L. de B
LA RAGE
jjlj l y a environ deux ans, nous accompagnions au cimetière les restes du plus charmant des hommes, du plus adoré des fils. Sur le passage du cortège, la foule muette se découvrait, les femmes pleuraient, la pitié décomposait tous les visages. Celui qu’on emportait là, vers la campagne fleurie, la veille encore était plein des ardeurs généreuses de sa vingtième année. A l’âge où d’autres gaspillent leur trésor de sève, cet adolescent avait connu les âpres labeurs, l’avenir s’ouvrait radieux devant ses pas, Infortuné lui prodiguait ses sourires... Et il était mort, mort enragé !...
— Je t’en supplie, va-t’en 1 disait-il, au moment suprême, à son père fou de douleur, j’ai peur d’avoir une crise et de te mordre !
Et comme la vieille servante qui l’avait vu naître s’approchait à son tour: « Eloigne-toi, criait le malheureux enfant, je sens que je te mordrai ! »
Mais elle, s’avançant au contraire, et lui présentant ses mains ridées: « Ah! pauvre cher aimé, disait-elle, les yeux noyés de larmes, si cela peut te soulager et te sauver, mordsmoi I » — Dévouement naïf et sublime!
J’ai revu ces scènes déchirantes en parcourant le livre que vient de m’envoyer M. Joseph Bonjean, l’éminent chimiste de Chambéry. C’est un traité d’environ deux cents cinquante pages, sur le plus horrible et le moins guérissable des maux : la Rage. Ecrit dans un stylo simple, à la portée de tous ; rempli d’observations et de faits, attachant par des anecdotes vivantes, instructif par les détails curieux et peu connus qu’il renferme sur les diverses formes de l’affreuse contagion, utile surtout par la description très complète des symptômes précurseurs de la rage chez les animaux domestiques, cet ouvrage d’un vulgarisateur répond à un besoin réel, et nous voudrions le voir entre les mains de tous les habitants éclairés de nos campagnes.
Rien, en effet, ne saurait valoir, comme préservatif, la possibilité de saisir le moment où l’animal enragé va devenir dangereux; et dès qu’il existe des signes caractéristiques de la rage, autres que les accès de fureur accompagnés d’envie de mordre, il est facile de comprendre combien il est utile de propager le plus possible ces importantes notions dans le public.
« C’est dans ce but, déclare M. Bonjean, que j’ai écrit ce livre, fruit de dix-huit ans de recherches, non point pour les hommes de l’art, qui possèdent des traités spéciaux sui la matière, mais pour la masse du public, afin que, connaissant le mal et ses symptômes, chacun puisse prendre pour sa sécurité et celle d’autrui toutes les mesures propres à rendre l’animal qui en est atteint absolument incapable de
nuire. »
La rage a été connue de toute antiquité. Cinq siècles avant Jésus-Christ, Démocrite, contemporain d’Hippocrate, traite de la rage du chien, celle de l’homme n’ayant été constatée que longtemps après. Celse, l’élégant écrivain du premier siècle de notre ère, lui consacre un chapitre, et préconise, exactement comme nos savants docteurs, la cautérisation et la succion des morsures. La médecine moderne n’est donc,
LA RAGE