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gieux spectacles célestes, écrit sir Herscliell, nous restâmes saisis d’une crainte religieuse qui fit trembler nos membres et vaciller notre esprit. Nous nous interrogions des yeux Etions-nous les jouets d’une hallucination ? »
Le 10 janvier 1835 commencèrent les travaux de la commission qui, publiés deux ans après, devaient soulever en Angleterre et dans l’Europe une immense émotion. Des terres cristallines, des lacs, des fleuves, des mers se révélèrent aux observateurs ; au milieu des blocs granitiques que le vaste champ du télescope leur permettait d’embrasser, un être, un monstre, doué de facultés locomotives, agitait sa tête triangulaire, hideuse. Etait-ce là l'homme lunaire, le Sélénien de Samosate et de Cyrano de Bergerac ?
Cet animal était bipède, dit Herschell; son corps allongé, de la grosseur d’un loup, donnait à sa lourde tête, qui se balançait à droite et à gauche, un aspect affreux. La peau tenait de celle du rhinocéros. Au croupion naissait une queue plate, articulée, terminée per une spatule osseuse qui lui servait à s’élever et à se fixer au milieu des roches. Bientôt il disparut. La surface du sol devint plus unie et des fleurs préludèrent au spectacle d’une nature riante...
Peu à peu, ce vallon se peupla de créatures ailées, parmi lesquelles sir Herschell distingue trois espèces, qui s’élèvent tellement au-dessus des autres par leur constitution physiologique, qu’elles lui parurent être les vrais représentants de l’Intelligence dans la planète, et constituer indubitablement la race humaine lunaire.
1. Le sélénien. Deux pieds huit pouces. Corps souple et vigoureux. Epaules munies de vastes ailes, plus longues encore chez les femelles. Nudité absolue du corps et absence totale de poils, exactement comme dans notre grandpère singe (Clémence Royer pinxit). Le sélénien jouit d’un vol très hardi ; il plane comme un oiseau de proie et se maintient sur l’eau, qu’il parcourt avec célérité. « Je crois, ajoute Herschell, que le sélénien doit accomplir dans l’atmosphère toutes, ou du moins, la plus grande partie de
ses fonctions. Par un contraste admirable, l’œil est foncé, la chevelure n,oire, la peau d’une blancheur de lait. Cette chevelure, en retombant par derrière, encadre de sa masse touffue les deux ailes, et rien n’égale la beauté qui résulte de cet accord.
2. Le Vespertillo, créature sordide, presque sauvage; une sorte de chauve-souris à la face quasi-humaine. Quatre' pieds environ de longueur. Il est presque impossible de distinguer la femelle du mâle. Cet être est sous la domination absolue du Sélénien, qui le traite en esclave. Il est anthropophage, je devrais dire andro-séléniphage.
3. Le Castor. Cette espèce, peu étudiée, offre la plus grande analogie avec son homonyme terrestre. Mêmes travaux, mêmes habitudes.
Telles sont, d’après Herschell, les trois variétés du primate lunaire. Le grand astronome les a vues comme je vous vois. »
A ce moment, la lune se glissait malicieusement derrière une nuée, et mon ami Pump disparut à mes regards.
Mais sa voix de fausset retentit encore dans le silence de la nuit. Solennel et fatal, il reprit le fil de sa démonstration.
— Je pourrais, mon cher collègue, compléter ce tableau par l’énumération des êtres variés, étranges, imprévus, que renferment le sol, les airs et les mers lunaires. lime serait aisé de vous décrire ses mastodontes microscopiques et ses infusoires gigantesques ; la nature volcanisée de ses terrains; la richesse de ses mines; ses pierres précieuses aussi communes que les galets; ses montagnes de rubis et de saphirs; ses jours de quatorze fois vingt-quatre heures; ses marées d’une puissance telle, grâce à l’attraction terrestre, que les vagues s’élèvent en cônes jusqu’aux nuages... Mais l’homme lunaire seul vous intéresse, je le vois. Vous voudriez connaître ses passions, ses vertus et ses vices, et les comparer aux nôtres. Herschell est muet là-dessus. Je ne trouve dans ses mémoires qu’un passage relatif à l’amour et le voici :
OUI, LA LUNE EST HABITEE
Une nuit, nous vîmes une caravane aérienne armée de branches et do rameaux touffus. Elle accompagnait une Sélénienne jeune et jolie, qui s’installa au sommet d’une colline, replia chastement ses ailes sur sa nudité, et attendit. Bientôt, un Sélénien décrivit autour d’e'.le des courbes gracieuses, puis disparut. Un second mâle, un troisième, un dixième firent le même manège. Indifférente à toutes leurs pirouettes, la jeune femelle ne bronchait pas. Il y en eut un pourtant qui se tint en l’air plus longtemps que les autres. Il était robuste et bien découplé. A sa vue, la Sélénienne écarta ses deux ailes et les fit battre à plusieurs reprises. Le mâle descendit alors auprès d’elle et le couple resta seul. La Sélénienne venait de choisir un époux. En lace du ciel et de nous, ils allaient être heureux !...
— Ah! s’écria mon collaborateur M. Andrew Grant, voilà des êtres qui ont cherché la solitude et qui ne se doutent pas que d’un monde à l’autre !...
Cette réflexion nous inspira une sorte de remords de partager une telle vue; mais le devoir du savant ne saurait être intimidé par de telles pensées. Pour plus de décence, nous convînmes que je serais seul lémoin de ce qui allait se passer à 96,000 lieues de notre rayon visuel
Ici, continua M. Pump, Herschell devient par trop réaliste ; vous me permettrez de ne pas le suivre. Ce qu’il nous apprend est, certes, bien extraordinaire, mais le latin seul peut l’exprimer...
— Et vous croyez tout cela? m’écriai-je un peu brutalement.
— Hélas, mon ami, dit M. Pump en hochant la tête, faut-il vous dire la vérité? Cette brochure de sir Herschell, dont je viens d’extraire la moelle, qui eut cent éditions et et qui fit tant de bruit, était l’œuvre d’un mystificateur. Beaucoup de savants y furent pris, mais ils durent se rendre à l’évidence lorsque Herschell lui-même repoussa publiquement la paternité de cet immense canard. . .
Et comme je souriais en songeant à la crédulité naïve de ces docteurs, mon collègue ajouta, sous forme de conclusion :
— Ne riez pas! Ce qui était, en 1836, une farce d’astronome en délire, sera demain peut-être une saisissante réalité. Les volcans décrits par le pseudo-Herschell d’alors, M. Klein, de Cologne, et M. Flammarion, de Paris, les ont
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VUS il y a huit jours. L’observatoire est en permanence. Avant la fin de l’année, le Sélénien, le Vespertillo et le Castor, ces trois manifestations do la vie et de l’intelligence lunaires, imaginées par un plai'sant, seront acquises au domaine scientifique, chaque jour élargi par le patient génie de l’homme. « Dans de telles matières, a dit Arago,
le mot impossible est plus qu’une erreur, c’est une imprudence. »
Ces lignes étaient publiées lorsque M. Camille Flammarion l’éminent astronome, a fait paraître clans V Illustration une remarquable étude consacrée à l’astre des nuits, dont voici la conclusion :
Cette intéressante question des habitants de la Lune pourrait être résolue de nos jours en même temps qu’un grand nombre d’autres, par un puissant télescope dont la construction ne dépasserait certainement pas un million.
Des études faites dans ce but établissent qu’on pourrait dès maintenant, dans l’état actuel de l’optique, construire un instrument capable de rapprocher laLune à quelques lieues et même essayer d'établir avec nos voisins du ciel une communication qui ne serait ni plus hardie ni plus extraordinaire que celle du télégraphe et du phonographe.
La France n’a-t-elle de l’or que pour les loteries et les courses de che. vaux, et continuerons-nous toujours à rester endormis sur l’oreiller da l’Etat? Un bon mouvement, un mouvement inspiré par la plus merveilleuse des sciences, suffirait pour nous doter du plus puissant télescope du monde. — Qui sait? Pendant que nous discourons ainsi peut-être les habitants de la Lune sont- ils là, au fond des vallées, dans la plaine veloutée de Platon, nous contemplant de leur séjour et préparés à entrer en correspondance avec nous ! ' Camille Flammarion
Notre savant confrère a raison. Puisque à son avis, un million suffirait pour construire ce télescope tant désiré, n’attendons pas le bon plaisir de nos gouvernants. Nous touchons au but. Encore un effort, et la Lune déroulera ses panoramas étranges à nos yeux terrestres. Que l’initiative privée se hâte ; que mille, dix mille, cent mille voix répondent à l’appel du grand vulgarisateur, et la France sera encore une fois la première !
L’auteur de ce livra s’inscrit pour cinq cents francs.