‹ Les curiosités la scienceChapitre 49 sur 53 · LE “DAILY PHONOGRAPH I · texte numérisé non relu

LE “DAILY PHONOGRAPH I

talent de reproduire les scènes applaudies, d’imiter le débit des acteurs à la mode, et qui chante à miracle les couplets d’une chansonnette à succès. Arrive enfin le chef annoncier, sorte de bonimenteur taillé sur le patron de M. Lisez le sommaire! ne partez pas sans le lire! lequel expectore à tue-tête les réclames commerciales, les offres et demandes, la petite correspondance galante, les avis de naissance et les faillites.

Le journal fini, les clicheurs s’emparent des feuilles d’étain toutes chaudes de l’haleine des speakers. Empreinte est prise, 011 coule, on tire et voilà l’oracle prêt à parler, aussi bien dans une heure que dans cent ans, avec la voix originale de l’auteur, qu’il soit éloquent ou diffus, verbeux ou concis, Marseillais, Auvergnat ou bègue !

Le Daily Phonograph — M. Villiam Liners, proprietor and manager — est une magnifique affaire au point de vue financier. Des capitalistes de Broadway ont mis un million de dollars à la disposition de son directeur, et dans le courant du mois dernier, l’administration de New-School- Street a distribué gratis 10,000 phonographes d’égales dimensions à autant de personnes qui ont payé leur abonnement d’un an. On prévoit un dédoublement prochain des actions, qui rapportent déjà 36 0/0 et sont à peu près introuvables au stock Exchange de New- York.

Il va de soi que la grande Sarah est abonnée , actionnaire peut-être ; que chaque packet lui apporte sa petite liasse de feuilles métalliques, et qu’à ses moments perdus, entre intimes, elle aime a dévider la bobine de ces bavardages charmants, échos enthousiastes d’un peuple dont elle a su faire vibrer les cordes vives, et qui l’a couverte, en retour, de festons, de couronnes et de banknotes.

C’est ainsi que j'ai appris l’existence du Daily Phonograph (25 dollars par an), journal perroquet, publié sans caractères ni papier, tiré par la pile, imprimé sur cuivre, parlant, chantant, récitant ; et, qu’au risque de blesser la modestie de 1 artiste sublime, j’ai commis une indiscrétion dont tous les amis de la science, j’espère, me sauroht gré.

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irgile prévoyait-il les découvertes de grands animaux antédiluviens lorsqu’il peignait, dans ce vers magnifique, l’étonnement du laboureur faisant jaillir sous le soc les restes gigantesques des compagnons d’Enée :

Grandiaque efjossis mirabitur ossa sepulcris...

Ou bien, dans les campagnes latines, l’immortel poète avait-il déjà rencontré ces débris d’un autre âge, ossements de mammouth et de rhinocéros, qui plus tard firent croire à l’existence d’une génération de géants ?

Ce qui n’est pas douteux, c’est que les fossiles ont été connus dès la plus haute antiquité, et que les hommes ont été frappés d’une crainte superstitieuse à l’aspect de ces vestiges d’êtres contemporains des premiers âges de notre globe ; mais, pendant des siècles, on s’est mépris sur la véritable origine de ces témoins du lent et pénible enfantement de la vie. Jusqu’à Palissy, — qui aimait à orner sesfaïences de moulages empruntés aux coquilles fossiles du bassin parisien, et qui le premier émit 1 opinion que c étaient là, non point des jeux de la nature, mais des êtres ayant vécu, — les fossiles furent considérés par les savants comme de

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simples bizarreries, ludi naturæ , que les caprices de la foudre ou des eaux avaient façonnées à l’image des organismes inférieurs. La doctrine hardie du sublime artisan ne trouva pas de disciples, et deux siècles plus tard, Voltaire ignorait absolument que les fossiles, ces pierres étranges, eussent rampé sur la terre ou flotté au sein des mers; il s’amusa même aux dépens des rêveurs qui soutenaient cette thèse. Pour lui, comme pour le vulgaire, ces mystérieux objets étaient de pures fantaisies naturelles, œuvres du tonnerre — sur le compte duquel, par parenthèse, on mettait alors volontiers tant de phénomènes inexpliqués.

Avec Linné, Lamarclc et Cuvier, la science des fossiles, basée sur des faits d’observation précis, invariables, devint ce que nous la voyons aujourd’hui, l’auxiliaire le plus puissant de la géologie et de l’histoire naturelle. Sans elle, on 11e connaîtrait pas un traître mot de l’histoire du monde, et la genèse terrestre serait encore enveloppée des ténèbres que les Livres Saints ont répandues sur les premières phases de notre existence. Nous croirions, d’après la Bible, que six jours ont suffi pour la création universelle ; nous ne saurions rien de l’évolution des espèces ; nous ignorerions la plupart des lois admirables qui régissent l’ensemble des choses créées, et qui établissent entre tous les êtres, depuis l’animalcule invisible jusqu’àl’homme, une chaîne ininterrompue ; les premiers pas de l’homme lui-même sur le sol vierge encore de ses travaux seraient pour nous lettre morte, et l’industrie de nos ancêtres nous apparaîtrait toujours à travers le prisme coloré des légendes homériques.

Tandis que la géologie éclairait, jusque dans leurs plus sombres abîmes, les nuits chaotiques, la paléontologie (1), sa sœur, exhumait de la poussière des siècles ces médailles qui assignent à chaque convulsion du sol, à chaque période

(1) Science des fossiles

de sa formation, une date précise. Car les fossiles ne sont pas autre chose. De môme que l’archéologie s’aide des monuments de l’épigraphie et delà numismatique pour contrôler les données de l’histoire, la paléontologie demande aux fossiles — ces médailles qui ont vécu, — le secret des métamorphoses de la matière et des époques auxquelles elles se sont manifestées.

Dans les premières pages de ce livre j’ai esquissé à gr andes lignes les principaux phénomènes géologiques ; j’ai montré notre sphère sortant graduellement des profondeurs de l’in- - fini, se condensant, se refroidissant et se couvrant peu à peu d’êtres de plus en plus parfaits, selon que les conditions de l’existence étaient plus ou moins favorables. Sans vouloir revenir sur ces notions très sommaires, — mais suffisantes dans des articles qui n’ont d’autre but que de récréer, dont l’auteur préfère les pipeaux à la simarre doctorale, et qui ont été composés sans méthode, au hasard delà fantaisie — je crois intéressant de compléter par quelques faits pittoresques, empruntés à l’étude de la paléontologie, ce récit des premiers vagissements de la Vie. Et pour me faire pardonner d’avance l’aridité de mon sujet, voici dans quelles merveilleuses circonstances fut découvert l’animal antédiluvien dont le dessin ci-contre montre les curieux débris.

Un jour, on soumit à l’examen du grand Cuvier une phalange énorme, trouvée dans les fouilles d’une carrière de sable. Cet os, dont les squelettes de mammifères connus 11’ofFraient aucun analogue, l’illustre savant l’étudia longuement, le- compara avec tous les fossiles des collections du Muséum, puis, par un prodige de déduction scientifique il reconstitua de toutes pièces la charpente osseuse à laquelle cette phalange avait appartenu.

L’être ainsi figuré différait essentiellement, non-seulement des espèces vivantes, mais de celles qui avaient disparu depuis les époques préhistoriques. C’était là, direz-vous, une

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hardiesse grande. Car enfin, l’animal décrit par Cuvier était sorti tout armé de son cerveau ; aucun savant 11e l’avait vu, son image n’existait nulle part, et cette reconstitution, basée sur une simple phalange, pouvait n’être, en somme, qu’une fantaisie.

L’Académie des Sciences accueillit avec une incrédulité respectueuse cette conception du grand naturaliste, et je ne jurerais pas qu’m petto plus d’un de ses collègues ne la taxât de chimérique.

Or, à quelque temps de là, des terrassiers découvrirent aux environs de Maëstrichtun squelette fossile, de proportions colossales ; ses diverses pièces furent assemblées, on convoqua les savants, et que reconnurent-ils dans ce représentant d’une faune éteinte ? le propre pachyderme défini par Cuvier, avec ses lourds fémurs, son large crâne que quatre hommes vigoureux ne portaient qu’avec peine, ses défenses recourbées vers le sol, tous les détails enfin de son ossature extraordinaire! Le fantastique animal évoqué, dans un rêve de génie, par l’illustre naturaliste, surgissait des entrailles de la terre : il était là, palpable et saisissant , sous les yeux des docteurs confondus d’admiration, tel que Cuvier l’avait deviné ; cet être qu’aucun mortel n’avait contemplé, ce contemporain des fougères gigantesques, des reptiles apocalyptiques, venait répondre à l’appel du savant, et de la pointe de sC dents à l’extrémité de sa dernière vertèbre caudale, il 1 ^produisait, avec une étonnante exactitude, le portrait qu’ej avait tracé celui qui depuis porta glorieusement le titre de: Père de la Paléontologie.

Il n’y a rien de surnaturel dans la découverte du mammouth de Cuvier; il faut n’y voir que l’heureuse solution d’un problème; et ce triomphe du calcul donne la plus haute mesure des facultés de l’esprit humain, en même temps qu’il démontre la précision, l’infaillibilité de la science.

C’est, dans des circonstances analogues que Le Verrier, constatant les perturbations manifestées par le mouvement de la planète Uranus, put dire : « La cause de ces perturba-

tions est une planète inconnue, qui gravite au-delà d’Uranus, vers telle distance, et qui doit se trouver en tel point du ciel. » On dirige une lunette vers le point indiqué, on cherche l’inconnue, et on l’y voit. Neptune était trouvé !

Voilà, dans sa simple grandeur, l’histoire de deux des plus belles conquêtes du génie d’observation.

De l’infiniment grand, abaissons maintenant nos regards jusqu’à l’infiniment petit, conservé lui aussi dans les couches profondes du sol— ces archives indestructibles delaCréation... Là, de nouvelles surprises nous attendent. L’être primitif, l’organisme rudimentaire qui se mouvait, inconscient, aveugle et innombrable, au sein des éléments encore mal équilibrés, sort du tombeau tel que le grand Architecte le façonna.

C’est l’infusoire, visible à peine, mais dont les légions s’entassent dans le calcaire marin, si denses, si pressées, qu’elles forment à elles seules de hautes montagnes ; c’est la frêle graminée, que courbèrent les ouragans. géologiques; c’est la pâle fleurette, dont la corolle s’épanouit aux premières aurores du monde; c’est l’insecte, ébauche d’une faune enfant, qui par ses bourdonnements, par ses battements d’ailes, apprit à la Terre que l’Amour était né. Toutes ces créatures apparaissent aux yeux du chercheur; entre les feuillets d’un schiste, dans la masse compacte d’un grès ou d’un marbre, ellesressuscitent sous le choc du marteau; et chacune d’elles a conservé les détails les plus délicats de sa structure. Le microscope en main, on peut suivre pour ainsi dire pas à pas les perfectionnements successifs de l’organe, les manifestations de la sublime Intelligence. Molécule par molécule, un élément nouveau s’est substitué à la matière qui composait leur tissus, et là où respira un être nous retrouvons une momie, fidèle et désormais inaltérable image de ce contemporain des mystérieuses époques qui suivirent le chaos!

Eh bien, tous ces vestiges d’animaux ou déplantés, retrouvés tantôt dans les profondeurs de la carrière, tantôt ausommet du pic que fouette la nue, ont leur Cuvier, qui a reconsti-

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tué leur physionomie, écrit leur histoire; qui les a distribués en classes, espèces et variétés ; a assigné à chacune d’elles un habitat spécial; et, de l’ensemble de ces témoignages, du faisceau de ces documents a jailli laclarté qui inonde aujourd’hui le vaste domaine de la Paléontologie.

Mammifère, reptile, mollusque, infusoire ou arbrisseau, tout ce qui a vécu se retrouve sous l’aspect du fossile. La terre, rend jusqu’au pistil délicat de la fleur ensevelie depuis cent mille ans dans le limon, jusqu’aux antennes déliées du moustique qui voltigea, l’insolent, sur les yeux du mégathérium ou du mastodonte. Que dis-je? l’empreinte elle-même des pas d’animaux, les taches rondes et déprimées que firent, en tombant sur le sable fin des grèves, les gouttes de p],uie d’il y a mille siècles, se sont conservées nettes et frappent nos regards émerveillés! Une zoologie, unebotanique fossiles ont été réédifiées d’après ces restes, et ces sciences sont si exactes, si complètes, qu’il est difficile de rencontrer, au fond des pays les plus sauvages, un débris organisé qui ne soit connu, dénommé et catalogué. Le sol que nous foulons n’est, en somme, qu’un vaste musée naturel, où l’investigation patiente du géologue va sûrement recueillir les spécimens des innombrables familles qui ont habité tour à tour l’air et les eaux, et de l’ébauche primitive jusqu’à l’homme, dernier degré de l'échelle des êtres, déroulent la longue chaîne de la création .

Quant à notre propre origine « ce mystère des mystères » la paléontologie pourra-t-elle jamais la dévoiler? Avant les premiers cycles de cette histoire, encore bien vague, que les savants ont divisée en âge de pierre , âge de bronze et âge de fer. où était l’homme ? A-t-il spontanément fait son apparition, à l’état parfait, alors que les conditions de sol et de climat lui étaient devenues favorables? ou bien devonsnous rechercher, entre les grands singes et lui, ce lien toujours insaisissable d’une parenté qui répugne à la noblesse de nos sentiments ? L’homme, enfin, est-il le dernier terme de la transmutation des espèces, est-il le dernier effort do la

puissance créatrice? ou bien, englouti à son tour dans un nouveau naufrage, doit-il disparaître de la scène du monde pour laisser la place à d’autres organismes d’une essenceplus épurée?

En considérant la loi du progrès qui régit le monde physique et le monde moral, certains philosophes ne craignent pas de répondre affirmativement à cette dernière question, et quelques-uns appellent même les chiffres à leur secours pour faire ressortir l’évidence de leurs assertions. Plus modeste, je me garderai d’aborder un pareil sujet. La philosophie moderne, si audacieuse pourtant, doit reculer devant un si redoutable problème; l’avenir lui échappe; il lui est actuellement permis d’envisager le problème inverse, relatif à l’origine de l’homme, d’en espérer la solution, d’entrevoir même le moment où, grâce à la paléontologie, le passé tout entier lui appartiendra. Mais l’humanité ignorera toujours sa destinée; elle ne sait pas, elle ne saura jamais où aboutitle fleuve dont elle suit le cours, mais un jour peut-être elle en découvrira la source ?...

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