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A. — MEMBRE SUPÉRIEUR

La Main, sa psychologie.

La main règne d’un air impérieux, car tout Ne s’accomplit que par elle, tout dépend d’elle ; Pour le nid du bonheur, elle est une hirondelle ; Et pour le vin de joie, elle est le raisin d’aoul.

Main de ma destinée, où tout se présagea !

Et le premier émoi de mes mains dans les mains !

Mains modestes, mains calmantes, mains magnétiques , Pâles d’avoir semé des fluides dans l’air.

Mains complices de tous les actes, de tous les Elans de l’âme ! Mains qui sont comme les clés / our ouvrir tous les cœurs et toutes les serrures.

O si subtiles mains, expertes aux luxures

Qui dosent le péché, qui graduent la langueur !

O si subtiles mains, expertes aux prières,

Jointes comme les mains des saints dans les verrières , Mains des outils pour se façonner son bonheur ! Toutes les mains : d’amants, de héros, de fileuses ; Les mains ont des reflets comme le fil d’une eau, Les mains ont des échos sans fin, ô receleuses Des secrets de l alcôve et de ceux du tombeau !

C’est le poème entier de G. Rodenbacii (i) qui! faudrait citer, car toute la psycho-physiologie, la vie psychique de la main s’y trouve décrite avec une rare subtilité, et dans quelle langue souple et harmonieuse !

La main ! est-il un organe de notre corps qui ait donné lieu à plus de gloses? Comme le disaient les anciens Kabbalistes, elle est « le résume de tous les résumés ».

La main, n’est-elle pas, selon la très heureuse expression de M. Charles Richet, « l'agile et adroit instrument de notre souple intelligence. P » Chaque main n’a-t-elle pas une individualité bien nette, et y a-t-il deux mains, prises sur deux individus différents, qui se ressemblent ?

Tl y a des mains d’action et des mains de rêve, des mains de citadin et des mains de îustie, des mains hardies et des mains timides, des mains d’artiste et des mains de manouvrier, des mains sensuelles et des mains mystiques.

Sans aller jusqu’à prétendre, avec les chiiomanciens, qu’on peut, par l’étude des lignes de la main, retrouver les évènements du passe et piediic ceux de l’avenir, il n’est pas douteux que la chiromancie, comme tonte science d’observation, mérite

autre chose que le dédain.

Un savant physiologiste, dont la carrière s’ouvrait pleine de promesses et qu’a fauché, dans sa fleur, la mort stupide, plaida cette réhabilitation

(i) Les Vies encloses (1896).

LES MEMBRES

et nous serions à son ingénieux dover.

mal venu à ne pas prêter l’oreille et d’ailleurs très substantiel plai-

N’est-ce pas la marque d’un esprit large, d une compréhension vaste, que cette déclaration de principe, dont les chiromanciens (nous n’entendons pas les accoupler avec les diseurs de bonne aventure, ou avec les liseuses de marc de café), auront le droit de triompher ?

Je tiens à déclarer (ainsi s’exprimait le Dr Yaschide, dans la remarquable monographie (i) qu’il a consacrée à la Psychologie de la main , je tiens à déclarer, avant de passer à l’exposé de mes recherches et au contenu de ce livre, qu’on a tort de mépriser en bloc les sciences occultes : on trouve, dans les travaux de leurs adeptes, des documents d’une valeur réelle, et toutes contiennent quelques données déformées, amplifiées, mais réellement vraies...

Avant de critiquer ces sciences, qu’on songe qu’elles synthétisent d’innombrables expériences, expériences de milliers d’années, dont la vie humaine est empreinte, consciemment et surtout subsconsciemment. Il s’agit d’une expérience en somme ancestrale.

Dans les sciences dites occultes, on a étudié la main surtout à deux points de vue : dans son aspect, dans sa physionomie, c’est la chirognomortie ; dans ses lignes ; et c’est, à proprement parler, la chiromancie .

Alors que la première prétend seulement à connaître, à classer le caractère humain d’après 1 inspection des mains, la seconde a la prétention de

(i) N. Vasciiide, Essai sur la Psychologie de la main. Paris, Marcel Rivjère, 3i, rue Jacob (1909).

lire dans l’avenir, de nous détailler à l’avance, par le menu, nos chagrins et nos joies, comme si nous n’avions pas le pouvoir de changer quoi que ce soit à une ordre de choses préétabli.

Passons sur les rêveries, bien qu’elles aient retenu nombre de beaux et bons esprits (t), et tenonsnous-en à la chirognomonie, qui laisse moins de place aux écarts de l’imagination.

Selon l’harmonie qui existe entre la paume de la main et les doigts, on doit présumer de l’équilibre, mental et physique, de l’individu.

La paume représente les facultés personnelles, les éléments subjectifs du cerveau, les éléments individuels caractéristiques de la mentalité, et la plus ou moins grande résistance de la santé physique et morale ; les doigts indiquent l’expression, la forme que l’on donne à la pensée et, au point de vue physique, ce qu’on appelle, dans le langage usuel des chiromanciennes, les lois ataviques du tempérament. Ils personnifient, en d’autres termes, l’élégance, le sens artistique... et les formes diverses du tempérament psycho-physique, l’acte d’agir, l’acte de la préhension, du contact. (2)

La Main dans V Art.

Veut-on être documenté sur la topographie et la physionomie des mains? On n’a qu’à considérer

(1) J u vénal nous apprend que, de son temps, la chiromancie était à la mode a Rome (Sal. VI). Virgile et Plaute ne l’ignoraient pas cl en faisaient meme cas. César y était devenu très habile, et 1 on sait que Louis XIV, instruit par le médecin Cureau de la Chambre, se flattait que cet art ne lui fût pas étranger.

(2) Vaschide, op. cit., 63.

les œuvres d'art où ces organes sont représentés.

Toutes les formes de l’activité artistique, jusqu’aux broderies sur étoffes, aux ciselures, aux sculptures des porches de cathédrales, sans compter les dessins, les peintures, les gravures, les œuvres de la pierre ou du burin, nous renseignent sur la manière dont les artistes ont envisagé la main. Ils ont traduit non seulement la différence des pays, la différence des races, mais encore les diverses époques, les diverses civilisations.

On voit comment chaque peuple a compris la beauté de la main.

Les Grecs, par exemple, n’admettaient pas le beau sans la force : une belle main devait être une main forte.

Dans les civilisations primitives, les mains de femmes se distinguaient non par la forme, mais par leur petitesse.

La statuaire grecque fournit des échantillons de toutes sortes de mains : les unes, fines et gracieuses ; les autres, épaisses et vigoureuses.

L’art romain n’a fait que s’inspirer de l’art grec, sans y rien ajouter. L’art chrétien, à ses débuts, offre peu de documents qui se prêtent à l’analyse.

L’art byzantin présente « une main dont les doigts tendent à s’égaliser... l'index s’individualise, la paume garde l’énergie païenne, et ceci provient de la manière dont on fait le signe de croix orthodoxe )>.

Dans le style roman, même maladresse que dans l’art byzantin : les mains des statues des cathédrales sont presque toutes ouvertes. Le style gothique offre une plus grande variété d’attitudes de

mains : Notre-Dame de Paris, les cathédrales de Cologne et de Strasbourg, offriraient à cet égard un ample sujet d’étude.

L’art flamand, surtout dans les œuvres de Van Eyck, Thierry Bouts, Memlinc, pour ne citer que les grands maîtres, fournirait une abondante moisson.

Les peintres de la Renaissance italienne ont porté plus d’attention au poignet qu’à la main ; cependant, on retrouve quelques belles mains dans Pinturicchio (Lucrèce Borgia), Crivelli (ses madones). Léonard de Vinci, Luini, Raphaël, Michel- Ange ont plus de préoccupations anatomiques que leurs prédécesseurs.

Le pape Jules II, du Musée des Offices de Florence ; Jeanne d’Aragon, surtout (dont le portrait est attribué, par les uns, à Jules Romain ; par d’autres, à Raphaël), et qui passait pour une des plus belles femmes de son temps, Jeanne d’Aragon avait des mains admirables. Un des intimes de la dame, un médecin nommé Nifo, n’a pu se défendre à son égard d’un enthousiasme admiratif, qui fait honneur à celle qui en fut l’objet.

Ses mains, potelées, ont extérieurement la blancheur de la neige et, à 1 intérieur, la teinte de l’ivoire ; elles ont pour juste dimension la hauteur de la face ; les doigts, pleins et ronds, sont allongés et se terminent par un ongle fin, convexe et d’une couleur suave. (1)

(1) Niruus, De Pnlchro et Amore. Lyon, 1549.

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Comme 011 dit un peu trivialement, ce bon confrère ne devait pas s’embêter, quand il examinait la princesse inlus et in cute.

1 ne belle main, si l’on peut ainsi s’exprimer, est celle du Christ moj't, de Holbein, au Musée de Baie. IIoLBEiN a, du reste, fait de nombreuses études de mains. De même, Velasquez nous a donné des mains très conformes à la réalité pathologique, dans ses idiots et ses nains, myxœdémateux, atrophiés, dégénérés.

Dans l’Ecole flamande du XVIIe siècle, trois noms sont à retenir : Vax Dyck, Rubexs et Teniers.

Van Dyck, surtout, est « le peintre de la main, artiste maniéré et plein de distinction ». Voyez plutôt les croquis où se révèle tout son savoir-faire. Son Charles Y 1 roi d’ Angleterre, si réputé, a une main admirable.

Quant à Rubens, « il excelle en contorsions musculeuses ; ses mains sont anguleuses, les fléchisseurs et les contracteurs sont nuancés à l’excès. »

Chez Teniers, on trouve des mains de tous srenrcs, mais surtout ce qu’on a appelé des « mains utiles » ; de même, chez Adriaan Brouwer, Vax Ostade, Jan Steen, Metzu et tous les petits maîtres flamands du XVIIIe.

L’art français, sous le grand Roi, est riche en belles mains : en sculpture, Coysevox, Puget, Coustou ; en peinture, Le Poussix, Lexaix, Piii-

lippe UE Champaigne, Hyacinthe Rigaud, Mignabd, ont peint avec amour cette partie de notre corps.

Mais c’est au dix-huitième siècle que nous apparaît toute la grâce de cet art charmant, adorable du siècle de la galanterie et des belles maniérés, nous suffira d’évoquer les noms de Watteau, Chardin, Fragonard, Gbeuze, Van Loo, pour faire revivre à nos yeux charmés les mains de tant de gracieuses fées, dont la joliesse s’alliait à la distinction, dont l’élégance marchait de pair avec la

beauté.

La Dactyloscopie .

Une des conquêtes dont l’anthropologie judiciaiie est le plus justement hère, est celle que Ion a baptisée dactyloscopie, c’est-à-dire 1 étude des. extiémités des doigts, comme moyen d’identification des criminels ou des récidivistes. Encore faut-il que ceux-ci n’aient pas opéré gantés, et qu’ils aient laissé la trace de leur main, sanglante ou sale, sur un meuble, sur un mur, sur des linges, voire sur la victime elle-même.

Le procédé n’a été appliqué chez nous que bien tardivement, si l’on songe que les Asiatiques l’employaient il y a déjà plusieurs siècles.

Au Laos, les témoins signent leur déclaration en justice en apposant leur pouce enduit d’une substance rouge. Quand un juge laotien réunit, par une anse de fil, les diverses pièces qu’il aura occa-

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sion de consulter au cours d'une instruction — ce qu’en justice on appelle un scellé ouvert — c’est encore son pouce qu’il imprime en guise de cachet, sur le nœud empâté de terre glaise. Il en est de meme, nous revient-il d’autre part, dans les Indes anglaises.

Un fonctionnaire de ce pays a songé à utiliser les empreintes des doigts, pour vérifier l’authenticité des actes écrits sur lesquels il les avait fait appliquer : les actes sont, en effet, sujets, là-bas, à de fréquentes contestations ; mais c’était surtout, pour ce fonctionnaire, un moyen, qu’il tenait pour presque infaillible, de reconnaître les récidivistes : quand un de ces individus était arreté, on prenait l’empreinte de son pouce, qui restait imprimée sur un registre spécial, conservé à la prison ; si, ultérieurement, on avait besoin d’établir son identité, on lui prenait une deuxième empreinte, que l’on comparait à la première, et de cette comparaison on tirait les déductions qui se devinent.

Ce n’est qu’en juin 1888 — la date est mémorable — que l’Anglais Francis Galton tenta une application systématique d’un procédé qu’il allait ériger en méthode. Après avoir fait un examen détaillé des dessins que forment les papilles de la face palmaire de la main, il reportait sur un papier quelques-unes des principales directions suivies par ccs lignes, et, par la comparaison des détails, il arrivait à l’identification.

Il était parti de ce principe qu’aucun sujet n’a la

même empreinte digitale ; de plus, les empreintes digitales restent identiques à elles-mêmes pendant toute la durée de l’existence : ainsi a-t-il été possible de reproduire l’empreinte d’un même sujet, a vingt ans d’intervalle, et celle-ci n’avait pas changé.

On peut même la retrouver sur les cadavres,^ du moins tant que la putréfaction n’a pas amené la chute de la peau. Galton disait, à ce propos, non sans une pointe d’humour, que s il avait vécu quelques milliers d’années plus tôt, il aurait piocédé à l’identification de Jézabel, pour peu que 1( 's chiens eussent respecté les extrémités des doigts de la mère d’AniALiE.

Gomment se pratiquent ces empreintes ? \oici comment on procède le plus généralement.

On lave d’abord, à beau tiède et au savon, puis à l’eau acidulée par de l’acide acétique (à quatre ou six pour cent), les mains du sujet à identifiei , on étend ensuite, avec la pointe d un couteau, ou de tout autre instrument analogue, une petite quantité d’encre noire (encre à imprimer ou à lithographier) sur une plaque de marbre, de cuivre ou de zinc. On égalise avec un rouleau, de façon a obtenir une couche très mince et absolument uniforme.

On applique successivement chaque doigt du patient sur la plaque encrée et on fait mouvoir le doigt en le roulant, jusqu’à ce que l’encre ait imbibé, d’une manière uniforme, toute la face pal¬

maire.

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Cette opération terminée, on place une feuille de papier blanc satiné sur une planchette, dont la surface présente des rainures correspondant, par leurs dimensions, à chacun des doigts, et on appuie, les unes après les autres, chacune des extrémités digitales, en allant du pouce au petit doigt de la main droite. On en fait autant pour la main gauche.

Pour procéder au classement d’une fiche, on note d’abord la catégorie à laquelle appartient l’empreinte du pouce droit ; on cherche ensuite la classe dans laquelle se range chacune des empreintes des quatre autres doigts de la main droite ; on procède de meme pour le côté gauche.

Si, par improbable, deux sujets ont la même formule d’empreintes, on examine en détail les dessins des doigts, et l’on découvre des différences nombreuses entre les deux individus examinés.

Nous n’avons pas besoin d’insister sur les grands services que peut rendre, qu’a déjà rendus une méthode qui a fait ses preuves, et qui se généralise chaque jour davantage. C’est ainsi que, la plupart des banquiers, aux Etats-Unis, font adoptée, pour bien s’assurer de l’identité des personnes qui viennent toucher un chèque.

Quelqu’un se présente-t-il dans une maison de banque de New-York, le caissier lui tend un tampon et une carte, en lui disant : « Votre pouce, s’il vous plaît P » Après que vous lui avez remis votre empreinte digitale, l’employé la compare avec celle qui se trouve dans ses livres et, si l’épreuve vous

est favorable, vous pouvez vous présenter au guichet. Après quoi, à l’aide d’essence de térébenthine et d’un chiffon de flanelle, il vous est loisible d’enlever l’encre qui isalit vos doigts.

On assure que, depuis l’application du nouveau système, le nombre des filous et des faussaires va en décroissant ; s’il en est ainsi, nous ne voyons pas pourquoi les honnêtes gens refuseraient de se soumettre à une formalité peut-etre un peu ennuyeuse, mais dont les légers inconvénients ne balancent pas les très réels avantages.

La Main, réceptacle de microbes.

La main ne sert pas qu’à déceler à des yeux exercés des modifications physiologiques, elle peut être le véhicule de nombreuses maladies.

Grâce à sa configuration anatomique, les parcelles les plus ténues se fixent dans les sillons innombrables qui parcourent sa face palmaire ; en outre, l’épiderme, étant toujours plus ou moins imprégné de sueur, qui circule dans une multitude de canaux, les moindres poussières s’y attachent d’autant mieux, et aussi, les résidus organiques ou en décomposition, qui se transforment si aisément en éléments morbides.

En outre, la main est en contact permanent soit avec le mouchoir, soit avec le gant, soit avec le chapeau. Nous la portons au nez, à la bouche, aux cheveux, autant de réceptacles à microbes. Et I on comprend, dès lors, quels dangers de contagion nous fait courir l’innocente poignée de main, que la politesse prescrit et que fhvgiène déconseille.

LES MEMBRES

Sans parler des mains de sujets en puissance de maladies contagieuses, il en est dont on devrait se garer, au risque de passer pour incivil, à moins — ce qui, nous l’avouons, n est pas aise a demandei ni à obtenir — d’exiger de leur propriétaire un nettoyage préalable.

Que ne risque-t-on pas, en recevant la monnaie ou le ticket de correspondance ! Dans combien de mains malpropres a passé ce jeton de cuivre, ou ce carré de papier ! Cochers de fiacre, conducteurs d’omnibus ou d’autobus, garçons de café, commis de magasin, marchands ambulants, tous ceux, en un mot, qui manipulent de l’argent ou des billets de banque, sont susceptibles d’être des agents de contagion.

Et nous allions oublier les facteurs qui nous apportent nos lettres et nos journaux ; les concierges qui les reçoivent ; les gens de service qui nous les remettent.

Mais alors, nous dira-t-on, vous incriminez toutes les catégories sociales ? Faudra-t-il donc décréter la suppression du shake-hand ?

Assurément, si nous devions prendre au pied de la lettre les constatations pessimistes des bactériologues, la logique exigerait que nous prononcions une condamnation sans appel; mais, s’il est vrai que la main, après le pied toutefois, est la région du corps la plus exposée aux souillures, et, partant, celle qui abrite le plus grand nombre de microbes, il suffit de la tenir dans un état constant de propreté, pour rendre la poignée de main inoffensive.

Quel procédé employer pour atteindre ce résultat P D’abord, se décaper les mains et les ongles, pendant environ dix minutes, au savon noir et avec une brosse en crin ; ensuite, les tremper, si possible, pendant deux ou trois minutes, dans une solution antiseptique, inodore ou désodorisée (sublimé, phénol, thymol, etc.). Mais c’est, nous le reconnaissons, plus facile en théorie qu’en pratique ; c’est pourquoi nous nous contenterons de conseiller des lavages savonneux, fréquemment répétés dans la journée.

Il nous resterait, à tout prendre, une dernière ressource ; l'idée nous en fut suggérée naguère par un de nos distingués confrères, médecin de l’ambassade de Perse à Constantinople. Le docteur Nalpasse proposait de substituer au shake-hand le salut oriental, aussi charmant comme geste, que significatif comme expression. En portant successivement la main droite sur la poitrine, la bouche et le front, les Orientaux ne témoignent-ils pas qu’ils portent dans leur cœur et qu’ils ont toujours la pensée occupée de celui dont ils se contentent d’embrasser les lèvres seulement au figuré? Le symbole est gracieux, il supprime tout contact pernicieux; nous doutons, néanmoins, que tout le monde veuille s’en contenter.

La Main et les Maladies.

Que dirons-nous encore ? Que l’étude de la main peut révéler, à un coup d’œil exercé, certaines maladies : affections de la peau, rhumatisme et goutte chronique, maladie de Parkinson, acromégalie, pa^ ralysie saturnine, griffe lépreuse, hémiplégie, etc.?

LES MEMBRES

La coloration de la peau de la main fournira des indications sur les troubles hépatiques, 1 ictère, la maladie d’Addison, l'intoxication par l'arsenic.

On distinguera les attitudes de la main d’avec les déformations purement pathologiques : la mainbote paralytique, la main-bote spasmodique des hémiplégiques relèvent de cette catégorie; de meme, les contractures hystériques, la syringomyélie, la (( main du prédicateur » du sclérosé en plaques : en somme, c’est toute la séméiologie de la main qu’il faudrait passer en revue.

Et les stigmates professionnels, quel thème à développements ! Mais les ouvrages de Tardieu (i), Verxois (2), ne laissent guère à glaner après eux.

La chirurgie de la main, la prothèse suppléant aux troubles fonctionnels, et même à l’absence du membre, ont également donné lieu à de nombreux travaux.

De même, la crampe des écrivains, dont la première description ne remonte guère, le saviez-vous, au delà de q5 ans (elle semble avoir été signalée pour la première fois vers i83t, par un auteur allemand du nom de Brück).

On a encore étudié la main chez les dégénérés et dans les affections congénitales ; la main n’a pas échappé davantage aux minutieuses investigations des anthropologistes.

(1) Annales d’Hygiène, t. XLII.

(2) De la main des ouvriers. Paris, 1862.

Pour résumer, la main est « évocatrice de toute une sensibilité cachée. Quelle poésie, quelle tendresse se glisse dans la pensée, le contact d une main aimée ! Il y a, dans ce frôle contact, un poème que les poètes feront toujours bien de chanter. »

Et c’est pourquoi, en terminant comme en débutant, nous citerons des vers du poète de la main :

Souvent on voit des mains qui sont faibles et lasses D'avoir voulu cueillir trop de roses ou d'âmes ;

Elles pendent le long du corps comme des rames.

Et ce n'est que du silence qu’elles déplacent En remuant, de temps en temps, dans l’air, à peine ! Mains qui voudraient un peu s'amarrer à la rive,

Mais que la vie, au fil de son courant, entraîne, Mains sans espoir et sans désir, à la dérive...

Les Mains dans V Ethnographie.

D’après Mme Sjebinow ( Novoïe Obsoreinje, de Kiev), ce seraient les Chinoises qui posséderaient les plus belles mains du monde. « Leurs doigts sont étroits, point noueux, d’une douceur de velours et sans mollesse. Seulement les ongles de la main gauche sont un peu longs...

ce Les dames du harem ont les doigts épais et mous comme de petites saucisses, et leurs ongles sont ridiculement travaillés... Les Américaines, à force de soins, ont les mains belles... en apparence, mais dures au contact. Le dos en est légèrement rougi et l’intérieur durci par le sport ; certaines ont des callosités de manoeuvre ! »

Sjebinow passe ensuite aux Européennes :

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<( Les Allemandes, écrit-elle, ont de vilaines mains... Les Anglaises ne sont pas beaucoup mieux partagées... Les Russes et les Françaises ont les mains petites, trop petites même, et pourquoi les charger de bagues? Les bagues ne devraient sei-

vir qu’à masquer les défauts (sic).

u Les Italiennes, elles aussi, ont les mains petites, mais malpropres, et leurs doigts, trop souvent, explorent les narines... Les mains des Espagnoles sont d’une beauté classique et le mouvement de ces

mains surtout est incomparable.

u Les mains ne se décrivent pas, elle se laissent admirer, sans plus. Qu’elles manient 1 éventail, pincent la cigarette, retroussent la jupe à résilles, ou posent la mantille, ce n’est que grâce infinie. Seule, l’Espagnole sait user dignement de ses

mains. »

La Symbolique de la Main.

Chez les Egyptiens, la main était le symbole de la force ; chez les Romains, un symbole de fidélité.

Nos ancêtres juraient par la main, rendaient hommage à leur seigneur suzerain avec la main, et li saient dans les lignes de la main les mystères de l’avenir.

Depuis bien des siècles, on attribuait de saintes influences à l’imposition des mains, quand on découvrit le magnétisme.

Dans les cérémonies et les actes symboliques, quel est le rôle que ne joue pas la main? Le baisement des mains royales est un signe de respect de

la part du sujet, de faveur de la part du prince.

Quand notre conscience désapprouve un acte et que nous refusons d'y tremper, nous disons comme Pilate : « Je m’en lave les mains. »

On se salue entre amis en se serrant la main ; on demande la main de la dame qu’on veut épouser en légitime mariage. Que feraient le comédien, l’orateur, le général d’armée, sans le secours de la main?

C’est un grand point que la main soit blanche, d’une blancheur saine et naturelle, et non d’une pâleur maladive ; mieux vaudrait une main rougeaude. Nous allons nous brouiller avec tous les poètes élégiaques, mais nous avons pour nous Homère et Virgile, qui donnaient à l’Aurore des doigts de rose, que la tradition poétique lui a conservés.

Une main blanche est un emblème d'innocence ; une main rouge, un symbole de guerre ; une main calleuse, de vulgarité, car le travail manuel a toujours été réputé vulgaire.

Scipion Nasica, l’ennemi juré de Tibérius Graccttus, le favori de la plèbe romaine, demandait le consulat. Forcé de se soumettre à l’usage, il sollicitait les suffrages des plébéiens, tout en manifestant par sa conduite le plus grand mépris pour eux : (( Eh quoi ! dit-il un jour en prenant la main calleuse d’un laboureur, marchez-vous donc sur vos mains? »

La Main, emblème d'aristocratisme.

Byron pensait que rien ne caractérisait mieux la naissance que la main ; c’était presque, selon lui,

LES MEMBRES

Tunique indice de l’aristocratie du sang. Leigii Hunt a tourné en ridicule cette idée fixe de Byron : « Mon

ami, dit-il, déplorait souvent que, par suite des progrès de l’éducation et de la politesse, il ne fût pas possible de reconnaître un homme de race qu’à ses mains blanches. Pauvre Georges, il eût mieux fait de penser autrement. Les gens qui n’ont que leurs belles mains pour attester qu’ils sont de bon lieu, courent risque de trouver bien des incrédules. »

Quant à la dimension, la main, pour avoir de la grâce, doit être plutôt en dessous qu’au dessus de la moyenne.

Les doigts doivent être effilés, bien arrondis aux angles, et tous les contours de la main ondulés, de manière à satisfaire le goût que la nature nous a donné pour la ligne serpentine et la beauté des formes.

La main de Byron, dit son biographe, était remarquablement petite, au point d’être presque hors de proportion avec son visage. Villiers, duc de Buckingham, n’était pas moins fier que le poète de la beauté de ses mains.

Le sultan Mahmoud II se faisait aussi remarquer par l’extrême petitesse des 'siennes.

Entre autres vanités, la reine Elisabeth avait celle de s’imaginer que la nature l’avait particulièrement favorisée sous ce rapport. On assure qu’elle recommandait toujours à ses peintres de soigner ses mains. On raconte qu’un baron bohémien, ayant été chargé de lui remettre des lettres, elle ôta le gant de sa main droite, qui étincelait de "bagues et de pierreries, pour lui donner cette main à baiser, comme une marque de faveur particulière.

23o les curiosités de la médecine

Froissart parle du seigneur Gaston de Foix surnommé Phœbus, qui avait les doigts beaux longs et droits. Un jour que ce seigneur rentrait dans son château, après avoir chassé l’ours sous un ardent soleil, et que, pour se rafraîchir, il avait plongé les mains dans l’eau froide, il fut saisi aussitôt d’une violente fièvre, dont il mourut.

ârtaxerxès, fils de Xerxès, avait les mains d’une telle longueur, qu’il pouvait toucher ses genoux sans se baisser : de là son surnom de Longuemain.

Les lecteurs de Walter Scott se souviennent que Rob-Roy se faisait remarquer par la dimension de ses bras et de ses mains, qui lui permettaient de nouer ses jarretières sans se courber.

Napoléon, enfin, était, comme Ryron, très ber

de sa main menue (i).

Du rôle de la main droite dans les conventions.

Nous trouvons, dans un savant travail lu par M. Maximin Deloche à l’Académie des Inscriptions et Relles-Lettres, ce curieux passage relatif aux origines du (( Topez-là ! » :

Il ne faudrait pas voir une simple figure dans l’engagement par la main, qui devint plus tard, sous le régime de la féodalité, le symbole de 1 hommage-lige rendu par le vassal à son suzerain. Ce qui tut plus tard un symbole, un détail de cérémonial, constituait primitivement un acte de la plus liante importance et de la dernière efficacité. A vrai dire, cet acte seul pouvait

(i) Sur les mains de Napoléon, cf. Au chevet de l'Empereur. par le Dr Cabanes.

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valider rengagement ; c était quelque chose comme la signature apposée aujourd’hui au bas d’un contrat.

Chez les Allemands, les Bavarois et les Lombards, on souscrivait une lettre ou une charte par la simple apposition de la main, ou des mains des parties en instance, des témoins ou des magistrats. On faisait ou l’on confirmait une vente ou une donation en touchant l’acte de ses mains, en se pressant la main, ou bien en frappant d’une main dans la main droite d’une autre personne. Ce mode est encore aujourd’hui en vigueur parmi les populations de nos campagnes les plus attachées aux vieilles traditions. Aucun marché ne se conclut sur un champ de foire en Normandie (et ailleurs), sans que l’acheteur et le vendeur se soient, réciproquement et avec le plus grand sérieux, frappé dans la main.

Le shake-hand révélateur.

Nombre d’Américaines, pour se dérober aux effusions athlétiques, — car, là-bas, quand on vous prend la main, on la secoue avec vigueur, jusqu’à provoquer parfois des foulures du poignet ! — plusieurs dames de la haute société new-yorkaise ne vont dans les fêtes qu’avec un éventail et un bouquet, afin d’éviter les trop brutales secousses.

Chez nous, la poignée de main est devenue si banale, elle est tellement passée dans nos habitudes, que ce «erait peine perdue de la vouloir supprimer. Sans distinction de rang, de condition ni de sexe, elle est prodiguée à tout venant, et l’on profane ainsi, en quelque sorte, une des marques les plus significatives d’estime, de confiance, voire d’affection.

Mais ce serrement fugitif, ce rapide contact de

deux épidermes, est souvent révélateur du caractère et du tempérament du sujet dont il émane.

Nous avons connu un brave homme, très observateur, qui se faisait fort de tracer le portrait psychologique d’un individu, d’après la manière dont celui-ci lui saisissait la dextre. « Il y a, nous disait-il , des gens qui retiennent votre main prisonnière dans les leurs, avec mille insinuations, compliments et flatteries ; ils vous caressent, vous cajolent, vous enveloppent ; vous ne pouvez parvenir à vous dégager de cet enlacement désagréable. Méfiez-vous : cette onctuosité masque le plus souvent une perfidie ; il y a cent à parier contre un que vous avez affaire à un sournois, à un hypocrite, qui ne cherche qu’à endormir votre vigilance.

« D’autres vous tendent une main dure, froide, sèche, qui vous donne la sensation d'une main de bois, d’une main morte. N’espérez faire aucun commerce d’amitié avec de pareilles gens : ils sont méfiants, égoïstes, et quoi que vous tentiez, vous n’avancerez pas d’un pas dans leur intimité.

(( Entre ces deux extrêmes se place toute la gamme, toute la variété des nuances.

(( L’homme vaniteux, content de lui, vous présente un doigt ou deux, au lieu de la main entière ; les timides ou les méfiants s’empressent de retirer celle-ci, après une étreinte incomplète.

(( L’homme léger, inconsistant, prend distraitement votre main dans la sienne et lui imprime plusieurs petites secousses consécutives, qui vous avertissent qu’il n’y a aucun fonds à faire sur ses sentiments volages. Ne vous laissez pas prendre davan-

LES MEMBRES

tage aux démonstrations trop chaleureuses ; elles indiquent parfois de la rondeur et de la franchise, mais cela peut être, plus simplement, un indice de brutalité. »

Gomme nous paraissions intéressé par ces révélations, notre interlocuteur poursuivit : « En dehors de la sensation que fait éprouver la pression, la complexion de la main, sa température, nous fournissent maintes indications.

(( La main dure, qui résiste à la pression, annonce force, énergie, disposition à l'action : c’est celle d’un maître ; la main molle témoigne d’un excès de sensibilité et aussi, faut-il le dire, d’un manque de volonté : elle appartient à un esclave. »

On a observé qu’il existe une corrélation évidente entre les mains molles et l'état psychique que les médecins nomment aboulie, signifiant absence de décision, anéantissement du vouloir. La poignée de main rapide et nerveuse est, au contraire, le signe d’un tempérament vif et facilement excitable.

La main serait donc le critérium de notre organisme ; il suffit de savoir l’interroger.

La Main dans les superstitions et la magie.

Les prêtres égyptiens conservaient soigneusement les mains des victimes humaines et celles des suppliciés, parce (pie les Devins et les Magiciens les employaient dans leurs sortilèges. On a même trouvé plusieurs momies dont les mains ont été coupées.

Jadis, les voleurs employaient dans leurs nocturnes exploits une main de mort, qu’ils appelaient la Main de Gloire, avec la ferme croyance que les personnes auxquelles ils la montraient se tiouvaient aussitôt privées de mouvement et pétrifiées comme

à l’aspect d’une tête de Méduse.

On trouve tout au long, dans les Secrets du petit Albert (édition de Lyon, 1751), la recette pour préparer le terrible talisman. 11 ne s’agit que de couper la main droite ou la main gauche d’une personne suspendue au gibet, sur le grand chemin, de la bien envelopper et serrer dans un morceau de toile ou suaire, de la mettre dans un vase de terre, et de l’y laisser séjourner une quinzaine, après l’avoir saupoudrée de sels de diverses espèces. Vous l’exposez alors au soleil de midi, dans les jours caniculaires, jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement desséchée. Reste ensuite à* composer une chandelle avec de la graisse de pendu, de la cire vierge, du sésame de Laponie, et à placer ce luminaire dans la Main de Gloire.

La man de gorre (main de gloire) a joué un grand rôle dans les procès criminels des quatorzième, quinzième et seizième siècles.

Les anciennes coutumes de la ville de Bordeaux nous apprennent que, dans le quatorzième siècle, on y punit de mort des voleurs qui pillaient les maisons, où ils s’introduisaient au moyen d’une lumière magique, qu’ils plaçaient dans la main desséchée d’un enfant mort avant d’être baptisé, ou dans celle d’un pendu, et que la clarté de cette lumière terrifiait, tellement ceux qui la regardaient, qu’ils livraient eux-mêmes tout ce qu’ils possédaient.

LES MEMBRES

Au seizième siècle, la man de gorre changea de nature : ce ne fut plus qu’une racine magique (la mandragore, sans doute), qui donnait la îéussite de tout ce qu’entreprenait son heureux possesseur.

Le 9 avril i5a6, le roi François 1er passant par Bordeaux, les jurats taxèrent d’office les habitants aisés, afin de faire une somme qui serait offerte à ce prince par la ville, pour contribuer à payei la iançon exigée par Charles-Qtjint , qui 1 avait fait piisonnier à la bataille de Pavio. On imposa un boulanger, nommé Guilhem Demus, a cinquante écus. Cette taxe, considérable pour un simple artisan, ne fut élevée si haut que parce qu’on accusait Guilhem Demus de posséder une man de gorre, à l’aide de laquelle il s’était démesurément enrichi. Le boulanger mit 3oo écus dans son tablier, alla lui-meme les offrir au roi, et lui dit : « Sire, bous m’abez grandement honoré de m’emplouïer. On m a demandé cinquante escuts en bostre nom, jé bous en porte trois cents ; et si bostre Majesté en beut davantage, j’en ai à votre service. Bous n’abez qu’à ordonner. » Surpris de ce discours, le roi demanda a ceux qui l’entouraient qui était ce brave sujet. On lui apprit que cet homme devait sa fortune à un sortilège ; son offre n’avait rien d’insolite, puisqu’il possédait la man de gorre. François 1er témoigna à Demus combien la manière dont il avait fait son offrande lui était agréable.

— On prétend, maître, ajoute-t-il, que vous avez une main de gloire ?

— Sire, repartit Demus, « man de gorre sé lébo mati et se coucho tard », faisant entendre qu’il ne devait sa fortune qu’à un travail assidu.

On parle encore de la man de gorre dans les faubourgs de Bordeaux, mais suivant une acception bien différente de la dernière. Malheur à la servante maladroite qui casse une porcelaine, au conscrit qui tire un mauvais numéro : ils ont la man de gorre. La main de gloire n’est plus que la main malheureuse.

La main humaine a été l’objet de beaucoup de superstitions étranges. On croyait, par exemple, que le contact de la main d’un mort était un remède efficace pour la guérison des verrues et des loupes. Il suffisait de frapper avec cette main les parties malades. On rapporte qu’après l’exécution du docteur Dodd, en 1777, une jeune femme, d’une mise décente, se fraya un chemin jusqu’au gibet dès que la vie du supplicié fut éteinte, pour se faire toucher une tumeur au visage, et, que le bourreau, chose dégoûtante à raconter, dénouant les poignets du docteur, frappa plusieurs fois la tumeur.

L’application de la main d’un cadavre ou d’un moribond sur les parties malades, a été regardée, en effet, de tous temps, comme un excellent remède contre certaines maladies.

Suivant Vax Helmont, la sueur des mourants aurait la vertu merveilleuse de guérir les hémorroïdes et les excroissances. Pline, dont le grand défaut est la crédulité, assure qu’on guérit les

LES MEMBRES

écrouelles et les goitres, en appliquant la main d’un homme mort d’une mort violente. Si cela était, toutes les exécutions que fait le bourreau seraient pour lui d’un grand produit.

Bayle, qui n’était pas si naïf, s’explique mieux sur l’efficacité de ce moyen, à l'occasion d’une personne qui fut guérie, d’une tumeur scrofuleuse, par la main d’un homme mort de maladie lente, appliquée sur la tumeur, jusqu’à ce que le sentiment du froid eût pénétré les parties intimes.

Il y en a qui préfèrent la main d’un homme mort de phtisie, à raison de la chaleur et de la sueur qu’on remarque aux mains des phtisiques, lesquelles sont fort souvent humides au moment de leur mort.

Si 1 on en croit Bartiiolin, qui est un observateur éclairé et judicieux, des personnes dignes de foi ont usé avec succès de ce moyen, et croient que la tumeur se dissipe à mesure que le cadavre pourrit.

J’ai vu, dit-il, plusieurs femmes venir dans les hôpitaux me demander la permission de tenir la plante du pied d un homme a 1 agonie sur un goitre, jusqu’à ce que cet homme fût mort, assurant très positivement que leui mere, ou d autres gens de leur connaissance, avaient été guéris par ce moyen, (i)

Chez les Musulmans, les seyds, qui ont droit au turban vert comme descendants de Fattimaii, hile de Mahomet, portent au cou une main en argent,

(i) Anecdotes hist ., litt. et critiques, sur la Médecine, la Chirurgie et la Pharmacie, ire parlie, 324-325.

qu’ils passent à plusieurs reprises sur les malades,

comme dans la magnétisation.

Les Arabes se servent de 1 expression métaphorique de main blanche, pour signifier le pouvon, occulte et surnaturel, d’opérer des ““teilles.

L’imposition des mains et la medecine d attouchement étaient fort usitées chez les Orientaux auxquels les rois de France les ont empruntées depuis qu’ils prétendent guérir les écrouelles par le simpie attouchement (i).

La relique dont les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem faisaient le plus de cas était une main que le sultan Bajazet avait donnée au grand-mai re d’Aubusson pour la main droite de Saint Jean- Baptiste La tradition racontait qu’à Antioche, un dragon auquel on avait jeté un morceau de viande touché par cette main, avait soudainement enlle et crevé. On la portait solennellement en procession, et lorsque les doigts s’ouvraient, c’était signe qu on aurait une bonne année; si le poing restait, au contraire, fermé et menaçant, on pouvait s’attendre a une mauvaise action.

Lorsque l’envoyé de Pierre-le-Grand visita Malte, en 1698, le grand-maître lui ht présent d une croix touchée par la main du saint ; et, cent ans plus tard, le chef de l’ordre, expulsé de l’île, demanda la permission d’emporter au moins cette relique vénérée.

(1) Benan, Vie de Jésus, 4a8 ; Cabanes, Remèdes d'autrefois, 2 1 série; Marc Bloch, Les Rois thaumaturges, etc.

LES MEMBRES

L’hommage féodal consistait en partie à placer les mains dans celles du suzerain. Les historiens racontent que Tassillon, duc de Bavière, posa les siennes dans celles de Pépin le Bref, et lui jura foi et hommage, à lui et à ses enfants, sur les corps de saint Denis de France et d’autres saints.

Jurer par la main est une formule de serment dont nous trouvons beaucoup d’exemples dans les vieilles comédies.

Lorsque l’ancienne législation forestière était dans toute sa vigueur, il suffisait, pour déclarer un homme coupable de braconnage, de le surprendre avec la main rouge, c’est-à-dire avec du sang sur la main.

Il existe encore une cursieuse coutume, parmi les maisons régnantes d’Allemagne, c’est-à-dire des4 mariages morganatiques, où la cérémonie s’accomplit en donnant la main gauche à la femme. Ce genre de mariage n’a lieu que lorsque la mariée est d’une condition inférieure ; et les enfants n’ont le droit de porter ni le nom, ni les armes de leur père.

Dans les temps barbares, mais qui pour certaines contrées de l’Europe ne sont pas encore bien reculés, on coupait fréquemment la main aux criminels. Un général romain, Scipion l’Afrtcain, violemment irrité des secours donnés aux Numantins par le peuple de Lutea, tomba à l’improviste sur cette ville, et s’étant fait livrer quatre cents de

'il\o

ses habitants, leur coupa les mains et les renvoya ainsi mutilés. César, dans ses guerres contre les Gaulois, mutila un jour, de la même maniéré, tous ses prisonniers, pour répandre la terreur dans le pays. Fernand Cortès, dans sa marche sur Mexico, employa à son tour cette cruelle politique.

Les assassins qui atteignirent sur le bord de la mer Cicéron, fuyant trop tard la vengeance d’Axtoine , lui coupèrent, comme on sait, la tête et les mains, qui furent exposées sur la tribune aux harangues, par une sauvage ironie.

Rappelons encore ici le trait, si souvent cité, de courage romain, trait un peu douteux, malgié sa vénérable antiquité : celui de Gains Mutius Scævola, brûlant sa main droite sur le brasier d’un autel, en présence de Porsenna, roi de Glusium, pour se punir d’avoir frappé le secrétaire au lieu

du maître.

Les traditions grecques et turques rapportent que Mahomet II, une fois sa conquête assurée et ses ennemis complètement écrasés, entra a chc\al dans Sainte-Sophie, où ses soldats avaient fait une épouvantable boucherie de toutes les femmes, des vieillards et des enfants réfugiés par milliers autour de l’autel. Ivre encore de carnage et d’orgueil, le farouche sultan monta sur un monceau -de morts et de mourants, et du haut de cette horrible chaire, proclamant la profession de foi musulmane : la Allah il Allah, ou Mahomet raçoul Allah, confirma cette pi'ise de possession, en appliquant sa main droite ensanglantée sur ce pilier du dôme.

LES MEMBRES

Probablement, son cheval glissa sur les cadavres, car la main a bougé et les doigts sont presque doublés. Malgré cette irrégularité, qu’une contrefaçon apocryphe n’eût pas manqué d’éviter, il est impossible de méconnaître dans cetle empreinte celle d une main humaine, humide d’une liqueur rouge, ha silhouette blanche, maculée de taches, est bordée d’une auréole brune : c’est exactement l’effet qu’a dû produire la main de Mahomet, violemment plaquée contre le marbre et entourée de rejaillissements de sans-.

Cette tradition, que l’on a voulu mettre en doute, est d’autant plus vraisemblable, qu’elle s’accorde parfaitement avec l’usage historique, bien connu, des conquérants tartares et des premiers sultans turcs, qui signaient leurs firmans souverains, en imprimant sur le parchemin, en guise de sceau, leur main ouverte, trempée dans le sang d’un bélier, ou meme d un homme. Encore aujourd’hui, le premier jour de baïram, un agneau est sacrifié, par un prêtre, aux pieds du Commandeur des croyants, qui trempe sa main dans son sang et touche aussitôt le drapeau national. •

De cette vieille coutume tartare’ vient l’usage oriental de sculpter et de peindre en rouge, sur tous les édifices impériaux, une main ouverte, non pas comme symbole de libéralité, ainsi qu’on l’a ridiculement expliqué, mais comme emblème de la propriété souveraine.

hors de la grande fête militaire du r/f août 18 'r>9>

au retour de la campagne d’Italie, on remarquai sur les guidons des turcos (tirailleurs algériens), le croissant de l’Islam, accompagné de la main ouverte, préservatif du mauvais œil. Cette main ouverte se voit encore sculptée sur la clef de voûte de la principale porte de 1 Alhambra (i).

Pourquoi les anciens attribuaient-ils une influence néfaste à la main gauche : sinistra ?

Chez les anciens, le côté gauche était sinistre et de mauvais augure : une corneille qui volait a gau che, par exemple, était un signe de malheur.

On ignore d’où vient le mot gauche. Diez le tire de l’ancien haut-allemand welk, faible, la main gau¬

che étant ainsi nommée parce qu’elle est plus faible que la droite. Littré dit que le sens le plus ancien, celui du quatorzième siècle, est une gauche , c’est-à-dire une chose qui n est pas droite.

Dans les idées mythiques et sacerdotales de la race aryenne, la force et 1 adresse sont 1 apanage de la main droite, qui se trouve ainsi chargée des fonctions actives. C’est cette main qui présidé au tiavail et au combat, qui manie également les outils et les armes. De là, les idées d estime et meme de respect qui s’associent à tout ce qui la concerne. Elle est le symbole de la rectitude, le gage delà sincérité.

fi) Croyances et Légendes du centre de la France, par Laisnel de la Salle, t. I, 268.

Les idées contraires s’attachent naturellement à la main gauche, et les unes comme les autres s’appliquent de plusieurs manières aux usages cérémoniels et religieux, aux croyances superstitieuses, etc.

De plus, chez les peuples primitifs, et même chez les Grecs et les Romains, la main gauche se trouvait, chargée tout spécialement des fonctions impures et malpropres, qui auraient souillé la main droite et dégradé la dignité de son rôle. De là, l’habitude de tenir la main gauche sous le manteau et de ne jamais offrir que la droite.

II en est encore de même chez les Turcs, et c’est probablement aussi par suite des mêmes idées, que les Romains attachaient à la main gauche une idée de sinistre augure.

Il est curieux de retrouver ces scrupules chez les nègres de la côte de Guinée. Suivant Lanoye, ils ne se servent pour manger que de la main droite, toujours bien entretenue, tandis que la gauche est destinée aux usages immondes.

Il était écrit dans les Livres sybillins, que si on observait le vol des oiseaux du côté de l’Orient, à gauche, c’était un -signe de malheur. On voit, cependant, que les auguria sinistra étaient considérés comme favorables, et le tonnerre à gauche était d’heureux augure, parce qu’il venait de la droite de Jupiter.

Le mot sinister, d’après la tradition latine, vient de sinus, pli du vêtement romain supporté par le bras gauche ; peut-être s’est-il attaché une idée défavorable à cette main, à demi-cachée et rendue comme inutile par la draperie qui en gênait les mouvements. Ajoutez à cela que celui qui prépa-

rait un coup de traître cachait son poignard dans ce sinus, soutenu par la main gauche.

De toute antiquité, la main gauclie a été îéputéc comme néfaste, et le mot « sinistre » lui emprunte sa sombre couleur.

La main droite a été choisie pour les actes solennels, pour prêter serment, affirmer sa croyance, montrer le chemin du ciel. L’ostracisme de la gauche, sa sœur jumelle, vient sans doute de ce que, plus voisine du cœur, ses efforts et ses mouvements violents troubleraient plus directement les fonctions vitales.

Il est nécessaire que, pour tous les actes d’ensemble, l’usage d’une même main soit adopté. Il tombe sous le sens que, sans cette convention, une manœuvre militaire ne pourrait s accomplir, et qu à table, il y aurait gêne et désordre sans une règle d’harmonie.

On a tort, toutefois, de condamner injustement la main gauche à l’inaction et de se priver ainsi d’un utile auxiliaire. Il y a de réels avantages à rendre les " enfants non pas gauchers, mais ambidextres. Un musicien qui joue du violon et du piano commence par exercer ses deux mains (i).

L’Ethnologie de la Main.

Les nègres de la Côte de Guinée ne se servent pour manger que de la main droite, toujours bien

(i) Curiosités des lettres , des sciences et des arts, par Clu Jouet. Paris, Firmin Didof.

LES MEMBRES

entretenue, tandis qu'ils destinent la main gauche aux usages immondes (i).

Les Romains mettaient la main droite en évidence et cachaient leur gauche sous le pli de leur toge.

L’Italien appelle la main gauche stanca (la fatiguée) ; et le Provençal moderne dit man seneco (la main décrépite) (2).

Chez les Grecs, les présages qui se montraient a droite étaient d’un heureux augure, tandis que ceux qui venaient de la gauche étaient funestes. Chez eux, l’observateur avait le visage tourné au nord, parce que ce côté du ciel était regardé comme la demeure des dieux ; il avait donc sa droite tournée du coté du soleil levant, et sa gauche au couchant.

Les augures romains ne s’orientaient pas de la même façon ; ils regardaient l’orient, et les signes heureux venaient de la gauche, c’est-à-dire du nord, de la région sacrée.

Les relations sociales des peuples ont subi l’influence exercée par les attributions opposées que l’esprit attachait aux deux mains.

Chez les Grecs des temps homériques, dit l’auteur auquel nous empruntons quelques-uns des détails ethnologiques qui suivent, l’ordre de droite à gauche dans une assemblée était déterminé par le rang des assistants. De nos jours, encore, on a coutume de placer à droite ceux qu’on veut honorer et de céder la droite aux plus dignes.

(1) De Niger et V Afrique centrale , par F. Lanoye.

(2) Dictionnaire étymologique, de Brachet.

Tourner la droite vers une personne ou une chose constituait, chez les anciens Indiens, un témoignage de respect, tandis que presentei la gauche indiquait un mépris hostile (i).

Les Gaulois adoraient les dieux en se tournant vers la droite. De nos jours, la prestation de serment se fait en levant la main droite ; on piésente la main droite à un ami, la gauche à un indifférent.

C’est la main droite qui accueille, qui offre l’aumône ; c’est la gauche qui repousse et qui jette la malédiction.

La Main des Musiciens.

Un jour, à Vienne, à la fin d’une audition triomphale de Bornéo et Juliette, un homme bouleverse toute 1’assemblée, pour arriver jusqu’à Berlioz.

— Ah ! je vous en conjure, dit ce personnage, souffrez que je presse la noble main qui a écrit ce sublime ouvrage. En même temps, il s’empare de la main gauche de l’artiste.

— • Monsieur, dit Berlioz en riant, ce n'est pas celle-là.

L’étranger prend sans rancune la main droite du compositeur, la serre avec force et s’écrie : « Ah ! vous êtes bien Français ! 11 faut que vous vous moquiez même de ceux qui vous aiment ! » (2)

(1) Pictet, Origines Indo-Européenne a, III, 228.

(2) Emile Gouget, Hist. musicale de la main.

LES^ MEMBRES

(( Les mains de Mozart avaient une direction tellement décidée pour le clavecin, qu’il était peu adroit pour toute autre chose. A table, il ne coupait jamais ses aliments, ou s’il entreprenait cette opération, il ne s’en tirait qu’avec beaucoup de peine et de maladresse. Il priait ordinairement sa femme de lui rendre ce service. » (i)

« Beethoven était, dans tout son extéiieui, tirs gauche et très maladroit ; ses mouvements, faits sans dextérité, manquaient de grâce. 11 était rare qu’il prit quelque chose en main sans le laisser tomber, ou sans le briser. 11 renversa souvent son encrier sur le piano, qui était près de son pupitre à écrire. Comment en était-il arrivé à se raser luimême, c’est ce qu’on aurait eu peine â comprendre, si on n’avait pas fait attention aux marques de coupures qui sillonnaient habituellement ses

joues. » (2)

Pourquoi .sommes-nous droitiers ?

Vous l’êtes-vous demandé ? Ne prenez pas cette peine, on y a pensé pour vous. Le D1 .1. Herber (de Cette) adressait naguère à l’Académie de médecine un mémoire manuscrit, dont nous devons au professeur Chauffard une lumineuse analyse; nous le résumons brièvement, avant d’y ajouter de notre fonds propre.

La « droiterie » est un caractère physiologique,

(1) Vie de Mozart, par Schictïtegroee, 240; cité par E. (ïoucet, ///.si. musicale de la main.

(a) Notice sur Beethoven, par Ries, 1 55 (Gouget cita vit).

presque spécial à l’homme ; en dehors de l’espèce humaine, en effet, on ne la rencontre que chez quelques singes anthropoïdes, comme l’orangoutang, par exemple. Le gorille et le chimpanzé sont gauchers. Pourquoi nous servons-nous de préférence de la main droite? Ici, les théories com¬

mencent.

La plus connue est celle, qu'on a si fortement battue en brèche, de Broca, lequel se plaisait à dire qu’on est droitier de la main, parce qu’on est gaucher du cerveau ; pourquoi pas le contraire ? mais n'anticipons pas.

. 11 en est qui ont cherché à expliquer le « dextrisme » par la position du fœtus dans la position normale, celle qui est la plus habituelle ; étant maintenue par une paroi assez rigide, en partie formée par la colonne vertébrale, il en résulterait que les membres droits sont beaucoup plus libres dans leurs mouvements et, par suite, plus exercés.

L’enfant qui vient de naître, par adaptation peut faire mouvoir ceux-ci plus facilement, ce qui fait que les membres droits sont les premiers dont il ait tendance à se servir : n’est-ee pas le pied droit qui commence toujours le pas ; n’est-ce pas avec la main droite qu’instinctivement on saisit un objet ?

L’explication semble rationnelle, ce qui ne signifie pas qu’elle ait satisfait tout le monde.

C est dans une autre direction que s’est engagé M. Ilerber, celui-là même qui a soumis le résultat de ses recherches, d’ailleurs très ingénieuses, à l’Académie.

D’après ce praticien,

la clinique indique claire¬

ment pourquoi l’homme de tous les temps et de

LES MEMBRES

tous les pays a toujours été droitier. Elle nous apprend que (( les efforts, les souffrances, les mouvements du côté gauche du corps retentissent profondément sur le cœur, et la loi du moindre effort explique pourquoi l’homme se sert principalement du bras droit. »

Nous n’entrerons pas dans le détail de l’argumentation qui est, reconnaissons-le, conduite avec une rigoureuse logique, nous n’en retiendrons qu’une phrase, au surplus suffisamment explicite : « La station droite a créé la spécialité fonctionnelle des bras, qui s’est accrue avec le cerveau de l’homme ; l’aptitude au travail, c’est-à-dire l’effort musculaire, dirigé par l’intelligence, a fait son apparition dans le monde ; elle a développé la droiterie, en déterminant la prééminence du côté dont l'usage devait le moins surmener le cœur. »

Le cerveau gauche aurait donc bénéficié de la prééminence du côté droit. Gai', nous n’avons pas à vous l’apprendre, nous avons deux cerveaux, évidemment solidaires l’un de l’autre, mais qui, dans certaines circonstances, n’en ont pas moins un fonctionnement autonome, parfois même contradictoire : ainsi pourrait-on expliquer le dédoublement de la personnalité, la distinction entre le cerveau supérieur et le cerveau inférieur, etc., toutes questions qui demanderaient de trop longs développements et ne doivent pas être traitées à la légère.

Quoi qu’il en soit, le cerveau gauche serait plus noble, et aussi, mieux meublé que le cerveau droit : ne loge-t-il pas la faculté du langage? Et c’est pourquoi les gauchers seraient de purs dégénérés, parce que, chez eux, le cerveau droit aurait la prédomi-

nance sur le gauche ; or, le cerveau droit est celui préposé aux basses fonctions.

Voici un autre son de cloche : les deux cerveaux sont tout à fait semblables au début ; ce qui serait, notons-le en passant, en contradiction avec la théorie ovulaire (la situation de l’enfant dans le sein maternel), que nous venons d’exposer. Mais passons et suivons le raisonnement de nos théoriciens. Le côté gauche du corps, étant commandé par le cerveau droit, travaille très peu ; par répercussion, le cerveau droit n’étant que très rarement mis à contribution, finit par s’atrophier : d’où les gauchers seraient des anormaux, tout au moins en état d’infériorité vis-à-vis des droitiers ; or, savezvous le pays qui compte le plu

s de gauchers P

C’est... l’Allemagne

Un docteur berlinois, qui a entrepris une vaste enquête sur la proportion des gauchers dans l’armée allemande, a révélé que, sur 266.000 conscrits, il n’y en a pas moins de 10.000 qui se servent de la main gauche. Et nos voisins en sont, si préoccupés, que le ministère de la guerre allemand a inscrit l’ambidextrie dans les règlements militaires, comme exercice obligatoire.

Habituons l’enfant à se servir de ses deux mains, disent à leur tour les cliniciens, après les anthropologistes, nous ferons de la sorte travailler leurs deux lobes cérébraux. L’effort se distribuant sur

Les membres

une surface plus grande, déterminera une fatigue moindre, et il ne serait pas impossible, sous l’influence de la pratique systématique et prolongée de l’ambidextrie, de stimuler assez fortement le cerveau droit pour que la faculté engourdie se réveille, se recrée un organe.

En tout cas, l’utilité de l’ambidextrie nous paraît hors de conteste : abondance de biens ne saurait nuire.

Il y a beau temps, d’ailleurs, déjà plus d’un siècle, qu’il s’est trouvé un avocat pour plaider une aussi juste cause. En 1787 paraissait, sous la forme de (c Pétition adressée à tous ceux qui ont des enfants à élever », un article fort humoristique, dont nous nous contenterons de rappeler les premières lignes, pour en donner le ton.

Je prends la liberté, écrivait l’auteur anonyme de ce libelle, de m’adresser à tous les amis de la jeunesse et de les conjurer de diriger leurs regards compatissants sur mon malheureux sort, afin qu’on veuille bien faire justice du préjugé dont je suis la victime.

Nous sommes deux sœurs jumelles dans notre famille, et les deux yeux de la tète ne se ressemblent pas plus que nous. Ma sœur et moi, nous nous accorderions parfaitement ensemble, sans la partialité de nos parents, qui font entre nous deux les distinctions les plus humiliantes.

Depuis mon enfance, on m’a appris à regarder ma sœur comme si elle était d’un rang plus élevé ; on m’a laissée grandir sans me donner la moindre instruction, pendant que rien n’a été négligé pour son éducation :

des maîtres lui ont enseigné l’écriture, le dessin, la musique, etc. ; mais si, par hasard, je laissais tomber un crayon, une plume ou une aiguille, j’étais sévèrement réprimandée, et plus d’une fois j’ai été battue pour être gauche et pour manquer de grâces. Il est vrai que ma sœur s’associe à moi dans certaines occasions, mais elle prétend toujours à la supériorité, ne m’appelant que lorsque je lui suis nécessaire, ou seulement pour figurer à côté d’elle.

Ne croyez pas cependant, messieurs et dames, que mes plaintes soient dictées par un motif de vanité ; non, mon inquiétude a une base plus sérieuse : c'est la coutume dans notre famille que tout le travail pour se procurer de la nourriture repose sur ma sœur et sur moi (et, je le dis en confidence à cette occasion, elle est sujette à la goutte, au rhumatisme, à la crampe et à plusieurs autres accidents) ; alors, que deviendra notre pauvre famille? Les regrets de nos parents ne seront-ils pas très grands, d’avoir établi une telle différence entre deux sœurs qui se ressemblent tant?...

Vous avez compris qu’il s’agit d’un plaidoyer tendant à réhabiliter la main gauche, cette réprouvée. Et voulez-vous savoir quel est l’auteur, qui ne s'est pas fait connaître, de cette judicieuse autant que spirituelle boutade? Un Américain, alors l’hôte de la France, un physicien du plus haut mérite, l’inventeur du paratonnerre, le « bonhomme » Franklin.

Les Gauchers célèbres.

Nous voudrions nous borner ici à rappeler les noms de quelques gauchers qui ont plus ou moins marqué dans l'histoire des lettres et des arts.

LES MEMBRES

Parlant de Holbein le jeune, un critique écrit (i): (( L’habileté du maître étonne encore davantage, quand on pense qu’il travaillait de la main gauche. h

Le peintre japonais Hokousaï peignait également de la main gauche (2) :

Je peux ajouter que je dessine de la main gauche, écrit Raphaël de Montélupo. Une fois, à Rome, comme je dessinais l’arc de Thraces, près du Colisée, vinrent à passer Michel-Ange et Fra Bastiano rel Piomro ; ils s’arrêtèrent pour me voir ; étant naturellement gauchers l’un et l’autre, et ne pouvant cependant faire avec la main gauche que les choses de force, ils demeurèrent un instant à me regarder, et s’étonnèrent fort. En effet, chose semblable ne fut peut-être jamais possible à un sculpteur ou à un peintre, que l’on sache.

Raphaël de Montélupo fait erreur : le cas n’est pas rare d’un peintre ou d’un sculpteur gaucher, ou tout au moins ambidextre ; mais il était intéressant de noter la « gaucherie » de AIichel- Axge (3).

Aspertini, peintre, mort en i552, était un homme extrêmement bizarre. On l’appelait l’homme à deux pinceaux, parce que, par singularité, il peignait en même temps des deux mains : l’une produisait le clair, et l’autre l’obscur (4).

Parmi les peintres contemporains, on peut ajouter à Daniel Vierge, qui, paralysé de la main droite,

fi) Alfred Miciiiels, Voyage, d'un amateur en Angleterre; Paris, 1872, in-8°, 226.

(2) En. de Concourt , Hokousaï.

(3) Magasin pitt., i844, 2 14 •

(\) E. Bayard, L'Art en anecdotes.

dessinait de la gauche, Georges Clairin, qui peignait avec la même maîtrise d’une main comme

de l’autre.

Sait-on que Coligny, l’illustre victime de la Saint-Barthélemy était, lui aussi, gaucher P

Le terme d 'ambidextre, appliqué aux sujets qui se servent également bien des deux mains, nous rappelle un de ces mots à l’emporte-pièce que Malgaigne, qui avait de la causticité à revendre, dit d’un de ses collègues, le professeur T., lequel se flattait de pouvoir opérer également bien avec l’une ou l’autre main : il l’appelait, « le chirurgien ambidextre )>, voulant dire par là qu’il était également gaucher, c’est-à-dire maladroit des deux mains.

Manchots célèbres.

Tl semblerait que, s’il est un art qui doive être interdit à quiconque ne peut tenir un pinceau, c’est celui de la peinture ; c’est précisément la profession de peintre que choisissent certains manchots, comme s’ils voulaient jouer avec la difficulté.

Qui n’a ouï parler de Ducornet, le peintre né sans bras? Ainsi signait-il ses lettres, dont une nous est tombée sous les yeux.

On le rencontrait aux Ecoles des beaux-arts, porté par son père. Ducornet se servait de ses orteils avec une dextérité inconcevable. On voit de lui, au Musée de Lille, un Saint-Louis rendant la justice qui, tour de force à part, est réellement un tableau estimable.

Le cas de Jouve net et celui, plus récent, de

LES MEMBRES

Daniel Vierge, offrent un véritable les médecins.

intérêt pour

A la «uite d’une attaque d’apoplexie, .Touvenel avait été atteint d’une paralysie complète de tout le côté droit du corps, qui le condamnait à l’impuissance. « Un jour, raconte Charles Blanc, que son neveu et disciple peignait une tête dans un grand tableau, Jouvenet lui enleva la brosse, pour donner plus d’expression à cette tête, mais la main malade n’obéissait plus au génie de l’artiste ; alors, il passa son pinceau dans la main gauche et fut tout surpris de retrouver son adresse et sa vigueur. Ce tableau, qu’il acheva de la main gauche, est la Mort de saint François, du Musée de Rouen. »

Le peintre se remit à l’œuvre et exécuta, entre autres grandes compositions, la fresque du plafond de la seconde Chambre des requêtes du Parlement de Rouen ; il signait habituellement : J. -J., déficiente dextra , sinistra pinxit. « Jean Jouvenet, à défaut de la main droite, a peint avec la gauche. »

Le dessinateur Vierge, hémiplégique droit et aphasique, dessinait admirablement de la main gauche.

Au Salon de i885, on pouvait voir un paysage qui était l’œuvre d’un artiste sans bras, Noël Masson, qui travaillait à l’aide de bras et de mains artificielles. Masson, nous contait un jour Paul Gtnisty, qui l’avait connu, était un petit homme ayant gardé le type du gamin de Paris; il n’avait que trois poils de moustache ; il ouvrait les portes en se servant de ses dents et des crochets. « J’ai gardé, nous disait notre confrère, l’impression singulière d’une

poignée de... crochets, qui remplaçait la poignée de mains. »

Il y a, parmi les artistes, des gauchers véritables ; d’autres qui sont des gauchers par contrainte; enfin, des ambidextres.

D’après Lombroso, Sébastien del Piombo, Holbein, Michel- Ange, et « peut-être » Léonard de Vinci, auraient été des gauchers de naissance : le Dr Grasset, qui les cite, considère leur gaucherie comme la rançon de leur génie.

Le plus connu des gauchers par contrainte est Daniel Vierge. Ainsi que l’a écrit G. Geffroy, dans une chronique de la Dépêche de Toulouse (27 janvier 1912) :

Surmené, frappé en pleine production, il fut condamné à l’immobilité par la paralysie, privé de l’usage de sa main merveilleuse. Le cerveau restait clair, amoureux de la vie, quoique la parole fût partie avec cette autre parole qu’il maniait d’une façon si prompte, si originale, et qui était son dessin. Il fut d’un courage, d’une patience, d’une volonté extraordinaires. Lui qui pouvait à peine signer son nom, il réapprit à dessiner de la main gauche, et il accomplit de nouveaux chefsd’œuvre, dessins, aquarelles, illustrations, d’un Voyage en Espagne, la fin des illustrations de Pablo de Ségovie, les illustrations de Don Quichotte...

LIannaii Barlow fut victime de la meme fatalité que Daniel Vierge ; elle eut assez de force de caractère pour rééduquer sa main gauche et modeler de nouveau des vases admirables.

Le groupe des artistes ambidextres est plus

nombreux, mais il n'est pas homogène. Quelques artistes droitiers sont arrivés à utiliser leurs deux mains, en éduquant leur main gauche ; d’autres (et ils sont vraisemblablement la majorité) ne sont que des gauchers éduqués, comme la plupart des ambidextres.

L’auteur anonyme d’un article paru dans la Dusseldorf er General Anzeiger (XXXVIe année, n° 217) a remarqué la fréquence de l’emploi de la main gauche par les artistes, et il en a fourni les exemples suivants :

Tout le monde se plaint que l’emploi de la main gauche soit négligé, et on a essayé de faire des exercices avec cette main, pour combattre cette tendance. Les artistes sont peut-être les seuls qui aient fait des exercices méthodiques avec la main gauche, et il existe des peintres et des scuplteurs ambidextres.

Nous en avons un exemple fameux avec Adolphe Menzl, qui dessinait aussi bien de la main gauche que de la droite ; mais les véritables gauchers sont rares parmi les artistes.

Une revue anglaise a donné la liste d’un certain nombre de maîtres de la palette, qui ont conduit le pinceau de la main gauche.

Le célèbre peintre Georges Claire* se faisait faire des palettes pour la main droite, parce qu’il pouvait peindre de la main gauche.

Le dessinateur bien connu Louis \\ ain fait tous ses dessins de la main gauche, et il dessine aussi vite et aussi vivement qu’un autre pourrait le faire de la droite.

Ce qui s’explique relativement chez un peintre paraît plus extraordinaire chez un ouvrier d’art. Qui pourrait croire que les merveilleux pots de terre, qui ont rendu le nom de IIannaii Barlow célèbre dans le monde entier, ont été modelés de la main gauche ? Or, Miss Barlow est gauchère, non de son propre choix, mais parce que la nécessité l’y a contrainte : elle dessinait autrefois les merveilleuses arabesques de ses poteries avec sa main droite, mais celle-ci s’étant brusquement paralysée, le médecin lui déclara qu’elle ne pourrait plus désormais se livrer aux pratiques de son art. Grâce à une volonté tenace, elle parvint à éduquer la main gauche, de façon à' pouvoir la substituer à la droite, d’abord maladroitement ; mais brusquement, sa main gauche devint d’une adresse encore plus parfaite que la droite, et ses derniers travaux sont plus beaux peut-être que les précédents.

Un partisan enthousiaste de l’ambidextrie est l’officier R. S. Baden Powell, le héros de Mafeking. Grâce à une longue pratique, il est parvenu à se servir de la main gauche aussi bien que de la main droite, et il est si enchanté de cette exaltation de ses facultés, qu’il s’est efforcé d’introduire, dans cette petite armée de jeunes gens qu’il a créée sous le nom de Boys Scouts, l’emploi plus fréquent de la main gauche.

Ce dernier détail est à retenir.

A la suite d’un article, publié par nous dans le Journal, nous recevions de M. Florian, le célèbre graveur, qui a gravé le nouveau billet de cent francs, cette intéressante lettre :

Puisque vous vous intéressez aux infirmes virtuoses (titre de votre article paru dans le Journal du 22 août dernier (1913), permettez-moi, Monsieur, je vous prie,

LES MEMBRES

de vous signaler un être existant, tombé paralysé 1 année où Vierge est mort (1904) • Frédéric Florian, graveur, atteint de paralysie du côté droit et d’aphasie complète, tout comme Vierge, dont il était l’ami et l’admirateur.

Frédéric Florian est tombé paralysé à l’époque où il travaillait, à la Banque de France, à ce funeste et malheureux billet de 100 francs, de Luc-Olivier Merson, qu’il n’a pu achever. Bref, Frédéric Florian a mis deux ans pour arriver à regraver de la main gauche. Toute une rééducation était nécessaire.

Depuis six ans, il réexpose à la Nationale des Beaux- Arts, dont il est secrétaire depuis la fondation de la Société des gravures originales en couleurs.

La gravure sur bois est un art très difficile entre tous, qui demande un métier approfondi. Avec un burin d’acier, il faut tailler du buis (bois très dur), ce qui représente une sûreté extraordinaire et un travail constant du cerveau, car il s’agit de la parfaite superposition des couleurs.

Dans les annales de la gravure, c’est un cas unique ; étant donnée la difficulté de la gravure, c’est, un effort inouï de volonté tenace.

Veuillez, etc.

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