DAILY P HO N 0 G R APH
Passant à une autre rubrique, une légion de petits reporters m’a narré sur différents tons, avec l’accent propre à chacun des conteurs, l’incendie, le grave accident, la faillite célèbre, le viol inouï, tous les menus faits de la journée newyorkaise. Un Lapommeraye de là-bas m’a dit ensuite son feuilleton, émaillé des réclames traditionnelles, et la séance s’est terminée par une répétition générale de Sarah, tragicomédie mêlée de couplets, avec intermèdes de gifles et de coups de pied au derrière, où j’ai eu le plaisir d’entendre la grande artiste faisant ses adieux au grand peuple, disant: «Merci! » et « vive la France !» de sa voix d’or, tandis que l’orchestre massacrait la Marseillaise. Notez que, pendant cette exécution, la frêle et courageuse tragédienne était là, devant moi, qu’elle soulignait de bravo ! et de parfait ! ce vivant compte-rendu, et que nulle dissonnance ne se pouvait distinguer entre l'organe de la divine Sarah et celui de son sosie fidèle, le journal américain.
Voici le mot de ce rébus :
M. William Liners, de New-York, qui est en même temps un électricien, un lettré et un homme d’esprit, a eu l’idée d’appliquer à la diffusion des nouvelles l’admirable joujou d’Edison, le Phonographe.
Son perfectionnement consiste dans la multiplication galvanoplastique des feuilles d’étain qui, dans l’appareil bien connu, reçoivent les impressions sonores. Ces feuilles, clichées en cuivre et reproduites à l’infini, peuvent répéter à satiété les phrases jetées dans l’entonnoir du phonographe. Une presse rapide les tire à des milliers d’exemplaires, qui sont mis en vente le même soir ou adressés par la poste aux abonnés du Daily. Au lieu de mauvais papier noirci, le facteur distribue à domicile un paquet de feuilles métalliques, minces et résistantes, dont la surface est couverte de zigzags que le poinçon du phonographe, obéissant aux modulations de la voix humaine, a tracés symétriquement de gauche à droite.
Or, voici ce qui advient. la réception du paquet, votre
domestique adapte, par une disposition fort simple, les feuilles de métal au cylindre d’un phonographe-bijou, qui est remis en même temps que sa quittance à tout abonné du Daily. Ledit larbin monte un mouvement d’horlogerie et, porte l’instrument dans votre chambre. A votre réveil, vous pressez un bouton, le cylindre entre en mouvement, et débite à haute et intelligible voix le contenu de ce merveilleux journal, sans vous faire grâce d’un enrouement, d’une quinte, d’un défaut de langue ou d’un lapsus. C’est la voix humaine photographiée, clichée en bronze, éternisée, et rien ne s’oppose à ce que vous fassiez relier en veau, avec marges non rognées, gardes de moire et fers spéciaux, l’organe tonitruant de M. Arago ou le filet aigre-doux de Moussu Baragnon.
Les bureaux de rédaction du Daily P honograph sont situés au numéro 138 de New-School-Street. Là, se trouve le phonographe central, dans lequel on parle le journaltype. Exemples :
En quittança salle du Congrès, le député speaker y vient redire son discours, absolument comme nos honorables vont corriger leurs épreuves à l’imprimerie de Y Officiel. Le rédacteur en chef scande son article de fonds; le chroniqueur en vogue clame, murmure ou vocifère sa tartine; le secrétaire de la rédaction débite ses petits entrefilets ; le poète chevelu susurre sa machinette rimée ; le préposé aux échos place ses mots de la fin. Tout cela méthodiquement, sous l’oeil du metteur en pages qui mesure les phrases d’après le format des feuilles d’étain, et du caissier qui fait le compte de chacun, à raison d’un dollar la période. Vient ensuite le romancier, avec son bagage de sombres ou galantes aventures, payées à l’heure ou au yard, suivant talent.
Puis les reporters, essoufflés, poudreux, accourus ventre à terre des quatre coins de la ville, -riches de nouvelles à sensation, de passants écrasés, de femmes surprises, de chiens hydrophobes, de vols inédits, de meurtres variés et mystérieux. Ceux-ci cèdent la place au critique dramatique, homme aimable et divers, qui possède comme personne le