter jusqu’à Celse, qui vivait à une date assez éloignée de i838, mais il faut savoir se borner.

D’autre part, notre confrère, le Dr Georges Petit, nous adressait, sur le même sujet, l’intéressante communication ci-dessous :

Ea Revue de Stomatologie (vol. X, janv. iqo3, n° 1)

jSo les curiosités de la médecine

a publié un discours de M. le professeur Lannelongue (qui présidait le banquet offert à notre confrèie Crult), dans lequel on lit, page 3 :

En cherchant sans cesse la vérité, vous avez porté un dernier coup à cet affreux dicton, qui n’est pas sans rabaisser votre profession i Mentir comme un airacheui de dents ; comme Garengeot, faudrait-il dire ; peut-etie l’ignorez-vous? On me demande d où vient 1 expression précédente ; en voici l’origine, je crois, la plus vraisemblable, et qui m’a été suggérée jadis par le travail de préparation de mon cours sur les greiies animales.

Garengeot a été un chirurgien assez célèbre, du milieu du XVIIIe siècle, connu par d’assez nombreux travaux ; pour le public, son nom est inséparable de la fameuse clef dont l’usage a été si répandu pour 1 extraction des dents. Or, un jour, se présente brusquement chez lui un jeune homme qui portait dans sa main son nez, qu’un de ses camarades venait de lui coupci a^tc ses dents, en se battant avec lui. Le nez étant tombé dans le ruisseau, le blesse le ramasse et le présente a Gaiengeot, qui, sans hésiter, le lave, le remet en place et 1 y assujettit par la suture.

La greffe ayant pleinement réussi, Garengeot crut devoir parler de ce succès, très remarquable d’ailleurs pour son temps. Personne ne voulut le croire, et tout le monde de dire : Mentir comme Garengeot, c’est-à-dire, comme un arracheur de dents.

Racontée de cette façon, l’histoire est fort humoristique certes, mais la vérité historique n’y trouve pas son compte.

Afin de remettre les choses au point, et pour ne pas laisser l’erreur se propager, M. Lannelongue me permettra de dire que cette observation et l’opération elle-même appartiennent à Galin, chirurgien-barbier du XVIII siècle, cité par René-Lrançois de Garengeot, membre de l’Académie de chirurgie, auteur d’un Traité des opéra-

LE SQUELETTE

lions, l’inventeur de la clef à « arracher les dents ».

Cette histoire, rapportée par Garengeot dans son Traité des opérations de chirurgie (t. III, p. 55), est racontée de la façon suivante par P. -N. Gerdy, dans son Traité des pansements (t. II, p. 58o, année 1839, 2e édition) :

C’était en septembre 1724 ; un soldat sê bat avec un camarade, qui lui arrache le bout du nez d’un coup de dent, le crache dans le ruisseau et le foule aux pieds, comme s’il pouvait en vouloir à ce bout de nez. Mais le soldat blessé, loin de tomber sur l’insolent, ramasse son morceau de nez et le jette, sans rien dire, dans l’officine du chirurgien Galin, pour courir après son adversaire.

Cependant, ledit Galin, qui avait de l’intelligence, devinant le retour du propriétaire, lave le morceau de chair informe qu’011 a jeté dans sa boutique. Le soldat de retour, Galin le lui plante, en effet, au milieu du visage, le fixé avec des agglutinatifs et une fronde. Garangeot le panse à son tour le quatrième jour, et le trouve parfaitement réuni. Le fait est peut-être vrai ; mais plusieurs circonstances en rendent la narration ridicule et en compromettent le caractère.

Pierre-François Percy, savant chirurgien militaire (1754-1825), dans son article Nez, du Dictionnaire médical en 60 volumes, raconte qu’un chirurgien-major réunit un nez avec succès à la suite de la bataille de Rocroi ; mais il n’osa s’en vanter, de peur de passer pour un menteur, comme il est arrivé à Garengeot : d’où l’expression, qui courut à l’époque, menteur comme Garengeot, et qui se modifia rapidement en celle de menteur comme un arracheur de dents. Sous l’anonymat, l’allusion était tout aussi personnelle, comme cela arrive souvent.

Ajoutons, d’ailleurs, que Garengeot dut cette réputation à ce que la question de savoir si une partie du nez entièrement détachée peut contracter une adhérence

complète, fut condamnée par 1 Académie de chirurgie, comme nous 1 apprend Jarjavay, dans son A ïi(i i o n i i c chi rurgicale, page 59.

Dr Georges Petit.

Bons mots et réparties sur les Dents.

Le 9 juin 1606, Henri IV était avec la reine, la princesse de Conti, le duc de Montpensier et h1 duc de Vendôme, dans un carrosse qui les ramenait de Saint-Germain à Paris.

Quand ils furent arrivés au bac de Neuilly, seul le Vert-Galant ne voulut pas descendre de voiture, à cause de la pluie qui commençait à tomber ; le carrosse entra dans le bac, les deux derniers chevaux tombèrent dans l’eau, entraînant le lourd véhicule ; le roi piqua une tête, mais comme il était bon nageur, il se tira sans trop de mal de ce mauvais pas.

Nous n’aurions pas rappelé cet évènement, s il n’eût eu un résultat tout à fait inattendu : le Béarnais, qui souffrait ce jour-là d’un mal aux dents très violent, en fut incontinent débarrassé. « Voilà, s’écria-t-il gaiement, la meilleure recette qui existe contre le mal de dents ! »

Le peintre hollandais Ténters ne manquait pas non plus de l’esprit de répartie. On raconte que sa dernière œuvre fut le portrait d’un procureur et que, sentant ses moyens affaiblis, il ne voulut plus rien entreprendre depuis. Comme on l’enga-

LE SQUELETTE

gcait à faire encore quelque tableau, il répondit en riant, qu’il avait toute sa vie fait usage du noir d’ivoire et que, pour peindre son procureur, il avait brûlé la dernière dent qui venait de lui tomber de la bouche : l’artiste était alors âgé de 80 ans.

On se rappelle l’épisode du Neuf Thermidor. Robespierre, assis dans un fauteuil, le coude gauche sur les genoux et la tète appuyée sur la main gauche, reçoit dans cette position un* coup de pistolet, qui lui fracasse la mâchoire inférieure, du côté gauche, en même temps que la joue correspondante. était percée par le même coup de feu.

Le docteur Verrez, un des chirurgiens appelés à panser la blessure de l’incorruptible, a relaté, à ce sujet, un trait qui décèle un rare fanatisme : lorsque le chirurgien eut posé les dents du blessé sur la table, un des canonniers s’en empara, et apostrophant le tribun tout pantelant, s’écria : « Ah ! scélérat, je garde tes dents, comme un monument d’exécration ! »

Se laver les dents , ça les déchausse, disait à Roger de Beauvoir un bas-bleu, connu par ses excentricités de toilette.

— A ce compte-là, dit Roger, on ne devrait pas se laver les pieds ; ça les déchausse bien davantage.

Démosthène devait un jour plaider contre un certain IIarpalus, cjue 1 on voulait faire bannir d’Athènes, et qui le méritait bien; le coquin donna une belle coupe d’or à l’orateur ; le lendemain, Démosthène déclara qu’il avait une fluxion sur les dents, et ne pouvait parler : « Je le crois bien, dit Phogion, tu as dans ta gorge la coupe d Harpalus (i). )>

(i) Essais dans Je goût de Montaigne, par Paulmy d’Argen- SON, 35.

Le Tronc.

Rappelons, en quelques mots, que le tronc se divise en colonne vertébrale, thorax et bassin.

Colonise vertébrale

La colonne vertébrale, ou épine du dos, est composée de 26 petits os, appelés vertèbres, divisées elles-mêmes en vertèbres cervicales, dorsales et lombaires.

C’est par un mouvement de torsion excessive des vertèbres cervicales, que l’on tue ordinairement les lapins; le même résultat est obtenu lorsqu’on donne un choc, violent au niveau de la nuque de ces animaux : c’est ce que l’on appelle communément le coup du lapin.

C’était, sans doute, pour obtenir plus rapidement la luxation de l’atlas, qu’en France, ayant 1789, dans le supplice de la corde, l’exécuteur montait soit sur les mains liées derrière le dos, soit sur les épaules, soit encore sur la tête du patient (t).

Rien avant Flourens, le physiologiste prédécesseur de Claude Bernard, le nœud, vital était connu des anciens. Ils avaient déjà remarqué le point précis ou il fallait trancher le haut de la moelle épinière chez les animaux, pour amener la mort

(1) Witkowrkl op. nf., 58.

instantanément, c’est-à-dire à la jonction de 1 occipital et de la première vertèbre cervicale, où se trouve le plancher du quatrième ventricule, (pii se termine à peu près là.

Ce point, délicat entre tous, était connu des toréadors du cirque, dans les courses de taureaux qui se faisaient en Espagne ; mais nous allons voir qu’on l’avait découvert, bien avant notre ère, chez d’autres animaux.

Trois siècles et demi avant Jésus-Christ, se basant probablement sur des connaissances antérieures, comme, par exemple, sur ce fait que les bouchers assomment leurs animaux en les frappant a la nuque d’un coup de masse, le Carthaginois Asdrubal, frère d’AxNiBAL, avait fait la même découverte chez les éléphants de l’armée et 1 avait mise en pratique dans le combat, lorsque ces animaux, devenus furieux et ingouvernables, à la suite des projectiles qu’on leur lançait du côté des ennemis, se retournaient contre leurs propres bataillons d’infanterie, pour échapper à de nouvelles blessures. On n'avait pas tardé à connaître l’expérience d’Asdrubal et à la mettre en usage d’un bout à l’autre du monde connu des anciens, chez les peuples qui se servaient d’éléphants à la guerre, depuis l’extrémité occidentale du nord de l’Afrique, jusqu’au fond de l’empire des Perses ; seulement, on s’y prenait différemment suivant les pays.

Asdrubal s’était servi de ce qu’il avait sous la main : les cornacs étaient armés d'un ciseau et d’un maillet en Afrique, depuis la mémorable découverte du général Carthaginois. Lorsqu’ils voyaient ces animaux entrer en fureur et se précipiter aveu-

glément dans leurs propres rangs, où ils jetaient la confusion et le désordre, en renversant sur leur passage les fantassins et les cavaliers, ils introduisaient leur ciseau derrière la nuque, entre les oreilles, à l’articulation de la colonne vertébrale et du crâne, et l’y enfonçaient de toutes leurs forces, en tapant dessus à grands coups de maillet. C’était le moyen le plus expéditif et le plus sûr d’en finir avec ces masses colossales, quand on n’arrivait plus à les maîtriser. Aussi, dans certaines batailles, par exemple à la bataille de Zama, vit-on plus d'éléphants tués par leurs cornacs que par les ennemis.

En Orient, on s’y prenait autrement à l’égard des éléphants d’Asie, tout en suivant la même méthode.

Leurs conducteurs avaient, tous, un couteau à longue lame, dont le manche était attaché à leur poignet droit, afin de ne pas le perdre et de l’avoir toujours à leur disposition dans un cas pressant. Ils l’enfonçaient d’un seul coup, sans hésiter, à l’endroit convenable.

Flourens a eu le mérite de préciser un fait et d'en expliquer le mécanisme, mais cette technique était connue depuis plus de deux mille ans avant lui. Au reste, c’est là une manière de faire tout à fait instinctive (1).

Bosses et Bossus.

Lorsque la courbure vertébrale est exagérée, il se produit des gibbosités (de gibbosus, bossu).

fi) D1 Bour.ox, in ('.Unique générale de chirurgie, du l)1 Atjbeau.

Gcs protubérances ont servi de texte à des kporters fantaisistes, pour se livrer a de longs coinmentaires touchant... les immunités de la bosse, par rapport à la guillotine.

Tout cela, au sujet d’un affreux tortillard, condamné à mort pour avoir assassiné sa femme à coups de tranchet, et qui comptait un peu sur son infirmité pour lui valoir une commutation de peine.

De ce qu’un bossu n’a pas de cou, on en concluait à l’impossibilité de couper le cou à un bossu, or, les faits sont là, qui démontrent que l’opération est parfaitement possible, puisqu’elle a été faite maintes fois.

Le 2i septembre 1821, fut décapité un assassin, du nom de Pierre Merlin, bossu par derrière et bossu par devant. Gomme il était impossible de l’appliquer sur la planche à bascule, cette planche fut démontée la veille de l’exécution, et le condamné, au lieu d’être étendu horizontalement sous le couperet, se mit à genoux, le cou dans la lunette. 11 fut, d’ailleurs, très proprement décollé, et sans aucune espèce d’accident.

Autre décapitation d’un bossu, le 7 avril i83q.

Celui-ci s’appelait Joséphin Cendrier, et avait eu l’étrange idée d’assassiner sa tante, dont il était amoureux et qui lui résistait, comme l’Adèle à' Antony . Cendrier avait, par derrière, une énorme bosse et un cou presque imperceptible. Néanmoins, le bourreau le lui trancha net, avec maestria, et cela juste à l’endroit voulu.

Trois bossus, dont les noms importent peu, furent encore exécutés. Aucun accident ne marqua

LE SQUELETTE l8(J

ces trois exécutions : d’où il résulte qu’un bossu est parfaitement guillotinable.

11 y a quelques années, mourait rue Cuvier, a Paris, un bossu dont on peut dire qu’il avait la bosse de la statistique. Durant plus de 5o ans, il avait appliqué sa bosse... aux bossus !

A sa mort, on découvrit, au lieu et place d’un testament, un volumineux manuscrit, monographie soigneusement détaillée de la bosse, comportant deux mille feuillets environ, et où il n’était question que de bossus.

Célibataire, riche, indépendant, notre homme n’avait reculé devant aucun sacrifice, devant aucune fatigue, devant aucun danger, pour recueillir les innombrables observations consignées dans son gigantesque travail. Il avait voyagé partout.

C’est en Europe, dans la zone tempérée, que se rencontrerait, à entendre notre statisticien, le plus grand nombre de bossus rachitiques.

C’est en Espagne, paraît-il, qu’il y a le plus de bossus : dans une petite localité, au pied de la Sierra-Morena, on en compte i sur i3 habitants.

En Erance, le bassin de la Eoire en est peuplé ; le rachitisme y règne presque à l’état endémique.

Combinant les moyennes des chiffres rapportés de tous les pays du globe, notre doux maniaque en arrivait à ce résultat numérique, qu’il n’y a pas

moins de i bossu sur 1.000 individus, ce qui donne environ un million de bossus pour lu tene enticic. Puis, établissant que la hauteur moyenne de chaque bosse est de 20 centimètres, — il avait fait plus de 6.000 calculs pour arriverai ce résultat! — il multipliait le million de bossus par la hauteur de la bosse, ce qui donnait une élévation de 200.000 mètres ; c’est-à-dire que toutes les bosses étant superposées, on escaladerait, par cette nouvelle et étrange échelle, 10 Cordillières, surmontées de 25 Monts- Blancs, auxquelles il faudrait ajouter comme appoint toutes les pyramides réunies, rehaussées de toutes les flèches des cathédrales de l'Europe.

Le dernier feuillet du manuscrit de cet original contenait son testament, dans lequel il était dit qu’il voulait qu’on mît sur sa fosse une bosse de marbre, en guise de monument, avec cette inscription :

Ci-gît un bossu Qui de la bosse eut Le goût , et sur la bosse sut Plus qu aucun bossu.

Le bonhomme eût été complet, s’il avait habité rue Lecourbe.

Un mode original de redressement des bossus.

C’est à Mme de Gexlis qu’on le doit.

Je m’intéresse particulièrement aux bossus, — c’est la comtesse qui parle, — ayant trouvé un moyen très simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un seau ; j’ai eu cette inven-

LE SQUELETTE

tion d’après l’observation faite à la campagne, qu'aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue.

Elle ajoute en note :

L'exercice de la poulie. — M. Tronchin l’avait imaginé et pratiqué jadis avec succès pour redresser les tailles des enfants contrefaits. Il me conta ce fait il y a treize ans, et dès ce moment j’appliquai cette idée à l’éducation. Cette poulie attachée au plancher est parfaitement semblable à celle d’un puits ; seulement, au lieu de mettre un seau à la corde, on y attache un sac de peau, rempli de sablon ; j’ai fait placer autour de cette poulie, fixée au lambris, une balustrade fermée, pour prévenir les accidents que pourrait causer la chute du poids. 11 faut, pour cet exercice, que l’enfant soit bien posé d’aplomb, que les pieds soient l’un contre l’autre, et ne s’élèvent jamais sur leurs pointes en tirant la poulie, et qu’il ne laisse pas glisser la corde dans ses mains, en descendant le poids.

A la campagne, on faisait cet exercice sur de véritables puits, placés dans les jardins d’enfants, c’est-à-dire un grand tonneau rempli d’eau, au-dessus duquel était posée la poulie. On lirait de l’eau pour arroser son jardin, et comme on ne pouvait augmenter la grosseur des seaux, parce qu’il fallait qu’ils fussent proportionnés à la politesse du puits, j’avais imaginé de mettre à ces seaux un double fond, dans lequel on pouvait glisser des poids, (i)

Les talents de Mme de Genlis, comme éducatrice (2), sont trop connus ^pour qu’un commentaire soit nécessaire.

fi) Mémoires de la Comtesse de Genlis.

O) Cf. Mœurs intimes du passé , 8e série : Education de Princes.

Rire comme un bossu.

On attribue aux bossus beaucoup d’esprit et de malice. Rire comme un bossu est un proverbe qui dénote leur caractère goguenard et satirique. Mais d’où provient cette disposition à l’esprit et à la malice ? Quelques personnes l’imputent à la nécessité où ils sont de repousser sans cesse les attaques des gens railleurs et incivils ; j’aimerais mieux, dil J. -B. Salgues (i), attribuer ce penchant à la constitution de leurs organes. La nature a établi une merveilleuse harmonie dans ses ouviages. Chez l’homme, les facultés intellectuelles sont presque toujours en rapport avec les facultés corporelles. Un esprit délié suppose une organisation délicate. Donnez-moi une corpulence épaisse, des formes athlétiques, une figure forte, pleine, large, bouffie de santé, je doute qu’il sorte jamais rien de bien subtil d’une pareille complexion. Anacréon n’eût jamais composé ces odes charmantes qui 1 ont ic ndu immortel, s’il eût ressemblé à Milon de Grotone.

Les bossus doivent avoir de l’esprit et de la linessse, parce qu’ils sont d’une constitution faible et délicate. On peut, sous le rapport de l’esprit et du caractère, comparer les bossus aux femmes : ib ont, comme elles, de la pénétration, de la subtil i t < , et rachètent comme elles en malice ce qui lcui manque en force.

(i) J. -B. Salgues, Des erreurs , des préjugés , t. III, p. 190-191.

LE SQUELETTE

Thohax

On a prétendu, d’aucuns continuent à prétendre que « les corsets trop serrés empêchent la liberté des mouvements de la partie inférieure du thorax ». Instruisons impartialement le procès de cet appareil de contention, et voyons quels sont ses inconvénients, et s'il (ui a, seis avantages.

Historique du Corset.

Depuis que le monde est monde, on s’est élevé contre l’abus du corset, et le corset ne s’en porte que mieux ; il est vrai d’ajouter qu’on a considérablement- amélioré le carcan primitif.

Les femmes grecques et romaines, qui tenaient à conserver la grâce et la beauté de leurs formes,' se contentaient de ceintures, qui comprimaient modérément leurs seins, tout en les soutenant suffîsamment.

Cependant, il fut un temps où elles se serraient probablement d’une manière exagérée la taille, car elles s’attirèrent les moqueries des s a I i riques.

Les Gallo-Romaines suivirent cet exemple ; sous Charlemagne, on vit apparaître la mode des robes très collantes, à travers lesquelles se dessinaient outrageusement non iseulement les cotes et la poitrine , mais encore l’ombilic.

igâ

Le mot de corset (i) fut, pour la première fois, prononcé sous Charles V; on le retrouve dans un ouvrage imprimé en i5io, c’est-à-dire au début du seizième siècle; mais, dès la lin du siècle précédent, on portait déjà en France des corsages étroitement lacés et garnis d’un buse sur le devant, que les dames revêtaient entre leur chemise et leur robe de dessus. On les appelait généralement des corps

piques.

Bien qu’ils ne fussent pas raidis par une armature ou des baleines d’acier, comme les corsages

vénitiens, les corps piqués, si nous en croyons un prédicateur de la cour de Louis XII, étaient « si étroits par le haut du corps, qu’à peine les femmes pouvaient-elles dedans respirer, et souventes fois grant douleur y souffroient pour faire le gent corps menu. »

La première idée du corset vint du jour où 1 on porta des robes collantes, des robes « justes au corps )) ; c’est sous le règne de Louis VI et de son successeur que, pour mieux faire valoir sa taille, on eut l'idée de revêtir des corsages de dessus, moulant bien les formes.

Sous Charles VI, les dames firent usage de corsages bourrés, afin de simuler une grosse poitrine, et elles adoptèrent les robes montantes.

fi) Sous le règne du papier-monnaie en France, on appelait corset un assignat de eenl sous, parce qu’il était signé: Corset, du nom de l’employé préposé à son émission ; et les débauchés, er: le présentant aux filles galantes, leur disaient : corset pour corset.

LE SQUELETTE

Isabeau de Bavière, et, sous Charles Vil , Agnes Sorel, en meme temps qu’elles échancrèrent leur décolletage, étranglèrent de plus en plus leur taille dans leurs surcots, garnis d’acier et munis d’une coche ou buse, en bois mince, placé sur le devant. Le surcot d’étoffe devint de plus en plus raide, prit la forme d’entonnoir, garni d’un ou de plusieurs buses, et se transforma en basquine ou buste , vers la fin du seizième siècle.

Sous le règne de Henri III, apparaît le véritable (( corps » de baleine, porté autant par les hommes que par les femmes. On prétend que Catherine de Medicis aurait importé d’Italie cette mode, qui, pendant un temps, fit fureur.

Les effets en furent désastreux. Les femmes, au dire d’un contemporain, avaient « la poitrine large, eslevée et nettement couverte d’odoriférante charnure, sur laquelle ont esté jointes et séparément bien troussées ces deux pommettes, fontaine de vie naturelle, plus dures et plus souhaitables que toide pomme d’or. » Ce seront les derniers représentants d’une génération saine et fortement constituée. Vienne le corset, les femmes comprimeront leur corps souple et vigoureux dans des bustes de fer, leurs viscères seront déplacés, leurs côtes déformées, leurs organes atrophiés.

C’est, l’époque où Ambroise Pare, médecin à l’Hôtel-Dieu, montrait à ses élèves, sur la table de dissection, de jeunes femmes, misérablement <( espoitrinées », dont le corset avait fini « par trop

xq(3 LES CURIOSITÉS DE LA MÉDECINE

serrer et comprimer les vertèbres du dos, les jeter hors leur place, ce qui fait que les belles sont bossues et grandement émaciées par faute d’aliments. »

Paré a donc été, vraisemblablement, le premier (i) médecin qui >se soit élevé, au nom de 1 hygiène, contre le corset.

Et voyez les grands effets nés des moindres causes: la névrose sera la conséquence des troubles de l’économie, déterminés par le corset. « Les peuples bien portants, écrit très judicieusement Bouchot (2), engendrent des Rabelais, s’épanouissent en gaietés bruyantes ; les races débilitées créent les pamphlétaires, les monomanes de toutes catégories. Quand Henri II mourut, les levains morbides avaient lentement pénétré la société, les figures pâlissaient et s’allongeaient. On gagnait en élégance et en raffinement d’esprit, ce qu’on perdait en vigueur et en bon sens. Les enfants royaux eux-mêmes n’auront pu se soustraire à ces influences néfastes. Tous sont venus au monde plus ou moins touchés de vices congénitaux, qui né pardonnent guère ; leurs figures sont boursouflées d’humeurs, leurs yeux cerclés de bleu; ils ont une enfance pénible. Dès leur premier âge, les princesses sont enfermées et torturées dans leurs bustes durs, gênant la croissance,

(1) Riolan, médecin de Marie de Médicis, rapporte que, de son temps, presque toutes les jeunes filles de la cour se sériaient à outrance, avaient une épaule plus grosse que l’autre: « à peine sur cent, ajoute-t-il, en trouve-t-on dix, qui aient les épaules bien faites. »

(2) Les Femmes de Brantôme, par II. Bouchot.

LE SQUELETTE

ÏQ7

broyant les chairs tendres. C’est la fin d’une race, peu prévue et irrémédiable. »

Cent ans plus tard, en dépit des malédictions du clergé, des conseils et des menaces des médecins, des arrêts du Parlement (i), le beau «exe continuait à se serrer la taille, jusqu’à en perdre le souffle. Bouvart, médecin de Louis XIII, appelé à faire l’autopsie de la duchesse de Mercœur, laissait échapper cet aveu :

Les côtés du thorax, au dedans retirés, Retenaient poumons un petit peu trop serrés.

Le dix-huitième siècle consacra le triomphe complet du corset. Les évanouissements et les syncopes des belles dames du temps n’ont pas d’autre cause qu’un corset trop serré. L’anatomiste Winslow, le filleul du grand Bossuet, le médecin hollandais Camper, s’élevèrent avec force, mais en pure perte, contre cette mode meurtrière.

Des médecins renommés d’Allemagne, d’Angleterre ; en France, des écrivains, comme Jean- Jacques Rousseau et Buffon, mirent leur éloquence au service de la même cause.

En 1770, un livre, qui résumait toutes les raisons

(1) Nous allons, par un seul exemple, prouver combien l’empire de la mode est irrésistible. Joseph II voulut abolir la coutume des corsets dans ses Etats: il en défendit l’emploi dans les maisons d’orpbelins, dans les couvents, et dans toutes les institutions consacrées à l’éducation. Désirant vouer au mépris un usage (pie Plaute avait sans succès tourné en dérision à Rome, il ordonna que les femmes condamnées aux travaux publics portassent désormais des corsets et des paniers. Mais cet empereur fut moins puissant que la mode, et le corset fut conservé dans la monarchie autrichienne.

Ig8 LES curiosités de la médecine

données par les maîtres^ parut sous ce titre significatif : Dégradation de l'espèce humaine par l'usage des corps à baleines, ouvrage dans lequel on demontre que c'est aller contre les lois de la nature, . augmenter la dépopulation et abatai dii pour ainsi dire l'homme, que de le mettre à la torture dès les premiers instants de son existence, sous prétexté de le former.

L’auteur de ce factum était un M. Bonnaud, qui n’est pas autrement connu. Un tailleur de coips, de Lyon, nommé Reissner, prit la plume pour la défense du métier. 11 s’en tira avec adresse. Sa thèse était que, parmi les inconvénients reprochés au (( corps )> , il y en avait que les bons fabricants savaient éviter ; que d’autres résultaient de l’application maladroite des appareils ; enfin, que I on mettait sur le compte des « corps » beaucoup d’effets dans lesquels ils n’étaient pour rien (i).

Nous avons franchi le grand siècle, celui de Louis XIV, sans nous y arrêter : est-ce à dire qu’on ne portât pas de corset sous le règne du plus absolu des monarques? 11 faut être un Napoléon, pour exiger qu’une femme ne meurtrisse pas sa progenitme, en l’étranglant dans ses propres entrailles.

Le corset des élégantes, au temps de Louis XIV, était une sorte de brassière, lacée par derrière, agrafée par devant, échancréc sur la poitrine, mais montant dans le dos presque jusqu au cou. U était

(i) Quiciierat, Histoire du costume en France.

LE SQUELETTE

le corps que Mmo de Maintenon recommandait aux

élèves de Saint-Cyr.

A la Cour, ou (‘lait moins lours brodé des justaucorps , que l'on mît un corset de soie lacé d’or, et orné d’un bijou

modeste : sous le vêla coquetterie exigeait , à rayures ou à lleurs, sur le bord :

Un beau nœud de brillant dont le sein est saisi S’appelle un « boute-en-entrain », ou bien un a tâtez-y ».

Minc de Skvig.né, qu’il faut toujours appeler en témoignage, mettait son corset à même la peau ; souffrant d’un rhumatisme, elle écrivait à sa tille : « Ali ! si vous m’aviez vue en robe de chambre, coiffée de nuit, dans une grande chaise, avec des oreillers ! De bonne foi, vous ne reconnaîtriez pas celle personne qui se coiffait en toupet, qui mettait son buse entre sa chair et sa chemise , et qui ne s’asseyait que sur la pointe des sièges pliants...

La forme du corset ne changea pas sensiblement au siècle suivant, mais elle s’allongea et se raidit de plus en plus, faisant aux femmes, comme deux siècles auparavant, une « pause » rigide.

La mode s’en généralisa tellement, que Paris faillit manquer de baleines ! Heureusement, ou malheureusement, le péril fut conjuré, et le corset rep ri ! son empire.

Nous allons voir si cette tyrannie, qu’aucun tyran n’a pu abattre, doit être subie en silence, ou s’il convient de s’insurger contre.

Le Corset est-il nuisible ou utile ?

Quel es! l’avis des hygiénistes sur le corset ?

Pour montrer, dès l’abord, que nous n’apportons aucune passion dans le débat, nous invoquerons l’opinion d’une femme, Mme Tylicka, née Budzi.nska , qui a précisément choisi pour sujet de thèse : Le corset, ses méfaits au point cle vue hygiénique et pathologique. Ce début promet !

Notre « consoeur » n’a pas craint de se barbouiller de latin et de grec, pour nous montrer que, dès la plus haute antiquité, on avait reconnu les méfaits de l’instrument de torture que vous connaissez. Déjà Térence ( i 5 9 ans avant J. C.) se moquait, dans une de ses pièces, de « la dangereuse coutume de comprimer outre mesure la taille des jeunes filles ».

Uni1 remarque, qui n’est pas à l’avantage de nos citadines : Mme Tylicka nous fait observer que la mode du corset ne s’est répandue que très lentement à la campagne ; particulièrement chez les Slaves, les paysannes ne s’en embarrassent pas.

Kn Pologne, dit Mme Tylicka dans sa thèse, où nous connaissons personnellement le costume des villageoises, les paysannes, jeunes et âgées, remplacent le corset par un corsage sans manches, décolleté, fait de toile très forte et boutonné en avant ; il suffit tout à fait pour soutenir les seins plus ou moins gros.

« De mille hiles villageoises, écrivait déjà le bon Ambroise Paré, on n’en trouve pas une de bossue, a raison qu’elles ont eu le corps astreint et trop serré. »

LE SQ UE LE Tl E

I a auteur du dix-huitième siècle (i) témoigne de son coté :

Les bossues, les bancroches, les rachitiques, toutes les personnes mal construites et mal bâties, ne sont communes (pie dans les grandes villes, où l’on a la coupable manie d’emmailloter les enfants et de les mettre ensuite à la presse dans des corps à baleine.

Le Dr W itkowski , qui a fait de laborieuses recherches à cet égard, a dirigé notre attention sur un point que n’ont pas manqué de relever les artistes et tous ceux qui ont quelque sentiment esthétique : ce qui frappe dans les chefs-d’œuvre immortels qui résument l’idéal de la beauté féminine, c’est qu’aucun de ces types presque divins n’a la taille line. Pour ne prendre comme exemple que la Vénus de Médicis, qui a i m. 64 de stature, si l’on suppose sa taille tout à fait ronde, elle serait représentée par un peu plus de 80 centimètres. Que nous sommes loin de ('es tours de taille de 5o centimètres, et même moins, auxquels aspirent tant de coquettes de nos

jours !

Nombreux sont les accidents dus au corset, accidents qui passent souvent inaperçus, mais qui ne manquent pas d influer sur l évolution de nombre de maladies.

i) Bowaud, Dégradation de l'espèce humaine par Vusage des corps à baleine, 1770.

Dans ses Etudes historiques et médicales sur V usage des corsets, Bouvier en a tracé un tableau qu'il a raison de dire incomplet ; nous allons suppléer aux nombreuses lacunes que son travail contient, par une énumération limitée, nous le reconnaissons, par le cadre même qui nous est départi.

D’abord, le corset produit des déformations osseuses : saillie du thorax en avant ; — épaule droite plus saillante et plus élevée que la gauche (Rtolan, Winslow) ; — gibbosité (Galien) ; mal de Pott (Hayem) ; — abaissement et rapprochement permanents des côtes inférieures ; leur chevauchement (A. Paré) ; — leur déjettement en dehors ; — l’enfoncement de la cinquième à la neuvième côte (Hayem) ; — renfoncement de l'extrémité inférieure du sternum ; le rétrécissement de la base du thorax (Bouvier) .

Les déformations de la cage thoracique dues au corset sont telles que l’anatomiste Charpy a pu écrire : « Ce n’est pas chose facile de trouver des poitrines de femme de 25 à 3o ans, qui ne soient pas déformées par le corset ou les vêtements. »

De ces déformations résultent de nombreux troubles respiratoires et circulatoires. Parmi les premiers, le plus important est d’annihiler le rôle du diaphragme dans les mouvements respiratoires, et, par suite, de prédisposer à la tuberculose.

Winslow , en 1741, avait déjà fait observer que les femmes supportent les incommodités du corset « par une habitude de jeunesse, par la force du tempérament jointe à l’interruption de cet habillement pendant le repos de la nuit. »

Des troubles apportés par le corset à la respira-

LE SQUELETTE

tion et à la circulation résultent souvent des évanouissements, des syncopes, qui parfois entraînent la mort. Témoin le cas, rapporté par Reveillé- Parise, d’une dame très forte, qui luttait tellement contre une obésité croissante, qu’elle se faisait lacer par sa domestique à plusieurs reprises, jusqu’à la suffocation et qui, un beau jour, pendant cette opération barbare, mourut subitement d apoplexie !...

On sait combien les troubles digestifs sont nombreux chez la femme ; ils sont surtout dus au corset. Nous citerons, parmi eux, ce bruit bien connu de glou-glou, parfois si prononcé qu’il est désagréable autant pour l’entourage que pour la malade, bruit qui, 99 fois sur 100, cesse avec l’usage du corset.

On constate, en outre, la déformation et le déplacement du foie, augmenté dans son diamètre vertical et repoussé vers la fosse iliaque, réduit dans les autres sens et déprimé en outre à sa surface, par les côtes, qui s’impriment en quelque sorte dans sa substance. (Bouvier, Deciiambre, Natalis-Guiulot).

L’étranglement du foie au niveau du rebord costal peut en détacher une partie , qui forme alors une tumeur mobile (Potain). « Le foie, dit Fonssa- < /KivEs , chassé par le corset étroit, à la manière d’un noyau de cerise pressé entre les doigts, va parfois chercher un refuge jusque dans le bassin. »

Pour juger des troubles que le corset apporte dans les fonctions digestives, il suffit de voir la

peine qu’une femme éprouve à remettre son corset après le repas.

L’abus du corset provoque la mobilité et le déplacement du rein droit, repoussé par le foie ; des envies fréquentes d’uriner, dues à la compression de la vessie par le refoulement de l’intestin ; l’abaissement et le renversement de l’utérus : d’où la stéri¬

lité, les métrites, douleurs abdominales et lombaires, troubles de la menstruation, hémorragies utérines.

« L’usage du corset, dit Serres, n’est pas seulement funeste à celle qui le porte; si nous n’y prenons garde, il atteindra la race. Car cette mode ridicule et meurtrière s’attaque à la source même de la vie et tend à l’altérer. »

Il peut déterminer, chez le fœtus, certaines difformités et même sa mort, ainsi que celle de la mère.

En résumé, le corset serait un vêtement essentiellement anti-hygiénique, dont l’usage provoque à la longue des troubles respiratoires, circulatoires et digestifs, et dont l’abus provoque de nombreux états pathologiques, tels que : dilatation de l’estomac, abaissement et déformation du foie, rein mobile, chloro-anémie.

11 nous reste bien peu de place pour parler des avantages du corset, mais elle nous suffira ample¬

ment.

Parmi les rares médecins qui, au firent l’éloge du corset, figurent au

siècle dernier, premier rang

LE SQUELETTE

Platner et Le Brand; ce dernier conseille meme aux enfants l’usage des corps baleinés, <( pourvu qu’ils puissent se retourner tous les jours ». Avec cette précaution, le corps (corset) ne se moulera pas sur le corps de l’enfant, et n’en prendra pas la figure, la baleine perdant le lendemain le mauvais pli qu’elle avait pris la veille. Il serait encore préférable, fait observer non sans humour un de nos confrères, de changer chaque jour de corset, comme on le fait pour les chaussures.

Le Dr Lutaud reconnaît au corset de précieux avantages :

C’est là un véritable soutien pour la femme, qui constitue en quelque sorte comme le dossier d’une chaise ou d’un fauteuil, contre lequel toute la partie supérieure du corps se repose.

Le corset est un accessoire indispensable pour soutenir les jupes, les jupons, tous les vêtements inférieurs de la femme, vêtements dont le poids total atteint sept, huit kilogs, davantage même, depuis que le juponnage a pris tant d’importance. Comment maintenir toute cette masse, si l’on n’avait le corset? Ce ne pourrait être que par des cordons, qu’il faudrait forcément serrer beaucoup, ce qui ne manquerait pas de blesser la taille.

Le Dr F él i\ Régnault admet le corset comme ceinture et le réprouve comme fourreau compresseur. Pour lui, la striction modérée de ce vêtement sur les viscères abdominaux serait loin d’être pernicieuse à la santé.

Citons encore comme témoin à décharge une doctoresse, Mme Bl. Edwards-Pilliet, qui a déposé en toute connaissance de cause :

Un corset, serré au delà du bon sens, déforme le loie, en diminue le volume ) il agit egalement sui les poumons, sur l’estomac, c est entendu ; mais enfin, il > a une limite à tout. Ce ne peut être que des troubles plus ou moins graves, je le veux bien, mais qui avertiront suffisamment la victime lorsqu ils deviendront dangereux.

Après tout, on n’est pas le bourreau de soi-même, et il y a un moment où l'on cesse de trouver du plaisir à se faire souffrir, fût-ce pour être jolie.

Entre autres avantages du corset, il en est un qui n’est pas à dédaigner : il sert, à l’occasion, de cuirasse protectrice contre les contusions et les blessures : ainsi, la fille du chirurgien Just Lucas-Champjonnière dut peut-etre la vie a 1 une des baleines de son corset, qui amortit le choc d une balle de carabine Flobert, avec laquelle un jeune étourneau de télégraphiste chassait des moineaux, aux Champs-Elysées.

A l’incendie du Bazar de la Charité, en mai 1897, quelques corsets ont servi à établir 1 identité de plusieurs cadavres méconnaissables : ainsi fut reconnue Mllc Elise Blouska, bibliothécaire de M. Jules Claretie, âgée de soixante-deux ans, qui portait un corset, rembourré sur la face dorsale. Ce détail fut donné par M. Clemenceau, qui le tenait de la sœur de la victime.

Vous avez maintenant sous les yeux toutes les pièces de la procédure ; vous avez entendu le réquisi-

LE SQUELETTE

sitoirc de la Faculté, les avocats du prévenu, libre à vous de vous déterminer ; nous nous garderions d'influencer, en matière aussi délicate, votre verdict.

Le Corset clans l'Art.

Un médecin allemand vient de faire des constatations archéologiques, tendant à réhabiliter l’instrument de torture que la plupart des hygiénistes s’accordent à condamner. Le Journal des Débats produit à ce sujet la note suivante :

On vient d’exposer à Dresde les œuvres de Lucas Cranach. Les peintres y ont pris leur plaisir, et les orthopédistes leur profit. Car un médecin, le docteur Sciilanz, a été frappé d’y voir qu Eve, Lucrèce et les déesses mêmes avaient le dos rond. Il en ressentit une tristesse, qu’il divulgua dans la Semaine médicale allemande. L’infirmité de ces figures n’est pas un caprice dépravé de Cranach ; car ses portraits de femmes sont également rachitiques et la duchesse Catherine présente un cas de scoliose bien accentué. Albert Dürer, qui dessine un Adam magnifique, infléchit pareillement l’épine dorsale d’Eve. Comme on ne peut douter de la sincérité de ces maîtres, on doit avouer que la femme allemande de la Renaissance avait l’échine tordue. Le docteur Sciilanz a trouvé la cause d’une si grande disgrâce dans le costume, qui était bien moins soutenu qu’aujourd’hui de baleines et d’acier. La, est la cause de dégénérescence du type féminin. Poursuivant ses études sur d’autres époques, le docteur Schlanz est arrivé à cette formule générale, que toutes les générations sans corset avaient le dos voûté. L’érudition conduit à tout, et il n’est pas de découverte trop ingénieuse pour la science allemande ; mais il serait intéressant d’appli-

quer à l’antiquité la formule du docteur sax.on, et de savoir si Cléopâtre, dont nous savions déjà qu’elle avait le nez trop court, n’avait pas également le dos circonilexe.

Le Corset-cuirasse de Louis XVI.

C’est à Mme Campan que nous en devons la révélation. Voici ce qu elle rapporte dans ses Mémoires, dont la véracité n’a jamais été sérieusement contestée :

Depuis longtemps, les amis du Roi et de la Reine (i), redoutant pour eux le fer des assassins, les avaient suppliés de porter une sorte de cuirasse sur la poitrine, de façon à éloigner tout danger. Le i4 juillet, jour destiné par la Constitution à l’anniversaire de l’indépendance de la nation, approchait. Le Roi et la Reine étaient contraints d’y paraître ; sachant que le complot du 20 juin avait leur assassinat pour but, ils ne doutèrent pas que leur mort ne fut arrêtée pour le jour de cette fête nationale. On conseilla à la Reine, pour donner aux amis du Roi le temps de les défendre, si l’attaque avait lieu, de le garantir du premier coup de poignard, en lui faisant porter un plastron. J’eus l’ordre d’en faire faire un chez moi : il était composé de quinze épaisseurs de taffetas d’Italie, et consistait en un gilet et une large ceinture. L’essai de ce plastron fut fait ; il résistait aux coups de stylet et plusieurs balles s’y amortirent.

Lorsque l’ouvrage commandé fut terminé, la difficulté fut de le faire essayer au Roi sans courir le risque d’être surpris. Je portai cet énorme et pesant gilet en jupe de dessous pendant trois jours, sans pouvoir

(1) On fit faire, pour Marie-Antoinette, un corset semblable au gilet-cuirasse du Roi; en dépit des supplications de son entourage, elle ne consentit jamais à en faire usage.

LE SQUELETTE

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