LE GUE
« Un étrange suicide. Une jouiic fille, s'étant \ètuc de blanc, s'est avaruéc délibérément dans la mer, où elle s'est noyée. Son corps a clé rejeté par les vngucs. »
Faits DiVEns.
^^ 1j A-bas;
Tout rêve vit d'éternité,
Tout songe ailé aux rameaux chante
Dans le printemps,
Là- bas ;
Une heure, toujours même, claire ou lente
De môme joie nouvelle en sa gaîté,
D'amour dont on ne pleure pas,
De blancs baisers d'idylles
Tombés de l'aile des archanges souriants;
Ce sont des iles.
Là-bas,
Avec des arbres-fleurs épanouis
Dans le printemps :
Les Saintes que les mauvais ont tuées;
Et Dieu qui passe en appelant ses vierges
Vers les doux parvis éblouis
Où les étoiles sont des cierges
En la dentelle des nuées...
Ljlle est dans le printemps
Là-bas,
Ma mère — et l'autre sœur que je n'ai pas connue
Qui cueillent des bouquets de blancs lilas,
— Ainsi que nous faisions — dans le soir clair —
L'autre printemps, —
Et guettent ma venue
En regardant la mer;
Car Christ m'a dit qu'il est bon de mourir, Ce doux matin ensoleillé Qu'il vint vers moi dans son ciboire ailé Me consoler d'amour, et me guérir :
Je l'ai vu rayonner vers ma lèvre
Eu un baiser de iianrailles,
De par delà le chœur et les murailles
Et jusqu'en mon corps révélé
Je l'ai bien entendu qui m'appelait.
Des nuits, j'ai prié jusque dans l'aube blanche ;
Et quand, en relevant la tête,
Je voyais pâlir la croisée.
Tout mon espoir était en lete
Et, dans mon âme osée
Pleine d'impatient amour,
Je songeais : C'est, peut-être. Lui
Qui vient, qui luit,
Voici mon tour, voici l'escorte !...
J'écoutais, les yeux clos, jusqu'au grand jour :
Doutant qu'il m'ait pu laisser là dans sa bonté,
Que je ne sois pas morte
Et prise en son baiser d'éternité.
Ije jour venait, revenait, toujours même ; Et l'autre lémme avec son âme dure, Avec sa parole hautaine
(Si douce pour sourire à mon père parjure) Qui disait, en passant : La Iblic !
Et quand j'en pleurais, loin, dans le jardin
— Où nous avions cueilli les lilas blancs, L'autre printemps
En regardant la mer
Si bleue et claire
Sous le matin —
Songeant à tout ce qui n'est plus,
A tout ce qui sera, là-bas,
On me cherchait avec des cris intrus
— Mon père inquiet et l'autre qui feignait — ; Mon cœur saignait
Et je ne leur répondais pas.
Alors, ce furent fêtes et bals,
Des fleurs qu'on jette, des carnavals,
Des soirs sans nombre
Avec le rôle qu'il faut qu'on joue ;
Un soir, au parc, où je pleurais dans l'ombre
De tout cela,
Le vil baiser vint m'effleurer la joue ;
Et la surprise et leurs grands rires,
La promesse et les fiançailles
Et leur gala.
Les jours mauvais et les soirs pires ;
La chair avec ses représailles ;
Tout cet amour qu'on prône et vante,
Tout cet amour qui m'épouvante
Vient murmurant, au soir, d'étranges mots
Dont je pleure et me tords les mains et que j'ai fui,
Tout cet amour de parole savante.
Et le mystère de sa nuit
Et de ses mots...
V oici le jour du mariage
— N'est-ce pas que la cloche sonne Comme pour les dimanches ? —
Tout hier je fus gaie — ils disaient, sage ;
J'ai cueilli les lilas avec des roses blanches
Jusqu'en le crépuscule clair
En regardant la mer ;
Tous riaient, même l'autre me fut bonne.
— N'est-ce pas que la cloche sonne ?...
Mon père m'a parlé, presque attendri, je crois : Tu vas t'en aller, disait-il, très loin de nous, Et vivre heureuse avec le mari de ton choix
— Et je lui répondis toute joyeuse :
Je m'en irai demain avec l'Epoux.
V oici le jour des épousailles !
Voici ma robe blanche et mon âme sans tache, Voici la fin de toutes mes batailles Dont je suis lasse, où je fus lâche ; Voici tes blancs lilas, mère, et tes roses blanches, Et voici pâlir l'aube
— Calme comme un dimanche — Voici l'aube
Et voici la mer calme et bleue Qui va vers Dieu...
Vois, on fait signe?...
Ma mère, à moi, m'attend là-bas
Pour donner à l'Epoux mon âme indigne,
Mon amour fatigué
De sa prière.
Mon désir las.
Mon cœur de peu...
Oh ! me voici venir, ma mère,
Et toi, Doux Seigneur Dieu,
Voici le gué »
Elle marche vers la mer.