ORDRE DU JOUR
1. Combustion spontanée du cadavre. — 2. Analyse des résidus provenant de la carbonisation. — 3. Synthèse des éléments organiques du corps. — 4. Production des matières utilisables dans l’industrie. — 5. Conférence sur la crémation.
Cette chose étonnante était signée : « Dr Pippi, président, gendre de la défunte. »
Au retour d’une excursion géologique à Ischia o r j’avais étudié les efîets du tremblement de terre qui a
UNE SÉANCE DE CRÉMATION
dévasté cette île charmante, je m’étais arrêté une semaine à Florence. Naturellement, j’avais été présenté au fondateur de la crémation mutuelle, mon docte confrère, et, naturellement aussi, je reçus l’étrange faire-part qu’on vient de lire. Inutile de me demander pourquoi j’assistai à l’expérience, si vous voulez bien me suivre dans la fidèle narration que j’en vais faire, — récit, d’ailleurs, que je recommande aux personnes nerveuses de sauter courageusement.
Nous étions trente, à l’heure dite, dans le salon du signor Pippi, tous actionnaires, excepté moi, de la fameuse rôtisserie, — et croyez qu’aucun d’entre nous ne songeait à offrir à l’ordonnateur de ces funérailles un fagot, de banales condoléances, — lorsqu’un chauffeur, bras nus, poitrine luisante, barbouillé de sueur et de charbon, un vrai bronze florentin, vint annoncer que le fourneau « marchait bien ». Camina benè il forno !
Andiamol répondit l’heureux gendre qui allait — sort bien rare ! — assister du même coup au triomphe de son invention et à l’anéantissement radical de sa belle-maman.
Par groupes bruyants, animés, joyeux ainsi qu’il convient à des gens qui se préparent à toucher un coupon, les invités s’engouffrèrent dans le four-mausolée, situé au fond du jardin de la villa Pippi, entre la strada d’Ognisanti et le Palazzo "V ecchio. Le feu allait si bien que, dix minutes après notre entrée au tombeau-cuisine, nous dûmes, sans souci du décorum, jeter bas les habits de deuil, et comparaître en bras de chemise devant la défunte Cazzadoro. La pauvre dame, au reste, avait un air des moins sévères sous son suaire d’amiante collé aux formes.
Etendue sur la plaque du four réfractaire, au-dessus d’un appareil à rigoles que je suis obligé d’appeler lèchefrite, — car c’en était une, et des plus vastes, — la ronde et grassouillette dépouille de la belle-maman Pippi faisait songer à certain plat du dîner de Pantagruel; malgré moi, je cher-
chais la broche absente, quand la cérémonie commença. Le chauffeur ouvrit, d’un geste rapide, les dix regards du brasier, dix panaches de flammes avides en jaillirent, et, soudain, le cadavre fut enveloppé de bourdonnements, do lumière et de feu.
L’œil collé 'aux hublots de glace ménagés à hauteur d’homme dans les parois du four, je vis d’abord' la chevelure disparaître, pfft! dans une flambée livide. Une calotte noire et charbonneuse remplaçait déjà les lourdes tresses grisonnantes du cadavre. Mordu de toutes parts, le derme du visage, des bras et des jambes nus se couvrit de cloques énormes, bouillonnantes, qu’un jet de vapeur perçait en sifflant, et qui peu à peu se changeaient en plaques rousses, puis noires, mouchetant de rondes pustules la blancheur mate du sujet. Les doigts se crispèrent, un bras se tendit, raide, les jambes frémirent, et bientôt tout le corps tressauta sur la plaque rougie, avec d’horribles grésillements de chair qui rissole, de graisse qui fond, de peau qui pète.
En même temps, s’échappaient en crépitant par les rigoles des ruisseaux d’un épouvantable jus, qu’un système de tuyaux et de cylindres recevait, classait, distribuait selon sa densité dans des serpentins réfrigérants. De grands volets de fonte, mus par un ressort puissant, poussaient vers l’extrémité du four les gaz dégagés par cette rapide décoction, et, là, tout un jeu d’alambics les épurait, les condensait en liquides, ou les emmagasinait à l’état aériforme dans d’ingénieux gazomètres, qu’on voyait s’emplir mathématiquement.
Calme, grave, superbe d’indifférence, le docteur suivait en homme sûr de son fait les progrès de crémation, et jamais vous n’eussiez dit, à voir l’attitude des invités, qu’un cadavre humain se tordait là, sur ce gril, comme u/ie simple mauviette, dans les apparentes angoisses d’une hideuse agonie.
L’opération durait depuis vingt minutes quand M. Pippi
UNE SEANCE DE CREMATION
fît un signe. Un coup de sifflet retentit, suivi d’un sinistre grondement. Vingt soupapes s’ôtaient ouvertes, et des flots d’air, poussés du sous-sol par de larges soufflets de forge, concentrèrent sur l’objet informe qui fut la signora Cazzadoro les langues de flamme de la fournaise. Sous l’action de ces gigantesques chalumea'ux, les panaches de feu s’aiguisèrent en dards bleuâtres, capables de fondre des kilogrammes d’acier. Convergeant à la fois vers le cadavre, ces serpents le percèrent, le tordirent, le déchirèrent en noirs lambeaux. Les tendons, raccornis et calcinés, donnaient aux membres des gestes fous, puis éclataient, avec un bruit de chanterelles. La boîte crânienne détona comme un obus. Le buste, tout à coup redressé, sembla bondir sous l’étreinte de cette torture de la matière; les bras se détachèrent du tronc, et le cadavre, réduit en une masse noire sillonnée de rouges éclairs, se fondit en miettes, se dispersa, puis disparut en poussière dans cette tourmente de feux.
Montre en main, la crémation parfaite avait été obtenue dans cinquante-sept minutes, — ce qu’il fallait démontrer.
« — Voilà, mes chers collègues, dit le glorieux Pippi,sous fouine de conférence, la nouvelle démonstration des avantages que j’ai promis à chacun de vous. Au lieu de pourrir, en proie aux vers, dans le sol engraissé de leurs résidus fétides, vos corps, abandonnés par l’âme immortelle, livreront à cette flamme purifiante leurs parties organiques, et l’humiliante décomposition d’une dépouille qui fut noble et belle sera épargnée à vos personnes amies.
<i Ce n est pas tout. Grâce à la chimie, science admirable, (jui possède la faculté créatrice à un degré plus éminent que les autres sciences, parce qu’elle pénètre plus profondément et atteint jusqu aux éléments naturels des êtres, vous renaîtrez, dans une synthèse féconde, sous les espèces variées de produits utiles à 1 industrie universelle. Purifiés par mes appareils, les gaz que retiennent vos tissus fourniront aux
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lampes dont vous admirez ici les modèles une lumière agréable et sympathique à nous tous, parce quelle sera la suprême et tangible émanation de vos esprits vitaux. Traités par certains acides, les corps gras recueillis par mes condenseurs se transformeront tour à tour en savons parfumés, en benzines précieuses, en goudrons médicamentaux, en onctueuse margarine, en bougies diaphanes, en matières colorantes d’un éclat et d’une richesse incomparables.
« Les principes fixes, tels que la fibrine qui constitue vos organes, les matières sucrées et albumineuses qui les baignent, se convertiront en liqueurs délicates, en essences pénétrantes, en cosmétiques recherchés, en baumes ou en toxiques dont la thérapeutique nouvelle tirera honneur et profit. Laissez moi vous répéter en passant qu’un sujet de 60 kilogrammes renferme 45 kilogrammes de matières assimilables sous une forme nouvelle et par consénuent productives. Ainsi se répandront les bienfaits dont chaque conquête de la chimie dote la grande famille humaine.
« Ainsi ressusciterez-vous, avant l’incarnation suprême, dans un monde de substances qu’il sera doux et consolant de mettre en œuvre, étant données leur noble origine et les bénéfices dont elles seront la source. »
Le lendemain de cette mémorable séance, le coupon d’une lire 25 centesimi était payé aux actionnaires de la Mutuale Incremazione, et je traçais sur mon carnet de voyage ces lignes rapides, que je dédie aux partisans de la crémation.
LES TREMBLEMENTS DE TERRE
®S’hommb s’est installé sur la Terre, son immense TJy domaine, comme s’il devait l’habiter éternellement . Qui croirait, à voir l’importance qu’il donne à ses moindres ouvrages, l’orgueilleuse solidité dont il les entoure, que cet infatigable bâtisseur est la fragilité même, et que rien de lui ne subsiste lorsque se réalise la terrible prophétie de l’Ecriture : « Dieu regarde la Terre et elle tremble ; il touche'les collines et elles fument. » (Ps. CIY, 32).
Il suffit en effet d’une de ces commotions géologiques dont l’histoire de notre planète est remplie, pour anéantir jusqu’au souvenir des empires, des glorieuses dynasties, et des cités qu’elles ont fondées. Que reste-t-il de l’homme préhistorique, do ses guerres, de ses conquêtes, de sa pensée, sinon quelques débris de silex sur l’origine desquels tant de docteurs sont divisés, et do rares hiéroglyphes, grossièrement tracés à la pointe d’un caillou, qu’aucun Champollion ne déchiffrera jamais?
Dans ces cataclysmes, que la Nature oppose si fréquemment, comme une affirmation de sa puissance souveraine, aux vains établissements des hommes, ce ne sont pas seulement le palais et la chaumière qui disparaissent de la surface du
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sol; le pol lui-même est bouleversé, sa configuration géographique se modifie, une mer remplace souvent des vallées tranquilles, des îles surgissent du sein des flots, et de hautes cimes s’élèvent là où s’étendaient naguère de vastes plaines, couvertes de riches pâturages et de troupeaux bondissants.
Ainsi viennent de succomber, au milieu d’une des plus épouvantables révolutions que l’histoire ait enregistrées, les florissantes villes d’Agram, en Croatie, et de Chio, ce paradis de l’archipel, où naquit Homère, le divin aède.
C’est dans cette dernière île que le phénomène a été le plus violent. Il a duré avec plus ou moins d’intensité, du 4 au 14 avril; dix-mille personnes ont péri; le pays a changé d’aspect. La citadelle dont notre dessin représente la pointe nord au moment des premières secousses, a disparu; les églises ont été rasées; le palais du gouverneur, la plupart des édifices publics ont été démolis do fond en comble. Aujourd’hui, de mornes déserts jonchés de ruines, des précipices béants, un chaos sans^nom remplacent les bourgades populeuses, et ces campagnes aimées du soleil que l’humanité naissante remplit du fracas de ses luttes héroïques.
Dix jours! Essayez de concevoir cette agonie qui, tout à coup, s’empare d’une contrée, et, de minute en minute, au milieu de convulsions formidables, pendant dix jours, ouvre ça et là des tombes sans fond sous les pieds d’un peuple affolé ! Tout fuit. Les animaux, frappés de cette stupeur étrange dont parle Pline le naturaliste, emplissent les airs de cris inconnus ; les crocodiles, jusqu’alors muet?, courent en mugissant vers les grand bois ; les serpents envahissent les demeures des hommes ; les chevaux et les bœufs, emportés par la terreur, sillonnent la plaine ébranlée ; d’horribles craquements font vibrer l’écorce terrestre ; des crevasses déchirent le flanc des collines, qui s'effondrent ; et parmi la poussière, les lumees aveuglantes, les détonations, le chaos de toutes les forces destructives, des familles en-
LES TREMBLEMENTS DE TERRE
tières tordent leurs bras et meurent, en implorant le ciel, impassible dans sa sérénité!...
Rien n’égale l’horreur d'un pareil tableau ; nul fléau ne saurait égaler en effrayante majesté ces bouleversements de la terre, qui s’étendent quelquefois — comme au Chili, en 1322, — sur plusieurs centaines de lieues.
Tout autre désastre,’ en effet, s’annonce par des signes précurseurs. La crue des fleuves menace, longtemps avant de les briser, les digues qui retiennent leurs ondes captives ; une coulée de lave s'avance \avec lenteur ; l’ouragan luimême est précédé de perturbations atmosphériques. Mais les secousses du sol surviennent brusquement, et c’est le plus souvent par un beau soleil, dans le calme absolu des éléments, que les cités sont détruites et leurs habitants écrasés.
D’après M. Reclus, le tremblement de terre de San-Salvador, qui fit en 1854 plusieurs milliers de victimes, dura six secondes à peine.
Les catastrophes géologiques qui dévastèrent la Calabre, en 1783, et où plus de cent mille personnes trouvèrent la mort, durèrent une minute et demie.
Cinq minutes suffirent lors du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, qui ébranla quarante milliers de kilomètres carrés, c’est-à-dire la douzième partie de l’écorce terrestre.
S'il faut en croire les chroniques japonaises, un cataclysme qui dépeupla l’archipel, il y a vingt cinq siècles, « survint à la fin de la troisième heure, et finit avant le commencement de la quatrième. »
En 526, plus de 200, 000 victimes périrent dans le tremblement de terre qui ravagea Antioche et les villes du voisinage.
L'an 1693, à peu près la moitié des habitants de la Sicile fut anéantie dans un ébranlement du sol.
En juillet 1794, une secousse formidable se fit sentir sur toute la côte chilienne, jusqu’à 370 milles en mer, et sur un espace de 50,000 lieues carrées.
Yingt-liuit ans plus tard, le même pays subit un désastre qui éleva la côte de près de trente mètres, d’un bout à l’autre de la république.
La ville de Mendoza ?fut détruite par le tremblement de terre de 1821, l’un des plus navrants désastres dont l’histoire fasse mention.
Dans la Colombie, l’éruption de boue du Tunguragua et le cataclysme de Rio-Bamba, décrits par Humboldt, causèrent la mort de quarante mille Indiens.
A Tauris, cette même ville que le tremblement de terre de 1879 a dévastée en partie, un nombre incalculable de créatures périrent l’an 1721, englouties ou brûlées dans les ardents abîmes qui s’ouvraient à chaque instant sous leurs pas.
Aujourd’hui c’est Agram, Bosna-Seraï et la riche et fertile Chio, le paradis de la Grèce, citées naguère florissantes, tout à coup changées en vastes nécropoles !
Telle est, notée rapidement et à grands traits, l’histoire des bouleversements célèbres, histoire, au reste, qui n’est connue d’une manière exacte que depuis un petit nombre de siècles, et pour une faible partie de la surface du globe.
La science humaine s’arrête à cette sorte de procès-verbal, à cette nomenclature des faits accomplis. Pour les expliquer, elle n’a que des hypothèses ; et je dois à la vérité de reconnaître que la meilleure 11’est pas la plus récente, mais bien celle qu’émettaient, il y a deux mille ans, Lucrèce et les philosophes grecs.
« L’intérieur du globe est rempli, disent-ils, de cavernes, de lacs, de précipices, de rochers et d’un grand nombre de fleuves intérieurs dont les flots impétueux emportent et
LES TRh MBLEMENTS DE TERRE
LES TREMBLEMENTS DE TERRE
roulent des blocs submergés. Les tremblements de la croûte solide sont occasionnés par l’écroulement- d’énormes cavernes que le temps vient à bout de démolir. Ce sont des montagnes entières qui s’effondrent, et dont la secousse violente et soudaine doit se propager au loin par de terribles vibrations. Il peut arriver aussi qu’une masse prodigieuse de terre tombe de vétusté dans un grand lac souterrain, et que le globe vacille par une suite d'ondulations. De même, à la surface du sol, un vase plein d’une onde agitée ne peut reprendre son équilibre tant que l’eau contenue 11’a pas trouve son niveau. »
Dans une foule de cas, cotte théorie est bien certainement la vraie. Ce qui tendrait aie prouver, .c’est que les idées de Lucrèce ont été reprises scientifiquement de nos jours par Boussingault, Virlet, Otto Yolger et d’autres géologues illustres. Il est bien évident, en effet, que les tremblements de terre, dans les pays plats non volcaniques, ne sont pas occasionnés par les secousses delà grande mer brûlante; et la théorie du feu central ne saurait être invoquée pour expliquer les éruptions boueuses et froides qui accompagnent quelques-unes de ces vibrations souterraines.
Ici se place, — et c’est par laque je termine — la seconde hypothèse des géologues modernes.
D’après Humboldt, la marée de laves qui bouillonne dans les entrailles du globe, cherchant une issue pour les gaz qu’elle dégage, secouerait à intervalles irréguliers la croûte qui l’emprisonne. Les tremblements de terre, en un mot, seraient une réaction du noyau liquide contre l’enveloppe extérieure.
Parmi les exemples que cite l’illustre savant, je choisis celui-ci, qui me paraît saisissant: « Après avoir vomi pendant trois mois une haute colonne de fumée, le volcan do Pasto cessa de lancer des vapeurs au moment précis où, à 400 kilomètres de là, le tremblement de terre de Rio- Bamba faisait mourir de trente mille à quarante mille Indiens. »
Ce cratère se comportait donc comme une véritable « soupape de sûreté. » Lorsque sa gueule, obstruée par les laves refroidies, empêcha les gaz de se faire jour, de terribles secousses se produisirent. Toutes les convulsions terrestres n’auraient pas d’autre cause.
Je reconnais que cette doctrine est parfaitement acceptable. Mais celle de Lucrèce ne l’est pas moins. Deux écoles, d’ailleurs, — celle des plutoniens, qui croient au feu central, et celle des neptuniens qui le nient, n’admettant que l’action de l’eau, — luttent avec un égal talent pour l’une et l’autre de ces théories. De quel côté se trouve la vérité? En de telles matières, le devoir du chroniqueur scientifique n’est pas de trancher le débat, mais bien d’exposer, de décrire, de raconter, laissant intactes toutes les opinions.