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L'EMPOISONNEMENT PUBLIC

Bar, de môme qu’il y a une ivresse publique, il existe un empoisonnement public, et celui-ci fait plus de victimes que ceile-là. Il est public, comme la fortune, la prospérité, l’instruction, la justice, les libertés sont publiques; mais il a sur elles et sur l’ivresse, sa sœur, cet avantage que nul n’échappe à sa loi. 11 est souverain, et il est charmant; il revêt mille formes séduisantes, il se cache sous des fleurs, il s’enveloppe de dorures et de parfums ; il dort.au sein des plus gourmandes choses. C’est là qu’il nous attend, vous, moi, tout le monde. Et il nous atteint à son heure, sûre- .ment, sans imprimer, comme l’ivresse, un stigmate dégradant ou grotesque au front, sans compromettre la sécurité de ceux qui le répandent.

La science moderne, sa mère inconsciente, l’a pourvu de tout un arsenal d’armes subtiles, qu’elle seule *peut découvrir et combattre. Mais, pour un coupable dont elle révèle l’infamie, combien de malheureux ont vu par elle s’épuiser leurs forces, mollir leur courage, et venir, avant le temps, la décrépitude sénile qui mène au tombeau!

J’assistais, tout récemment, à l’inauguration officielle du laboratoire municipal do chimie, — création qui rachète, à

mes yeux, bien des fautes de l’édilité parisienne. Des ministres, des docteurs, des magistrats, des écrivains étaient là; devant ces hommes de savoir, M. Ch. Girard a fait défiler les principales fraudes introduites dans l’alimentation par une armée de « négociants » plus dignes, certes, du titre d empoisonneurs ; il a expliqué les fonctions de cent appareils, ingénieux autant qu’infaillibles, par lesquels sont déshabillées, disséquées, décomposées atomiquement les substances indispensables à la vie; et dans chacune de ces substances il a montré le poison lent, la mort sûre.

Avec un étonnement mêlé de stupeur, les assistants ont appris que chaque jour, dans la nourriture en 'apparence la plus naturelle, dans le pain, dans le vin, dans le lait, on peut absorber le toxique qui éteint la flamme vitale, use la santé, alanguit les muscles, énerve le cerveau, corrompt le. sang!

— C’était bien la peine, ô France, de couvrir ton soi fécond de pampres verts et de moissons dorées, d’engraisser les mamelles d’innombrables génisses, et de prodiguer à torrents le jus de septembre, pour que tes fils ne fussent destinés qu’à boire des solutions de fuchsine, des laits de plâtre ou à se repaître d’une lourde farine de marbre blanc !

Oui, vous avez bien lu; tout cela existe, se vend dans des boutiques étincelantes. Ce n’est pas seulement sur l’étain bossuédes assommoirs de barrière, sur le comptoir poudreux ■ et gras des boulangeries et des crémeries de faubourg que se débitent ces choses. C’est en plein boulevard, au milieu de l’élégant Paris, derrière de superbes vitrines, que l’empoisonnement public trône et s’enrichit. Il y a des étiquettes dorées, des flacons estampillés a triple cachet, des marques de fabrique protégées par la loi, des vases de formes spéciales, — à l’abri de la contrefaçon, — pour garantir au consommateur l’authenticité de ces drogues. Il existe des fortunes inattaquables, des renommées commerciales quasiséculaires, une honorabilité sans alliage dont la source et la durée ne proviennent que du monopole de certains poisons.

— Rassurez-vous, messieurs, je saurai retenir ma plume

l’ empoisonnement public

prête à mettre des noms ou tout nu moins des initiales sur ces hontes . . .

Ecoutez maintenant la froide et sévère analyse, telle que la fournissent, au jour le jour, les appareils de MM. A. Chevalier et Ch. Girard, chimistes de profonde expérience et d’autorité sans conteste.

Sur 123 échantillons de vins apportés par le public au laboratoire municipal, trois étaient bons. C’est-à-dire que les 120 autres étaient, sinon dangereux, du moins incapables de réparer les forces et de verser dans les veines cette chaleur dont la machine humaine a besoin comme la lampe de son huile. Trois cidre> étaient mauvais sur trois; quinze laits sur vingt; dix chocolats sur quinze; quatre poivres sur six; douze vinaigres sur douze; sept bières sur dix!

Et savez-vous ce que renferment ces produits chimiques que deux millions de Parisiens absorbent sous le nom d’aliments, qu’ils achètent à chers deniers, et auxquels ils demandent de la chair, du sang et des muscles?

Dans le lait, l’indiscrète analyse a trouvé de l’amidon, de la dextrine, de la gomme adragante, de la colle de poisson; certains échantillons, où n’entrait pas une goutte de lait, étaient fabriqués de toutes pièces avec le sérum du sang, des cervelles a’ animaux, des émulsions de chènevis et autres graines oléagineuses.

Le beurre contenait du suif de veau, de la craie, du carbonate et de l’acétate de plomb. Certains fromages empruntaient à l'urine les qualités recherchées des connaisseurs ; pour éloigner des autres les insectes qui les attaquent si souvent, le marchand 11’avait pas craint de les arroser d’eau arsénieuse ou de mort-aux-mouches !

Dans la bière, l’orge et le houblon étaient remplacés par des décoctions de substances végétales amères, telles que lichen, sciure de buis, feuilles de ménianthe, têtes de pavots, bois de gaïae, jusquiame, belladone, coque du Levant,

noix vomique , fèves de saint Ignace et coloquinte, — poisons variés, mais infaillibles.

Le café, cet excitant par excellence, était fait de terre rouge, de bois d’acajou, de foie de cheval cuit au four ; le tout aromatisé par du marc de café véritable, mais épuisé, rebut des limonadiers qui n’ont pas encore élevé la chicorée à la hauteur d’un principe.

Cette chicorée elle-même — 6 comble de la falsification ! — devenait entre les mains de fabricants sans pudeur un composé de brique rouge pulvérisée, de sable fin, d’ocre, de figues pourries et torréfiées, de noir animal !

Sous le nom de chocolat, on a vendu 4 francs le kilogramme, un mélange d’argiles ocreuses, de pain grillé en poudre, de bois râpé et de cacao avariés; la cassonnade y tenait la place du sucre; et voilà le plus réparateur des aliments changé en une bouillie inerte, indigeste, sinon dangereuse. Quant aux feuilles d’étain qui enveloppaient ces affreuses tablettes, elles contenaient 75 0/0 de plomb !

Le poivre — balayure de toutes les poussières d’une épicerie qui se respecte — n’était pas seulement sophistiqué par ces résidus divers ; les grains eux-mêmes devaient aux graines de navettes, enrobées d’une pâte grisâtre, — l’aspect globuleux et ridé qui est comme la garantie de leur origine exotique. Cela s’appelle, je crois, poivre de Lyon , en argot d’épicier, et l’analyse y a découvert « toute espèce de choses ».

Pour le vinaigre, aux falsifications innombrables, on a trouvé des solutions d’acides chlorhydrique, sulfurique, nitrique, tartrique, oxalique, — corrodants qui rongent les métaux et dessèchent, à plus forte raison, les muqueuses stomachales. Un véritable empoisonnement par le vitriol.

Parlerai-je du vin, dont un volume ne suffirait pas à énumérer les adultérations et les fraudes? Litharge; tannin, plâtre, craie, alun, carbonate de potasse et de soude, matières colorantes empruntées à la houille ou à des débris organiques dont le nom seul soulève le cœur; tout cela so

l’empoisonnement public

coudoie, se môle, se combine fraternellement dans la divine liqueur des treilles, avec laquelle ce produit n’a plus aucun rapport, même éloigné.

Raconterai-je les fraudes pratiquées en grand sur les céréales et les farines? Ici, l’art a surpassé la nature. Grâce à des manipulations savantes, à un trempage qui double leur volume, les haricots fossiles se métamorphosent en beaux grains rebondis; mais, au bout de quelques jours, la fermentation arrive, et cet aliment du peuple acquiert par elle un principe délétère dont la santé se ressentira longtemps. Les pois gris, bouillis dans une infusion de vert-degris et à’ urine, deviennent pois de primeur et sont vendus comme tels. Dans’ certaines boutiques de conserves alimentaires, où s’alignent symétriquement sur des rayons de cliêno poli des boîtes coquettes et des- flacons attirants, il y a des décagrammes de poisons mortels !

Mais j'abrège cette douloureuse nomenclature.

Les opérations du laboratoire municipal de chimie, ont donné l’éveil des dangers que nous courons tous. C’est au public maintenant de secouer sa vieille et coupable indifférence, et de faire appel aux lumières des analystes patentés, derrière lesquels il y a la justice, la répression pour tant de délits, pour tant de crimes peut-être, jusqu’à ce jour ignorés, impunis et triomphants.

« L’épicier qui vole un consommateur, a dit Alphonse Karr, est condamné à l’amende ou à une prison de quelques heures; le consommateur qui volerait un épicier serait puni des galères.

« L’épicier qui empoisonne un client est condamné à l’amende; le client qui empoisonnerait un épicier serait infailliblement guillotiné. »

Espérons que le laboratoire municipal et public de chimie nous aidera à renverser les termes de cet aphorisme.

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